LA PERLE. 1Z
dix-huitans écoulés, et dispense l'historien de beaucoup drdél;iils inutiles au fond de l'histoire.
M. de Saint-Saulieux et sa femme, assis sur le perron de leur jardin, regardaient d'un œil humide de bonheur une jeune fille de dix-huit ans qui attendait le soir avec impatience, en se promenant sur une allée qui était une allée de fleurs.
C'était leur fille Marguerite; c'était leur unique enfant.
Le ciel qui connaît seul le secret des fécondités ou des stérilités nuptiales, n'avait donné que cet enfant à madame de Saint- Saulieux, mais la présence de celui-là ne faisait regretter l'absence d'aucun autre. Marguerite était belle et splendide à voir comme un rayon de soleil dans les épis dorés au mois de juin ; sa taille avait cette élégance suave qui semble n'appartenir qu'aux jeunes femmes parisiennes ; sa figure avait un de ces sourires qui annoncent une fête perpétuelle dans le cœur ; ses épaules nues étaient d'une exquise ciselure de contour ; ses cheveux d'or ondoyaient sans le secours de l'art, et ressemblaient à une couronne naturelle, descendue des cieux sur son front.
En la regardant, son père et sa mère disaient : Qu'elle est belle notre fille Marguerite ! et si quelqu'un eût entendu cette exclamation, il l'eût redite avec eux.
Le ministre de la marine donnait un bal ce jour-là même, et il avait invité M. de Saint-Saulieux, sa femme et sa fille. L'heure tant désirée arriva enfin ; on partit pour le bal.
C'était la première fois que Marguerite se trouvait à pareille
ïhk LES JOYAUX.
fête, et dans son impatience bien naturelle, elle avait forcé son père à quitter la maison un peu trop tôt. En entrant dans les salons du ministre, M. de Saint-Saulieux les trouva vides ; à peine si on y voyait quelques commandants en retraite, venus exprès de fort bonne heure pour payer la dette d'une visite, et sortir avant tous les autres invités.
Aucune femme n'avait encore paru.
— Il est fort désagréable d'entrer le premier dans un bal ! dit M. de Saint-Saulieux.
— Pourtant , — remarqua Marguerite en souriant. — il faut bien que quelqu'un entre le premier.
- — Oui, ma fille, mais je ne voudrais pas que ce quelqu'un fût moi.
— Amusons-nous, en attendant, à regarder les tableaux de cette galerie, — dit Marguerite, en entraînant sa mère vers les tableaux.
Les trois Saint-Saulieux se donnèrent alors une contenance usitée en pareil cas, celle de passer en revue toutes les choses curieuses des salons où on est entré trop tôt, par un empressement qui peut être taxé de provincial.
— Ah ! — s'écria Marguerite, en désignant du doigt l'inscription d'un cadre. — Voici notre nom en lettres d'or Voyez
quel beau tableau ! Lisons l'inscription VAdamasfor,
commandé par M. de Saint-Saulieux, détruit les embarcations
LA PERLE. l/|,r)
des pirates malais, dans les eaux de Ceytan C'est votre
vaisseau, mon père?
— Oui, ma fille, — dit Saint-Saulieux, en se rapprochant du
tableau. — Oui, c'est bien mon vieux Adamastor solide et
léger... 11 obéissait à la voile et au gouvernail, comme un enfant...
— Et il n'existe plus, mon père, votre Âdamaslorï
— 11 est rasé comme un ponton, ma fille, dans l'arsenal de Brest ; j'ai eu de ses nouvelles l'an dernier. ... Un si beau vaisseau !
— Mais, mon père, est-ce que les vaisseaux ne sont pas tous beaux ?
— Oui, ma fille, mais celui que nous commandons est toujours plus beau que les autres.... Ainsi, toi, bientôt à mes yeux, tu seras la plus belle fille de ce bal, parce que je suis ton père.
Marguerite baissa les yeux et rougit. Puis reprenant le ton questionneur de l'étourderie enfantine, elle dit :
— Mon père, vous m'avez souvent raconté bien des aventures de voscampagnesmaritimes, d'où vient que vous ne m'avez jamais parlé de ces pirates malais que vous avez détruits à Geylan ?
— C'est que, c'est que, ma fille, — dit le père un peu
embarrassé. — Vois-tu.... ce n'est pas une aventure fort importante.... des pirates !
— Mais, mon père, si cette aventure n'est pas importante, pourquoi le gouvernement, qui n'est pas très prodigue , a-t-il fait peindre un si beau tableau !.... Ah! vous avez raison, mon
père! J'y suis maintenant Voyez.... Lisez dans ce coin,
en petites lettres Donné au musée de la marine française
par madame Van-Oberken.
— Ah ! — dit madame de Saint-Saulieux, avec une sorte de jalousie rétrospective ; — je n'ai jamais entendu parler de cette madame Van-Oberken qui a fait peindre YAdamaslor.
— Ma foi ! — dit le mari avec une naïveté suspecte, — à peine
si je me souviens de cette petite aventure de mer !.... Oui à
présent, je crois me rappeler
11 passa la main droite sur son front, et continua :
— Oui il y avait des pirates malais qui désolaient la côte
sud de Geylan, où était une riche habitation hollandaise, et je
crus, pour l'honneur de mon pavillon, devoir rendre ce service à l'humanité coloniale
Je détruisis ces pirates avec deux bordées; ce fut l'affaire d'un instant.
— Et que dit madame Van-Oberken, après cette prouesse? — demanda la femme, avec un ton d'ironie rétroactive.
— Madame Van-Oberken! - dit le mari, en cherchant au plafond ce qu'il allait dire.
— Ma foi ! il paraît que cette destruction de pirates a été de son goût , puisqu'elle a voulu l'immortaliser dans ce tableau.
— Ah! venez voir, ici! venez! — s'écria Marguerite qui venail de découvrir une autre inscription sous un outre tableau.
LA PERLE, i/j7
~ Allons voir, — dit madame de Saint-Saulieux, en conduisant son mari vers sa fille.
— J'aime mieux celui-là, poursuivit Marguerite, parce qu'il y a un bal superbe, sous de beaux palmiers, au bord de la mer.... Lisez l'inscription....