‹ Perles et paruresChapitre 15 sur 49 · LA L'EU LE · texte numérisé non relu

LA L'EU LE

— Mon cher commandant, lui dit-il, vous vous montrez peu dans le monde et vous avez raison.

Pourquoi aller chez les autres, quand on est comme vous le plus heureux des maris et des pères. . .

Vraiment, j'avais entendu parler de mademoiselle de Saint- Saulieux, comme d'une personne accomplie, mais on est resté au-dessous de la réalité.

— Elle fait aujourd'hui son entrée dans le monde, dit M. de Saint-Saulieux.

— J'en suis très flatté pour ma maison, dit le ministre.

Et offrant son bras à la mère et à la fille, il les introduisit dans le salon, où le bal avait déjà commencé.

Les jolies femmes et les belles femmes abondaient à ce bal ; il y avait des quadrilles entiers où dansaient des beautés accomplies, et citées comme telles dans le monde ministériel et financier.

Marguerite dansa, comme une jeune fille danse pour la première fois, avec une flamme de bonheur épanouie dans ses yeux et sur son front.

A trois heures du matin, M. de Saint-Saulieux fit un signe conjugal et paternel, et à ce signe toujours compris par les femmes, au bal, la mère et la fille se levèrent, et suivirent M. de Saint-Saulieux au vestiaire.

Au moment où la famille allait sortir, une porte s'ouvrit et le ministre reparut pour donner quelques ordres.

— Ah ! vous partez de fort bonne heure ! dit-il au commandant de Saint-Saulieux ; et vous êtes bien coupable, car vous m'enlevez mademoiselle Marguerite, qu'on vient de surnommer la perle de mon bal.

Il y a même un de nos poètes qui a écrit dans un album des vers sur votre charmante fille , et il lui confirme ce surnom de Perle qui lui a été décerné à l'unanimité par les femmes, ce qui est très glorieux.

On échangea quelques phrases ; ensuite le ministre rentra au bal, et la famille Saint-Saulieux monta en voiture et regagna sa maison.

Chemin faisant, Marguerite dit à sa mère :

— Lorsque le ministre nous a abordés dans la galerie, vous aviez commencé une histoire qui a été interrompue aux premiers mots.

Je vous prie de la continuer maintenant; personne ne vous interrompra plus.

Alors la mère raconta la représentation de Zémire et Azov, et l'histoire de la perle de Ceylan.

— Comment ! ma chère mère ! — dit Marguerite après l'histoire ;

l.A PERLE.

— Comment pouvez-vous accuser mon père d'un pareil oubli !

Ah ! je suis obligée de dire, malgré lout le respect que je vous dois, qu'il y a de l'injustice dans votre accusation.

— Ah ! voyons cela ! — dit la mère en riant.

— Voyons, je suis bien aise d'entendre la défense de ton père, par la bouche de sa fille ; une cause perdue depuis dix-neuf ans, et que tu veux gagner aujourd'hui !

— Elle est gagnée, ma mère, — dit Marguerite.

— Mon père vous a apporté une perle de Geylan ; c'est votre fille Marguerite ; il a tenu sa parole ; comptez les années et les mois, et vous verrez.

M. de Saint-Saulieux fit un cri de joie, et serra Marguerite dans ses bras; puis il embrassa aussi sa femme qui murmura quelques accents radoucis, où se faisait pressentir le pardon de la fête de madame Oberken.

— Elle a bien plus raison qu'elle ne pense, notre fille, — dit le père en regardant sa femme d'un air significatif, — n'est-ce pas?

La mère baissa les yeux pour regarder dans le passé, et y chercher tous les charmes des plus doux souvenirs.

— Dix-neuf ans ! dit le mari.

— C'est hier, répondit madame de Saint-Saulieux.

Une histoire plus importante encore fut révélée quelques jours après par le diamant Beabib, et fut encore traduite en langue intelligible par le voyageur français d'Hyder-Abad.

Celle-ci a pour titre :

ltosairc et Reliquaire

Boy le Syracusain a été le plus fameux joueur d'échecs de son temps ; le matin même de la bataille de Lépante, il gagna trois superbes parties à don Juan d'Autriche, à bord du vaisseau amiral.

Le pape Grégoire XIII, qui aimait beaucoup le jeu des échecs reçut en 1573, deux ans après la bataille de Lépante, Boy le Syracusain dans son palais du Quirinal ; il le combla d'honneurs et lui offrit même le chapeau rouge, pour lui prouver l'estime qu'il portait au génie des hautes combinaisons.

Boy refusa ce dernier honneur, parce qu'en l'acceptant il était forcé de renoncer à sa vie vagabonde et glorieuse de prince des échecs ; principe deg/i scacchi.

15/l LES JOYAUX.

Da Ponte, qui était doge de Venise, en 1578, traita magnifiquement Boy le Syracusain, et lui offrit un appartement dans son palais, mais l'illustre artiste refusa encore cette hospitalité superbe, pour avoir la liberté d'aller jouer en public sous les arcades de la place Saint-Marc, où il recevait chaque jour de véritables ovations, après des victoires obtenues sur les plus renommés joueurs d'échecs de ce merveilleux temps.

Un jour, le prince Venieri, d'une haute famille de Venise, jeune homme accompli, passa sur la place Saint-Marc, et s'arrêta, comme un simple curieux pour suivre un gambito, admirablement défendu par Boy le Syracusain.

Boy triompha selon son habitude ; il luttait contre un joueur calabrais du plus haut renom.

— Ce n'est pas moi qui aurais perdu cette partie ! — dit le prince Venieri, avec un accent très malin.

Boy de Syracuse leva la tête pour découvrir dans le groupe l'audacieux personnage qui venait de tenir ce propos, et il vit un jeune homme de vingt-cinq ans, de très bonne mine, avec une taille élégante fixement serrée dans un riche pourpoint de brocard vénitien.

— Ah ! — dit le Syracusain, en secouant la tête d'un air d'ironie ; - - le jeune seigneur que voilà n'aurait pas perdu cette partie....

— Non certes! — dit le prince.

— Votre Seigneurie a donc fait ses preuves en champ-clos d'échiquier? — demanda le Syracusain.

— Que vous importe ! je crois toujours en savoir assez pour vous donner des leçons.

— A moi ! dit Boy.

Le prince mit son poing droit sur la hanche, et fit un signe affirmatif.

La place Saint-Marc retentit d'un éclat de rire foudroyant.

— Ah ! ils rient tous ! — dit le prince d'un ton sérieux. — Eh ! bien! j'ai lancé mon défi au Syracusain, sera-t-il relevé?

— Placez-vous là, mon ami, — dit le Syracusain, en désignant l'autre côté de l'échiquier.

Le prince déposa son épée et sa toque sur les dalles, s'assit en face du Syracusain, et rangea ses pièces avec beaucoup de dextérité. On fit cercle autour des deux joueurs, et la partie commença par un gambito, immortalisé depuis par Lolli.

Aux premiers coups, le Syracusain comprit que son adversaire était redoutable ; le jeu du prince était hardi, leste et vigoureusement agressif. Boy fit des prodiges, mais il fut accablé par un mat imprévu, et demeura muet et immobile, le front, appuyé sur ses mains, comme si la foudre fût tombée sur lui avec l'échec suprême et victorieux.

Les assistants étaient consternés. Le Syracusain releva sa tête, et dit avec calme ; — C'est une surprise!

Le cercle fit écho, et on murmura sur toute la place Saint- Marc : — C'est une surprise !

— A la bonne heure ! — dit le prince en souriant, — ■ c'est une surprise ; recommençons.

Les deux adversaires replacèrent leurs pièces. On recommença.

Cette fois, le combat fut moins long ; Boy le Syracusain reçut après le quatorzième coup un échec à brûle-pourpoint, qui faillit le renverser sur les marbres de la place.

Les spectateurs applaudirent comme dans un amphithéâtre.

— Voilà une étrange chose ! — dit le Syracusain , en regardant fixement son adversaire. — Y a-t-il longtemps que Votre Seigneurie joue aux échecs?

— Que vous importe ! répondit le prince, avec un sourire singulier.

— Eh ! bien ! — poursuivit Boy, en frappant du poing l'échiquier ; — cette fois, je mets un enjeu de cent ducats ; acceptezvous?

— Va pour cent ducats ! — dit le prince.

Il appela son page, lui donna ordre d'ouvrir son escarcelle, et d'en retirer cent ducats.

Les enjeux placés, on engagea la troisième partie qui se termina aussi fatalement pour Boy le Syracusain.

Le prince prit les cent ducats et les distribua aux pauvres paralytiques qui buvaient le soleil sur la place Saint-Marc.

La place retentissait d'acclamations. Le peuple qui adorait Boy le Syracusain , l'abandonna subitement après cette triple défaite, et accompagna jusqu'à sa gondole le prince victorieux, en l'accablant de sonnets improvisés.

Cette grande journée mit le prince Venieri à la mode, et il ne fut plus question que de lui dans tout Venise. Chacun voulait connaître ou citer quelques traits de la vie de ce jeune et brillant seigneur, qui venait de conquérir, à Venise, le sceptre de l'échiquier ; ce qui, à cette époque, était une gloire au-dessus de toutes les gloires.

Or, voici ce qu'on apprit généralement sur le compte du prince Venieri.

C'était l'Alcibiade de Venise ; il était encore plus terrible et redoutable au jeu de l'amour qu'au jeu des échecs. Une femme attaquée par lui était une femme perdue ; impossible de résister à ses invincibles séductions. Les pères, les maris, les amants, les tuteurs redoutaient le prince Venieri, et désespéraient d'une vertu domestique et de l'honneur d'un gynécée ; dès que le prince venait passer, en gondole, sous un balcon en chantant les strophes d'Erminia de Torquato, avec accompagnement de mandoline, quelques jours après, il y avait une victime de plus à ajouter au martyrologe vénitien des amours.

Le prince Venieri passait comme un triomphateur devant la porte des cinquante-deux églises de Venise, à l'issue des dernières messes, lorsque les plus jolies femmes sortaient, le front parfumé

d'encens et radieux de piété. La séduction les attendait au parvis. Si une d'elles osait lever les yeux, elle voyait le prince se pavanant au soleil, dans toute sa grâce italienne, comme un divin portrait de Tintoret ou de Véronèse ; le regard qui l'avait vu une fois, voulait le revoir toute la vie ; et c'en était fait de la plus austère des vertus.

Un jour, la belle et jeune Fiorina Minente sortait de l'église Saint-Marc, le J5 du mois d'août. La fête religieuse avait été superbe ; vingt marins de la galère amirale portaient sur un brancard la statue triomphante de la Vierge, sur la place ; le peuple semait de lis, de roses, et de genêts d'or , les grandes dalles; les cloches carillonnaient dans les airs; les pavillons et les flammes des navires semblaient rire dans l'air, et Y ave maris Stella, chanté par de jeunes filles, attendrissait les yeux et les cœurs.

Le prince ne voyait dans cette fête qu'une occasion de poursuivre le cours de ses galanteries amoureuses ; il vit Fiorina Minente, et il se promit bien de la rendre amoureuse de lui.

Fiorina était d'une bonne famille ; et le palais de son père touchait par un de ses angles au Rialto.

Deux hommes d'armes suivaient Fiorina, et l'accompagnaient jusqu'à sa gondole, où elle s'embarqua lestement avec eux.

Le prince Venieri parut et se montra , sur le quai , dans sa pose ordinaire de triomphateur avant le combat. Fiorina le vit et baissa les yeux ; mais elle les baissa trop tard ; elle l'avait vu !

Dès ce moment le repos fut perdu pour la pauvre Fiorina ; elle avait beau vouloir éloigner de son souvenir l'image du jeune prince; à force de vouloir oublier, elle se souvenait!

Le prince était sans cesse présent au souvenir de la jeune fille; beau, charmant, gracieux, avec des cheveux noirs à reflets de pourpre ; des yeux de velours, inextinguibles foyers d'étincelles ; un teint frais et brun ; des lèvres charmantes; des dents d'ivoire toujours révélées par le sourire, une moustache fine comme l'arc le plus délié. Quant à son costume, il aurait pu servir de modèle à Paul de Vérone, pour la Noce de Cana.

Selon l'usage admis pour ses conquêtes, le prince Venieri passait tous les soirs, en gondole, devant le balcon de Fiorina, et chantait ses éternelles strophes d'Erminia, et avec une voix qui allait au cœur par le chemin le plus direct.

Fiorina soulevait alors imprudemment la persienne verte du balcon, et promenait l'arrosoir sur des fleurs, prétexte innocent, qui à force de se renouveler à, la même heure, n'était plus un prétexte mais un aveu.

Un soir, Fiorina écoutait une conversation établie entre deux femmes, et le nom du prince ayant été prononcé, elle prêta mieux l'oreille encore, et ce qu'elle entendit lui donna la terreur.

Les deux femmes traçaient du jeune prince un horrible portrait; on racontait toutes ses aventures lamentables ; on citait les noms de ses plus célèbres victimes ; on ajoutait même que le doge Da Ponte songeait sérieusement à exiler le prince, vrai fléau du beau

sexe vénitien, mais que cette mesure arbitraire était sans cesse ajournée, parce que Venise comptait des Venieri dans ses doges ; ce qui prouve que même à cette époque républicaine , l'égalité n'avait pas une signification absolue, et que, les grands étaient toujours supérieurs aux petits.

Fiorina se vit perdue, car elle aimait le prince, et elle prévoyait bien qu'elle serait faible aussi, comme tant d'autres Vénitiennes, dont elle venait d'entendre les noms.

Elle songeait toujours à cette belle fête religieuse, où elle avait vu, pour la première fois, le prince ; c'était, disait-elle à chaque instant, le 15 du mois d'août !

Quel beau jour ! quelle date sainte ! Oh ! — ajoutait-elle, — il est impossible qu'une faute, qu'un égarement, qu'un crime prennent leur origine dans une date si belle, dans un si beau jour !

Et elle regardait le rosaire qui avait été béni, ce jour-là même , avec des millions d'autres rosaires, dans la chapelle de la Vierge, à l'église Saint-Marc.

Gela lui inspira une idée qui ranima son courage et lui donna de l'espoir.

Elle appela ses deux hommes d'armes, fit parer sa gondole, et se rendit à l'église Saint-Marc, pour y égrainer les douze dixaines de son rosaire, dans la chapelle de la Vierge, cette sainte gardienne des chancelantes vertus.

Le rosaire dit, elle se releva sereine et regagna le palais de

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