‹ Perles et paruresChapitre 17 sur 49 · VU · texte numérisé non relu

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son père, avec l'intention de revenir le lendemain et jours suivants à l'église de Saint-Marc.

Ce soir-là même, la mandoline bien connue se fit entendre devant le Rialto, et la voix accoutumée entonna les strophes pastorales de Torquato.

Fiorina ne pouvait pas se flatter de reconquérir sa raison et sa vie calme, après un seul rosaire ; on ne se guérit pas, en un jour, d'une infirmité quelconque, surtout quand elle est ancienne ; aussi la jeune fille n'eut pas la force de laisser languir les fieurs de sa fenêtre ; elle prit l'arrosoir, et tout en humectant de rosée , comme la déesse de l'aurore, son jardin aérien , elle lança au prince un long regard.

L'arrosoir faillit s'échapper de ses mains ; elle reconnut à peine le brillant prince de la veille; Venieri était pâle comme un spectre; ses cheveux avaient perdu leur belle teinte; ses yeux avaient perdu leurs flammes ; ses lèvres avaient perdu leur incarnat savoureux ; ses habits même ressemblaient à des haillons de prince ruiné. Pourtant il n'y avait pas moyen ds faire une erreur sur l'identité du personnage; c'était bien toujours le prince Venieri ; c'était bien sa gondole; le pavillon faisait flotter à l'air du soir l'écusson de famille : trois coquilles d'argent sur un champ d'azur.

Le lendemain, Fiorina, beaucoup moins éprise de Venieri , se rendit néanmoins à la chapelle de Saint-Marc , pour réciter son rosaire, et comme elle se levait pour traverser la vaste nef de Pé-

1G2 les Joyaux.

glise, elle aperçut, devant un pilier, le prince Venieri, debout et son œil fixé sur elle.

Cette fois, il fut impossible de croire qu'elle était abusée par la distance ; Fiorina passait trop près du prince pour faire une erreur d'optique. Décidément, Venieri avait tout perdu en quelques jours, sa beauté, sa grâce, sa distinction, son riche costume n'existait plus; il ne restait à ce prince que son nom.

Un amour jeune de jeune fille ne résiste pas à pareille métamorphose ; on aime un inconnu parce qu'il est beau et charmant; mais si, par un accident quelconque, cet inconnu cesse d'être charmant et beau, il est très facile de ne plus l'aimer.

Le soir même, le prince Venieri vint chanter sa bucolique du Tasse sous le balcon du palais de Fiorina, mais la persienne verte ne se leva pas. Les fleurs ne furent pas arrosées. Aucun regard ne tomba sur la gondole où flottaient les trois coquilles d'argent.

Venieri ne se découragea point ; il recommença le lendemain sa sérénade devant le balcon désert; mais ce soir-là, les fleurs mêmes avaient disparu ; en langage de fleurs, c'était un congé définitif.

Le prince n'avait d'autre amour que l'amour-propre, il s'obstina donc quelques jours encore, chanta des strophes champêtres, à toutes ses dernières promenades en gondole, et retrouvant toujours le même balcon inanimé, il battit en retraite pour exercer sa vengeance ailleurs.

En ce temps, florissait, dans un château sur la Brenta, une

jeune et noble Vénitienne, Léa Gatini ; son père ne négligeait aucune occasion d'étaler sa fille à l'admiration publique, et il était très fier, lorsqu'il entendait tout un monde enthousiaste s'écrier en chœur : — Léa est la plus belle des filles des hommes !

Un soir, il y avait un bal splcndide au château de la Brenta, où rayonnait cette splendide étoile de Venise; Léa était entourée d'adorateurs comme une Madone vivante, et, dans le légitime orgueil de sa beauté, elle daignait à peine laisser tomber un regard sur ceux qui la regardaient tant. Tout-à-coup le prince Venieri parut.

A cet illustre nom, tous les hommes pâlirent, et toutes les femmes côtoyèrent du regard les hauts cadres des miroirs vénitiens.

Léa aussi avait entendu ce nom redoutable et charmant , et comme le prince lui était inconnu, elle se promit bien d'essayer sur lui le pouvoir de ses charmes, et de le rendre fou, par innocent caprice féminin, assez en usage dans ce temps.

Venieri arrivait de son côté avec les mêmes intentions ; il voulait communiquer à Léa un accès incurable de folie amoureuse. Un très bel homme est une femme, presque toujours.

Ce fut Venieri qui fut vainqueur dans la lutte de coquetterie engagée au feu du bal.

Quand l'aube vint blanchir les beaux arbres de la Brenta, Léa, pour la première fois de sa vie, aimait d'un amour véritable, un amour sans coquetterie, le plus dangereux de tous les amours.

Venieri, qui se connaissait en conquêtes, par longue habitude, s'aperçut tout de suite des ravages qu'il avait soulevés dans le cœur jusqu'alors si calme de la jeune Léa. 11 quitta le bal comme le triomphateur descendait du Capitole autrefois.

Cette première visite au bal donna l'accès du château à Venieri, et il profita de cette facilité pour se montrer avec tous ses avantages devant Léa, au moins sept fois par semaine. Le mal empira comme on doit s'y attendre ; l'amour de Léa prit des proportions de tragédie grecque ; elle arriva même à un tel degré inouï de folie, qu'elle supplia son père de vouloir bien demander le prince Venieri en mariage à ses parents.

Le vénérable père Giuseppe Catini bondit sur son fauteuil à cette demande insensée qui bouleversait toutes les convenances sociales, à l'endroit du mariage. Cependant, comme il aimait tendrement sa fille unique Léa, il lui promit de concilier, dans une adroite façon d'agir, ce qu'il devait à la tranquillité de sa fille et aux usages du monde.

En effet, Giuseppe Catini invita le jeune prince à des parties de chasse et de pêche; il lui parla souvent de sa fille Léa ; il lui parla sans cesse de ses biens, de ses trésors, de ses châteaux, de ses palais, et du bonheur qu'un jeune homme rencontrerait dans une alliance avec les Catini.

Le prince écoutait toutes ces avances trop claires d'un air fort distrait, et remettait la conversation sur un autre sujet avec un

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ton leste qui ne permettait pas à Catini de conserver le moindre espoir.

Cependant les jours s'écoulaient; on chassait beaucoup dans les bois, on péchait beaucoup dans les lagunes ; gibiers et poissons abondaient au château, mais il n'était jamais question de se marier.

Le prince Yenieri, d'ailleurs, était un de ces célibataires incurables qui tiennent toute leur vie à distance le mariage, et, qui frémissent à l'idée de changer le titre d'amant contre celui de mari. — Si jamais, disait-il, je deviens doge, comme mon aïeul, j'épouserai, comme lui, la mer Adriatique ; c'est le seul mariage qui puisse me convenir.

Cette plaisanterie vénitienne faisait tristement sourire le père de Léa; le prince la redisait une fois chaque jour.

Un soir, Léa, enfermée dans sa chambre, s'entretenait toute seule avec son amour, et cherchait ch et là des distractions pour trouver un peu de calme. Elle ouvrit et referma plusieurs livres; elle regarda des tableaux sans les voir ; elle prit et quitta une aiguille de broderie ; enfin, elle s'arrêta devant un reliquaire de famille, placé par sa mère à côté de l'alcôve sur une espèce d'autel.

Léa prit ce reliquaire comme un enfant prend un hochet, et elle l'ouvrit avec un respect mêlé de crainte. Ce trésor, bénit par le pape Grégoire XIII, renfermait un chapitre de l'Évangile selon

saint Marc. Le parchemin en était, disait-on, authentique et respectable, comme un article de foi.

Cette distraction pieuse donna un moment de calme à la jeune fille; un parfum d'aloës et de cinname s'exhalait de ce reliquaire ouvert, et embaumait saintement la chambre de Léa.

Au même moment, un léger bruit se fit entendre à la persienne; la jeune fille allait pousser un cri, lorsque le prince Venieri se montra sur le balcon. Hélas ! il faut bien que l'historien dise que le prince était attendu depuis trois nuits à ce rendez-vous ! Excusons les faiblesses des jeunes Vénitiennes !

Le prince était en retard, contre l'usage de son sexe ; mais il était si beau qu'il lui était permis de se faire désirer.

— Me voici ! — dit-il à voix basse, mais sans émotion ; — me voici, belle Léa !

Cela signifiait : admirez-moi !

Léa tenait ses yeux baissés; elle entendait la voix du prince, mais elle n'osait le regarder.

— Regardez-moi, regardez-moi, Léa; ouvre tes beaux yeux ; le prince Venieri est à tes genoux !

Léa, honteuse d'elle-même; Léa, au bord de l'abîme, ouvrit enfin les yeux, regarda le prince, et poussa un de ces cris stridents, comme les femmes seules en ont en réserve dans leurs poitrines, dans les villes prises d'assaut.

C'était bien le prince Venieri, mais il était hideux.

Au cri de Léa, le père Giuseppe Catini appela ses domestiques, descendit l'escalier, enfonça la porte de la chambre avec une masse d'armes, et voyant un homme tremblant et muet comme un criminel, il mit l'épée à la main pour le tuer noblement, lorsqu'il pouvait l'assommer.

Le prince, qui n'était pas très brave, se jeta aux genoux du père, et demanda merci. — Eh ! bien ! saute par la fenêtre, malheureux ! s'écria le père.

Venieri ne se fit pas redire l'ordre ; il courut au balcon et se laissa glisser par l'échelle de soie dont il s'était servi pour monter.

Léa était couchée sur le marbre, dans une attitude de mort : son père la releva, lui prodigua des soins, et quand elle eut repris ses sens, il lui prodigua des consolations. Ainsi, on vit encore s'éteindre, dans un instant, une passion funeste qui menaçait l'existence de la plus charmante fille de la Brenta.

Ces mystères devaient s'éclaircir tôt ou tard.

Le prince Venieri, heureux d'avoir échappé à la masse d'armes et à l'épée de Catini, oublia cette dernière aventure de galanterie, et se lança dans de plus faciles amours.

Cependant, Boy le Syracusain ne cessait de déplorer sa triple défaite sous les arcades de la place Saint-Marc ; il aurait volontiers quitté Venise, où il avait subi pareille honte, mais il conservait encore l'espoir de rejoindre le prince Venieri, et de le battre, cette fois, dans une revanche éclatante, et avec de profondes combinaisons, récemment découvertes par lui, sur l'échiquier.

En effet , depuis sa défaite, Boy le Syracusain passait toutes ses nuits, courbé sur les soixante-quatre cases du jeu ; il étudiait toutes les chances , il suivait le croisement des seize pièces et des seize pions, dans leurs évolutions infinies; il sondait à fond la puissance relative de chaque combattant d:ivoire, et arrachait encore aux secrets du néant deux gambits formidables qui assuraient la victoire au début.

Le prince Venieri, traversant un matin la place de Saint-Marc, pour courir après une femme nouvelle, fut abordé fièrement par Boy le Syracusain, qui lui dit : — Votre Seigneurie Vénitienne est trop loyale pour refuser au Syracusain une revanche de cent ducats.

— ParBacchus! — dit Venieri, en serrant la main de Boy; — vous voulez encore me donner cent ducats ? Je les accepte.

— Eh! bien ! venez les prendre, dit le Syracusain.

— Voilà un homme généreux, quoique Sicilien, dit le prince.

Les deux adversaires se replacèrent au même endroit. Six parties furent jouées, six parties furent perdues par le Syracusain.

Boy se leva furieux, et frappant du pied le pavé de marbre, et du poing une colonne, il s'écria : — Gela n'est pas possible ! ! Non cela n'est pas possible !

Le prince poussa un long éclat de rire, et dit : — Oui,- cela n'est pas possible, mais cela est.

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Boy croisa les brus sur sa poitrine, inclina la tête et réfléchit longtemps. Puis il fixa le prince avec une attention qui parut, lui être pénible, car Vcnieri dit au Syracusain : — Vous me regardez comme le bravo regarde l'homme qu'il veut frapper au cœur. Votre œil sicilien n'est pas doux, seigneur Boy.

— Ecoutez, prince, — dit Boy, sans faire attention à la phrase du prince; — vous m'avez gagné deux cents ducats....

— Deux cents en deux séances, dit le prince.

Bon ! je vous ai payé loyalement, tout comme si j'étais noble....

— C'est vrai.

— Quoique bien souvent, poursuivit Boy, les nobles paient fort mal les dettes du jeu.

— C'est encore vrai, dit le prince.

— Je ne vous cache point que j'ai eu beaucoup de peine à ramasser, en cinq ans, ces deux cents ducats que je perds en un jour. 11 m'en reste deux cents encore, chez moi, et je ne serai à mon aise qu'après avoir tout perdu. J'aime mieux une ruine complète qu'une demi-ruine. Etre ruiné c'est une position nette. En ma qualité de mathématicien j'aime l'absolu.

— Où diable donc voulez-vous en venir, seigneur Boy? — interrompit le prince, en frappant le pied du talon de sa bottine.

— Le voici, prince. Je vais prendre a casa les deux cents ducats qui n e restent, et je vous demande cinq dernières. Cela

fera partie, revanche, et tout. Après, si vous gagnez , je quitte Venise, et je vais me faire Carmelin au couvent de Val-di-Nota, dans mon pays.

— Eh bien ! dit le prince en riant, allez prendre vos deux cents ducats, et du même coup, je vous conseille de commander votre froc.

Boy salua le prince et lui dit :

— Au revoir, dans une heure.

Le Syracusain rentra chez lui, mit deux cents ducats dans une sacoche qu'il déposa sur le bras d'un facckino fidèle qui lui servait de domestique, et il se rendit à l'église de Saint-Aquilée, dont il connaissait beaucoup le sacristain ; c'était un abbé qui venait de recevoir, à l'ordination dernière, les quatre mineurs, et qui employait aux échecs tout le temps qu'il dérobait à son bréviaire ; aussi était-il parvenu à une certaine force, puisqu'il ne recevait de Boy d'autre avantage que deux pions et le trait.

Boy raconta au sacristain sa double défaite, en deux séances, et avec tous ses détails.

Le sacristain hocha la tête, et dit:

— Cela n'est point naturel.

— Bon ! fit le Syracusain, vous entrez dans mes idées, seigneur abbé.

— Comment! poursuivit le sacristain, un jeune homme de

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vingt-cinq ans, un oisif, un fou, un débauché, un prince que tout Venise connaît et voit passer au Lido, au Rialto, à la Piazzetta, en gondole, à pied, en litière, à chaque heure du jour et de la nuit, vous a gagné dix parties consécutives aux échecs ! cela me paraît beaucoup plus surprenant que de voir s'envoler de sa colonne le lion de Saint-Marc ! Il y a un maléfice infernal là-dessous.

— Bien ! très bien ! seigneur abbé ! — s'écria Boy en battant des mains. — Yoilà ce que je viens d'admettre ! Le prince a fait un pacte avec le démon ; rien n'est plus sûr....

— Je vous l'affirme, moi! — dit le sacristain en étendant sa main droite horizontalement, comme un homme sûr de son fait.

— Puisque nous pensons tous deux la même chose, poursuivit le Syracusain, la chose doit être vraie, et cela m'encourage à vous faire part d'une idée qui vient de m' éclairer tout-à-l'heure, comme un rayon céleste.

— Quelle idée? demanda l'abbé.

— Pouvez-vous me donner quelque bonne relique revêtue d'un bref qui en constate l'authenticité?

— Maître, dit le Syracusain, je n'ai rien à vous refuser.

En même temps, il ouvrit un coffret de bois de cèdre, et en retira trois reliques scellées des armes de Jules TU, de Marcel 1 1 , et de Paul IV, ces vénérables prédécesseurs de Clément XIII.

Boy s'agenouilla sur le pavé de marbre de la sacristie, et le sacristain déroulant les rubans des trois reliques, les fixa aux bras et au col du Syracusain.

Cela fait, l'abbé lui dit : — Maintenant vous marcherez sur l'aspic et le basilic, et vous écraserez le lion et le dragon (1).

Boy se releva vivement avec cette foi vive qui était la vertu de son époque, et s'élançant sur sa gondole avec le facchino porteur des deux cents ducats , il se rendit au rendez-vous de la place Saint-Marc, où le prince l'attendait en nombreuse compagnie d'amateurs, de curieux et d'oisifs.

On plaça l'échiquier sur le banc, on s'assit , on rangea les pièces en bataille, et la partie commença.

Boy posa hardiment le plus effronté des gambits, et le défendit d'une manière si victorieuse, que le prince, jusqu'alors agressif dans son jeu, se vit forcé de changer de tactique et de prendre le terrain de la défensive. La première victoire fut promptement acquise au Syracusain.

— C'est une surprise ! — dit le prince, en riant, et pour imiter le mot du Syracusain.

— Passons à la seconde surprise, — dit Roy d'un ton railleur. Seconde victoire.

(1) Super r.spidem et basilicum ambulabis, et conculcabis leonem et draconem.

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Le prince pâlissait à vue d'oeil, et regardait le Syracusain avec une sorte d'effroi.

• ■ Passons à la troisième surprise, dit Boy.

— Ceci est surprenant, — dit Venieri, en essayant de sourire.

Mais son sourire était sérieux.

Pour tout dire, en un mot, on joua sept parties, et le prince en perdit sept.

Venieri se leva, le front chargé d'une affreuse teinte de mélancolie, et après avoir donné les deux cents ducats au Syracusain, il le prit à part, le conduisit sous une voussure sombre, et lui dit d'un ton caverneux, ces paroles mémorables et historiques :

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