‹ Perles et paruresChapitre 18 sur 49 · LES TIENS SONT PLUS FORTS QUE LES MIENS · texte numérisé non relu

LES TIENS SONT PLUS FORTS QUE LES MIENS

Et précipitant son pas, il disparut en traversant des sillons de regards et de sonnets ironiques.

Le peuple était revenu au Syracusain.

Après cela, il nous paraît inutile d'expliquer comment les jeunes femmes Fiorina et Léa furent préservées des pièges séducteurs de Venieri ; ce qu'elles avaient obtenu par le rosaire et le reliquaire, Boy le Syracusain l'obtint aussi par les dons pieux du sacristain de Saint-Aquilée.

Ainsi vivaient les hommes à cette époque ; ainsi se faisaient les légendes.

illl LES JOYAUX.

Nos histoires modernes sont peut-être moins vraies que les légendes de ce temps-là.

Après le reliquaire et le rosaire, on trouvera tout naturel que le narrateur ait retiré du répertoire anecdotique du diamant Beabib un nouveau récit intitulé :

■/Amulette.

Le vaisseau le Solide, commandé par le capitaine Marchand , et armé par la célèbre maison Elisée Baux de Marseille, voguait sur l'Océan du Sud. Après avoir découvert l'archipel des îles nommées de la Révolution , le capitaine Marchand mouilla devant les îles Marquises de Mendoce. Cet autre archipel était alors à peu près vierge encore de l'insulte européenne. Les pirogues, nombreuses comme une troupe de dauphins , quittèrent la plage et vinrent entourer le vaisseau le Solide, avec les intentions les plus pacifiques du monde.

Le vaisseau le Solide était à l'ancre, sur une mer très calme, et ses matelots accueillirent les pirogues par des démonstrations

non équivoques de bienveillance et d'amitié. Aussi les jeunes Mendoçaines se jetèrent toutes à la nage, grimpèrent sur le vaisseau qu'elles envahirent par les sabords, et parurent sur le pont comme une armée de nymphes océanides, en costume de grottes d'azur.

Marchand, homme illustre et très oublié aujourd'hui, parce que nous avons eu malheureusement, pour chacun, trop d'hommes illustres, a décrit, dans son voyage, cette charmante invasion du Solide , en termes empreints , sans doute , du parfum mythologique de l'époque, mais qui ne manquent pourtant pas d'une vraie chaleur d'enthousiasme méridionale. — Le mât goudronné du Solide , dit-il, ainsi couvert du pont à la cime de toutes ces jeunes Mendoçaines, ressemblait à l'arbre enchanté de la foret du Guide.

Nous ne savons pas trop où le capitaine Marchand a vu cel arbre enchanté, car en supposant même qu'il a existé, il est difficile à un arbre et à un mât chargés de femmes blanches et sauvages de se ressembler.

Au reste, cela soit dit en passant, les matelots firent une dépense énorme en petits miroirs et en verroterie, pour mériter l'amitié des Mendoçaines envahisseuses. Ces largesses ne ruinèrent personne et donnèrent la joie à tout le beau sexe de l'Archipel.

Parmi toutes ces nymphes océanides , il s'en trouvait une , à peine âgée de quatorze ans , qui se nommait Mutzi [Fleur du

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soir), et semblait ne vouloir prendre aucune part à la curée des verroteries et des petits miroirs que la coquetterie mendoçaine enlevait sur le pont avec une dévorante vivacité. Mutzi s'était hissée par un câble de l'arrière jusqu'à la corniche de la dunette ; et assise mélancoliquement sur un rouleau de voiles, elle regardait ses sœurs.

C'était comme une protestation vivante de sa pudeur contre les saturnales maritimes du Solide.

Le capitaine Marchand, dont la tolérance est admirable, excuse très bien la conduite un peu leste de ses marins, et les absout paternellement. (Voir le voyage du capitaine Marchand et du vaisseau le Solide.).

La jeune Mutzi faisait probablement un monologue que nous serions fort heureux de reproduire ; mais le vent de la mer l'a emporté , comme tant d'autres plaintes qu'ont entendues les archipels.

Masse, qui a donné son nom peu poétique à l'île Masse, et qui commandait en second le Solide, se promenait avec une gravité nécessaire au milieu des matelots et des Mendoçaines, comme un professeur débordé par la mutinerie de ses élèves prend son parti avec résignation, et affecte de ne rien entendre et de ne rien voir.

Le capitaine Marchand affectait aussi de rester enfermé dans sa chambre de capitaine, pour relever les fautes de latitude et de longitud i commises par ses prédécesseurs ; ceci est un ancien

usage maritime qui remonte à Euthymènes et Pythéas, ces Castor etPollux de la mer. Tout commandant de navire est tenu de prouver que le navigateur qui l'a précédé sur une côte ou un écueil a commis une erreur topographique de plusieurs degrés.

Il est vrai qu'en ce moment le capitaine du Solide ne relevait rien du tout ; mais il se faisait ressembler à un homme qui relève, pour excuser son absence aux yeux de ses matelots.

Cependant la vente des verroteries, des petits miroirs, des clous rouilles, finit par causer tant do tumulte sur le pont du Solide, que Marchand sortit de sa chambre pour rétablir un peu d'ordre sur ce bazar.

Les matelots crièrent Vive le capitaine! et continuèrent leur commerce avec une grande verve d'insubordination .

Le capitaine Marchand ferma les yeux , et s' approchant de Masse, qui étudiait une carte de Bougainville, devant la dunette, il lui dit: — Mon cher Masse, au tomber du jour, nous déraperons.

— Comment! dit Masse; nous sommes venus aux Marquises de Mendoce pour nous ravitailler, et nous partirons sans toucher côte, sans mettre une embarcation en mer? •

— Mais réfléchissez, mon ami, dit Marchand, réfléchissez...

— Eh bien! oui, je réfléchis... après?

— Après, dites-vous! ce que vous voyez no vous suffit donc pas, mon cher Masse? Dois-je attendre ici que tous ces endiablés

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de marins du Midi se jettent à la nier, comme des déserteurs, pour suivre toutes ces Cléopâtres dans ces montagnes bleues que nous voyons vis-à-vis?

— Oh! mon cher capitaine, — dit Masse après avoir étouffé un éclat de rire, — nos matelots vous aiment comme leur père, et ils ne déserteront pas, comme Marc-Antoine, pour vivre ensuite comme des Robinson-Crusoé ! ne craignez pas cela.

— Si fait, je le crains, mon cher Masse. Je le crains, parce qu'un bon capitaine doit craindre et prévoir tout ce qui peut arriver, même l'impossible.

— Eh bien ! ceci est l'impossible, capitaine,

— Raison déplus pour le craindre, mon cher Masse. Si le Solide m'appartenait, je pourrais courir cette chance, dont je ferais seul les frais ; mais je suis investi de la confiance du plus honnête des armateurs, Elisée Baux; je dois me rendre digne de cette confiance. Il nous reste encore beaucoup à faire pour accomplir notre mission ; nous avons à soigner activement notre commerce de pelleteries sur les côtes de la Chine, et je regrette déjà le temps perdu ici. Quel malheur, ensuite, si je manquais les moussons dans l'Océan indien ! Tous mes plans seraient renversés.

— Mais, capitaine, ce n'est pas un jour passé aux Mendoces qui nous attirera tous ces malheurs.

— Masse, vraiment , je ne vous comprends pas, en ce moment. .. d'honneur je ne vous comprends pas.

— Comment! capitaine! expliquez-vous.

— Masse, c'est la première fois, depuis notre départ de France, que je vous trouve en désaccord avec moi.

— Mais... capitaine... il me semble...

Masse cherchait une phrase et ne trouvait rien.

— Eh bien ! voyons, Masse ; donnez-moi une bonne raison. . . Ordinairement, vous avez la locution très facile... pourquoi apprenez-vous ainsi à bégayer?

— C'est qui», voyez-vous, capitaine je crois... à vous parler

franchement, que les matelots murmurent.

— Eh ! mon Dieu ! les matelots murmurent toujours, mon cher Masse. Ils murmureront une fois de plus, voilà tout.

— Prenez garde, capitaine; cette fois, ils se mutineront.

— Tous croyez?

— Je le crois, et je le crains... mon cher capitaine; nos matelots ont beaucoup souffert, et ils ont souffert sans se plaindre; • nous avons eu le scorbut à bord ; les matelots ont besoin de toucher la terre et de boire du lait de coco, qui est le meilleur de tous les anti-scorbutiques, comme l'affirment avec raison Bougainville et Cook...

— Bien! bien ! je sais cela... après?

— Après... Voici, capitaine... nous avons promis à l'équipage quelques jours de terre. Ces pauvres marins ont tant souffert sans se plaindre !

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— Mais nous sommes maintenant au bout do nos fatigues. Nous voguons sur de belles cauxet nous arriverons sous peu à l'Archipel des îles de la Société, où il y a beaucoup moins de dangers pour nos marins.

— Permettez-moi, capitaine, de ne pas être de votre avis. Nos marins trouveront dans tous les archipels les dangers qu'ils courent ici, en supposant que ce soient là de véritables dangers.

— - Enfin, mon cher Masse, — dit le capitaine en souriant, — nous venons de tenir une espèce de conseil d'amirauté, à nous deux. Je veux bien vous céder en cette occasion. Seulement, je prendrai un terme moyen.

— Voyons votre terme moyen, capitaine.

— Je resterai à l'ancre devant cette île pendant trois jours.

— Bien ! capitaine.

— Et j'enverrai à terre chaque jour le tiers de l'équipage.

— C'est cela, capitaine.

— Quant à moi, je ne bougerai pas du bord ; mon devoir me cloue ici comme un canon. Vous, mon cher Masse, vous commanderez les embarcations qui se rendent àterre, et je vous rends responsable des désertions. Acceptez-vous ?

— J'accepte, capitaine, et personne ne désertera, croyez-le bien.

— Dieu le fasse !

Le capitaine Marchand, qui n'avait jamais vu son lieutenant si

obstiné dans une opinion, soupçonna quelque mystère, et se promit bien de l'éclaircir.

Il descendit d'abord dans sa chambre, avec l'air empressé du travail en retard ; et quelques instants après, il remonta furtivement sur le pont.

Le mystère fut tout de suite éclaircl.

La jeune Mendoçaine Mutzi était toujours assise sur son divan de voiles roulées, dans une superbe nonchalance créole, et elle regardait d'un œil intelligent, une déclaration en pantomime que Masse lui adressait, comme un premier sujet chorégraphique du ballet de Psyché.

Marchand inclina sa tête sur la mer, pour dérober un commencement d'éclat de rire à des matelots qui ne doivent jamais voir rire leur capitaine.

Masse continuait ses madrigaux mimés avec une sorte de réserve pourtant, car il avait sa gravité de chef en second à soigner en public. Le capitaine Marchand ne voulut pas en savoir davantage, il en savait déjà trop.

Redescendu dans sa cabine, le capitaine écrivit un billet à Masse, et le fit porter par un pilotin à son adresse. Ce billet était ainsi conçu : — Lelieutenanl Masse mettra trois embarcations en mer, avec le tiers de l'équipage. On sera de retour à bord au coucher du soleil. — Marchand.

Masse lut le billet et tressaillit intérieurement de joie ; il fit aussitôt mettre en mer les embarcations, et désigna les hommes

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qui devaient faire partie de la première descente. Presque toutes les jeunes Mendoçaines, en voyant ces préparatifs, se jetèrent à l'eau pour escorter les chaloupes, comme des Néréides. Masse, au moment de descendre l'échelle, regarda la jeune Mutzi et lui fit signe d'imiter ses sœurs ; mais elle répondit par un sourire de refus.

Masse fut consterné.

Les rames des trois chaloupes n'attendaient que le signal du lieutenant pour s'abattre sur la mer et emporter les marins au rivage, mais le signal n'arrivait pas. Masse avait engagé une vive discussion avec la jeune Mendoçaine, toujours imperturbable dans son refus.

Une idée lumineuse vint au secours de Masse ; il offrit à Mutzi deux bracelets, deux boucles d'oreilles, deux miroirs, deux colliers de grains de cristal, et un diadème de laiton doré.

Mutzi regarda tous ces merveilleux présents d'un œil de dédain, et conserva son immobilité.

Cependant les matelots des embarcations donnaient des signes d'impatience. Les rames effleuraient la mer calme et changeaient son saphir en gouttes de neige ; tous les regards se tournaient vers le rivage, où les eaux douces et les fruits doux attendaient le marin ; et les jeunes Mendoçaines, filles de l'Océan, folâtraient, à la nage, dans des tourbillons d'écume blanche, en agitant d'une main, au-dessus de leurs tètes, les riches présents qu'elles venaient de recevoir.

Le capitaine Marchand, qui ne se rendait pas compte de ce retard, monta sur le pont, et son premier coup d'oeil tomba sur son lieutenant Masse, qui tentait un dernier effort de pantomime, pour arracher Mutzi à sa désolante immobilité.

Les matelots embarques, apercevant leur capitaine debout sur son banc de quart, le saluèrent en agitant leurs chapeaux goudronnés, et pour se le rendre propice, ils entonnèrent l'antique chanson provençale, qui remonte à VIo Bacclieî des navigateurs romains.

lo es aou pharo

Ché sen van lei dameisellos.

Cela signifiait, en langage maritime, que les marins des chaloupes attendaient un signal de départ qui n'arrivait pas.

Masse, ayant aperçu le capitaine, fit quelques pas vers lui, et il reçut cette interrogation embarrassante :

— Eh bien ! Masse, vous ne partez donc pas?

— Capitaine, dit Masse, — en désignant du doigt l'horizon du nord, — ne voyez-vous rien, là-bas ?

— Non... et vous, Masse, que voyez-vous?

— Je vois le petit point noir du Cap.

— Mais il me semble que nous ne sommes pas dans les eaux du Cap, et que nous ne craignons rien d'un petit nuage comme celui-là.

— Capitaine, dit Masse, j'ai navigué cinq t'ois dans la mer Pa-

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