I,' AMULETTE
cifique, et je vous affirme, sur la foi de mon expérience, que le point noir fixé à l'horizon est aussi dangereux dans ces parages qu'au trente-quatrième de latitude , devant le cap de Bonne- Espérance.
— Ah ! — dit Marchand, avec un sourire railleur, — voilà une chose que j'apprends.
— Capitaine, dit Masse, je n'ai pas la prétention de vous apprendre quelque chose ; je me contente de faire un appel à vos souvenirs.
— Soit, dit Marchand; ainsi, et admettant que ce point noir nous annonce une tempête horrible, que feriez-vous?... Tenons un second conseil.
— Ce que je ferais, capitaine, est fort simple ; je ferais remonter nos hommes à bord, et je profiterais de cette petite brise qui se lève pour doubler l'île et gagner l'ancrage de la côte sud , où les montagnes nous abriteront cette nuit contre le grain qui va nous venir du nord.
— Gomment, — dit le capitaine en riant, — après avoir tant plaidé pour une descente, vous voulez remettre à la voile, maintenant ? Mon cher Masse, je ne vous comprends pas.
— Je me suis rangé à votre avis, capitaine, en voyant ce terrible petit nuage, qui est un infaillible avant-coureur d'un grand danger.
— Eh bien ! — dit Marchand avec un accent où perçait la plus
exquise raillerie, — je ne veux pas vous contrarier, mon cher lieutenant, nous allons faire remonter nos hommes à bord.
— Oui, — dit Masse avec une bonhomie bien jouée ; — vous verrez, capitaine, que vous ne vous repentirez pas d'avoir suivi mon conseil.
Marchand, qui saisissait avec empressement cette occasion de jouer une scène de comédie, chose toujours fort amusante dans les ennuis du bord, leva les yeux, comme par hasard, vers la dunette, et feignit d'apercevoir, pour la première fois, la jeune Mendoçaine Mutzi , cause innocente de ces retards et de ces discussions.
— Qu'aperçois-je là? — dit-il en mettant sa main en auvent sur les yeux, et avec un sérieux de surprise bien joué.
Masse feignit de suivre le doigt indicateur du capitaine, et parut surpris comme lui.
— Ah ! — dit-il avec nonchalance ; — tiens ! je ne l'avais pas remarquée, celle-là !
— Pourquoi n'a-t-elle pas suivi les autres ? demanda le ca pitaine.
— Au fait, c'est vrai, dit Masse ; pourquoi n'a-t-elle pas suivi les autres?
— Allons ! — dit Marchand d'un ton impérieux, — qu'on me jette tout de suite cette jeune fille à lamer; qu'on rappelle les marins embarqués, et partons pour nous mettre à l'ancre devant la
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côte sud... Vous voyez, Masse, que votre capitaine exécute les ordres de son lieutenant.
— Ah! oui... je vois que... — dit Masse avec un embarras comique et un sourire qui ne l'était pas.
— Mes enfants ! dit le capitaine en se penchant sur l'échelle, du côté des trois chaloupes ; — mes enfants, il faut remonter à bord ; nous allons déraper.
Un murmure respectueux de mutinerie éclata dans les trois embarcations, et les rames frétillèrent sous les mains des matelots.
— Capitaine, dit Masse, nous allons désespérer ces braves gens, je le vois.
— Ah Çcà! mais, entendons-nous enfin, mon cher Masse, — dit le capitaine en croisant ses bras et en regardant en face son lieutenant, — chaque fois que vous me donnez un conseil, je l'approuve, et quand je vais le suivre, vous le désapprouvez ! Voyons, tâchez de vous mettre d'accord avec vous-même.
Masse était un excellent marin ; son œil découvrait un écueil à dix pieds sous l'eau, mais il ne découvrait rien sous l' épidémie d'un homme rusé.
La brusque sortie de son capitaine lui donna une sorte d'étourdissement.
Cependant il fallait répondre à une interpellation si juste et si précise, et trop grave pour avouer au capitaine un léger penchant
pour la jeune Mutzi, que rien ne pouvait arracher du pont du Solide; il aima mieux passer pour un être inconséquent et déraisonnable que d'abandonner la belle Mendoçaine aux agressions de l'équipage qui n'était pas embarqué sur les chaloupes.
— Oui, dit-il, vous allez me traiter d'enfant, peut-être, mais mon cher capitaine, après avoir bien réfléchi, je suis revenu à votre opinion. Le nuage noir d'ailleurs s'est éclairci ; la tempête ne nous menace plus. Je vais conduire nos hommes à terre.
— Soit, — dit Marchand avec bonhomie ; — mais que tout le monde soit plein de bienveillance envers les insulaires. Songeons au capitaine Cook, assassiné dans ces parages.
— Oh ! — dit Masse au comble de la joie, — nous traiterons les sauvages en amis.
— Et pour commencer nos civilités, — dit Marchand avec un air d'insouciance, — je change d'idée. Je laisse à bord cette jeune Mendoçaine, qui paraît se plaire sur notre dunette. Ne faisons violence à personne. Donnons à cette fille autant d'heures d'hospitalité tranquille qu'elle en demandera par son silence si rêveur et si intéressant.
Masse ouvrit de grands yeux et lança un rapide regard à l'horizon pour découvrir encore quelque point noir ; mais il n'y avait plus la moindre excuse, écrite en lettres de nuage, dans le limpide azur du firmament tropical.
— Eh bien ! dit Marchand, vous ne descendez pas l'échelle ?
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— Si fait, — dit Masse au comble de l'embarras ; — mais...
— Ah ! ceci est trop fort ! — dit Marchand d'un ton sérieux , — vous avez encore changé d'idée !
— Allons! puisque vous le voulez, capitaine...
— Comment! puisque je le veux! s'écria Marchand ; c'est vous qui vous désobéissez, à vous-même, à chaque minute !
— Partons ! — dit Masse, du ton de l'homme qui marche au supplice.
Il regarda furtivement la dunette et marcha d'un pas lent vers l'embrasure de l'échelle.
— Enfants ! cria le capitaine, soyez sages et bons, et croyez bien que les sauvages sont vos frères, tant qu'ils ne vous font aucun mal.
L'équipage des trois chaloupes cria Vive le capitaine ! Masse, désespéré d'avoir réussi, s'assit tristement sur le tapis de son banc, à la troisième embarcation, les rames labourèrent la plaine de saphir ; le chant Io ès oou pharo retentit sur l'océan Pacifique, et les jeunes Néréides escortèrent les chaloupes, comme dans le triomphe de Thétis.
La jeune Mendoçaine Mutzi avait tout compris ; les langues sont inutiles pour les yeux de l'intelligence primitive. Cette fille, nonchalamment assise sur la dunette, ne perdait rien de l'entretien de Marchand et de Masse ; elle devinait que ses charmes primitifs n'étaient pas indifférents à l'un des deux interlocuteurs, et
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si ces deux marins eussent parlé l'idiome de son archipel, ils n'auraient pas été plus clairs pour ses oreilles.
A peine les chaloupes eurent quitté le flanc du navire, Mutzi se leva, et prenant l'élan de l'oiseau, elle se précipita dans la mer, et vint se mêler à ses sœurs, comme un alcyon qui est resté en arrière de la troupe , et fait des efforts superbes pour regagner l'espace perdu.
Masse, qui n'avait jamais quitté du regard la dunette, vit la jeune fille s'abattre sur la mer, disparaître entre deux eaux, puis resplendir à la surface toute ruisselante des perles de l'Océan. Une joie subite éclaira le visage du lieutenant du Solide, et sa main se tendit vers la fraîche Néréide, pour la remercier de sa détermination.
En quelques coups de rames on aborda au rivage. Un petit golfe charmant, moitié à l'ombre, moitié au soleil; un sable émaillé de coquillages lumineux ; des palmiers associés à des tamaris ; une petite rivière qui venait joyeusement se faire avaler par la mer ; des éclaircies ravissantes qui laissaient voir les profondeurs agrestes de l'île, ses virginales collines et ses hauts gazons de velours vert.
Les matelots, ivres de joie, — telluris amire, — comme dit Virgile, en pareille situation maritime, exécutèrent d'abord une danse méridionale, qui prouva aux naturels leurs innocentes et pacifiques intentions. Le conquérant qui danse, en mettant le pied
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sur la terre conquise, est un conquérant peu redoutable. Attila et Théodoric ne dansaient jamais.
Masse ne prit aucune part à ce débarquement chorégraphique, à cause de sa gravité de capitaine en second ; et il profita de cette gravité pour suivre et noter de l'œil, une à une, toutes les jeunes Mendoçaines, à mesure qu'elles sortaient de la mer et qu'elles secouaient leurs chevelures sous les palmiers du rivage.
Masse choisit l'instant le plus favorable, et comme il lui avait été fort aisé de reconnaître Mutzi au milieu de tant de jeunes Mendoçaines, parce que Mutzi était la seule qui n'eût pas de verroteries au collier et de petit miroir à la main, il s'approcha d'elle et lui fit une pantomime imitée du ballet de Paul et Virginie, langage partout compris, et qui consiste à mettre le pied droit en avant, les deux mains sur son cœur, en regardant le ciel avec un sourire de béatitude.
Le lieutenant du Solide voulut ensuite se montrer plus généreux, car il comprit que le don de son cœur ne ferait pas la fortune d'une jeune sauvage, il lui promit, toujours dans une pantomime expressive, de lui meubler un appartement avec un luxe de verroteries et de miroirs qui rendrait jaloux le roi de l'Archipel.
Mutzi voyait, ou, pour mieux dire, écoutait cette pantomime avec un sourire assez dédaigneux et fort humiliant pour M. Masse, qui avait trouvé peu de cruelles dans les gynécées sauvages des archipels du Sud.
Il fallut avoir recours à d'autres expédients de séduction. M. Masse chanta un air du Devin du village :
Quand on sait aimer et plaire
avec une de ces voix chevrotantes et fausses, tant aimées de nos pères; Mutzi menaça le chanteur de prendre la fuite s'il continuait sa mélodie jusqu'à la fin.
Masse montra ensuite, étalées dans le creux de sa main, dix piastres fortes, avec les colonnes d'Hercule, et pria Mutzi d'accepter ce léger cadeau. Un regard de dédain et un geste de refus servirent de réponse.
Masse, poussé à bout, menaça Mutzi de la faire enlever par quatre matelots et de la ramener prisonnière à bord du Solide. La jeune tille éclata de rire, et se cramponnant par les genoux et les mains à la tige d'un palmier, elle s'élança en trois mouvements lestes jusqu'à la cime de l'arbre ; un oiseau n'aurait pas mieux fait.
Masse avait une peur affreuse d'être découvert par ses marins, au milieu de ces scènes de pantomime, indignes de la gravité d'un chef; il frémissait surtout à l'idée de voir figurer tous ces détails de vie privée dans quelque rapport du Mercure de France. Le courage de la séduction l'abandonna; il laissa Mutzi sur son palmier, et vint rejoindre sa troupe pour lui donner de hautes leçons de morale et de vertu.
Le Solide stationna trois jours devant l'île, et Masse commanda »
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trois fois le débarquement ; quand la dernière heure fut venue, il tenta un dernier effort pour gagner les bonnes grâces de Mutzi, et, dans cette intention, il s'était chargé clandestinement de trois colliers de verroteries plus beaux que tout ce qui avait été donné jusqu'alors aux insulaires de l'Océan du Sud. Masse prit un air très doux et un maintien humble pour ne pas effrayer la jeune Mendoçaine , et après lui avoir clairement exprimé par signes que cette tentative était la dernière, puisque le vaisseau allait lever l'ancre, il fit briller les trois colliers merveilleux aux regards de Mutzi.
Cette fois, la jeune Mendoçaine laissa percer sur son visage une expression douce, parce qu'elle était touchée des gracieuses et honorables avances de l'officier européen, surtout au moment de la séparation ; et comme Masse, encouragé par ce brusque changement de physionomie, devenait plus pressant avec ses cadeaux, elle repoussa les trois colliers d'une main, et montra, de l'autre, sur son sein, une amulette sacrée dont elle voulait faire sa seule parure. — Masse insista pour connaître l'histoire de cette amulette si précieuse, et alors ,• Mutzi , dont la pantomime était plus claire qu'une langue connue, dit à Masse que cette amulette était un présent de sa mère, et qu'aucun autre collier profane ne serait jamais placé à côté de cet ornement saint. Sa mère avait été la victime d'un aventurier européen, et en mourant, elle légua cette amulette à sa fille Mutzi, pour la préserver de tous les outrages et de toutes les séductions.
Ce récit, chaleureusement mimé, causa une vive émotion dans
l'âme du lieutenant Masse : il tendit la main à la jeune Mendoçaine avec toutes les démonstrations du plus grand respect, et lui montrant la mer et le vaisseau, il lui fit signe qu'il allait partir, mais quelle ne serait jamais oubliée par lui.
Ces adieux furent touchants. Masse monta dans le dernier canot, et comme il côtoyait un rivage tout formé de roches jaunâtres, pleines d'excavations, il aperçut la jeune Mutzi qui regardait passer le dernier canot et son premier amour.
Jamais le diamant Beabib ne restait muet, lorsque l'imagination lui demandait une histoire nouvelle, recélée dans le perpétuel mirage de ses facettes. Toutes ses légendes ne méritaient peutêtre pas d'être recueillies et contées, aussi nous ne donnons que celles qui ont un caractère spécial de merveilleux, et de ce nombre nous citerons celle qui a pour titre :
L'ambre.
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L'ambre ! c'est encore une essence mystérieuse que la terre distille et cristallise, et à laquelle le soleil donne des vertus qu'on ne peut expliquer avec notre faible raison.
On se récrie souvent sur le merveilleux et l'invraisemblable, et pourtant nous ne sommes entourés que de secrets inexplicables, et que la science la plus sagace n'expliquera jamais.
Un jour on trouva une pierre noirâtre qui attirait à elle le fer. Le jour de cette découverte, les esprits forts se révoltèrent, et ils paraissaient avoir raison. Quoi! s'écriait-on, une chose matérielle, inerte, morte, aurait le pouvoir de donner le mouvement à un
clou posé à distance, et qui obéirait ! On fit l'expérience ; le clou s'élança vers l'aimant. Mais ce mystère ne s'expliquera jamais.
Un autre jour on annonça que l'ambre avait le même pouvoir sur un chalumeau de paille Les esprits forts nièrent selon leur usage. On fit l'épreuve encore ; l'ambre ordonna, la paille obéit.
Criez à l'invraisemblable après cela ! Il n'y a rien de merveilleux, ou pour mieux dire, tout est merveilleux.
11 y a, dans le harem, à la pointe de Constantinople, une chambre superbe meublée par le sultan Achmet II Ides glaces que la république de Venise lui envoya en signant la paix. C'est là que le sultan vient se reposer après avoir passé une revue à Térapia, et visité l'arsenal de Tophana, ou prié trop longtemps à la mosquée de Sainte-Sophie. La retraite est charmante. Le vent de la rade joue dans les persiennes ; les petites vagues chantent en se brisant à la pointe du sérail ; les fleurs du jardin embaument cette atmosphère voluptueuse qui flotte sur les kiosques et les balcons.
Le sultan, un jour, se fit apporter une pipe magnifique, présent du pacha de Laodicée, ou Latakié. Cette pipe était ornée de pierreries sans nombre, mais ce qui lui donnait surtout un prix infini, c'était un bec d'ambre d'un volume énorme et d'une finesse extraordinaire. On n'avait jamais vu un ambre si beau sur les lèvres d'un commandeur des croyants.
Ce jour-là, le sultan avait cassé vingt œufs d'autruche, avec une carabine à^balles, dans la prairie de Térapia, et à cinq cents
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pas de tir ; cet exercice l'avait beaucoup latigué, à cause surtout des louanges sans fin que les courtisans entonnaient en l'honneur de son adresse, après chaque œuf d'autruche cassé.
La vérité veut pourtant qu'on dise qu'un Turc dévoué, posté derrière la plaque du tir, cassait l'œuf avec un bâton, toutes les fois que le sultan pressait la détente de sa carabine ; mais ce t'ait d'histoire une fois éclairci, n'en parlons plus.
Le sultan caressa voluptueusement avec sa main l'ambre de sa pipe, et présenta la noix à un jeune icoglan, qui mit le feu au tabac de Laodicée, le plus doux de tous les tabacs des manufactures des pachas connaisseurs. Une fumée iris monta lentement vers le plafond de glaces, et le sultan aspira mollement cette divine et subtile émanation.
Ce grand homme était couché à demi sur un divan, et pour mieux jouir de son bonheur opiacé, il congédia d'un ton brusque icoglans et eunuques, et il resta seul.
Ses yeux exprimaient une béatitude ineffable ; il les ouvrait et les refermait à chaque aspiration, et suivait de l'œil, dans le plafond , les arabesques bleuâtres que la fumée décrivait sur les glaces de la république de Venise.
Tout-à-coup, à force de suivre ce jeu fantasque de la fumée, il crut voir, dans ce plafond de glaces, quelque chose qui n'était pas lui. Cette découverte a quelque chose d'effrayant. On frissonne à cette seule idée qu'une nuit, en déposant son flambeau devant un miroir, on peut découvrir, dans ce miroir, une figure tout-à-
fait inconnue, qui vous regarde avec des yeux railleurs. On prétend que cela s'est vu.
Le sultan vit, ou d'abord crut voir dans les glaces du plafond un jeune Européen, en costume assez léger, fumant une pipe sur un divan, à côté d'une odalisque.
La première idée du sultan fut de regarder dans la chambre pour y découvrir les originaux vivants de ces deux figures reproduites par les miroirs ; mais il était seul, bien seul. Un seul coup d'œil suffisait pour s'assurer de cela.
Tl regarda encore le plafond en éloignant l'ambre de ses lèvres, et cette fois il ne vit rien, ou pour mieux dire, il se vit lui assis et se regardant.
— Bon! dit-il, c'est une vision, causée par les caprices d'une fumée vagabonde. Ce serait vraiment trop fort si un miroir s'avisait de reproduire des objets qu'on ne lui offre pas.
Cela dit, il fut plus tranquille, et se remit à caresser l'ambre de sa pipe avec ses lèvres caucasiennes. Au même instant , son œil humide de langueur se reporta vers le plafond, et il revit l'odalisque et l'Européen, causant tous deux avec une certaine familiarité.
Il (Ma l'ambre de sa bouche, et la vision disparut ; il ressaisit l'ambre avec ses lèvres, et cette fois, non seulement il revit la même scène, mais il reconnut l'odalisque, c'était la belle Dilara, nom qui signifie sérénité du cœur.
Tant que l'ambre touchait les lèvres, la vision restait au pla-
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fond, elle s'évanouissait quand les lèvres abandonnaient l'ambre.
Le sultan avait à son service deux savants orientaux auxquels M. Garcin de Tassy avait appris l'italien des îles Ioniennes, à son cours d'indoustani et de turc. Ces deux savants furent consultés, et ils répondirent que le commandeur des croyants avait sans doute été abusé par une erreur d'optique, et qu'il avait fumé de l'opium en croyant fumer du tabac. Le sultan destitua- ces deux savants, et les fit enfermer, sur le champ, dans le château des Sept-Tours.
Les deux savants maudirent la science, et se promirent bien d'être plus ignorants une autre fois.
Une seconde expérience à la pipe et à l'ambre parut pourtant nécessaire au sultan ; il la fit le lendemain, après avoir cassé trente œufs d'autruche, toujours par le même procédé.
L'épreuve fut très satisfaisante, c'est-à-dire qu'elle ne satisfit pas du tout le gracieux sultan ; l'odalisque Dilara était une des favorites, et, dans cette nouvelle vision du miroir, elle paraissait beaucoup plus éprise de l'Européen que du sultan.
— Allah! - s'écria le grand seigneur en se frappant le front; — que signifie ceci ? Si j'étais chrétien, je croirais que le diable s'en mêle, mais en qualité de croyant, je ne crois à rien, et je ne sais quel parti prendre pour rassurer mes esprits !
Il manda secrètement le chef des eunuques noirs, et lui dit : — Surveilles-tu toujours avec attention et zèle maCaucasienne Dilara?
— Oui, Hautesse.
— La nuit et le jour?
— A toutes les minutes.
— Au milieu du jour, quand je vais au tir de Térapia, que font mes femmes ?
— Les unes sont au bain, les autres font de la musique ; il y en a qui dorment sur les divans ou sous les sycomores des jardins du sérail —
— Et Dilara? Dilara ? — interrompit brusquement le sultan.
— L'étoile du ciel, la perle de la mer que Sa Hautesse nomme Dilara, se rend au pavillon des glaces pour lire le Koran, ainsi que Sa Hautesse le lui a permis.
— C'est juste ! — dit le sultan oui, j'avais oublié que je lui
avais donné cette permission Tu peux te retirer ne parle
de rien à personne.... entends-tu?
Le chef des eunuques s'inclina.
— Seulement, poursuivit le grand seigneur, tu diras dans tout le harem que demain, au milieu du jour, j'irai pour la dernière fois m'exercer à la carabine, dans la prairie de Térapia.... pour la dernière fois.... entends-tu bien?.... Si on te demande pourquoi, tu répondras que le commandeur des croyants abandonne cet exercice, parce que son adresse est arrivée à un tel point qu'il n'a plus rien à acquérir du côté de la justesse et de la précision du coup d'oeil.
r. I^E GONET EDITEUR.
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Le chef des eunuques se prosterna, et après avoir balayé la poussière du tapis avec son front, il se releva et sortit.
Le commandeur des croyants avait ainsi arrêté un plan superbe.
Si Dilara vient dans le pavillon des glaces, se dit-il, pour y recevoir, je ne sais trop comment, quelque visite de chrétien, elle y viendra demain, à coup sûr, en apprenant que demain je sors à midi pour la dernière fois.
Il me tarde trop de découvrir la vérité !
En effet, le lendemain une escorte très nombreuse et très brillante sortit achevai du palais, un peu avant midi, selon l'usage, et prit le galop sur le chemin de Térapia.
Mais cette fois l'escorte n'escortait personne. Le sultan s'était ménagé un poste d'observation dans les larges plis d'une portière, à l'angle le plus obscur du pavillon des glaces.
C'était au fort de l'été, la chaleur extérieure devenait intolérable ; tous les marins ancrés dans la rade, devant l'arsenal de Tophana, et à la pointe du sérail , dormaient et faisaient une sieste profonde. On n'entendait pas un cri, pas un chant. Le flot même était assoupi sur la grève.
Ce silence ressemblait beaucoup à celui qui règne dans les nuits de l'hiver, lorsque la neige couvre la campagne. Seulement, au lieu de neige, il y avait sur la mer, la ville, la campagne, une éblouissante irradiation de soleil.
A ce coup de midi, si semblable à minuit, un jeune midship-
man tentait une expédition inouïe dans les annales du harem impérial ; il côtoyait sur une petite barque la pointe du sérail, s'y accrochait avec les pieds et les mains en passant comme à un mât de vaisseau, et se glissant sous la persienne, il pénétrait dans le pavillon des glaces d'Achmet III.
Le retour était plus aisé, car la petite barque devenait inutile.
Ce hardi midshipman regagnait à la nage le cutter le Spak, ancré dans la rade.
Donc ce jour-là, le midshipman, sans doute prévenu, comme d'usage, par quelque signal de persienne, prit le chemin accoutumé et pénétra dans le pavillon d'Achmet.
Dilara y était déjà et attendait en fumant la superbe pipe du pacha de Laodicée, la même qui donnait tant d'extases au sultan, avant les visions du miroir.
Le jeune Anglais tomba aux genoux de l'odalisque; puis il s'assit sur un coussin, et prit à son tour la fameuse pipe pour fumer à la barbe du grand seigneur, qui cassait des œufs d'autruche à Térapia.
Tout-à-coup l'odalisque poussa un cri et s'évanouit; l'Anglais laissa tomber l'ambre de ses lèvres, et se levant avec vivacité, la pipe à la main, à défaut d'épée, il aperçut le sultan qui lui lançait des flammes avec les yeux.
Ce fut un moment terrible et qui a été gravé à Londres, d'après Un superbe dessin de Gavarni, sous ce titre : Amusement !
l'ambre. 203
Quel amusement !
Le commandeur des croyants était au fond un bonhomme, mais il commençait toujours par se mettre en colère, et saisit un poignard.
Il saisit donc un poignard, et il allait tuer le jeune homme, non à cause de l'odalisque, mais h cause de la pipe (qui a pu jamais connaître les pensées intimes d'un sultan !), lorsqu'une réflexion diplomatique le retint.
— Je suis Anglais !
— S'écria le jeune homme, avec un accent très fier.
En Anglais, cela signifie je suis inviolable ; nul n'a le droit de me toucher, pas même le sultan !
Je puis aimer ses odalisques, fumer ses pipes, boire son café, envahir son harem, c'est mon droit.
Malheur à qui me touche !
Le sultan comprit donc tout ce qu'il y avait de profond dans ces trois mots :
— Je sais Anglais.
Alors il montra la fenêtre avec la pointe de son poignard, au jeune homme, et lui ordonna de sortir, ce que l'Anglais exécuta
tout de suite avec l'agilité d'un écureuil, et sans trop se soucier du sort qui attendait la belle Dilara.
L'odalisque était toujours évanouie , ou du moins son état ressemblait beaucoup à un évanouissement.
Les odalisques sont si trompeuses!
Le sultan qui était habitué aux évanouissements de ses t'en mes, laissa toute sa liberté d'inaction à Dilara, et se mit à réfléchir sur un sujet beaucoup plus sérieux que l'infidélité d'une femme ; car, avant tout, ce noble sultan ne songeait qu'aux progrès des sciences et des arts.
Il réfléchit donc sur les mystérieuses propriétés de l'ambre, comme avait réfléchi le premier qui surprit les vertus de la pierre d'aimant.
Après avoir longuement pensé, le front appuyé sur ses deux mains, comme l'alchimiste qui cherche la pierre philosophale, il trouva une solution à cet effrayant problème.
Cette solution ne donnait pas une satisfaction absolue, mais à défaut d'une meilleure, on pouvait raisonnablement s'en contenter.
L'ambre, — se dit le sultan métaphysicien, — est un corps d'une nature poreuse et absorbante, et ses propriétés attractives sont d'un ordre bien supérieur à celles de l'aimant.
L'ambre attire et conserve ; une chose qui se réflète en lui, y
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est gardée comme un mirage, que la chaleur des lèvres et la combustion du tabac font reparaître dans un miroir.
On est toujours disposé à trouver bon le système qu'on a inventé.
Or, le sultan s'approuva, et se sut à lui-même beaucoup de gré d'avoir trouvé une solution qui donnait le calme à ses esprits.
Et comme il levait la tête pour voir si Dilara s'obstinait encore dans son évanouissement, il se trouva seul dans le pavillon des glaces.
L'odalisque avait disparu.
On donna des ordres pour la trouver, on ne la trouva pas.
Heureusement , le sultan trouva de grandes consolations à ce malheur, d'abord dans une foule d'autres odalisques qui lui étaient fidèles, et ensuite dans sa théorie sur les propriétés de l'ambre, qu'il fit traduire en français, et qu'il envoya tout de suite comme chose urgente, à l'académie de Paris, laquelle académie ne lui a jamais répondu.
Après cette histoire, le diamant Beabib eut quelques caprices singuliers ; les caprices d'un diamant sont des éclairs.
Cependant Beabib ne pouvait pas être accusé de stérilité ; un siècle d'interrogation l'aurait trouvé inépuisable ; mais il voulait probablement se reposer par intervalles.
LJÎS JOYAUX.
Ainsi le rayonnement de son merveilleux mirage vint tout-àcoup à passer à l'état de fantaisie.
Son premier éclair peut se nommer :
IiC Saphir.