‹ Perles et paruresChapitre 21 sur 49 · LE SAPHIR · texte numérisé non relu

LE SAPHIR

— Alors, dit Ilaïva, jo vais me livrer à un acte de désespoir.

— Au nom de Siva, ma belle Ilaïva ! — dit Arzeb alarmé, — ne te désespère point encore. Ce soir je verrai le jongleur Sanali, qui connaît tous les secrets de la nature, et la vertu de toutes les herbes indiennes. Sanali peut-être m'enseignera le secret de mettre tout le golfe Arabique dans une épingle. Mais cela me paraît toujours assez difficile à obtenir.

— L'amour obtient tout, dit Haïva.

— On le dit, — murmura tristement Arzeb.

En arrivant le soir chez le jongleur Sanali, Arzeb lui apporta de riches présents, selon l'usage. Ensuite, il lui raconta aussi, selon l'usage indien, le dernier rêve qu'il avait fait.

Sanali écouta le rêve et lui dit : — Arzeb, combien as-tu vécu, dans ce rêve, avec tes douze mille reines ?

— Je crois avoir vécu au moins douze mille ans , répondit Arzeb.

— Et en combien d'heures?

— En six heures.

— C'est bien ! dit Sanali, et maintenant dis-moi ce que je puis faire, selon tes vœux.

— Bon et sage jongleur, dit Arzeb, j'aime Haïva, et cette fille charmante va mourir si je ne lui donne pas une épingle dont le chaton renfermera les eaux du golfe Arabique. C'est une fantaisie de jeune femme.

— Arzeb, dit le jongleur, tu m'as fait de riches présents, et je ne serai pas ingrat.

— Quoi ! s'écria le sage Arzeb ; tu pourras me donner cette épingle merveilleuse qui fera vivre la belle Haïva ?

— Sans doute, et rien n'est plus aisé.

Alors Sanali conduisit Arzeb sur le sommet d'un pic plus élevé que toutes les montagnes du Mysore, et lui dit : — regarde.

Arzeb regarda.

Sous leurs pieds, le golfe Arabique se déroulait dans une forme qui paraissait ovale, et qui était unie comme une glace, et de la plus belle teinte de saphir.

Ensuite, Sanali tira, d'un pli de sa robe de jongleur, une épingle de saphir, dont le chaton était ovale, et lui dit : — Tous ceux de notre pays ont une vertu qui s'appelle l'imagination, et qui ne sait rien rappetisser, rien réduire ; elle augmente tout, elle agrandit tout, et dans des proportions infinies, car il n'y a pas de bornes à l'imagination.

— C'est vrai, dit Arzeb.

— Et si vrai, poursuivit Sanali, que tu crois avoir vécu douze mille ans, en quelques heures, la nuit dernière.

— Oui, ajouta Arzeb.

— Or, toi qui sais si bien jouer aux échecs, continua Sanali, toi qui as enseigné les hauts calculs au bonze Niapour de la pagode de Jagrenat, tu dois savoir qu'il est aussi difficile de croire

Page 1