‹ Perles et paruresChapitre 22 sur 49 · LU SAPHIR · texte numérisé non relu

LU SAPHIR

avoir vécu douze mille ans en cinq heures, que de voir le golfe Arabique dans un ovale de saphir. C'est la même proportion.

— La même, dit Arzeb.

— Tuas une imagination allumée par un coup de soleil indien, toi Arzeb, poursuivit Sanali. Eh bien ! regarde le golfe, et regarde l'ovale de saphir ensuite, et dis-moi si tu trouves quelque différence dans leurs proportions ?

— Aucune.

— Maintenant, Arzeb, il ne s'agit plus que de faire entrer la même idée dans le cerveau de la belle Haïva.

— Ce sera plus difficile, remarqua Arzeb.

— Non, Arzeb. Voici comment tu dois agir. Prends cette épingle de saphir, et en te présentant devant Haïva, dis-lui que tu lui apportes le golfe Arabique dans ta main. Elle rira. Laissela rire. Sois sérieux. Ensuite tu lui donneras deux boucles d'oreilles de diamants d'Hyder-Abad, d'une très grande valeur.

— Bien ! après?

— Après, tu lui diras qu'elle a plus d'imagination que le poète qui a inventé le Ramaiana.

— Oui, elle sera sensible à cet éloge.

— Une femme est toujours sensible à un éloge et à deux diamants.

— Je le crois.

— Ensuite, Arzeb, tu lui donneras l'épingle de saphir, et du premier coup, elle croira y voir passer les vaisseaux de Surate et de Socotora.

— Sur l'épingle ?

— Oui, sur l'épingle ? Je te l'affirme, Arzeb.

Arzeb s'inclina, prit l'épingle, la regarda fixement, et dit : — Quant à moi, je crois qu'il y a deux golfes Arabiques, et que j'en tiens un au bout de mes doigts.

Il prit congé du jongleur, et exécuta ses ordres ponctuellement.

Sanali était un vrai sage, ce qu'il avait prévu ne pouvait manquer d'arriver. Haïva reçut les diamants, reçut l'éloge, et quand elle vit l'épingle de saphir, elle s'écria : — C'est le soleil luimême qui a copié le golfe Arabique sur une épingle, pour satisfaire le désir d'Haïva. Mon cher Arzeb, vous méritez d'être aimé.

— C'est tout ce que je demande, dit Arzeb.

Haïva tint parole, elle vécut et elle aima. L'imagination c'est l'âme, c'est la v;e. c'est la flamme du corps. Le grand roi Soudraka, cette gloire poétique de l'Inde et du monde, a vécu un siècle, et pe* sonne n'a jamais eu plus d'imagination que ce roi.

Le second éclair, ou si vous aimez mieux, le second caprice qui jaillit du mirage du diamant Beabib, pourrait être intitulé le Rubis.

Il y a un rubis plus précieux que le rubis d'Orient, et le rubis Balais, disait un jour la jeune et belle Joanisca.

Quel est ce troisième rubis? demanda le mari de Joanisca, le frêle et pâle Valerio.

— Ecoutez bien ceci, Valerio, dit la jeune femme.

— J'écoute toujours ce que vous dites, dit le mari.

— Eh bien ! écoutez mieux encore cette fois. Dieu a mis le sang dans nos veines pour nous faire vivre, et soutenir notre corps. Tant que nous sommes forts ou jeunes, notre sang est vif et notre corps est vigoureux ; mais l'âge vient, le temps de la maturité arrive, puis la vieillesse avec ses cheveux blancs.

214 LliS JOYAUX.

— Hélas! — Oui, dit le mari en regardant Joanisca d'un air triste.

■ — Et quand nous grisonnons, notre sang s'appauvrit... Quelquefois même, il s'appauvrit avant la vieillesse.

— Dieu a donc voulu, dans sa bonté, venir en aide à la débilitation de notre sang.

Il a créé une plante dont les rameaux ressemblent aux veines du corps humain.

— La vigne.

~- Oui, poursuivit Joanisca, la vigne

— C'est juste ! interrompit Valerio, un cep est une veine.

— Valerio, demanda Joanisca, depuis quand avez-vous remarqué cette ressemblance ?

— Je ne l'avais jamais remarquée, dit naïvement Valerio.

— Eh bien ! continua Joanisca, tout le reste du monde a été aussi ignorant que vous, même Noë, même Brennus.

Cependant l'intention providentielle était bien évidente.

La nature qui parle si bien, quoique muette, avait beau vous dire : mais remarquez la similitude qui existe entre un cep et une veine, personne n'y prêtait la moindre attention.

— Le monde est bien distrait, dit Valerio.

— C'est absolument comme si la nature nous eût dit :

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