CHAPITRE IX
Que le changcmcnl de ductrine sur la présence réelle n'a
pas été moins impossible parmi les jacubilcs que parmi
les Grecs cl lesnestoriens..
Si on a fait voir que le cliangemeirt de doctrine sur la présence réelle était une supposition iusoulcnable à l'égard des Grecs et des nestoricus, il est encore plus facile de montrer qu'il n'y avait pas lieu de fupl-'oser qu'il pût être arrivé rien de semblable parmi le* jaeobilcs. On a marqué, au commencement de cet ouvrage, que les jacobites étaient ceux qui ne reconnaissaient qu'une seule nature en Jésus-Christ, cl qui par celle raison disaient aiiailième au concile de Calcédoine cl à S. Léon ; qu'ils avaient depuis le commenceiuont de leur séi)arali!)u une succt^ssion de patriarches à Alexandrie cl à Ai;lioche ; qu'ainsi celle secte comprenait tous ceux qu'on appelle Coplitos, Cl les AbyssiiiS ou Étliiopicns ; les Syriens , qui n'élaicnl ni uoslorieus ni orlliodoxcs; les Arnién:e>:s Cl que!(iues autres chrétiens répandus en différentes provinces d'Orient. On croit aussi avoir prouvé bien clairement que ces chréliens croient la présence réelle , et qu'ils observent toutes les parties de la discipline ecclésiastique qui, selon l'aveu do M. Claude, suivent naturellement de celle créance. Il faut présentement examiner si on peut trouver qu'eile y ait été portée d'ailleurs, et parliculicrement parles missionnaires latins.
! Nous avons prouvé, et on no peut en disconvenir , que par la seule forme exiéricure d'une église, on reconnaît certainement une partie de ce qu'cilc croit , particulièrement sur les sacrements et sur l'Eucharislie. Suivai'.l ce principe, Grolius cl de savants lul4iériens rejeîèreiit d'abord la Confession de Cyrille , parce que cliacun reconnaissait que la forme du giuverncmenl de l'église grecque et sou cullc extérieur étaient ineompalibles avec la doctrine qu'il y exposait. Il eu est de même de l'église jaeobite. Celle des Cophles a pour chef le patriarche d'Alexandrie, et par leurs histoires oa voit qu'il tire sa succession de Dioscorc et de ceux que les monopbysiies élablirenl après lui ; cela suffit pour reconnaître que la hiérarchie y a toujours subsisté ; ce qui est encore prouvé parce qu'on la voit gouvernée de tout temps par des évêques, des prêtres, des diacres, des lecteurs, ordonnés suivant l'ancien rit oriental. De même on reconnaît dans leur Liturgie l'ancienne forme de célébrer les saints mystères ; et le sons ïimplc et littéral des prières porte d'abord à croire le cliangement réel des dons proposés au corps et au sang de Jésus Christ. Les ccrcnionics q'ii accompagncnl ces
IJN CHANGEMENT DE DOCTRINE, ltc. G30
prières prouvent encore plus fortement celle créance ; et si les calvinistes ont lâclié de leur donner des iuter|iiéla(ions conlrairos , jamais aucun n'a osé s'en servir dans l'administration de la cène.
Les jacobites, égyptiens ou syriens, n'ont pas compo<^é ces oflices, puisqu'ils sont conformes à ceux dont les cilholiques se servaient dans les mêmes pays , en sorte que dans le douzième siècle la Liturgie de S. Marc était en usage parmi les Grecs orthodoxes du patriarcat d'Alexandrie, et celle de S. Jacques daiis celui d'Anlioche et À Jérusalem. Les Grecs .''ont (luilléc, mais les orthodoxes syriens ont toujours conservé relie de S. Jacques, et s'en servent encore. Ils s'ensuit qu'ils les avaient prises de l'Église cathoIi(]ue lorsqu'ils s'en é;aient séparés; et par conséquent ces jirières, qui supposent la foi de la présence réelle, élaicnl plus ancieaucs que le concile de Calcédoine, avant lequel on ne croit pas (jue personne puisse sup- ](0ser qu'il soil arrivé aucun changement.
On en doit dire autant des céréuionies : car quoiqu'on ne les trouve pas manpiées dans les Liiurgies, (jj en trouve ailleurs des vcsliges certains, comme de la manière respectueuse de recevoir la comsunnion, . marquée dans les Catéchèses de S. Cyrille de Jérusalem , et en plusieurs endroits de S. Jean Chrysosl(5uie. De plus on ne peut prouver que ce qui est reçu et praTupié dans plusieurs églises, avec l'approbalion de loules les autres, soit une nouveauté, lorsqu'on n'en peut montrer l'origine. Or aucun protestant n'a pu encore faire voir celle de toutes les prières sacrées et des cérémonii s qui composent les Liturgies : car la y.izanie semée par l'homme ennemi dans le champ de l'Église est un lieu commun usé, et qui peut être prêché à des femmes ou à des fanaliqies ignorants, non pas employé dans une dispute sérieuse. On a aussi fait voir qu'on attaquait inulilemer.l ces prières et ces cérémonies, sous iirétexle qu'elles, n'étaient pas conformes à la Liturgie aposlolique cl évangélique, puisque jamais les protestants ne sont convenus dû cette première forme.
Il est vrai qu'.i ces premières et plus anciennes prières, chaque église en a ajouté de noiivelles ; encore même ce n'a pas été dans ks parties csseniielles des oflices sacrés, mais dans celles qui sont comme préparatoires, ou qui accompagnenl les autres, ou qui servent d'actions de grâces. Ainsi les Ég.yplicns dès la commencement de leur Litiu gie ont ajouté une oraisou pour demander à Dieu qu'(7 envoie son Sainl- Esprit , u[in qu'il change les dons proposés au corps el au simg de Jésus-Christ. Cela est particulier à leur rit ; mais il n'y a rien d'extraordinaire ni de suspeel dans cello addition, puisque la prière solennelle qui contient la niêsnc chose en substance, est dans le cor(»s de la Liturgie, el généralement dans toutes celles des cbréiiL'Oi orionlaux. Les diacres chantent divers réptuis durai:£ le cours de l'oflice, siu lout dans le temps de la coninumion ; ceux qui la reçoivent disent quelques oraisons qui siguilient plus expressément la présence rccUc, connue cuire nulrcs, que le Sainl Kfpril descend
PERi ÉTIJITE DE L\ FOI
sur l'aulel, qii'H chmige les dons proposés, que Jéstts- Chiist est immolé sur l'autel, qnil est dans te dh:ne sacré comme il était dans la crèche et dans le sépulcre. Ces ex|tressions cld'aulrcs soiiilil;il)los soiU tirées des sijiiils Pères, dont ces mêmes clirélicns, quoique scjiaiés (le lÉglisc caiholique, ont conservé la doctrine il les paroles.
Ainsi CM voit que l'origine de ces prières et de ces céi énionies sacrées est plus ancienne que les schismes; el nonoi)slanl ranimosité qui a toujours élé entre ceux (le diUérenie communion, aussi bien entre eux que contre les caiiioliques , on ne trouvera jamais que les uns ni les autres aient accusé d'innovation ceux qui les ont ajouiées ou qui s'en sont servis. Au contraire , loiis ont fait la même chose, et souvent, comme il a é;é remarqué ailleurs, les orthodoxes ont adopté des prières sur l'Enoîiaristie qui avaient clé composées par des jacohites. 11 en résulte parciliemeiit que puisque la p!ni»art de ces prières ajoutées aux anciennes soiit formées des i)aroles des SS. Pères , il faut nécessairement que ceux qui les ont coniposées aient enlonJu dans le sens simple et liltéral ces termes (jui paraissent si durs aux protestants , qu'ils ne peuvent les expliquer que par de longs commentaires, ncnohstant les(picls ils se sont bien gardés d'en employer de semblables dans leurs formules d'adaiinislralion de la cène.
De ce qui a élé dit il s'ensuit que Ic": prières anciennes, qui (ont les parties principales de la Liturgie, sont d'une aniiquité qui précède de |>lusieurs siècles tous les changements qu'un pourrait supposer, puisqu'elles sont avant les schismes; que s'il y avait eu «juclquc oi)Scurilé dans ces premières, celles que chaque éjlise a ajouiées l'expli([ueiit entièrement, et que les cérémonies qui les accoinpagnent achèvent de déterminer ce sens. Cela él^nl , comme nous croyons l'avoir prouvé par des raisons très-solides, il est certain qu'avant toutes les époques que les protestants ont imaginées pour ce prélendu changement, l'église jacobile parlait non seulement comme les Pères, n:ais qu'elle entendait leurs paroles comme l'Église catholi(i!ie \i s a toujours entendues, et môme encore plus clairement; en sorte que si o» avait introduit parmi les jacobilcs la doctrine de la présence réelle, on ne leur aurait pas prescrit des paroles plus significatives que elles dont ils se servent, puisqu'on ne peut pas soupçonner ceux qui parlent comme eux de ne pas croire ce que nous croyons.
11 n'y avait donc aucune nécessiié d'introduire une nouvelle doctrine touchant l'Eucharistie, puisqu'il n'y avait pas lieu de douter (]ue les jacobilcs ne crussent ce que l'Eglise enseigne sur ce sujet : car les anciens inonophysites n'avaient élé accusés d'aucune erreur touchant cet article; elles jaeobites, leurs successeurs, n'en avaient pas introduit de nouvelle, puisqu'au contraire leur opinion de l'uniié de nature en Jésus-Clirist a;;rès l'incarnation rendait p,lus fortes leurs expressions sur l'Eucharistie, connue on le peut voir dans quelques passages de théologiens jac:djiies,
TOUCIIAM L'EUCliAIllSTlE. 652
qui ont éié ci-devant rapportés. On sait de plus qu'il n'y a jamais eu d'opinion particulière dans l'église jacobile d'Alexandrie ou d'Anlioche louchant ce dogme ; et Sévère , qui a écril l'hiiîloirc des patriarches d'Alexandrie, manpie, comme une chose extraordinaire, qu'un nommé Abraham avait blasphémé contre les saints myslères ; mais il ne rapporte pas ce que disaU cel hérétique, de peur, dit-il, de souiller les yeux et le» oreilles di s fidèles.
Gct Abraham était métropolitùn dans le patiiarcat d'Anlioche; il attira quehpies personnes, mcn;e des évèques, dans ses erreurs ; et Cyriaquc, alors palriarciie d'Anlioche, ne put en arrêter le progrès. Denis, qui lui succéda, en vhità bout, et après avoir engagé Abraham et ses sectateurs à une conférence, il leur lit reconnaître la vérité, et il les reçut à la pénilenee. Cela arriva au couunencement du neuvième siècle, Marc étant patriarche d'Alexandrie, qui fut élu vers l'an 800 , et qui écrivit foilen.enl à Cyriaque pour l'exhorter à extirper cette hérésie. Les historiens nj nous l'expliquenl pas ; mais puisqu'ils disent que cel Abraham parlait des sainls myslères d'une manière toute contraire à ce qu'enseignait l'Église ort!io;loxe, Sévère, le principal de ces historiens, ay uU expli(|ué clairement la foi de son église, comme on le peut voir par divers extraits rapportés de ses ouvrages, il faillit que cet hérétifjue dît le contraire. Ce n'était pas l'opinion de la présence réelle qu'il soutenait , imisque Sévère la soutient expressément ; c'était donc quelque ^ nouveauté ijui approchait delà doctrine des sacramen- .laires.
Le trouble qu'elle causa dans le palriarcal d'Anlioche, et qui s'étendit jusqu'à Alexandrie, à cause, de l'union étroite qui était entre les patriarches jaeobites de ces deux sièges, fait donc voir : 1° que la doctrine ancienne et généralement reçue était celle de la présence réelle, telle que l'iiistorien l'explique dans ses ouvrages ihéologiques ; 2' qu'il ne lallail point de changement pour introduire cette doctrine, puisqu'elle était reçue et regardée comme ancienne et conune la foi de toute l'Église; 3° que le changement qu'Abraham voulut y introduire ne venait pas de la part des L-.itins, puisqu'il était lui-même jacobile; 4" que ce que les jaeobites regardent comme une nouveauté dont ils ne parlent qu'avec horreur devait être ce qi;e les protestants préteiident êlrc la créance de toute rancienne Église ; 5" enfin que celle de la préscnc e réelle était établie dans les palriarcals d'Alexandrie cl d'Anlioche plus de deux cents ans avant les guerres d'oulrc-mer cl les missions.
11 eût donc été fort inutile de travailler à inspirer à ces chrétiens une doclrine qu'ils avaient déjà ; cl quel avantage en aurait-on pu espérer? Comment aurait-on entrepris d'exécuter ce dessein, cl par quel moy.'n ? Car les jaeobites n'avaient alors aucun commerce avec les nielchiles ou orthodoxes grecs, auxquels même les ministres n'altribuenl pas (C grand ouvrage, puisq:!C, dans le système de M. Claude, il faut que les (jrccs aient alors encore ignoré la présence réelle. U