LIV. II. CROYANCF. UNIVERSELLE DE LA PRÉSENCE RÉELLE
considérer ce que ces dons étaient lorsqu'ils ont été présentés, mais ce qu'ils ont éié faits : car la nature subsistant encore selon l'apparence, on a raison de nous avertir de ne la regarder plus, parce qu'elle n'est plus en elTet, et que , comme dit S. Ambroise, ce n'est plus ce que la nature a formé , mais ce que la bénédiction a consacré ; et qu'ainsi il ne faut plus avoir é^nrd à leur première nature, qui est changée, mais à la vertu dont ces clioscs sont remplies, par l'opération qui les a changées au corps et au sang de Jésus- Christ. C'est l'avertissement qu'Euthymius nous donîîe, premièrement en abrégé, en disant qu'il ne faut ras avoir égard à la nature des dons présentés, mais a leur vertu; et ensuite plus au long , lorsqu'il nous enseigne, que comme Jctus-Clirisl a déifié la chair qu'il a unie à sa divinité , de même il change les dons, par une opération ineffable, au corps même et au sang même de Jésus-Christ, et en la vertu de l'un et de l'autre.
Ce passage d'Euthymius, tiré de sou commentaire sur S. Matthieu, est ordinairement allégué par les auteurs qui traitent des controverses : mais il me semble qu'on ne fait pas ordinairement assez de réflexion sur ce l'on voit dans la Panoplie du même auteur, au titre des Pauliciens.
C'était une espèce d'hérétiques qui avaient renouvelé une partie des erreurs des manichéens, et qui y en avaient ajouté quelques autres; et surtout ils avaient une hérésie fort bizarre sur le fait de l'Eucharistie; car ils disaient que Jésus-Christ, en inslituanice mystère, n'avait point distribué de pain et de vin à ses disciples, et que ces paroles : Prenez et mangez, ne s'entendent que de ces paroles mêmes qu'il proposait à ses disciples comme leur pain et leur nourriture. Et par une suite de ce principe ils disaient que communier n'était autre chose que méditer les paroles de Jésus-Christ, et s'en nourrir.
Celle hérésie détruisait netiemcnt la présence réelle et la Iranssubslanliation; de sorte que si messieurs les minisires sont tant en peine de trouver des exemples parmi les Grecs de personnes qui aient combattu celle doctrine, on ne désavouera pas qu'ils n'en puissent trouver parmi ces détestables hérétiques.
Euthymius donc, après avoir représenté leur erreur, cntr^rend ensuite de la réfuter; et il le fait à son ordinaire, en choisissant les passages des Pères qu'il a cru les plus propres pour instruire les fidèles de la vérité de ce mystère et de la foi de l'Église cath()li(iue. Ce choix est extrêmement considérable pour découvrir son véritable sentiment : car, ayant à choisir dans toute la tradition, et n'étant lié par aucune loi, le sens commun fait voir cju'il a choisi sans doute les passages les plus précis, les plus clairs, les plus dogmatiques, les plus propres pour donner une connaissance nette du mystère, selon l'idée qu'il en avait et que l'on en avait de son temps; et qu'il est sans apparence que pour représenter la foi de l'Église, il ail fait choix au contraire des passages les plus obscurs , les moins dogmatiques, les plus hyperboliques qui se trouvent dans les auteurs ecclésiastiques.
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En effet, qui aurait prié Auberlin ou M. Claude de nous citer les lieux qu'ils croient les plus propres pour nous instruire de leur doctrine, ils ne manqueraient jamais de nous alléguer le passage de Facundus, quelques lieux de S. Augustin , et le célèbre passage de Torttillien. Et, s'ils étaient obligés d'en citer des Grecs, ils nous allégueraient quelque passage obscur de Clément Alexandrin , ou d'Origène , ou le passage des Dialogues de Théodoret : mais ils se donneraient bien de garde de nous renvoyer à la Catéchèse de S. Grégoire de Nysse, ou au chapitre 14 du quatrième livre de S. Jean de Damas. Ce seraient les derniers lieux qu'ils allégueraient sur ce sujet-là; et encore ils ne les citeraient jamais qu'en objections, puisque, pour les réduire à leur sens , ils ont besoin de jnille machines , et qu'il faut donner une infinité de contorsions à l'esprit, afin de les rendre susceptibles des solutions qu'ils y apportent.
Mais les sentiments d'Euthymius ont si peu de rapport avec ceux de ces messieurs , que les deux passages de toute l'antiquité qui expriment le plus nettement la présence réelle et la transsubstantiation au sens des catholiques, et qui sont les plus hyperboliques , les plus faux et les plus trompeurs au sens des ministres, sont justement ceux qu'Euthymius choisit pour représenter la foi de l'église grecque.
Si Ton veut donc savoir quelle éiait la doctrine de ce savant religieux sur l'Eucharistie , et quelle était celle de l'église grecque de son temps , il n'y a qu'à voir celle qui est contenue dans ces deux passages pris litléralement et dogmatiquement , car c'est en cette manière qu'il les produit.
11 croyait avec S. Grégoire de Nysse que le corps de Jésus -Christ entrait en nous par le moyen du boire et du manger ; que nos corps étaient joints avec ce corps immortel; que ce corps étant un était distribué tous les jours à une infinité de personnes; que chacun le recevait tout entier, et qu'il demeurait tout entier en soi. 11 croyait que le pain sanctifié était changé par la parole de Dieu au corps du Verbe- Dieu, et qu'il devenait tout d'un coup le corps du Verbe , étant changé par celte parole : Ceci est mon corps. Il croyait que , par une dispensation de grâce, Jésus-Christ se donne à tous les fidèles par sa chair, afin que runion avec cette chair immortelle les rende participants de son immortalité.
11 croyait de même , comme il est dit dans le passage de S. Jean Damascène, que si l'on demande comment le pain est fait le corps de Jésus-Christ et le vin son sang , il n'y avait rien à répondre , sinon que le Saint-Esprit descendait et opérait des choses qui surpassaient la raison et l'intelligence des hommes; que ce corps joint à la divinité était le corps même qui était né de Marie ; que comme le pain et le vin que l'on mange et que l'on boit sont changés au corps et au sang de celui qui les mange et qui les boit , et ne deviennent pas un autre corps que celui qui était auparavant , de même le pain et le vin mêlé d'eau sont changés par l'invocation el Cavéncment du Sainl-Espril au corps et au sang de Jésus-Christ, el ne font pas deux corps, mais un même
PERPÉTUITÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUCllAUiSTIE. 404
le sujet dii Irailé qu'il a fait sur l'Eiicharisiie l'obligeail à déclarer plus iielleniciit son scnlimcnl : car il est marqué par le liire même que le dessein de Tau • leur est de remédier au doute ou à l'erreur de ceui qui niaient que le pain et le vin, étant consacrés, fussent le corps et le sang de Jésus-Clirist : ilpoî toù»
StuTaÇovraj xai ).syovT«5 Sti à U^ovpyoù/j.c-JOi xproç xkî oho^ oux esii aCi/ÀO. xa.i ui/jm tou Kupîsu r,[xi>ij I/i^ov Xpts-Tou.
Or on ne parle jamais plus précisément d'un mystère que quand on veul éloufler les doutes que quelques personnes en ont.
Il n'est pas fort difficile aux catholiques de rendre raison pourquoi ce doute se pouvait élever dans l'esprit de quelques Grecs : car, outre que les sens y jîorlent assez , l'hérésie de Béreiiger s'élaiit rcpantlue dans rOccidenl, et l'Occident étant allé Tondre en Orient par les croisades, il n'est nullement clrange que dans celte mullilude innombrable de Latins qui passèrent en OrienI, et qui s'y élablireiil, il y en ait eu quelques uns infectés de celte erreur, qui l'aiciil communiquée à quelques Grecs.
Mais je trouve les ministres assez embarrassés à nous former le plan de ce doute. Car enlin , de quoi doutaient, selon eux, ces personnes que Nicolas de Métlione veul corriger? Diiont-ils qu'ils ne pouvaient croire que le pain fût l'imago de Jésus- Chrisl? Mais comment esl-il possible de douter d'iuie chose si facile? Doute-t-on que le lierre siguilie du vin, que l'olivier signifie la paix, que le laurier signifie la victoire , quoiijue ce ne soil que des hommes qui aient établi ces significalions? Quelle difficnllé y aurait-il donc à croire que Jesus-Clirist eût choisi nne matière terrestre pour en faire un signe de son cwrps, si la fui ne nous obligeait qu'à ctla?
Diront-ils que ces gens ne pouvaient croire que Jésus-Christ pût communiquer moralement au pain la vertu de son corps? Mais est-il plus dil'iicile de communiquer au pain la verlu du corps de Jésus- Christ, que de la communiquer à l'eau du bapième, à l'huile de la confirmation ? Ces personnes devaient donc, par la même raison , douter de tous les autres sacrenjcnts aussi bien que de celui de l'Eucharistie. Cependant il paraît que leur doule était particulier sur le mystère de l'Eucharistie , et non général sur tous les sacrements.
En véiilé, c'est faire une étrange violence à notre raison , que de nous vouloir obliger à supposer gratuitement dans ces personnes des doules si peu raisonnables : mais étendons néanmoins jusquc-ià notre complaisance pour M.Claude; et puisqu'il leveiil, imaginons-nous qu'il s'ee^t trouvé des gens ([iii ont douté sil était possible que le pain consacré conlint ta verlu de Jésus-Christ, ou qu'il fût la figure de Jésus- Christ Mais comme ces doutes sont fort étranges, il est bien juste au moins qu'il nous fasse voir qu'ils les ont exprimés par des paroles propres à les signifier. Les langues ne ?>ont pas si pauvres que l'on n'y puisse trouver des expressions capables de faire er. tendre ces doutes, ijuels qu'ils soient. Ils n'avaient
coTps ; que le pain et te vin ne sont pas la fiijure du, :orps du Seigneur, mais son corps même uni à la divinité.
Ce sont là les expressions qu'Euthymius a jugé les plus propres, les plus précises et les plus littérales, pour marquer la doctrine de l'Église; et il ne faut que Je choix même de ces jjassages pour convaincre toutes les personnes raisonnables que la foi de la présence réelle et de la transsubstantiation n'était pas monis établie dans l'église grecque que dans l'Église latine.
On peut ajouter que ce choix n'est point particulier à Eulhymius, et qu'Auberlin même reconnaît que les Grecs ont formé leurs sentiments sur S. Jean de Damas et sur S. Grégoire de Nysse. Et en effet, il n'y a qu'à lire les traités des nouveaux Grecs, pour y reconnaître qu'ils se conforment entièrement au sentiment et aux expressions de ces deux Pères. Et c'est ce qui lait voir avec combien de raison on a remarqué dans le traité de la Perpétuité que l'opinion des calvinistes est fondée sur certains passages écartés et inconnus au commun du monde, et qui n'ont en rien contribué à former la créance des peuples ; et que la foi des catholiques est tirée, au contraire, des passages sur lesquels l'Église a réglé ses sentiments, et qu'elle a regardés comme contenant précisément et littéralement ce qu'il faut croire de rEucharislie. D'où il s'ensuit manifestement qu'il ne faut pas expliquer les passages des catholiques par ces passages écartés, par un lieu de Facundus, par une lettre de S. Augustin, par un endroit des Dialogues de Théodoret ; mais que s'étant instruit de la foi de l'Église, dans les lieux des Pères qu'elle a toujours regardés comme les plus propres pour la faire connr.îire, il faut se servir de la lumière que l'on y trouve, pour y réduire les passages plus obscurs ; c'est-à-dire , en un mot , que la raison nous oblige à regarder les passages des catholiques comme des preuves et des règles de la foi, et ceux dont les calvinistes abusent, comme des difficultés à éclaircir, et que l'on peut même négliger, puisqu'il n'est pas nécessaire pour croire un mys'.ère que l'on n'y trouve aucune difficulté.