PERPÉTUITÉ DE L.\ FOI
inclloiil le cliaiigcnient du pain qu'en la vorlu du corps de Jésus-Clulsl; mais nous avons déjà vu que c'était une fausseté à l'égard de la présence réelle, puisque Lazicius, dans le passage même cité par Forbèse, attribue aux Arméniens de croire que Jésus- Christ est présent dans l'Eucharistie.
A l'égard de la transsubslanliaùon , il est vrai que Lazicius impute dans ce passage, non à tous les Arméniens, mais à ceux avec qui il a conféré en Pologne, de ne la pas reconnaître. Et quand le commerce des Bohémiens et des autres hérétiques de Pologne leur aurait communiqué celte erreur, cela ne servirait de rien à M. Claude. Mais il y a même de l'apparence qu'il se trompe et qu'il abuse de l'équivoque du mot de nature : et après tout, son autorité n'est nullement comparable avec celle des témoins que j'ai cités.
La seconde preuve de M. Claude est que dans une Liturgie des Arméniens de Léopolis, ville de Russie , rapportée par Cassander, ils font à Dieu cette prière: Tu, Domine, qui libi offerimus liane oblationem , suscipe in conspectu tuo collalam , et coœqua illam corpori et sanguini Domini noslri Jesu Chrisli ; c'est-à-dire : Nous vous offrons. Seigneur, cette ablation : recevez-la, et la mettez en voire présence, et rendez-la égale au corps et au sang de Jésus-Christ. Cela veut dire, dit M. Claude, donnez-lui la vertu du corps et du sang de Jésus-Christ. Mais c'est une glose de M. Claude , et non des Arméniens , ou plutôt c'est une irès-fausse conséquence ; car cette égalité à laquelle le prêtre souhaite dans cette Liturgie que l'oblaiion soit élevée , s'opère par la transsubstantiation même. Elle devient égale au corps de Jésus-Christ, parce qu'elle devient intérieurement le corps de Jésus-Christ même. Et que l'on ne dise pas qu'une même chose ne peut être égale avec soi-même ; car cela n'est vrai que d'une chose considérée en un même état. Mais si on la regarde sous deux différentes idées, on la peut fort bien comparer avec elle-même , et dire qu'elle est égale à elle-même dans un autre état.
Ceux qui forment ces difficultés ne considèrent pas assez la nature de leur esprit et la manière dont il conçoit les choses. Car quelque persuasion que l'oii ait de la transsubstantiation , on ne laisse pas de regarder encore l'oblation sous la figure et sous l'idée de pain et de vin. Et le corps de Jésus-Christ se représentant à nous sous une autre idée ,1a foi qui nous enseigne qu'il est contenu sous ces apparences ne détruisant pas la diversité de nos idées , ne nous empêche pas aussi d'en faire comparaison , et de dire que l'une est au lieu de l'autre : que cette oblation est égale au corps de Jésus-Christ , parce qu'elle le contient véritablement, ce qui est le fondement de l'égalité; quoiqu'elle en soit différente extérieurement, ce qui est le fondement de la comparaison. Ce n'est point là un langage forcé : il vient de la nature et de la connaissance toute simple du mystère ; et c'est ce qui fait qu'il se rencontre dans des personnes qui ne l'ont point certainement pris l'un de l'autre.
Ce religieux grec, nomme Agapiui , (jui se déclare
si clairement pour la transsubstantiation , ne laisse pas de comparer l'Eucharistie avec Jésus -Christ comme une chose différente ; et cela dans les lieux où il dit que c'est Jésus Christ même.
Il dit que Jésus-Christ nous a préparé ce mystère au
lieu de lui : riroiij.tx.svj àvraO-cû toOto tÔ y.vtjxripiov.
Ce n'est donc |>:is Jésus - Christ même, disait M. Claude, selon sa manière ordinaire de raisonner. Mais Agapius fait bien voir qu'elle est fausse, en ajoutant-comme il fait : EU tÔ Stzoiqj Tzspù.a.ij.Sk-)STa.i aùrèç
b <iô>Trip x«t SîTTTOTTj; riij.ûj , c*est-à-dire, dans letjuel notre Sauveur et noire maître même est contenu.
Elle de Crèle, commentateur de S. Grégoire de Nazianzc, enseigne la transsubstantiation aussi formelle ment que personne. Il dit que le pain et le vin qui sont mis sur la table sont changés vérilnblement, par une force ineffable, au corps el au sang do Jésus-Christ,
à),r,9&); £*(; awiix xa! aZua XpiaroO fiîTanoivj-^o'.i. H dit
que ces dons sont véritablement le corps et le sang de Jésus -Christ. Mais c'est de là même qu'il conclut qu'on les peut appeler isotypes, c'est-à-dire, des figures égales à la vérité. Ce sont des figures, parce qu'ils représentent extérieurement le corps de Jésus-Christ ; et ce sont des figures égales à la vérité, parce qu'ils le contiennent intérieurement.
C'est donc pour celte raison que les Arméniens , offrant à Dieu les dons avant la consécration , lorsqu'ils ne sont encore que du pain et du vin, le prient qu'il les rende égaux à son corps et à son sang par ce changement invisible qui fait que Jésus-Christ est réellement présent. Car la figure extérieure qui frappe nos sens n'est plus alors un simple antilypc et une simple image, mais c'est un isotype et une ligure qui égale la vérité , parce qu'elle la contient an-dedans, comme le FiU est une image égale à son Père par la participation de la même nature divine.
Aussf^ces mêmes Arméniens reconnaissent tellement que le pain et le vin consacrés sont véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ, qu'ils en font une protestation expresse dans ce fragment de leur Liturgie rapporté par Cassander : car il y est dit qu'après la consécration le prêtre appelle le pain consacré le vrai corps de Notre- Seigneur Jésus- Christ, VERUM CORPLS Salvttloris Domini noslri ; et qu'il dit trois fois sur le calice : C'est le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. El hoc ter dicit super calicem : Sanguis verus est Domini noslri Jesu Chrisli.
On y présente à Dieu cette oblation pour obtenir la grâce aux vivants et la paix aux morts. Per hanc oblationem da cliarilalem et firmilatem , el desiderabi lem pacem in totum mundum, in Ecclesias sanclas , in episcopos sanclos. Per hanc etiam oblationem da œlernam pacem omnibus qui nos prœcesserunt in fide Jesu Chrisli sanctis palribus et prophelis.
On l'y appelle l'oblation immortelle, et on en glo ri lie Dieu : Gloriam damus tibi. Domine, propler snn-' clam et immortalem oblationem islam : ce qui fait bien voir qu'ils la regardent comme le coros de Jésus-
r.hrisl même, par lequel seul on peut obtenir ces grâces qu'ils aliachenl à celte oblaiion,
i\près des preuves si convaincantes il n'y a point lie personnes judicieuses qui ne reconnaissent qu'on ne doit ajouter aucune foi à ce que dit un Anglais nommé Thomas Herbert , dans la relation de son Voyage, que les Arméniens nient la présence réelle du corps de Jésus Christ , et ne reconnaissent que les deux sacrements du Baptême et de la Cène. Ayant lu ces paroles dans la traduction qui a été faite de ce Voyage par une personne de mérite de la religion prétendue réformée , on voulut s'assurer si cela était dans l'anglais ; et les personnes à qui on s'adressa ayant envoyé la (raduclion qu'ils avaient faite de cet endroit sur l'original d'Herbert, comme il n'y avait rien de semblable dans leur traduction, on eut sujet de croire que cela avait été ajouté par le traducteur; et c'est de cette sorte qu'on en a parlé dans la première édition de ce livre. Mais M. de Wicquefort, qui est celui qui a traduit ce livre d'Herbert, et (lui est présentement à la Haye en qualité d'envoyé extraordinaire de Pologne, ayant fait plainte à M. de Pomponne, ambassadeur du roi en Hollande , de l'injure qu'on avait faite à sa réputation en l'accusant d'avoir manqué de sincérité, au lieu qu'il avait traduit mot à mol ce qui se trouvait dans Thomas Herbert, M. de Pomponne découvrit, dans le discours qu'ils eurent ensemble sur ce sujet , d'où était venue cette méprise. Car ayant demandé à M. de Wicquefort s'il n'y avait point eu deux impressions du livre d'Herbert , il lui dit que oui : que la première avait été faite en 1634 ou 1655, dans laquelle cet auteur s'était seulement renfermé dans son voyage ; mais que , dans la seconde , qui était de 1638, il y avait ajouté beaucoup de choses de la religion et de l'histoire, comme tout ce qu'il dit en cet endroit des Arméniens et de toute la guerre de rOst-Inde. Sur quoi M. de Pomponne lui fit avouer qu'il n'en fallait pas davantage pour éclaircir cette difficulté : que les Anglais qu'on avait consultés n'avaient vu que la première édition d'Herbert, et qu'ainsi il ne fallait pas s'étonner qu'ils eussent assuré que ce qui se trouvait en cet endroit, touchant la créance des Arméniens , dans la traduction française , n'était point dans l'original anglais ; mais que lui , M. de Wicquefort, ayant traduit la seconde, y avait mis mot à mot ce qu'il y avait trouvé.
Au reste, on ne se met guère en peine de l'avantage que les calvinistes voudraient prendre de ce témoignage d'Herbert, qui , pour grossir son livre dans la seconde édition , a ajouté ce qu'il lui a plu de la religion des peuples par où il a passé , sans oser dire de qui il avait appris sur les lieux ce qu'il en rapporte , et qui n'en parle apparemment que sur les livres de ceux de sa secte qui en ont traité , comme Brerewod. Les preuves si authentiques qu'on a rapporlées de la foi des Arméniens mettent ce point hors de toute contestation ; et, sans parler des autres, il n'y a aucune comparaison entre un calviniste qui parle en sa propre cause et selon ses intérêts, sans
témoins et sans preuves , et un luthérien comme Oléarius , qui parle contre lui-même et ses propres intérêts, et qui cite les personnes dont il a appris ce qu'il rapporte.
On peut donc conclure sans témérité que , dans l'examen do ce dernier temps, on ne trouve aucune difficulté raisonnable qui oblige à douter si les Arméniens croient la présence réelle et la transsubstantiation, et que l'on y trouve des preuves invincibles pour montrer qu'ils en sont persuadés , et que c'est là la doctrine de leur église.