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Perrette. Illus. de A. Calbet

Carel, qui avait voyagé sur la mer pendant plus de quarante ans, était maintenant préposé à la garde des phares de l'Hérault : deux phares pareils à d'énormes chandelles

s PERRETTE

selon l'usage transmis par les générations, depuis la colonie phénicienne établie sur ces rivages. Ce costume lui seyait pourtant à ravir. Le bonnet transparent et sans brides serrait sur le front les bandeaux de ses cheveux noirs, en protégeait les touffes éparses autour des oreilles et sur la nuque. Le foulard multicolore, croisé sur le sein, flattait ses fuyantes épaules, et s'ouvrant à peine sur la gorge, laissait à découvert le front hardi, éclairait de son reflet l'ovale pur du visage doré par le soleil. La robe noire à longs plis accusait la souplesse de ses hanches robustes, et simple, tombait sur les pan-

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touflcs à boucles blanches.

Penette eût souvent souhaité les parures à la mode que les demoiselles portent dans les villes prochaines. Comptant se marier avec avantage, elle s'efforçait de convenir dignement à son galant Jean Roussillon, dont la famille était unie à la sienne par des liens de métier et de voisinage.

Jean habitait à la ville, avec sa mère. Il refusait d'apprendre le métier de marin, hii, fils d'un matelot enrichi par la pêche et par le cabotage. Seulement, il se rendait au grau deux ou trois fois la semaine, d'autant plus aisément qu'il possédait non loin du hameau une vigne

qu'il cultivait lui-même. Ce matin d'avril, il se présenta chez les Carel, en flânant, vers les dix heures. On ne l'attendait pas, puisqu'il était venu la veille. Il surprit donc Perrette qui, debout, les bras nus, le foulard ouvert sur la gorge, lavait du linge dans la salle commune au long vitrage ensoleillé. Elle se troubla, se croyant moins agréable en ses vêtements de ménagère.

— Bonjour, Perrette, tu travailles toujours?

— Il le faut bien, pour me distraire.

Vite elle remit son bonnet, renoua son foulard, et preste comme une sauterelle, s'approcha de Jean qui demeurait

PERRETTE ir

interloqué, car les beautés de Perrette, en ses habits de ménage, le ravissaient. Elle le trouvait aussi plus aimable, avec son air de badaud. Bien qu'elle fût grande, il la dépassait du front. Vigoureux, bien découplé, iL savait quelle séduction il exerçait sur elle avec ses yeux limpides et ses lèvres charnues, les traits réguliers de son visage dont les joues avaient des fossettes.

Aujourd'hui, au lieu de venir en bras de chemise, il avait gardé sa veste de velours, son pantalon çà et là rapiécé.

— Quel bon vent t" amène?

lui demanda Perrette.

— Je n'ai pas l'élan de piocher. Après ces mois de

pluie, ma foi, le tiède soleil m'invite à la paresse.

— Ta mère ne sera pas contente.

— Bah! Je peux sans inconvénient te consacrer une matinée de plus, cette semaine.

Il s'assit sur un banc, et brusque, essaya d'attirer Perrette par le tablier. Elle se dérobait avec malice, riant de ne pouvoir à l'aise retrousser ses manches sur les poignets.

— C'est donc à cause de moi que tu ne laves plus ton linge?... Crains-tu, orgueilleuse, de ne plus me plaire dans ton déshabillé?

Elle hésita, s'assit doucement sur le banc. Puis, par

coquetterie, elle eut la force de mentir :

— J'étais fatiguée.

Jamais ils n'avaient échangé

la moindre caresse défendue.

Ils s'aimaient de tout leur être, avec une innocence fraternelle autant qu'avec le désir de leur âge. Le silence, quand ils étaient seuls, les importunait.

— Ma vigne est belle, dit Jean. Nous ferons de l'argent, cette année.

— Tu es heureux, toi.

— Pourquoi ton père n'achète-t-il pas du terrain ?

— Que veux-tu ! Il déteste la terre.

— Il a tort.

— Tort, hiim!... Il prétend

que la terre, qui enrichit les hommes, les rend vaniteux et égoïstes. La mer, au contraire, rend vigoureux et purs ceux qui la servent.

Perrette fit un geste de largesse vers la mer, dans le soleil, la mer qu'on entendait au loin se briser sur les rocs du môle. Puis, les mains sur les joues, elle s'apaisa. Jean, malgré lui, s'émut de la mélancolie qui prenait Perrette chaque fois qu'on parlait de la terre. Il se taisait, ne sachant pas défendre les cultures fécondes. Ses poings aux genoux, il regardait sur la cloison goudronnée les carreaux de la cuisine et des deux chambres. Les deux

farauds souffraient l'un de l'autre, comprenant plus que jamais la différence dangereuse de leur éducation. Perrette, depuis des années, n'entendait que la voix des flots ensorceleuse. Ce paysage de sable et d'eau était sa patrie. Bien qu'elle regrettât de ne pouvoir chaque jour se promener sur la place d'Agde, avec ses amies d'école, elle ne savait rien de plus doux que de s'abriter dans son logis, au coin du feu, les jours de vent ou de pluie; ou, les jours de calme, de s'asseoir sur la terrasse, au soleil, et là, de se divertir au défilé des bateau.\ qui rentrent de la pêche. Elle était bien la fille du matelot Lntrai-

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table, qui méprise les choses de la terre. Jean le comprit, en ce moment de mélancolie.

Il eut l'Inquiétude de ne plus s'accorder avec elle, et de la perdre à l'improvistc. Alors, tressaillant de cette crainte, il lui pressa les mains et lui dit :

— Pcrrette, quand tu viens à la ville et que tu longes les vignoble,», ça ne te fait point de plaisir de toucher leurs feuilles, de les voir s'épanouir ensemble ?

. — Ce plaisir s'en va vite...

Je n'ai pas de vignobles, moi, tu comprends... Mais ne sois pas triste, voyons !

— C'est drôle. Je croyais que tu aimerais toujours ce

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que j'aime, et que rien jamais ne nous séparerait.

Il croisait les bras, balançait les pieds sous le banc, comme un enfant oisif qui. rêve.

Brusquement, il demanda :

— Si je quittais Agde pour ra'enfermer davantage dans la terre, tu ne serais pas triste, toi?

— • Si... Je n'avais jamais pensé à cela... Tu ne partiras pas, au moins?

— Non, je voulais savoir.

Il souriait, repaissant ses

yeux du visage frais et rose de la femme qu'il connaissait mieux que celui de sa mère.

Par gentillesse, il lui arrangea le foulard sur les épaules; il lui toucha les cheveux dcr-

iS PURRETTE

rièrc le cou. Perrette laissait faire. Ensuite, ils se pressèrent les mains. Et Jean ne songeait plus à sa terre. Il demanda tout bas, comme s'il dût cacher ses paroles :

— Où est ton père?

— Il raccommode un filet derrière la maison.

— ■ C'est lui surtout qui est terrible. Il veut à tous pri.K que je sois marin.

— Pourquoi diantre aussi n'aimes-tu pas la mer?

— C'est plus fort que moi, l'appréhension que j'ai de cette eau infinie. Pourtant, si ma mère ne me retenait pas, j'essaierais, pour te plaire, d'aller sur un bateau.

— Bah ! si tu voulais fer-

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mcmeiit, ta mère céderait.

— Xon. Elle me renierait.

— Pour toi, pour nous deux, elle ne consentirait à aucun sacrifice? Mais toi, Jean, s'il te fallait choisir, à qui te sacrifierais-tu?

— Ah! mon Dieu!... Quel mal nous nous faisons avec des mots I Ayons confiance, va.

Il se serra contre elle, suppliant et câlin, et lui caressa ses mains rugueuses, ses poignets qu'ombrait un duvet très doux. Sur le toit goudronné du logis, sur la tente du hangar qui succède aux cloisons de planches vers un talus de sable planté de roseaux , des oiseaux en

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pépiant faisaient un tel ramage, que les deux farauds n'entendirent pas venir le maître.

Carel, ayant soulevé la tente du hangar, apparut, son filet de pèche sur l'épaule.

Dans sa face rasée brillaient des petits jeux aigus, sous les arcades sombres. Vêtu d'un tricot de laine et d'un large pantalon de velours, le béret crânement posé sur l'oreille, on ne lui aurait pas donné soixante ans, surtout à entendre sa voix claire qui avait l'habitude de retentir parmi le bruit des vagues.

— Té ! les enfants, vous êtes ensemble de bonne heure !

Aussitôt ceux-ci se sépa-

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rèrent, un peu déconcertés.

Le maître était si content d'avoir rajeuni son filet qu'il ne remarqua point leur émoi.

11 plaisanta :

— Ouais!... Le terrien a tôt quitté sa vigne aujourd'hui. Ah! voilà sa pioche...

Il y avait si longtemps, pardi !

que tu n'avais vu ta camarade. . .

Seulement, tu la déranges.

— J'étais fatiguée, mon père.

— C'est vrai, fit Jean. J'ai dérangé Perrettc . . . Qji'cUe travaille.

Celle-ci, confuse, releva ses manches sur ses bras musclés, et se remit à l'ouvrage. Carel, alors , interpella le jeune homme ;

— Viens-tu au phare ?

Jean n'avait jamais accepté

cette invitation, soit qu'il eut vraiment l'horreur de l'eau immense, soit qu'il repoussât l'occasion de se laisser tenter par ses caresses. Ce matin, il voulut prouver à Perrette qu'il ne méprisait pas le nîétier de son père.

— Je viens, répondit-il.

— Ah! Tu te décides!...

Carel éclata de rire, heii-

reu-s, montrant sa poitrine sonore. Il observa sa fille, pour constater si elle était heureuse aussi. Les deux hommes partirent. Ils suivirent la chaussée large de di.\ métrés que protègent, sous les parapets, à gauche, du côté

de la mer, à droite, du côté du fleuve, des blocs noirs couserts de mousse. La mer aujourd'hui se balançait mollement, ainsi qu'un cbamp de blé sous la brise, en sa robe d'azur frangée d'écume. Alentour, au loin, tintaient mille sons de cloches confus. Ici, le fleuve ouvre sa grande bouche si redoutée par les marins, à cause des ondes contraires qui s'y heurtent. Carel marchait avec orgueil, de son pas lourd de matelot.

— Je suis ravi, dit-il, que tu m'aies accompagné.

— Croyez -vous que j'ai peur?

— Et de quoi avoir peur?

Tiens, regarde;-moi ces plaines

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d'eau. C'est un planclier qui remue, voilà tout, et qui fortifie notre corps. Quel air franc et libre ! Ça donne du jeu aux poumons. Et la lumière, comme elle flambe!...

Pardi, la Méditerranée a ses jours de mauvaise humeur. 11 faut savoir se garer du danger, voilà tout... Est ce qu'il n'y a pas des accidents sur la terre?

Jean hochait la tète, pour paraître convaincu. Mais une aversion, une répugnance étrange lui serrait la gorge.

Ils longeaient maintenant un mur qui, bordant à gauche la jetée, s'en va contourner le phare et le protéger des colères du flot.

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— Il ne vous est jamais arrivé aucun mal? demanda Jean.

— Non. Des fois, parbleu, où le vent claque, les paquets ile mer pourraient me gêner.

Mais ce mur les arrête. . .

Tiens ! Il faudra que tu viennes, par e.Kemple, une nuit. C'est plus intéressant.

Tu verras sauter k mer comme le couvercle du potau-feu, quand il hou: trop fort. Ah ! Je te réponds qu'elle hurle. On doit l'entendre des faubourgs de la ville. Celle-là, on ne la dompte pas.

— l'en sais quelque chose.

— Tu n'en sais rien du tout.

— Et mon père?

— Ton père, oui... Il l'a aUnèe jusqu'à en raoïiiir.

D'ailleurs, sans elle, posséderais-tu une vigne et ta fortune de bourgeois ? Tu n'aurais rien... Tiens, monte.

Un escalier se dévidait en tournant dans la tour obscure du phare. Jean se fatigua vite à gravir les marches courtes de fer. Il bronchait, hésitant, gagné par une ivresse, lorsque le maître poussa une porte sur la galerie blanche, dans la lumière.

— Nous y voilà !...

Jean s'accrochait aussitôt à la balustrade, pour résister au vertige. Les clartés ardentes s'étendaient partout, sur le ciel et la mer. Pas une

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barque, pas une voile dans cette solitude. Jean recula.it, haletant.

— Tu as peur, lui dit Carel. Allons, tu ne grimperas jamais à la cime d'un mât.

Jean ne répondit rien , irrité de manquer de courage à cette lieure d'épreuve. Pourtant, dans la rumeur mélodieuse de l'eau qui s'élevait autour de lui, il s'efforçait d'apaiser son cœur, et ses tempes bourdonnaient , ses yeux se tournaient vers la terre, lorsque le maitre lui frappa sur l'épaule.

— Suis-moi...

Ils entrèrent dans la cage de verre, où Carel examina avec minutie la lampe colos-

sale, les parois verdàtres qui, s'imprégnant des rayons du soleil, multipliaient leur chaleur. La brise, si discrète sur la galerie, ronflait ici comme dans un tambour. Jean respirait avec peine, mesurait ses mouvements, auprès du garde qui lui-même, le front mouillé de sueur, prenait ses précautions en essuyant la lampe et les parois de verre.

— Sortons!...

Jean sortit d'un élan si précipité que le garde ne put s'empêcher de rire.

— Il y a progrès tout de même. . . Tu trouves qu'il fait bon sur la galerie... Vois-tu, moi je viens ici avec autant de plaisir que les rentiers

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vont à leur jardin, ou que toi tu vas à ta vigne... Té! Descendons...

Dans l'escalier obscur, Jean éprouva, rien que de ne plus voir la mer, un grand soulagement et presque du bienêtre. En remarchant sur la jetée du môle, Carel lui prit le bras, et après un silence, lui dit d'une voix grave :

■ — Je serais heureux, si tu aimais la mer.

— Oui... seulement, il y a ce souvenir de la mort de mon père.

— N'en parle plus. Je te répète que c'est ridicule...

Est ce que tout le monde périt sur les bateaux? Vois que d'armateurs, que de capi-

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taines en retraite, que de pauvres marins qui se sont aventurés dés leur jeune âge parmi tous les périls, se reposent maintenant dans leurs demeures, à l'ombre des platanes de notre ville !

— Ma mère m'a élevé dans l'horreur de ce métier.

— HUe a eu tort.

Tandis qu'ils s'éloignaient de la mer dont le flot liarmonieu.'i grondait, Carel reprit d'une voix plus haute :

— Tu sais, toi et Perrette, on vous comprend... Hé bien, moi, je ne donnerai • jamais Perrette à un homme de la terre.

Jean frémit de stupeur, à CCS mots. Les 3'eux baissés

vers les dalles, vers le fleuve qui cheminait abondant et vert comme une forêt, il balbutia :

— Vous devriez d'abord interroger Perretle.

— Bon, bon, c'est dit. Ce n'est pas que je sois fâche.

Mais enfin, tu réfléchiras...

Chacun ses goûts...

Jean, les mains crispées de colère, ralentissait le pas, sans savoir. Les brutalités du garde le bouleversaient au fond de l'être, après les amitiés de tout à l'heure. Carel ressentit avec compassion son chagrin. Mais, loin de lâcher prise, il se préserva d'exprimer le moindre mot qui pût laisser croire à une concession. Plus il frap-

perait dur le cœur du jeune homme, plus il avait chance de le ramener au sentiment de ce qu'il croyait le devoir de leur race.

— Tout ça, mon petit, poursuivit-il , ça n'empêche pas que je t'aimerai toujours.

Et je te sais trop honnête pour venir jeter le désarroi dans ma maison. Donc, si rien ne change dans nos relations, tu admettras que je ne marie ma fille qu'à mon gré.

— Oui, fit Jean qui se reprochait sa lâcheté de subir des injures.

— Tu réfléchiras... Té!

voici ma barque. Il faut que j'aille sur l'autre rive... Allons,

ne te trouble pas comme une demoiselle... Adieu !...

Jean demeurait planté, les mains aux poches, regardant au loin avec tristesse, dans les tamaris et les sables de l'autre rive. La douleur contractait ses traits purs, dérangeait le pli sensuel de ses lèvres, sous les moustaches.

Carel était descendu à son canot par un des escaliers pratiqués à même les blocs de lave cimentés qui forment rempart au lit du fleuve. Son logis était en face. Jean s'y rendit à la hâte, pressé d'abandonner ces parages où l'humanité comme la terre ne semble vivre que pour l'eau.

Pendant que Perretle lavait

son linge dans le baquet, Jacqueline, sa mère, nettoyait du poisson sur le banc. Jacqueline , une petite femme trapue et molle dont les yeux bleus luisaient :

— Tiens, Jean, c'est toi !

s'écria-t-elle. Je viens de rencontrer ta mère à Agde, sur le marché.

— Hé bien, et le phare?

demanda Perrctte. Est-ce qu'il t'a f^ peur?

Jeah^ la face renfrognée, prit sa'ipioche, puis souleva le rideCTÎ' du dehors. Mais, avant <^Rpartir, il eut un re'^ret BMse retourna : il vit PerredBjqui, les bras trempés de s^yonnade, se redressait, renversait vers lui son buste

on un geste d'offrande.

— Tu uous quittes? Tu te fâches de mon père, je parie?

— Adieu, Perrette! Adieu !...

La pioche à l'épaule, il partit. Perrette, d'abord étonnée, accourut sur la porte, en pantoufles, tandis que Jacqueline, les poings aux hanches, observait sa fille sans trop comprendre ces histoires.

— Jean ! Jean !...

Il aurait voulu ne rien entendre. Perrette l'appelait d'une voix si amoureuse et lui tendait les bras, sur ce chemin de sable où jusqu'à ce jour ils avaient joué avec insouciance. Il eut la force de continuer sa marche, sans trahir son dépit. Il laisserait

après lui du trouble dans la maison des Carel. Si Perrette l'aimait, c'était à elle de vaincre son père.

Seule sur la porte, elle l'aperçut là-bas, sur l'autre rive, cet homme absolu qui ne croyait point que ses semblables pussent être heureux hors de sa patrie. Elle rentra, furieuse :

— Nous verrons si on aura le courage de chasser d'ici le fils de Fadounc !

— Ah I Tu es bien la fille de Carel!... Qiielle ardeur vous avez pour des choses sans importance ! ...

— Parbleu ! moi aussi j'aime la mer. Mais on m'a trop appris à aimer Jean. J'irais as-ec lui,

sil fallait, au fin fond des terres.

— Si tu savais combien peu valent les serments de la jeunesse I

Perrctte haussa les épaules, préférant ne pas discuter avec sa mère, qui trouvait bien toute chose en ce monde et s'inclinait toujours devant son maitre.

Dans la plaine de sable, au chant continu des flots, régnait une paix divine. Les bateaux qui du large apercevaient le logis de briques et

PKRRETTK

de planches devaient l'envier comme une oasis bienfaisante, à la limite du hameau.

.■•.T»j^tfcgje^Jj,-^jg>^

De toute la semaine, on ne revit Jean chez le garde du phare. On était brouillé, parbleu ! Le père Carel éludait les questions de Perrette, prétendant que les affaires de

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sentiment ne l'intéressaient pas. Enfin, dimanche, on saurait la vérité. Car, c'était, pour les deux femmes, l'habitude de rendre visite à Fadoune, avant d'aller à la messe.

Donc, ce matin, par un ciel clair où tintaient distincts les appels des cloches, Jacqueline et Perrette partirent pour Agde, en leurs parures de prix : bonnets à dentelles aussi blancs que les fleurs des aubépines, robe noire à longs plis, fins souliers de chèvre dont la boucle bientôt fut couverte de poussière. Dans l'éclat de leurs cheveux noirs, dans l'éclat rose de leurs visages, on voyait briller les

boucles d'oreilles aussi grosses que des olives d'or. Jacqueline portait à la main son cabas des provisions; Perrette son paroissien à tranches d'or, un cadeau de Fadoune précisément, lors de sa première communion. Perrette portait aussi une ombrelle : mais de crainte de la faner au soleil, elle ne l'ouvrirait que tout à l'heure , avant de pénétrer dans les rues étroites de la ville.

Au fond d'une ruelle, se trouvait la maison de Fadoune, égajée par un jardin en fleurs. Perrette et Jacqueline entrèrent familièrement, sans frapper. Fadoune, dans la salle à manger qu'ornaient

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deux fauteuils de salon, recousait près de la porte du jardin, à la lueur verte des arbres, son bonnet d'Agathoise dont elle avait remarqué, au dernier moment, la dentelle endommagée. Elle embrassa Perrette avec empressement, fit asfeoir la bonne Jacqueline dans un fauteuil, puis, les doigts tremblants d'émotion, se remit à l'ouvrage.

Perrette épiait à la dérobée fi Jean n'était pas h'i, dissimulé dans une ombre, si on ne percevait pas fa présence dans la maison. Elle comprit que Fadoune évitait de parler de lui, par ruse et par orgueil.

On répétait, à la grande satisfaction de Jacqueline, d'an-

ciens commérages de quar-

tier, lorsqu a biulc-pourpoint

Perrette demanda :

— Et Jean? Je m'étonne qu'il ne soit pas ici, lui qui nous attend tous les dimanches.

— Je ne sais pas où il est, répondit Fadoune, dont les yeux glauques dans le visage gras jauni par l'ombre oîi elle vivait depuis son veuvage, se plantèrent avec une fixité déconcertante sur la jeune fille.

Celle-ci, aussi têtue que son père, repartit :

— Jean est fàcliè sans doute. Il a tort. On ne lui veut aucun mal, vous pensez.

Fadoune, qui avait achevé son bonnet, le posa sur ses cheveux.

— Je sais, murmura-t-elle.

Carel a contrarié mon fils.

l'avoue que je suis contrariée aussi.

— Bah ! fit lacqueline. Tout ça passera.

— Kon, Jacqueline.

Et s'asseyant en face de Perrette, Fadoune, de parole en parole, s'anima :

— Voyons, pourquoi ton père veut-il que mon fils soit marin ? La mer, je la déteste, moi. Depuis la mort de mon mari, je n'ai pas revu la plage une seule fois, et je ne la reverral jamais plus... îs'e courbe pas la tête, répondsmoi.

— Oui... Mais Jean?

— Jean!... Hé! qu'il aille

te voir, qu'il s'amuse, qu'il l'aime! Je t'aime bien, moi.

Seulement, si vous avez réellement des intentions de mariage, parlez, nous tâcherons de nous entendre.

— C'est à ma mère de s'expliquer.

— Moi ! s'écria Jacqueline effarée.

— Oui. Tout le monde prédit qu'un jour ou l'autre mon Jean épousera ta Perrette.

Pourtant, vous admettrez que ce ne soit pas de notre part en nous soumettant aux exigences de Carel. Oh ! la raison d'argent ne m'arrêtera jamais. Il suffit que Jean ait choisi une fille pour que je la lui donne.

Seulement, il a du bon sen.=.

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il sait qu'en épousant une fille, on épouse aussi une maison.

— Par exemple !...

— Je ne veux pas t'ofFenser, Jacqueline. Voyons, n'est-il pas d'usage dans nos familles de matelots que la fiancée apporte au moins trois mille francs?

— On les trouvera.

— Je le sais... Mais réfléchis. Carel ne les refusera-t il pas à Perrette, sous le prétexte que mon fils ne consent pas à être marin ?

— Bah ! nous n'en sommes pas à ces raisons d'argent.

— Si!... Nous y sommes, malgré nous, malgré moi surtout, qui aurais tenu à ce que Jean eût accompli son service

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militaire avnnt de m'occuper de son mariage. Carel a brusquement posé la question, il faut la résoudre... Désormais, Jean ne peut plus venir cliez vous sans courir le risque de compromettre Perrette, si plus tard il ne l'épouse pas...

Ainsi, ce matin, c'est moi qui lui ai conseillé de se sauver.

Il se promène dans la ville.

— Comment a-til pu rester si longtemps sans nous voir!

fit Perrette tout bas.

— Ma fille, il vaut mieux que vous cessiez de vous fréquenter, dans ton intérêt surtout, si ton père n'est pas raisonnable.

Les cloches sonnaient, dans le matin limpide, sur la ville

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en rumeur de dimanche. Il fallut partir pour l'église. En route, Perrettc qui dans son violent chagrin formait des rêves pour se consoler, pa.ssa un bras caressant sous le bras de Fadoune, et lui dit :

— Pourquoi ne vous entendriez-vous pas avec mon père ?

— Non. Nous sommes tous les deux de la race dure des matelots, nous envenimerions la querelle, au lieu de nous entendre. Mais, va, du côté de Jean, rassure-toi : il l'aime, celui-là.

Une lueur de joie pasfa dans les yeux noirs de Perrette, sur ses joues reposées.

Elle marcha plus légère, sa robe (louant de ça de là sur

les mollets. Pendant la messe, elle chercha des yeux son galant, vers le portail, autour des piliers, aux endroits privés de chaise qu'on réserve aux hommes.

Jean se promenait avec des amis, sur l'esplanade. Il s'efforçait de rire, de plaisanter les marchands qui vendent de la mercerie et des gâteaux sur leurs voiturettes. Il était magnifique aujourd'hui, en son costume de drap noir, sa chemise blanche, des bagues aux doigts, le chapeau de feutre sur l'oreille. Il riait, regardait au passage, afin d'oublier Perrette, les demoiselles en leurs robes neuves, qui font des grâces, qui semblent sau-

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tillcr et gazouiller comme des oiseaux. Il pensait toujours à fa Perrette svelte et brune qui avait dû aussi se parer de ses atours de printemps. Mais il savait s'obstiner dans sa volonté, autant que sa mère, dont il écoutait encore les conseils avec un coeur d'enfant, et dont il craignait tant les réprimandes. Quelle privation tout de même! Ma foi, tant pis! La privation était aussi pour Perrette. Il se flattait, en sa foi profonde d'amour, qu'elle le préférerait à son père. Et il voulait que le vieux Carel vint à lui.

Au lieu de s'égarer dans un faubourg, il restait là, sous les platanes, arrêté devant des

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pêcheurs qui jouaient aux boules. Soudain il sentit qu'une main pressante lui touchait l'épaule. C'était Perrette, avec sa mère qui riait beaucoup de la surprise. Il fut tout saisi, penaud devant les gens du peuple, d'habitude si narquois.

— Hé bien, lui dit Perrette, faudra-t il venir te prendre ici le dimanche!... As-tu encore peur?

— Il me déplait d'avoir des querelles.

. — Allons, viens avec nous sur le chemin.

— Kon.

— Un petit moment, insista Jacqueline.

— Mon.

— Jusqu'au cliàteau ruine-, allons !

Il se laissa conduire par Perrette, ne fût-ce que pour se dérober à la curiosité maligne des pêcheurs et des voisins. Pas moins, il était fier de marcher auprès de son amie, dont les j-eux souriants lui rappelaient les heures adorables que l'on passait souvent ensemble rien qu'à se regarder. Dans l'étroite et longue rue, parallèle au cours de l'Hérault, Jacqueline fit ses provisions de ménage. Les deux farauds, à la porte des magasins, sans prêter attention au monde, se caressaient les doigts.

— Carel viendra le pre-

mier voir ma mère, disait Jean.

— Kon, viens chez nous.

Tous ensemble nous lui ferons entendre raison.

— Que veux-tu, il m'a trop humilié.

— Mon Dieu, que tu es têtu!... Si tu ne viens pas, j'irai te chercher dans ta vigne.

— Oui, viensdans ma vigne, je t'apprendrai à cultiver la terre.

Jacqueline avait rempli son cabas. On partit. Le long de l'Hérault, sur les bords du chemin, des ouvriers goudronnaient des gabares, des bateaux récemment réparés, qu'on avait installés sur des

pieux et des charpentes. Perrette , en fille de marins , considérait avec une pitié attendrie ces vieux navires couverts de blessures. Pour la distraire des émotions de la mer, Jean lui saisit la main et l'entraîna. Mais les barques de péclie remontaient vers la ville, à la queue leuleu. Elles étaient plaisantes et jolies, un peu courbées dans l'effort de briser le courant. Les matelots, allongés sur des toiles, fumaient tranquillement la pipe, en regardant pour la millième fois les quais, les tamaris et les roseaux.

— - Vois-tu, Jean, ces pêcheurs ont déjà terminé leur journée. Dire que toi, ii tu

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voulais, tu serais le patron d'un grand bateau !

— Quelque jour la tempête les emportera, et ils ne verront plus ceux qu'ils aiment...

Tiens! Regarde les vignes!...

Et familier, lui appliquant les mains sur les joues, il lui détourna la tête vers la plaine verte où luisaient les vignes aux bourgeons couleur de miel.

— C'est bon, les raisins, dit-elle. Ma mère en achète au marché.

Des enfants , les jambes nues, péchaient entre leurs mains, parmi les ajoncs de la rivière, tandis que des hommes immobiles, juchés sur des canots, tenaient de longues lignes.

s» PERRKTTE

— ]ean, tu n'es jamais venu t'amuser à prendre du poisson ?

— Jamais. Ma mère en achète... D'ailleurs, ces enfants peuvent tomber dans la vase.

— Bah ! Ils s'aguerrissent.

— Moi je suis fort. Il n'aurait pas fallu, l'autre jour, qu'un autre que ton père...

— Oui, oui... Ne pense qu'à moi.

Ils étaient parvenus au château en ruines, d'où Jean devait s'en retourner. Perrette eut beau le supplier, le tirer par la veste, et Jacqueline agiter son cabas en se désolant des inquiétudes de sa fille, il ne voulut rien entendre. Il salua Perrette de loin.

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à plusieurs reprises, avec un air de victoire, et elle, d'un geste las, le saluait en criant :

à demain!... Il ne distinguait pas, dans l'étendue des terres, le son de sa voix ; mais, de confiance, il faisait signe que oui, pour rire.

Le lendemain, ni les jours suivants, Jean ne se présenta au logis des Carel. Perrette ne sortait plus devant sa porte, évitait de bavarder avec son père. Celui ci, d'abord, fit l'indifférent, le vantard. Mais son coeur s'enflait vite de colère. Le jeudi, par un temps de pluie qui l'empêcha d'aller tendre son filet sous le phare, il s'assit auprès de Perrette et d'un ton maussade l'interrogea:

— Est-ce que tu vas nous bouder longtemps? C'est Jean qui te manque?... Dois je, par hasard, aller te le chercher!... Ça, jamais, entendstu!... S'il ne prend pas la mer, il ne t'aura pas.

— Alors, personne ne m'aura.

— Oh! nous verrons...

Qiiand tu auras la vingtième année, tu auras peur de coiffer Ste-Catherine.

Perrette allait sortir, pour échapper aux tristes prophéties, lorsque son père la rappela :

— Reste ici ! En voilà des révoltes!... Si Jean tenait à toi, il serait déjà venu. Kul sacrifice ne lui coûterait...

P ERRETTE 6l

Ah ! c'est un freluquet de la terre !

— Si Jean obéit à sa mère, a-t-il tort?

Carel, contrarié d'être pris en défaut, s'agita :

— Tais-toi ! cria-t il. Sois gaie comme auparavant , chante, anime la maison !

— Je ne veux pas.

Alors, il frappa la table de ses poings avec fureur. Il erra, exaspéré, à travers la maison, cognant les cloisons de planches, gémissant des plaintes et des menaces. Puis, il sortit, sans écouter Jacqueline qui lui montrait les dangers de l'orage.

Au bout d'une heure, il rentra, tout trempé par la

PEHRETTE

pluie. Et Perrette ne s'empressa point comme d'habitude, pour le faire sécher au feu et lui apporter ses sabots.

Carel demeura jusqu'au soir dans la cuisine, auprès du feu.

On n'avait jamais imaginé ce grand malheur qu'il pût être malade. Perrette, pour faire sentir sa rancune, ne se

66 l'ERRETTi;

dérangeait pas de son ouvrage. Pourtant, quand l'ombre envahit la maison, elle se pelotonna dans une encoignure, et se tint modeste, attentive aux ordres de ses parents. Enfin, elle s'approcha du feu, dit tout bas :

^ — Tu souffres, père ?

— Oui.

— Si je pouvais te remplacer !

— Q.uelle plaisanterie, ma fille!

Jacqueline se réjouissait qu'ils se fussent réconciliés si simplement. Ils gardaient le silence : lui, étendant ses jambes, la tête posée sur le dossier de la chaise, et parfois passant sur son front qui

biûlait ses mains robustes; Perrette, debout, les mains jointes, songeant que peutêtre, en ce moment d'ennui, il l'écouterait mieux. Il renversait si fort la tête que le béret glissait sur le front :

elle le lui rassura doucement, avec des caresses, et Carel se mit h sourire, flatté par la tiédeur des doigts minutieux de sa fille.

— • Dis, murmura-t-elle, tu vois que Jean n'a pas tous les torts de redouter la mer?...

Le niaitie tressaillit, son vieux sang de marin s'anima comme un ruisseau. Mais elle, prise par son rêve, continuait :

— Si tu voulais, tu achète-

rais une vigne aussi. Ça te changerait un peu : tantôt le travail de la terre, tantôt le travail de la mer.

— Perrette!... Laisse moi...

D'abord, crois-tu que nous ayons beaucoup d'argent? Si nous enlevons les trois mille francs de ta dot, que nous restera-t-il?

— Oh ! J'ai mon idée, pour me faire la dot moi-même.

— Tu as une idée I J'admets qu'elle soit bonne... Mais, crois-tu qu'on peut te donner à un homme qui renie le métier d'où il tire sa fortune?

— Si tu ne t'emportais pas si vite, on pourrait s'arranger avec Jean. Q.uand nous serions mariés, il viendrait sûrement

l'aider, et peu à peu il s'habituerait à la mer, de même que toi à la terre, si tu achetais une vigne.

Carel hésita. Puis, se tâtant les jambes.

— Canaille! grommelât il.

Une fois mariés, vous agiriez à votre guise.

— Oh! mon père!...

— On pourrait essayer, insinua Jacqueline, qui n'eût pas détesté d'aller se gorge r de raisins dans sa vigne et à l'occasion dans la vigne de ses voisins.

— Xon. Je ne sais rien d'aussi pur que la mer.

Carel se leva , la tête droite, affectant de la force.

Il partit, muni de sa lanterne

de chaque soir. Les deux femmes attendirent son retour avec angoisse. De longues rafales bondissaient sur la lande, sur la mer tourmentée. Jacqueline avait allumé I.i lampe de famille. Il lui semblait que le maître ne rentrerait plus, qu'il s'égarerait, ce soir, dans l'obscurité mauvaise. Soudain il rentra, secoué par la toux, les vêtements mouilles.

— Ce n'est rien, dit il en s'approcliant de la cheminée.

)'ai un peu froid, par ce temps de loup.

— Change de sabots, père !...

Tu devrais mettre cette nuit ton manteau d'hiver.

— Si la tempête croit me prendre au dépourvu 1

Jacqueline était si bouleversée, en dressant le couvert, qu'elle ne trouvait pas une parole. Comment n'avait-on jamais pensé que le garde pût tomber malade à l'improviste ?

Impossible d'aller en cette saison, dans le hameau aux trois quarts inhabité, chercher un remplaçant. Mon Dieu ! pauvre Carel!... Maintenant il grelottait, tassé sur sa chaise, il soutenait sa tête entre les mains sans se plaindre. Il mangea d'assez bon appétit, afin de montrer que son malaise se dissipait. Seulement, il se coucha de meilleure heure:

Perrette l'obligea de boire un bol de tisane. Acause de la fatigue, il s'endormit le premier.

Le lendemain, le ciel brillait d'une exquise lumière de vitrail. Aucun souffle ne troublait les sables de la plage ramassés en petites dunes. La mer, en sa robe bleue pailletée d'étincelles, se balançait doucement, avec des murmures de feuillées. Les phares, au "bout de leurs môles, étaient jolis de blanchcnr, tandis que sous les quais, dans le flot remuant, les blocs de pierre émergeaient noirs et verdâtres.

Carel se promenait sur le chemin de sable, aspirant la bonté du soleil et de la brise.

Il se contenait de tousser, pour ne pas se croire malade.

Perrette, qui le croyait déjà remis, dans la grâce du matin,

de nouveau ne songeait plus qu'à Jean. Viendrait-il enfin la surprendre, quelque jour?...

Jean languissait dans sa terre. Depuis dimanche, il attendait en vain chez lui la visite deCarel. Jacqueline ellemême, en allant aux provisions, évitait la petite maison de Fadoune. Cinq jours déjà que Jean n'avait pas revu Perrette ! Elle devait souffrir aussi. Cinq jours! Il lui semblait ne plus se rappeler exactement le son de sa voix, l'éclat de ses yeux, le parfum de ses lèvres. C'était luimême pourtant qui se condam-

74 pi:rri-:tte

liait à ne pins la revoir. Pourquoi, au lieu de se révolter, suivant les conseils altiers de sa mère, n'essayait-il pjr des concessions de séduire le vieux marin? Et les poings sur la pioche, il réfléchissait à sa misère, tourné vers les phares, vers le logis de Carel dont il apercevait, sur le toit goudronné, une flamme blanche flottant au bout d'un très long mât. L'an prochain, puisqu'il serait soldat, il ne la verrait plus, cette flamme blanche. Déjà, aujourd'hui, n'était-ce point la séparation? Déjà ne redoutait-il pas que d'autres hommes de son âge, aux beaux jours revenus, remarqueraient sur la terrasse du

logis, en descendant à la mer, la fillette du garde, triste et seule ?

Alors, rejetant sa bcclie avec une sorte de colère, il eut plus que les autres jours l'envie d'aller vers Perrette.

Q.iie lui dirait-il, surtout si le vieux maître se trouvait auprès d'elle? Il ne savait point, ne s'inquiétait point de savoir.

Instinctif, il marclia, le long d'un fossé, parmi les vignes aux pampres déjà hauts. Sur la mer, au loin, les barques voguaient à pleines voiles vers le port séculaire. Dans la solitude des flots, ces pêcheurs devaient être heureux comme des rois, à la soleillée qui pare la mer comme un jardin.

•}6 PliRRKTTK

Pourquoi n'entendait-il les rumeurs de la mer, ne regardait-il sa splendeur qu'avec appréhension ? Au fond, il ne la connaissait pas . Il ne l'avait jamais considérée que du rivage, si turbulente et capricieuse , en apparence peut-être hostile à la terre.

Il marcha d'un pas délibéré, à l'ombre grêle des roseaux.

Il atteignit la petite bourgade, contourna les pauvres maisons désordonnées. Enfin, il entendit chez elle la voix claire de Perrette, qui chantait. Elle n'était donc pas affligée d'être privée de son faraud? Il s'approcha. I.e hangar était enveloppé de sa toile rude fi.Née à des pien.s :

personne ne pénétrait jamais par là chez les Carel. Il s'y glissa en rampant. Puis, ayant constaté que Perrette cousait seule dans la salle commune, il frappa d'un doigt timide à la cloison de planches. Perrette cessa de chanter. Il se fit dans la maison un silence profond, qui impressionna d'autant plus le jeune homme qu'il vojait Perrette trembler un peu. Elle s'était levée du banc où elle rapiéçait un filet de pêche, et pâle, la main sur le rideau, se disposait à fuir.

Il la trouvait plus séduisante ainsi, redressée en sa taille souple, les seins fermes, la bouche entr'ouverte sur les dents blanches. Alors, tout

en riant, il souleva la toile qui le cachait, et s'élança.

Perrette , à la vue d'un homme, poussa un cri. Mais elle reconnaissait Jean, elle se rasseyait à sa place, toute frémissante encore d'avoir eu peur.

— Mon Dieu, Jean! ne t'amuse donc pas de moi ! Tu vois que je suis seule.

— Tu es seule, tant mieux.

Il s'assit sur le banc, auprès

d'elle, et bien qu'elle se reculât, il lui prit presque de force un baiser sur la joue.

— C'est pour cela que tu es venu! dit-elle, enhardie maintenant qu'elle était sûre de le reposséder.

— Et loi, es-tu venue à ma vigne?

— Ah ! Tu es plus riche que nous. On ne veut pas être accusé de te désirer pour ton argent.

Il l'attirait peu à peu dans ses hras, vers son visage, et l'empêchait de coudre, et la voulait toute à lui, adorait ses grands yeux, ses lèvres rouges qui avaient la saveur d'un raisin déjà mur.

— D'ailleurs, dit-elle, tu as bien fait de revenir. Mon père t'aime bien, va. Seulement, sur le chapitre de la mer, il ne cédera pas. Il faut trouver quelque chose pour lui plaire... Moi, par exemple, pour me constituer la dot des

8o PERRETTE

trois mille francs, je coudrai des filets de pêche. Tu sais qu'on les vend très cher, près de mille francs chaque... Je ne négligerai ni mon temps ni ma peine, voilà tout...

Mon père sera content. Et toi, que feras-tu?

Il lui baisa le bout des doigts, il l'admira un moment, avec amour.

— C'est bien simple, répondit-il. Je ne pars qu'en novembre, pour mon service militaire. Pendant les si.\ mois qui me restent, six mois de belle saison, j'essaierai de m'acclimater au métier de ton père et du mien. Ce sera mon apprentissage.

Il riait, puéril, très égayé

dans le premier élan de son courage . Cette résolution parut trop prompte et trop belle. Perrette eut une méfiance.

— Pour m'annoncer de si grandes choses, dit-elle, tu entres ici par le hangar?

■K'inventes-tu pas une ruse?

— Kon. C'est toi qui m'as décidé tout à l'heure, quand tu m'as annoncé ton intention de gagner les trois mille francs avec ton travail. Seulement, sais-tu, ne disons rien à ma mère.

— Je vois, en effet, que tu as de la volonté... Mais ton courage défaillira, si déjà tu crains de t'ouvrir à ta mère.

Puis, tandis que du seuil

82 PERKETTE

elle examinait le chemin, elle aperçut le maître qui, revenant du phare, marchait droit, l'allure régulière.

— Mon père ! s'écria telle.

Jean est ici"!...

— Ah! ah!...

Le vieux Cartl tressaillit, avec une émotion de plaisir qu'il ne put réprimer. Brusque, franc, il pénétra dans son logis, tendit bravement la main au jeune homme.

— Hé bien, Jean, tu ne désespères donc pas d'avoir Perrette? Es-tu décidé à rentrer chez nous pour toujours?

— Peut-être, Jït le faraud en souriant.

La toile recouvrant le vitrage était à demi soulevée,

de sorte que les rayons du soleil se glissaient dans la pièce, illuminaient les cloisons du côté de la mer et du chemin, le banc de bois où Jean, les lèvres dorées par la lumière, racontait de nouveau l'idée de son apprentissage.

Perrette, les yeux grands ouverts, écoutait avec attention, observait aussi les moindres mouvements de son père qui était debout, le front incliné. Lorsque Jean eut achevé, Carel, son menton dans une main, le regarda bien en face, pour voir s'il ne rougissait pas de commettre un mensonge.

— Cest donc entendu, ditil, quoique ça me gêne de

Si PERRETTE

nous cacher d'abord de Fadoune. Enfin, ta. vigne n'est pas loin d'ici, tu peux me consacrer quatre ou cinq heures par semaine. Je suis sûr que la mer te prendra corps et âme, et que personne, alors, ne pourra te reprendre.

Jean frémit, à cette prédiction que le monde de l'eau pourrait un jour l'enlever à sa mère, à ses cultures qu'il chérissait d'un cœur profond, parce que le premier il les avait créées, parce qu'il avait rêvé d'y bâtir une grange pour lui et pour Perrette et d'y planter des arbres. Il se grattait les mains, sans répondre; il épiait doucement Perrette qui, s'étant retirée dans une

PERRICTTE 85

pénombre, à la porte de la cuisine, souriait, très heureuse.

— Donc, entendu! réité.a Carel. Tiens ! Il faut que j'aille sur l'autre rive. Viens-tu?

— Kon... J"ai déjà perdu trop de temps... Demain je viendrai.

— A demain.

Le maitre lui frappa sur l'épaule d'un geste superbe, et sortit. On l'entendit, dans le clair silence, descendre l'étroit escalier pratiqué à même la muraille du quai.

Perrette se rapprocha de Jean, ^ qui tout bas, lui disait :

— Tout à l'heure, sais-tu, je n'avais pas peur. Mais maintenant que la chose est décidée...

86 PERRETTK

— A nous tous, nous t'habituerons. D'abord, ne seras-tu pas réconforté en me voyant travailler pour ma dot ?

Elle se planta devant lui avec une allégresse, et lui prit les mains. Il se taisait, songeant à sa mère.

Le lendemain, dans la matinée, Carel se rendit au phare à son heure d'habitude, sans attendre Jean. Il en revenait, seul au soleil qui dorait les dalles sonores du môle, lorsque Jean accourut, en espadrilles aujourd'hui.

— Me voilà,> Carel ! me voilà!... On n'est pas libre

à sa convenance, vous comprenez.

— L'essentiel est que tu sois de bonne volonté.

Le faraud salua Jacqueline et Perrette qui s'étaient avancées au bord du quai, puis il descendit l'escalier, avisa la barque et y entra.

— Tu vas l'asseoir au bout, lui ordonna le maître. Tu me regarderas manœuvrer, et tu verras que rien n'est plus facile.

— Oui, oui.

Jean faisait le vantard, saluait Perrette à grands coups de chapeau, tandis que la barque démarrait, parmi des vagues faibles. Bientôt le courant devint énorme, des

ondes se poussant en troupeau. La barque sautait, replongeait avec une anxiété fiévreuse. Jean levait les yeux pour éviter la vision de l'eau qui luisait partout, verdàtre et lourde. Il ne parlait pas. Carel l'observait, une seconde, chaque fois qu'il rehaussait son buste pour respirer. Il n'osait le plaisanter, tant il le voyait dans l'angoisse, le visage pâle, les mains accrochées aux rebords de la barque.

— Nous allons atterrir, Jean.

A ces mots, le jeune homme reprit conscience des choses.

Ses nerfs se détendirent. Vite il bondit sur les rochers noirs de la rive, et très fier, il aida

Carel à rattacher la barque à son anneau de fer. La terre lui parut, légère, le bercer un peu, comme l'eau. Il riait, contemplait la mer avec un air de domination. Carel tout de même reconnaissait son courage, sa volonté de vaincre. Pourtant, bien qu'il se fût grisé du vent robuste de la mer, Jean trembla davantage, au retour. Ces ondes pressées et mystérieuses le faisaient songer aux malheurs qu'il lisait dans les livres ou les journaux . Enfin , on aborda. Jean prit aussitôt une attitude aisée et crut peutêtre n'avoir jamais eu de crainte.

— Hé bien, demandât il.

n'êtes-vous pas content de moi ?

— Si, très content.

Jean remonta, tout glorieux, vers le logis qui étincelait parmi les sables. Justement, Perrette en sortait. Ils coururent l'un vers l'autre, se complimentèrent comme d'un miracle, dans la solitude heureuse où chantait la musique des eaux. Seulement, le maître les interrompit :

— Tu mettras longtemps à t'aguerrir, mon garçon. Alors, sais-tu, je ne peux pas mentir à ta mère, tu la préviendras que tu viens sur ma barque.

Les deux farauds se turent, stupéfaits. Jacqueline, montrant sa face charnue à une fenêtre, maugréa :

PtKRETTE 91

— Voilà les misères qui l'ecommencent.

— Non! dit Jean. J'ai de la volonté. Néanmoins, ti quelqu'un intercède auprès de ma mère, elle se révoltera, et les querelles ne finiront plus.

J'agirai seul.

— Tu entends, Jacqueline.

Demain dimanche, retiens ta langue.

Et Carcl rentra, de son pas balancé. Jean, après avoir caressé Perrette aux joues, partit pour sa vigne. Ni le soir ni le lendemain, il n'osa exprimer ses résolutions devant sa mère. Plus il hésitait, plus il se sentait attiré vers la mer, vers le logis des Carcl auquel il tenait plus

qu'au sien propre, où Fadoune ne parlait que des choses de deuil. Le lundi matin, il se rendit au grau de très bonne licure.

— Hé bien, lui demanda le garde, as-tu prévenu ta mère?

— Ma foi, ce n'est pas commode.

— Alors, tu ne peux pas me suivre...

— Mais si!... Laissez-moi clioisir mon heure, voyons...

A présent que j'ai fait vers la mer le premier pas, le plus pénible...

Perrette insista, et Jacqueline, si bien que le maître, iLitté, finit par amener son apprenti . Celui-ci voulut prendre les rames. Il eut la

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joie de conduire à son gré la barque contre l'eau puissante et perfide. Au retour, il caressa Perrette d'une main plus hardie, il l'embrassa devant ses parents.

Hélas! Comment aurait- il pu, dans son petit pays, dissimuler longtemps qu'il se donnait à l'eau? Fadoune entendit des commérages sur le marché, des femmes lui posèrent des questions. Défiante à mesure qu'approchait le départ de Jean pour son service militaire, elle comprit que son fils la trahissait, et que les Carel, pour l'accaparer, profitaient des mois qui restaient encore. Alors, ce matin, elle partit pour la vigne

94 rURRETTF.

OÙ, depuis l'aube, son fils devait se trouver. Le chemin charretier s'accroche au flanc du coteau volcanique, puis descend vers le vallon qui est pareil à un nid bordé de roseaux. Fadoune se hâtait, habillée de dimanche, comme pour une circonstance solennelle. Elle avait ses chaînes d'or au cou, sur le foulard de soie noire protégeant la poitrine, et portait une ombrelle, bien que sa figure, durcie par l'ancien hâle, ne pût craindre ni les ardeurs du soleil ni les morsures du vent.

Elle marchait"en se dandinant, avec une grâce affectée : des propriétaires de sa condition auraient pu Tapercevoir, dans

PF.RRETTË 9)

cette plaine qu'elle n'avait pas parcourue depuis plus de dix ans, et elle souhaitait de se montrer à son fils au moins aussi plaisante que Perrette.

Enfin, au sein de la plaine, sa terre resplendit, plus belle que les terres voisines, de même que Jean était plus beau que les autres garçons du pajs. Le malheur, c'est que la vigne était abandonnée. On n'entendait que le pépiement des oiseaux dans les oliviers, mais pas un coup de pioche.

L'écho très doux apportait la plainte de la mer, ses langoureux murmures, et Fadoune, le cœur troublé, ressentait les souvenirs agréables de sa

9é l'ERKETTli

jeunesse. Le chemin l'avait menée très loin. Alors, persuadée qu'elle rencontrerait chez les Carel son enfant dont le mensonge l'irritait, elle marcha par des sentiers qu'elle ne connaissait point.

Les vignes cessèrent. Ce fut le royaume triste des tamaris à la verdure poudreuse . Bientôt , la plage blonde, la mer bleue chargée de pierreries. Le paysage éblouissait, les collines roses de Cette au loin, les dunes infinies parsemées d'étangs et de tamaris. Fadoune marcha, presque inconsciente, dans cette solitude où elle avait aimé autrefois. La nature lui semblait nouvelle, dans la

PERRETTH 97

paix du matin si pur. Elle comprit que son fils, hanté chaque jour par l'apparition de l'eau lumineuse, devait fatalement , un jour ou l'autre, être repris par l'instinct de sa race. Le retrouverait-elle seulement chez les Carcl? 'K'jurait-il pas suivi quelqu'une de ces barques, dont le destin passionne jusqu'à la mort?

Hors des tamaris, la dune, épaisse maintenant, la fatiguait. Elle dut gagner le rivage, longer la bande de sable que la vague éternelle façonne comme un tapis. Là, elle observa que Tonde malicieuse ne vint jeter de l'écume jusqu'à ses pieds, et

9b PERRHTTE

elle semblait ainsi jouer avec la mer. Elle s'accoutuma à sa présence merveilleuse, à sa voix tendre et forte, qui peutêtre, à la mort de l'époux, l'eût consolée. Tout proche, autour de l'ilot noir de Brescou, des barques latines s'occupaient à la pêche. Au large, un paquebot dont on distinguait le réseau des mâtures, déployait une fumée blanche dans l'azur limpide.

Fadoune vit passer ensuite un bateau de commerce, semblable à un de ceux qu'elle avait possédés, et qui ouvrait ses voiles. Mais elle aperçut, à l'extrémité de la plage, la maison noire des Carel, sa flamme blanche flottant au

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bout du très long mat.

Fadoune, ayant gravi la jetée, remarqua au milieu du fleuve un canot qui nageait vers l'autre rive. Dans le lointain doré, parmi les reflets de l'eau, elle ne reconnut point son fils. C'était lui pourtant qui, le dos courbé, maniait en cadence les rames et se reposait parfois, les veux tournés vers la mer. Le o-ardien du phare, malade de nouveau, geignait contre le sort, au coin du feu.

La barque abordait à l'autre rive, lorsque Fadoune pénétra dans le logis silencieux des Carel. Étonnée de ne voir personne, elle frappa sur le banc à coups d'ombrelle. La

lOO PERRrTTE

voix rauque du maître répondit, du fond de la cuisine.

— Ouais!... par ici!...

Elle s'avança dans la pù-

nonibre, sans crainte, liocliant sa face jaune que l'orgueil contractait. Carel, ébahi, remua ses poings sur les genoux.

— Par exemple!... C'est vous, Fadoune !

Il souriait, content de posséder chez lui la femme de .■^on camarade riche, la mère de Jean qui de sa propre inspiration, à l'improviste, revenait ce matin vers le monde de l'eau.

— Vous avez dû rencontrer Perrette et Jacqueline en chemin. Elles vont à Agde pour des emplettes.

PIERRETTE lor

Fadoune s'appuyait sur son ombrelle, avec un air de défi.

Elle tremblait cependant, en une telle angoisse que ses lèvres balbutièrent :

— Je suis allée à la vigne.

J'ai voulu pousser jusqu'ici pour trouver mon fils, et je me suis égarée du côté de la plage. Où est-il, Jean?

Carel, comprenant aussitôt l'anxiété de Fadoune, tressauta sur sa chaise. Il ouvrit ses mains trempées de sueur par la fièvre, et brusque, il se leva, désignant vers le dehors le grar.d espace d'eau et de lumière.

— Mais Jean est là bas!...

— Lui!... Sur l'eau!...

— Oui. parbleu!... \h'. ne

I02 PERRF.TTE

m'accusez pas. Vous voyez, je suis malade. Jean a voulu me remplacer, ce matin. Moi je serais allé tout de même à mon travail. Seulement, il nous a assuré que sa mère l'autorisait à aller sur l'eau.

— Il a menti!... Tout le monde me trompe donc!...

— Ah ! répondit le garde.

Je n'accepte point vos reproches. C'cft lui qui a menti, voilà tout... D'ailleurs, vous le reprendrez, votre Jean, et je ne m'en inquiéterai plus.

Qu'il aille dans sa terre, qu'il soit lâche !...

Carel s'agitait, haussait les épaules avec mépris. Mais, les portes étant ouvertes, l'air trais du dehors le fit fris-

sonner. Il se reposa devant le feu, le visage mouillé de sueur.

— Reprendre Jean ! répliquait Fadoune. Facile à dire.

C'est vous qui me l'avez pris...

Maison maudite !

Elle courut, en désarroi, sur le seuil de la maison, examina un moment la rivière où des barques remontaient vers la ville . Elle rentra , maugréant :

— Joli métier!

— Mon métier, Fadoune...

Le métier d'un bomme que votre mari estimait honnête et brave. Si vous n'étiez pas la mère de Jean, je vous chasserais d'ici.

Elle recula, dans une émotion de honte.

I04 PhRRETTE

— Avouez enfin que je suis malheureuse.

— Il ne faut pas m'insulter, en tous cas... Du reste, pourquoi obligeriez-vous Jean à mentir et à se révolter? L'eau de la nier l'a pris, vous ne le reprendrez pas... Et alors, la mer, ça ne vous dit plus rien, à vous? Tout à l'heure, en longeant les vagues, elle ne vous a rien rappelé avec ses caresses, avec sa voi.x infinie qui semble celle de Dieu ?

Elle le regarda, les veux fi.xes, tourmentée par la passion de cet homme qui, à son âge, célébrait encore la mer comme le paradis où les plus pauvres connaissent la joie d'être forts et libres.

— Pourquoi avez - vous peur? ajouta-t-il. Est-ce que Perrette a peur?

— Perrette est jeune.

— A plus forte raison devraitelle redouter la mort.

Ce matin, elle était si heureuse d'apprendre que vous autorisiez Jean à aimer l'eau !

— Il a menti!... Si vous me voyez ici, c'est que jesoupçonnais depuis quelques jours son caprice, et j'ai voulu me renseigner moi-même...

Cet enfant ne m'aime pas.

— Chut!... Le voici!... Jean survenait en sifflant,

glorieux d'avoir vécu une heure ainsi qu'un vieu.K marin , à sa fantaisie . Mais, ayant reconnu la voix de sa

mère, il s arrêta sur la porte de la cuisine. Fadoune s'approcha, pour le regarder, et soudain sans courage, elle l'interrogea d'un ton compatissant :

— Hé bien, d'où viens tu?'...

Tu n'oses pas entrer?...

— • Je viens...

Le faraud se tourna vers Carel, pour implorer secours, en vain. Alors, il se redressa, très fier :

— Je remplaçais Carcl dans son travail, dit-il. Je quitte à peine le canot du phare.

— Voilà ! Tu mens et tu désobéis ! . . . Crois-tu donc que je céderai devant tes caprices?... Tu auras à choi-

sir entre ma maison et le monde de l'eau.

• — • Si Jean abandonne sa maison, observa le garde, je le préviens que. pour aller à la .mer, il devra apprendre la vie des pauvres.

— Je ne crains pas la pauvreté.

— Ah ! mon fils ! . . . Je vois que tu m'échappes... Heureusement, dans l'intervalle de ton service militaire, tes idées changeront peut-être.

— Une chose ne changera pas, mon amour pour Perrette.

Tiens, allons-nous-en. Nous la rencontrerons en chemin, je pense. Qjii sait? Elle te convaincra avec son cœur, si deux hommes, avec leur rai-

son, ne peuvent te convaincre.

Et se tournant vers Carel qui se levait avec peine, il ajouta de sa voix résolue :

— Je serai U cette nuit pour allumer les phares.

Fadoune n'osa répliquer, dans la maison maudite. Elle sortit la première, sans dire bonjour. Ses mair.s frémissaient d'impatience. Il lui tardait de ne plus sentir l'ombre, l'odeur de mer qu'on respirait dans ce logis où son fils aimait à vivre. Puis, dès qu'elle fut sur le chemin, la mer, comme un plateau d'acier, sous le doux soleil, attira ses regards.

C'ùtait le plein juillet.

Depuis la fin mai, Jean habitait une cabane de planches, dans le hameau composé surtout de petits hôtels et d'auherges, où les baigneurs arri-

PF. RRETTi;

vaient en grand nombre. De moitié avec Carel, il prenait soin des phares. Les jours libres, il allait en mer, sur un petit bateau espiègle qui fendait le flot comme un cheval.

Le patron de la pêche se divertissait beaucoup à le voir user avec entrain, dans le vent et le soleil, de ses forces chaque jour plus hardies. La besogne des humbles, en effet, ne rebutait point le fils du matelot enrichi. C'est lui qui tendait ou carguait la voile , ravaudait les filets, lavait les corbeilles d'osier où l'on entasse les poissons. On lui aurait donné trente ans :

sa peau s'était bronzée, ses yeux étaient plus volontaires,

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et Ton voyait jouer ses muscles durs sur ses bras nus.

Fadoune même l'admirait , son enfant. Ne disait-on pas, d'ailleurs, qu'elle commençait à perdre les idées? Elle, qui autrefois sortait à peine de sa maison, se plaisait maintenant à bavarder au milieu de la rue, à raconter parmi les commères du voisinage ses ressentiments contre la famille Carel. Pourtant, lorsque Jean venait le dimanclie lui rendre visite, robuste et dégourdi en son costume de toile bleue, elle riait de tout son cœur; elle l'imaginait voyageant sur les flots inconnus, maitre d'un nombreux équipage, et elle éprouvait de l'orgueil. Mais,

dans sa rancune, elle conservait l'espoir qu'après avoir^ comme soldat, vécu loin de la mer, il lui reviendrait, dans la maison heureuse de ses jours d'enfance.

Perrette ne voyait Fadoune qu'une minute le dimanche, avant la messe. Jacqueline, au contraire, se gardait bien de la fréquenter, d'aller avec ses bavardages chercher une querelle. Seulement, les deux femmes comptaient qu'un jour ou l'autre la mère de Jean se présenterait àe nouveau sur le chemin de sable, devant leur porte.

Tous les matins, que Jean revînt de la haute mer ou du phare de la rive opposée,

Ptrrette rattend.ut sur le quai. Lorsqu'il n'avait rien à faire dans sa cabane ou dans son bateau, il demeurait jusqu'au soir auprès de sa camarade. A l'ombre de la treille reverdie, Perrette confectionnait les filets de pêche, dont la vente devait lui fournir la dot traditionnelle. Lui, assis sur le banc, en bras de cliemise, la regardait travailler.

Ils causaient à voi.\ basse, ou s'amusaient des paj-sans lourdauds qui descendent à la mer, des citadins harassés qui portent leurs vivres pour manger sur la plage, des charrettes poudreuses où sont empilées parfois plusieurs familles. Pendant que Jacque-

Jine savonnait du linge ou recurait ses casseroles, Carel survenait souvent du coin de la maison, et si doucement, les pieds nus, que les deux farauds, occupes d'eux-mêmes, ne l'entendaient point.

Ce jeudi, en remontant de la plage où les enfants du collège couvraient le sable de noires fourmilières çà et là, il les interpella du plus loin qu'il put :

— Hé bé, les amoureux, je parie que vous n'oublierez pas cette belle saison ?

— Je suis trop matelot pour oublier, fit Jean.

— Tout de même, ta mère sera enchantée que tu fuies loin de chez nous, en novembre.

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— Pauvre mère ! Je suis étonné qu'elle ne vienne pas me voir dans ma vie nouvelle.

— Quelque chose me dit, déclara Perrette, qu'elle ne tardera pas à nous surprendre.

Le soleil illuminait la treille, et tout alentour s'élevait la voix des eaux, puérile, charmante comme dans les campagnes le chant des grillons et des cigales. Jean, les bras croisés, contemplait le ciel à travers les feuillages; Perrette cousait assidûment, et le garde, ses mains derrière le dos, le front penché sous le chapeau de paille, écoutait s'il ne distinguerait point des rumeurs du peuple sur la plage, la

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voix profonde, infinie, de la mer.

Tout à coup, Fadoune se présenta , si émue qu'elle n'osait dire bonjour ni lever le,s j'eux.

— Me vojci! Me voici !..

— Tiens! C'est toi! C'est vous!... Oh! par exemple!...

Elle entra dans le logis, sans détourner la tête vers le monde des eaux. Carel rentra le dernier, indolent, confus, comme s'il eût prévu quelque malheur encore. Mais Fadoune souriait déjà aux enfants bienheureux.

— Je suis lasse, soupirat-cUe. Cette route au soleil est aussi dure qu'un calvaire.

— Attends, s'empressa Jac-

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queline. Kous allons nous rafraîchir.

En l'honneur de Fadoune, on mangea des moules arrosées de vin blanc, sous la toile fraîche du hangar. On la flattait : Perrette lui offrit le plus grand verre, et Jacqueline une fois l'appela Madame.

. — Jean, dit-elle, j'ai trouvé un cultivateurpour notre terre.

— Oh ! toi qui désespérais! ...

— Dans une ville de gens qui vivent de l'eau, il n'est pas facile de découvrir un travailleur instruit sur les cultures. Mais toi, dis, je suppose que tu n'abandonneras pas tout à fait notre' vigne?

— Certes non.

— Nous tirerons de là notre vin, fit Perrette.

Jacqueline aussitôt eut un enthousiasme.

— Vous pourriez y planter des cerisiers.

— Oui, pour que les oiseaux se régalent des cerises, plaisanta Carel qui, dans sa pose solennelle d'habitude, debout, les mains derrière le dos, examinait la tablée. On riait.

On but tant de vin blanc que Fadoune, dont la tête perdait vite l'équilibre, sentit comme des hannetons lui bourdonner dans les oreilles. Elle se leva de sa chaise, dès que Perrette proposa d'aller prendre l'air du dehors.

Le soleil régnait dans le ciel bleu, sur la mer étincelante, sur les sables aux reflets d'argent. La brise apportait de la plaine l'odeur acre des tamaris, et du coteau volcanique l'odeur mielleuse des genêts. Sur la plage, le peuple jouait parmi les bêtes.

Jean et Perrette expliquaient à Fadoune la croissance future du hameau. On chemina lentement, le long de la rivière, vers le phare. Au bout de la jetée, devant la mer immense, Fadoune, surprise, jeta un cri, et la main sur les yeux, elle eut un sentiment d'effroi et de honte.

— Où sommes-nous!... Je rêvais donc?

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— N'aie pas peur, lui dit Jean . La mer m'appelle .

Cette nuit, je vais li-bas, bien loin...

FaJoune se retirait. Pour lui plaire, on retourna vers le logis dont la flamme au bout de son long mât flottait dorée par le soleil . Sans l'avouer, elle se réjouissait de sentir le monde autour d'elle, la nature ardente et jeune, comme son enfant. La joie de la famille, dont elle était depuis si longtemps privée, fit qu'elle accepta de souper chez les Carel, où d'ailleurs une bouillabaisse exhalait le parfum de l'ail et de la tomate. Ensuite, fatiguée, craignant de rentrer seule à

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Agde, elle accepta d'y passer la nuit. On fut, le soir, se promener tous ensemble au bord des vagues, qui se confondaient aux sables tourmentés des dunes, dans l'obscurité douce.

• — Allons! soupira Fadoune. La mer maintenant est agréable. Nous verrons en hiver, quand personne ne vient même ramasser les coquillages...

Les deux farauds souriaient, comprenant qu'elle s'accoutumait inconsciemment au pa3sage de l'eau. Jean, bientôt, s'éloigna vers sa cabane de planches. Chez les Carel, chacun se coucha de la meilleure grâce, Perrette sur un

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pliant, puisqu'elle avait cédé son lit à Fadoune. Le hameau dormait sous les étoiles, lorsque Carel se rendit au phare, et que Jean s'embarqua pour la pêche.

Mais, dès les premiers pas, Carel reconnut que la mer s'énervait dans la nuit. Les barques franchissaient une à une la passe dangereuse où le flot du large vient heurter le flot de la rivière, et les pêcheurs aussi prévoyaient de l'orage. Car ils s'abstenaient de parler et de rire. Le vent mauvais rôdait dans l'étendue noire, comme un oiseau dt proie. Il remuait les dunes, excitait l'eau pesante sur laquelle les phares projetaient leurs lueurs jaunes.

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L'aube s'éveilla péniblement, parmi des nuages entassés. L'eau déjà s'ouvTait en larges fossés, se roulait précipitamment en masses bouillonnantes sur le rivag^, sur les granits du môle. La lumière était grise, telle que la poussière des routes. Les baigneurs sortirent des hôtels et des auberges, pour aller contempler la tempête. L'épouvante, au contraire, saisit ceux du pays qui avaient un bateau au large. Et pendant que Carel partait pour le pliare, en observation , Fadoune , ^ errant à travers le logis, se lamentait :

— ]e le savais!... La maudite !... Me voilà bien punie!...

Perrette et Jacqueline n'osaient protester. Elles se rencoignaient dans la cuisine, pour échapper au bruit de la tempête. Perrette se taisait, de peur surtout d'inquiéter davantage la mère de Jean et de recevoir ses reproches.

C'est la première fois que Jean se trouvait aux prises avec la mer courroucée : comment s'en sortirait-il ? La mer faisait payer cruellement, en quelques heures, ses caresses de l'été. Elle rugiisait dans les lointains, bondissait écumante sur le sable et sur les pierres.

Gardait-elle, sur d'autres vivagçs, un coin de baie paisible? Partout le vent farouche soufflait , entrechoquant les

vagues, amoncelant les nues.

Des femmes èplorées accoururent de la ville, afin de guetter, le long de la plage, sur le môle, le retour de leurs barques. Ah ! que les hommes, là -bas, n'eussent pas au moins la tentation de revenir au port, comme il arrive quelquefois, quand des marins rapaces veulent, à l'exclusion des timides, apporter une pêche qui sera vendue hors de prix !

Vers neuf heures, une voile blanche se détacha des ténèbres de l'orage. Perrette qui était sortie pour aller aux nouvelles, crut reconnaître la barque de Jean. Oh ! petite barque! Elle était folle.

comme une enfant, de s'aventurer ainsi. Les flots la poussaient, malgré elle, maintenant : elle ne pouvait plus reculer. On la voyait sauter ainsi qu'un fruit à la cime d'un feuillage. Un tourbillon l'emporta, elle reparut à la crête d'une vague. Pareille à un chariot dévalant une côte, elle allait franchir la passe, fondre au milieu du fleuve, lorsqu'une lame contraire la détourna, brutale, et la précipita sur la rive opposée, contre les rocs du môle. Ce ne fut parmi la foule qu'une longue désolation. Chacun regardait, les yeux fixes. Un ravin se creusa dans les ondes, et le remous lança sur

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