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CAHIER XXX; ANNÉE

Les trois précédents cahiers, rédigés pendant la guerre, marquent l'évolution de mes idées au point de vue social et politique. J'y ai bien rapporté quelques circonstances de ma vie particulière, mais partout l'homme privé s'efface sous le citoyen, et l'ensemble de ces cahiers de guerre présente un caractère presque impersonnel. Forcé de partager mon temps entre ces notes et la préparation de mon grand ouvrage sur les religions secrètes de l'antiquité, dont le premier volume : Oracles et Mystères,

fut publié à la fin de 1917, je dus me résigner à des sacrifices inéluctables, et je me contentai de résumer certains événements, certaines observations que je comptais bien reprendre et développer plus tard. Mais il est impossible actuellement d'écrire tous ces « Episodes ». D'autres soins me réclament, et mon éditeur me presse de lui donner mon livre sur le Christianisme et les Gnostiques.

Pourtant, je veux sauver de l'oubli la chose merveilleuse qui déjà perd ses contours et ses nuances, et lentement se dissout en moi. Les années viennent et la funeste vieillesse!... Puissé-je au moins conserver ici, comm'e entre deux lames de cristal pur, ce souvenir, papillon mystique, couleur de cendre et de nuit, cueilli dans un champ d'asphodèles.

J'habitais, en 1914, la maison qui me vient de mes parents. Elle est bâtie sur la colline de Bièvre, à la lisière d'un bois. Son jardin, soutenu par des remblais, avance comme un éperon de verdure et surplombe la fraîche vallée de Jouy. Le bâtiment, contemporain des Granges de Port-Royal, a gardé son aspect ancien et je ne sais quelle gravité janséniste. C'est un logis fort convenable pour un savant, sauf que les souris y mangent parfois papiers et livres

Un caprice m'avait fait me retirer dans cette maison de mes ancêtres après tant de voyages

en Egypte et en Asie Mineure, et tant d'années passées à Paris. J'ai souvent des accès de misanthropie qui tiennent, prétendent mes amis, à mon état de célibataire vieillissant, comme s'il n'était point naturel d'être chagrin lorsqu'on a vécu parmi les hommes pendant plus d'un demi-siècle! La fortune ne favorisa pas mon désir de repos et de solitude, car je n'évitai les fâcheux que pour tomber sous le joug d'une gouvernante, furie domestique au nez crochu, à l'âme crochue comme le nez, au chef coiffé de vilains cheveux gris en guise de serpents. Cette Alecto me rendit plus maussade encore le maussade hiver pluvieux que je dus vivre en sa compagnie. Enfermé dans ma bibliothèque, j'écoutais siffler la sève sur les bûches, la flamme ronfler en s'élançant et la pluie ruisseler sur les vitres. "Les couloirs et les escaliers retentissaient des imprécations de la furie, gourmandant le jardinier ou la blanchisseuse. Dès trois heures, le jour baissait. Il fallait allumer une lampe toujours mal mouchée et malodorante... En vérité, je fus bien malheureux.

Les lettres de mon ami Berchot augmentaient

ma mélancolie. Berchot a été mon camarade au lycée Louis-le-Grand et nous nous sommes retrouvés plus tard à l'Ecole d'Athènes. Mais, tandis que je délaissais l'archéologie pour la critique et l'exégèse, Berchot devenait athénien comme Schliemann. A vingt-cinq ans il épousait une Grecque très belle et très riche, mademoiselle Polyxène Saridakis, et se fixait définitivement dans la patrie de son épouse. L'archéologie n'y perdit rien : Berchot a écrit d'excellents ouvrages, en particulier sur la peinture antique et sur Polygnote. Libéré par la fortune des soucis qui paralysent le savant besogneux, il a pu consacrer sa vie entière à la recherche du beau et à la pratique du bien. Sa maison est, comme sa bourse, largement ouverte pour les fervents de la science et de l'art. Combien ont éprouvé son exquise bonté, parmi ses confrères, parmi ceux-là mêmes qui le dénigrent ! . . .

Il m'annonça d'abord les fiançailles de sa fille aînée, Hélène, avec M, Louis Percier, élève de l'Ecole française, chargé d'une mission d'études à Thasos ; puis il m'écrivit qu'il attendait ma visite, car les noces se feraient dès le

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retour du jeune homme, et j'y devais assister en qualité de témoin.

« Ne tarde pas davantage, mon cher ami, ajoutait Bcrchot pour me séduire. Tu trouveras chez moi le calme nécessaire au travail, le repos, les soins affectueux de ma femme et de mes fiUe^, et tous les souvenirs de notre jeunesse. Mon futur gendre te plaira certainement. 11 a le cœur bon, le sens droit, et c'est ce que nos pères appelaient « une tête bien faite ». J'espère beaucoup de sa mission, qui a été féconde en belles trouvailles, et, à ce propos, je t'annonce que Louis serait heureux de ta venue, parce qu'il te communiquerait, avant que de les rendre publics, certains documents d'un prix inestimable dont tu pourrais faire état pour tes Oracles et Mystères,..

» Te voilù bien alléché, n'est-ce pas? Que diras-tu. Le Hallier, que diras-tu lorsque tu verras le sarcophage découvert par Louis Percier, près de l'ancienne ville d'Œiiyra? Un sarcophage inviolé, décoré de sculptures polychromes comme le prétendu tom])cau d'Alexandre qui est à Constantinople ! Mais le monument, si intéressant qu'il soit, est

moins intéressant que le trésor caché à l'intérieur. Parmi des ossements et des vases de verre oxydé, Percier a trouvé une tablette d'or, gravée sur ses deux faces d'inscriptions métriques. Gomme les tablettes d'Eleutherna, et de Pétilic, c'est un rituel orphique, un Mémento destiné à l'âme du mort pour la guider dans ses pérégrinations infernales et lui remémorer les formules toutes-puissantes enseignées lors de l'initiation. Ce rituel est complété par un Hymne à Perséphone, qui ne ressemble pas aux poèmes d'Onomacrite, et qui n'est pas sans beauté.

» Je possède diverses photographies du sarcophage et le texte des inscriptions relevées par Louis Percier. Ils sont à ta disposition, mon vieu* camarade, pourvu que tu fasses le voyage d'Athènes... Et comment résisterais-tu à la curiosité scientifique, si tu pouvais résister à l'amitié? Mais l'une fortifiera l'autre... »

Il n'en fallait pas tant pour me décider au départ. Je congédiai la furie domestique; j'emballai soigneusement mes notes et mes manuscrits et, rajeuni tout à coup de vingt ans, j'allai m'embarquer à Marseille.

Le printemps grec surgit brusquement. Il est violent et rapide comme ces rivières torrentueuses dont les eaux se gonflent tout à coup, bousculent les cailloux de leur lit, débordent les prés qu'elles fécondent, puis, en quelques jours, disparaissent, bues par le soleil de mai. La nature assoupie se réveille dans l'étincelant tumulte des airs et des flots. Une vibration immense, parcourant le monde sonore etlumineux, propage jusque dans la matière inerte le frisson divin de la vie. Alors, sur l'ossature rocheuse qu'un peu de terre couvre à peine, chaque plante donne sa fleur. Le narcisse

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étoile constelle les prairies marécageuses ; les champs stériles et les talus des routes portent un peuple d'asphodèles; les glaives bleuâtres des agaves reflètent l'azur du ciel et les glauques chardons des grèves la couleur des eaux marines. Dansia campagne, autour de Colone, le vieil Œdipe retrouverait la fraîcheur des petits bois chers aux rossignols. L'Hymette prépare le festin des abeilles. Une courte végétation aromatique, riche de sucs et de parfums, naît aux fentes de la pierre, et la pierre ellemême, toute nue dans le soir auguste, prend la nuance violacée de l'anémone, quand la lumière déclinante s'y pose et semble y fleurir.

Avec quelle joie, un matin de la claire saison, je reconnus Egine et le rocher du Lycabette! Les promontoires qui ferment à demi le golfe s'enveloppaient d'une vapeur mauve d'où soi taient quelques sommets radieux. Autour du paquebot, sur les vagues chevelues d'argent et plus translucides que des pierreries, desalcyons se laissaient bercer. Un dauphin jouait dans le sillage. Je voulus croire que les antiques divinités de la mer, animées d'un esprit bien-

veillant, avaient pris ces charmantes formes animales pour nous conduire jusqu'au port.

Le bâtiment mouilla devant le Pirée. Des barques se détachèrent de la rive, poussées par des rameurs aux yeux charbonnés, aux paroles abondantes, fils subtils d'Odysseus, qui savent distinguer, entre tous les barbares, le Franc naïf et généreux. Sur le quai, Jean Berchot m'attendait. 11 m'embrassa comme un frère.

— Nous ne prendrons pas le chemin de fer, me dit-il, ma voiture nous conduira par la route qui est belle et qui te rappellera tes arrivées d'autrefois. Tes bagages nous suivront.

Nous passâmes à la douane, parmi les gesticulations et les vociférations des porteurs. Mon ami me considérait :

— Tu n'as pas trop changé, depuis neuf ans ! Toujours agile, nerveux et sec comme une sauterelle, mais ta moustache grisonne et ta belle brosse de cheveux est toute blanche.

— Et toi, tu ressembles à un gros armateur du Pirée, paisible et cossu. On ne croirait pas que tu es né à Paris.

Berchot se mit à rire.

— Oui, dit-il, je m'empâte un peu depuis que j'ai franchi la cinquantaine et quelques riiumatismes me travaillent. On me gùte trop chez moi! je suis devenu douillet et gourmand. C'est la faute de ma femme et de mes filles. Tu ne regrettes pas d'être resté célibataire et d'ignorer la paternité ?

— Ma foi, non ! Je redoute l'humeur capricieuse des femmes et je suis dénué de tout instinct paternel.

— Tant pis pour toi!

Il me parle avec tendresse de ses enfants, — « sept filles, la famille de l'Ogre! » — et de Louis Percier qui était toujours à Thasos.

Je lui avouai que j'étais impatient de lire les inscriptions trouvées dans le tombeau de l'Initié.

— Tu les verras aujourd'hui même.

Ravi, je m'installai près de Berchot dans la voiture, qui fila sur la route blanche.

Divine matinée où ressuscitait ma jeunesse ! Nous roulions à travers les blés verdissants et les oliviers, dans cette plaine basse qui sépare Athènes de la mer. Je saluais les montagnes illustres dont la chaîne compose la plus noble

architecture naturelle, et je voyais, avec un bonheur inexprimable, la masse fauve de l'Acropole dominant la cité qu'elle cache. Peu à peu, du bloc des ruines, se détachaient une colonnade, un fronton meurtri, le soubasse^ ment d'un mur, et ces choses, prenant relief et vie, semblaient s'avancer vers nous qui allions vers elles. Mes yeux buvaient leur chaude couleur, plus rousse que le miel d'automne... « En été, medisais-je, quand on ose monter au Parthénon, le ciel, entre ces colonnes, apparaît d'un bleu presque sombre, aussi profond, aussi pur que le bleu royal des bluets, et l'ombre, sur les dalles, est si légère qu'on dirait d'une eau céleste répandue... Alors, les montagnes^ et le golfe s'évanouissent dans la lumière, et l'œil perçoit seulement la vibration de l'air qui brûle, immobile... Le soir... » Mais à me souvenir des soirs vécus dans ces beaux lieux, le cœur me manquait... Aujourd'hui encore, en écrivant ces lignes, je vois, au fond de ma mémoire, rayonner une image qui éclaire ma tristesse et ma solitude. « Arrête ! lui dis-je, tu es si belle ! » Contre l'accès de pessimisnïe auquel je me sens incliner, rien ne me défend

mieux qu'un tel souvenir. Je ne puis maudire la vie, je ne puis haïr l'humanité, puisque j'ai vu parfois, de mes yeux mortels, la beauté pure, puisque j'ai goûté cette volupté spirituelle qui ressemble à l'amour et qui m'a consolé de lui.

La maison de Berchot est située dans une rue tranquille du quartier de Képhissia. Un jardin de lauriers et de platanes l'isole des maisons voisines. C'est une villa carrée, ornée d'un petit portique et de loggias peintes en rouge brun, que soutiennent des colonnes blanches. Berchot me précéda dans un grand salon obscurci par les stores baissés, et il appela joyeusement :

— Polyxène! Rhodé! Myrto ! Callidice I Hélène ! Chrysis ! Hermione 1 Creuse !

On eût dit qu'il évoquait toutes les héroïnes de la mythologie.

lUadame Polyxène Berchot, née Saridakis, parut la première, et le chœur riant des jeunes filles la suivit. L'épouse de mon ami, qui est d'origine Cretoise, subit la fatalité de l'âge, si cruelle aux femmes d'Orient. Un peu trop poudrée, un peu trop parfumée, elle me fait

penser aux loukoums de Syra dont elle a la molle succulence. Sa jeune beauté refleurit sur les fronts charmants de ses filles, nymphes dorées aux yeux noirs, aux cheveux noirs, toutes vêtues de blanc léger, et qui portent leurs gracieux prénoms comme des couronnes. Je les embrassai toutes, et je remis aux mains d'Hélène, la fiancée, un petit écrin que j'avais apporté pour elle.

— Je regrette que Louis soit à Thasos ! dit madame Polyxène... Nous espérions le revoir bientôt, mais on ne part pas de Thasos comme on veut. Heureusement qu'il nous a envoyé des nouvelles hier soir, par monsieur Montayran...

Berchot s'écria :

— Au fait, j'oubliais de t'en avertir, mon ami! nous avons un convive pour le déjeuner. C'est un jeune artiste qui connaît mon futur gendre et qui l'a revu, l'autre jour, à Thasos. Monsieur Stéphane Montayran est le cousin du comte Martin-Croze. Tu as entendu parler de Martin-Croze ?

— Le collectionneur de médailles?

— Lui-même. H possède un yacht et fait

chaque année une croisière. Le petit bâtiment a touché Thasos. C'est ainsi que monsieur Montayran a retrouvé Louis Percier qui lui a remis des lettres pour nous.

J'aime la peinture, mais je n'aime pas beaucoup les peintres, et surtout les peintres mondains qui sont vaniteux comme les femmes et comme elles dépourvus d'idées générales. Le convive annoncé me déplut par avance. Pourtant je réprimai ma mauvaise humeur, et je pensai :

« Ce soir, l'intrus ne s'imposera pas. .Je pourrai causer avec Berchot en fumant des cigarettes de Gavalla et nous lirons ensemble Vlhjmne à Perséphone. »

Une heure plus tard, comme je sortais de ma chambre, reposé et rafraîchi, je rencontrai Hélène et Rhodé sur le large palier de marbre.

Hélène est plus belle que sa sœur, mais Rhodé paraît plus jolie. Hélène a les cheveux épais, les yeux immenses, la face ronde de certains portraits du Fayoum. Si l'on coiffait Rhodé d'un chapeau conique, si l'on jetait une écharpe sur ses épaules, et si l'on mettait dans sa main un éventail découpé en feuille de lotus, elle serait la déesse charmante des Coroplastes, la reine de Tanagra en Béotie.

Les deux sœurs se tenaient enlacées, par

jeu, et riaient. Ma présence les effaroucha sans doute, car elles se turent, et je vis qu'elles avaient une ressemblance indéfinissable, malgré leurs types différents. Leurs yeux noirs, leurs doux yeux qui n'avaient jamais pleuré de vraies larmes, étaient chargés de la même langueur innocente.

— Hélène, dis-je à la fiancée, que fait donc Louis Percier, dans la montagneuse Thasos? Certes, il n'aurait pas le courage de rester ainsi loin de vous, s'il voyait votre visage de ce matin.

Ce compliment déconcerta la jeune fille et la malicieuse Rhodé battit des mains.

Je lui dis :

— Mais vous, Rhodé, quand épouserez-vous un archéologue, ou un historien, ou un grammairien très savant?

— Jamais, répondit-elle. Je ne suis pas intelligente. Les savants me font peur... Si je me marie, j'épouserai un jeune homme qui s'occupera des choses de la vie et qui m'emmènera en France, à Paris, où les femmes sont heureuses.

— Les femmes sont heureuses partout,

quand elles aiment et sont aimées. N'est-ce pas, Hélène?

La fiancée gronda tendrement sa sœur :

— Folle, disait-elle... Folle petite fille! Puis elle me dit que ses parents m'attendaient dans la « salle rouge ».

— Conduisez-moi donc, chère enfant.

Les deux jeunes filles me guidèrent à travers les corridors, ornés d'aquarelles, de photographies encadrées et de moulages. La maison, si blanche à l'extérieur, et si chaude de soleil, était, au dedans, froide et sonore comme un grand vase.

Singulière fantaisie qu'a eue Berchot de décorer dans un style néo-grec la pièce qui luj sert de fumoir! Cette « salle rouge », qui s'éclaire par la loggia, est entièrement stuquée et peinte dans un ton rouge amorti. Sur ce fond, courent des ornements noirs, des palmettes, des ligures dansantes. Pas d'autres meubles que des divans, des fauteuils, des tables volantes et d'énormes coussins jetés sur le tapis de Boukhara ou sur le pavement de mosaïque.

Cette « salle rouge » ne me plaît qu'à demi.

Je la trouve un peu morne et pédante, et nullement assortie au caractère aimable de Berchot. Pourquoi ce bon gros garçon veut-il loger dans un décor antique! Je ne lui cachai pas mon opinion, lorsqu'il me la demanda, car je ne sais pas mentir à ceux que j'aime.

Le principal agrément de la « salle rouge » est dans la loggia qui la prolonge sur toute sa largeur. Les colonnettes blanches divisent le paysage en panneaux décoratifs qui enchantent le regard. C'est un bouquet de cyprès sur le ciel, quelques profils de terrasses dans la verdure, une montagne taillée à facettes comme une améthyste, et, par-dessus les toits et les jardins, l'Acropole avec le Parthénon triomphal.

Les portes-fenôtres vitrées étaient ouvertes et dans la loggia, comme dans « la salle rouge », les filles de Berchot s'étaient dispersées, les unes sur un divan, les autres dans les fauteuils, celle-ci debout contre la balustrade de marbre, celle-là simplement assise, à la turque, sur le tapis. Sept filles! Comme disait plaisamment mon ami, c'était « la famille de l'Ogre ». Sept filles ù instruire, à surveiller, à vêtir, à marier! Sept filles! Il est vrai qu'elles sont

jolies et que leurs parents peuvent les doter!... Mais cette abondance de filles a de quoi effrayer un homme. J'admire la sérénité de Berchot qui a pris toutes les idées orientales sur la famille et la paternité.

il est heureux. Il ne voit pas que sa femme a beaucoup engraissé depuis quelques années et qu'elle n'a pas de grandes ressources intellectuelles. Il l'aime; il en est adoré. Les dames grecques, dit-on, sentent vivement l'amour conjugal et révèrent leur seigneur et maître. Polyxène Saridakis donne à mon ami un bonheur paisible et doux, et cela suffirait à me la faire chérir.

Elle me sourit, l'excellente créature, et elle appela son mari qui faisait à M. Montayran, — l'intrus, — les honneurs du paysage.

Berchot nous présenta l'un à l'autre.

— Monsieur Stéphane Montayran, dont tu as sans doute admiré les tableaux... Mon ami François Le Hallier, de l'Académie des Inscriptions, un savant dont vous connaissez certainement les ouvrages.

L'intrus et moi, à la même seconde, nous esquissâmes le même geste d'excuses.

Il dit :

— Que monsieur Le Rallier me pardonne!

Je connais son nom et son rare mérite, mais je n'ai pas lu ses ouvrages, et vous lui présentez un ignorant, tout confus...

— Monsieur, répondis-je, votre franchise m'est agréable. Je suis un auteur difficile et probablement ennuyeux. La matière dont je traite n'a d'intérêt que pour les spécialistes. Je suis un vieux hibou des ruines, un vieux rat de bibliothèque, et je n'entends rien à la peinture moderne.

Il s'inclina et je lui tendis la main.

Alors, je le considérai d'un œil radouci. C'était un jeune homme élégant et froid, vêtu avec une simplicité raffinée. Ses cheveux châtains découvraient un front assez haut; ses yeux gris étaient larges et limpides, et sa petite moustache taillée court laissait voir le dessin d'une bouche très fine.

Madame Berchot voulut savoir si M. Montayran exposerait une ou plusieurs toiles au Salon de 1914-, et de quelle Société il faisait partie.

Il répondit qu'il n'appartenait à aucune So-

ciété et qu'il n'avait jamais envoyé aucune toile à aucun Salon.

— Vous vous réservez sans doute, dit Berchot, pour une Exposition particulière ?

— J'attends, dit l'artiste, d'être un peu plus content de mes essais que je ne le suis maintenant. Je travaille, je cherche...

— Et vous êtes, j'en suis sûr, très sévère pour vous-même?

— Je le suis d'autant plus que je prétends travailler seul et tirer mon œuvre de mon propre fonds.

Madame Berchot le loua de sa modestie.

— Je n'ai pas de vanité, c'est vrai, répondit-il, mais je dois avoir beaucoup d'orgueil, comme tous les solitaires.

Cette déclaration me surprit. Quoi? Ce cousin des Martin-Croze, ce jeune homme que je devinais riche, accoutumé aux délicatesses du luxe, et recherché par les femmes, il était né, comme moi, sous le signe qui fait les grands orgueilleux mélancoliques et méconnus, les amants jaloux de la solitude ?

Je l'observai, pendant qu'un Albanais en fustanelle apportait les friandises salées et su-

crées, traditionnel prélude de tout repas oriental. Stéphane Montayran avait rougi, comme gêné tout à coup, d'avoir parlé de lui-même. Je compris que sa froideur pouvait être une forme de la timidité et marquer une sensibilité frémissante.

Il m'avait paru très jeune, d'abord, h cause de son teint très clair et de ses yeux d'un beau gris pur. Je le voyais mieux et je lui donnais son âge : un peu plus de vingt-cinq ans. C'était assurément un être de race patricienne, délicat, mais nullement efféminé et d'une vive intelligence.

Rhodé lui offrit, dans une assiette d'argent, ces amandes salées qui incitent à boire et que l'on grignote avant et pendant les repas. Elle se tint près de lui, un instant, véritablement amusée et avec une intention de coquetterie. J'admirai le groupe que formaient ces deux beaux jeunes gens, et je me dis encore que sept filles, c'est un trésor accablant pour le meilleur des pères. A Dieu ne plaise que je contrarie un dessein, même vague, de mon ami Berchet ! Il convenait que je fusse aimable pour son hôte, et pourquoi ne pas l'être? Sté-

phane Montayran, à mes yeux, n'était déjà plus l'importun, l'intrus î II avait un charme que je subissais, comme Rhodé l'avait subi peut-être.

On passa dans la salle à manger, — une honnête salle à manger, sans prétentions au style antique, avec des meubles d'acajou. Pour notre divertissement, madame Berchot avait commandé un déjeuner tout à la grecque, et cela nous amusa de goûter les olives noires, les poissons frits, le ragoût de courgettes, l'inévitable agneau « à la palikare », les boulettes de hachis roulées dans des feuilles de vigne, et quelques pâtisseries grasses et pesantes. Cette chère, arrosée d'un Tatoï blanc et d'un Santorin chaud comme un rayon de soleil, ne valait pas les chefs-d'œuvre de nos cordons-bleus français, mais hors de France, il n'est, en fait de cuisine, qu'excentricité ou barbarie.

Chacun de nous raconta les péripéties de son voyage et j'interrogeai M. Montayran sur Thasos.

— Nous n'y devions pas faire escale, me dit-il. C'est mon cousin Martin-Croze qui a dé-

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siré s'y arrêter. Il possède de belles médailles de cette île, dont les monnaies sont célèbres...

— Thasos, dit Berchot, était plus riche qu'Athènes parce qu'elle avait des mines d'or. Les anciens l'appelaieut Chrysé, « la dorée... » Votre cousin doit avoir, dans ses collections, les pièces frappées d'une bacchante et d'un satyre?

— 11 en a plusieurs, je crois...

— Thasos était le prolongement de la Thrace, patrie des mystères orgiastiques; le culte de Dionysos y florissait avec les traditions orphiques, comme vous devez le savoir, si vous avez causé avec Percier, un peu longuement. Et Thasos avait encore une autre gloire, qui vous touchera davantage : la grande peinture grecque, si malheureusement perdue, est née dans cette île, avec Polygnote, tandis que l'Attique a donné au monde les plus magnifiques sculpteurs.

M. Montayran dit que, malgré la splendeur des couchants et la belle composition des paysages, l'Attique n'était pas la terre idéale pour les peintres.

— Les grands coloristes se sont formés en

Flandre, en Hollande, à Venise, sous un ciel plus humide, plus irisé que le ciel grec. Le dieu qui a construit l'Attique était architecte et sculpteur. Ici, la peinture ne pouvait être qu'un complément décoratif, presque un art mineur... — Ahl monsieur, s'écria Berchot, quel blasphème!... Polygnote valait Phidias. Ses fresques des Enfers, dans la Lesché des Cnidiens, à Delphes, étaient considérées comme un monument national et religieux, ainsi que le Parthénon d'Athènes et le temple de Jupiter à Olympie. Je vous offrirai le livre que j'ai consacré à cet artiste, grand par le caractère et par le génie, qui décorait les sanctuaires sans accepter aucune rétribution, et qu'Athènes honora du titre de citoyen. Il était tout imprégné des idées orphiques, et très certainement initié aux Mystères d'Eleusis. Dans ses compositions picturales, il représenta les Enfers comme un séjour d'horreur pour les hommes qui avaient attenté au droit sacré de la divinité, par impiété ou par ignorance; tandis que les Initiés, instruits de la nature des dieux, accomplissaient, dans la sérénité, leur destinée d'outre-tombe. Quelle opposition, entre les

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figures des criminels et des démons — de Sisyphe, de Tantale, de l'affreux génie Eurynome, « pareil à une mouche bleue » et assis sur la dépouille d'un vautour, — quelle opposition entre ces figures effrayantes, et celles des Initiés, si calmes, si nobles, jusque dans la barque infernale! Polygnote avait placé parmi ces bienheureux son compatriote Tellis, auteur d'un hymne h Déméter, et la vierge Cléobée qui apporta dans Fie de Thasos le culte éleusinien...

J'entendis Rhodé dire tout bas à Creuse :

— Papa ne se connaît plus quand on touche à Polygnote.

Les plus jeunes sœurs, Callidice, Hermione et la petite Chrysis, se jetaient à la dérobée des regards pleins de malice sournoise. Il était bien évident que Polygnote de Thasos apparaissait à ces enfants comme un redoutable sujet de conférence.

Berchot est fou de la « grande peinture grecque » qu'il n'a jamais vue qu'à travers les descriptions des anciens. Cette passion lui a inspiré le plus ingénieux, sinon le plus solide de ses livres. Comme il menaçait de

prolonger outre mesure de déveioppemont des hypothèses qu'il a conçues, madame Berchot se leva de table et passa dans la salle rouge où nous la suivîmes. Hélène et Rhodé servirent le café. Les petites sœurs, assises sur des coussins, se jetaient des noisettes au chocolat et riaient comme des folles.

Sur Tordre de leur mère, la troisième des sœurs, Myrto, emmena les enfants au jardin. Rhodé causait avec M. Montayran, et je vis qu'Hélène était distraite et un peu triste. Je compris qu'elle pensait à son fiancé. Aussi, pour consoler un peu la mélancolique amoureuse, je remis l'entretien sur Louis Percier, et sur Thasos.

M. Montayran nous dit, avec beaucoup de verve, malgré son air de froideur volontaire, comment il avait reconnu Louis Percier aux prises avec des paysans et un pappas qui lui refusaient l'accès d'un terrain où une chapelle abandonnée tombait en ruines.

— Le pappas attendait un fort backchich pour céder la place... Il prétendait que le lieu était sacré : la Panaghia ne permettrait pas qu'un étranger y portât le pic et la pioche!

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Ces discours ne troublèrent pas notre ami Percier. Il offrit l'indemnité prévue par h) prêtre et par ses paroissiens, h cette fin que de visiter tranquillement le terrain et l'emphcement de la chapelle. J'arrivai pour la rai ificalion du traité qui fut conclu chez le pappas même, et je reçus, avec Percier, les présents de l'hospitalité : du raki, des confitures de noix et de l'eau fraîche... Trop content d'avoir retrouvé mon ami, je ne le quittai plus pendant tout le temps de l'escale, et nous parcourûmes ensemble les bois de pins, les carrières de marbre, les restes de la citadelle, et les ruines d'Alki. Ce fut un bonheur pour moi que d'échapper au bridge quotidien et aux papotages dont j'étais excédé, car les amies de ma cousine Marlin-Croze...

Il n'acheva pas la phrase commencée ef Rhodé lui demanda d'un air iaussemcnl naïf si la présence de jolies femmes n'était pas le principal attrait de toute croisière?

Il répondit que les jolies femmes sonf délicieuses sur le spardeck d'un yacht au large de Trouville ou de Monaco. Elles perdent beaucoup de leurs avantages après trois semaines

de navigation, quand on lésa vues et entendues chaque jour, du matin au soir, et qu'on a dû, constamment, s'occuper d'elles.

— Vous parlez comme papa et comme le liancé d'Hélène ! dit la coquette en faisant la moue... Ils ne peuvent pardonner aux pauvres femmes d'être de chair et non de marhre, d'être du vingtième siècle et non du quinzième siècle avant Jésus-Christ.

— Louis Percier, je vous l'affirme, est fort heureux que mademoiselle votre sœur ne soit pas née au cinquième siècle, répliqua Montayran, le plus sérieusement du monde.

Il me parut fort peu disposé à ce flirt innocent que souhaitait la jeune iille, et Rhodé en conçut quelque dépit.

— Oh! oh! pensai-je à part moi, voilà un rude adversaire pour une coquette de dix-huit ans. Il y a, sous cette bonne grâce mondaine, une volonté de fer et le caprice féminin doit s'y briser. Sans doute, Stéphane Montayran aime son art comme j'ai aimé l'histoire et la philosophie; il se prête à tout et ne se donne qu'à la peinture. Mais sa froideur est la plus excitante des provocations et les femmes ne

peuvent voir avec indifférence ce beau visage orgueilleux.

Je l'examinais, tandis qu'il répondait aux demi-taquineries de mademoiselle Berchot...

Son profil pâle, sa chevelure lisse, d'un châtain fauve, se découpaient en clair sur le fond rougeâtre du mur et je remarquai l'élégance de sa silhouette et la beauté de ses mains. On l'eût pris facilement pour un dandy, car il avait cette allure qui me déplaît tant chez les jeunes gens à la mode et qui était, chez lui, un élément de séduction, un effet naturel de la complexion physique.

Je m'applique à fixer ici les moindres linéaments et les plus subtiles nuances de cette figure qui ne fit qu'apparaître dans ma vie et disparaître. Un instinct plus profond que la sympathie me porta, dès notre première rencontre, à l'étudier. Après cinq années, il me suffit de fermer les yeux pour revoir Stéphane Montayran dans la fleur délicate de sa jeunesse, pour me rappeler ses gestes et ses paroles et me persuader que je l'ai connu jusqu'à la plus secrète intimité de son âme.

Berchot, qui n'avait rien perçu du petit manège de Rhodé, était toujours, en esprit, dans Thasos riche en or, avec son cher Louis, son fils d'élection. Il voulut savoir si M. Montayran avait visité la nécropole et vu la tombe récemment découverte.

Les yeux du jeune homme s'éclairèrent d'une curiosité ardente.

— Le tombeau de l'Initié? Oui, monsieur, je l'ai vu, je l'ai touché de mes mains, et Louis Percier m'en a dit toute l'histoire. J'ai vu la plaquette d'or qui sera bientôt ici, au musée d'Ar thèncs, avec les vases et les statuettes con-

tenus dans le sarcophage. Malheureusement, je n'ai pu lire la traduction que Percier a faite des deux inscriptions. Il m'a donné l'espoir que vous me la communiqueriez, mais je n'oserais pas...

— Vous la verrez! m'écriai-je; vous l'entendrez tout à l'heure... Heureux jeune homme! Vous avez eu la primeur d'une découverte qui fera sensation dans le monde savant. Les dieux vous aiment... Oui, vous connaîtrez le document inestimable que détient notre ami Berchot. Mon désir de l'étudier est si vif que je prierais bien notre hôte de me satisfaire incontinent si ces dames...

J'hésitais...

— Elles doivent être blasées sur les joies archéologiques.

Madame Berchot jeta la cigarette qu'elle fumait et rit de toutes ses dents blanches.

— N'ayez pas de scrupules, dit-elle. Je vais sortir avec mes filles afin de compléter le trousseau de notre petite fiancée. Le bateau qui vous amena, monsieur Le Hallier, nous apportait les modèles de chapeaux et de robes que Paris nous envoie et qui nous intéressent plus que

les tablettes orphiques. Donc, au revoir, jusqu'à l'heure du goûter... Et vous, monsieur, revenez-nous avant de quitter Athènes.

Stéphane Montayran remercia madame Berchot de' son bon accueil et promit une visite très prochaine. Quand ces dames furent parties, Berchot respira. 11 y a tant de femmes dans sa maison qu'il éprouve un réel plaisir à se trouver seul avec d'autres hommes, tel un pacha hors du harem.

Il all^ prendre, dans son cabinet de travail, un cahier qu'il étala sur une des tables volantes. Je rapprochai ma chaise pour mieux voir et Stéphane Montayran, debout, se pencha sur son épaule.

— Je reconnais le tombeau, dit-il en touchant du doigt l'une des photographies collées à la première page du manuscrit. J'en ai fait une aquarelle sommaire qui indique ce que ceci ne peut montrer : les traces de couleur et de dorure sur les figures sculptées et les ornements. Ici, il y a un tumulus formé par les terres rejetées lors des fouilles. L'ombre des oliviers flotte, avec le soleil mobile, et caresse le marbre coloré.

— Prends cette loupe, et regarde, .me dit Berchot. L'inscription funéraire est assez visible, sur le côté de la cuve. Percier la traduit ainsi :

vers la consolatrice des morts s'en est allé dans sa jeunesse

LE POÈTE TIMOCLÈS FILS d'AMPHÉRIDE d'OENYRA

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