POUR LA DÉESSE COURONNÉE DE NARCISSES
Le monument me parut, dès le premier coup d'œil, très inférieur aux sarcophages de Gonstantinople qui datent de la même époque hellénistique. Le statuaire qui façonna celui-ci n'était pas un grand artiste, car l'ensemble est lourd et les ligures défectueuses; mais les détails, vus de près, ont un charme qui s'impose à l'imagination. 0 Timoclès d'Œnyra, poète tout pénétré des souvenirs de l'initiation récente, tout imprégné du double sentiment éleusinien et dionysiaque, vous n'avez pas laissé à un mercenaire le soin d'orner, selon son caprice ou sa routine, ce tombeau dont vous vouliez faire un autel. La Grande Déesse infernale, Perséphone couronnée de narcisses, a
reçu le don de l'Initié ; elle l'a caché pendant vingt siècles dans le sein maternel de la Terre ; elle l'a défendu. contre la rapacité des voleurs et la curiosité impie des savants. Le voici, dépouillé de son trésor et de son mystère, mais riche de ses sculptures intactes, de ses guirlandes ciselées, de ses dorures, de ses couleurs conservées par miracle dans la nuit souterraine et qui commencent de pâlir sous le baiser du jour.
Des corbeilles nouées de bandelettes, identiques dans leur forme stylisée au calathos de Déméter, couronnent les angles du monument. Sur le rebord du couvercle court une frise de pampres, et des guirlandes festonnent le haut de la cuve, guirlandes épaisses, lourdes, à peine retombantes, entièrement composées de grenades et de narcisses aux larges fleurs. La cuve est divisée en compartiments par des (byrses et des torchée. Chaque compartiment, sauf celui du milieu qui porte l'inscription funéraire, comporte une scène à nombreux personnages, et chaque scène représente un épisode de la légende éleusiniennc. Mais Déméter et Dionysos en sont absents. Seules, lés cor-
beilles angulaires et la frise de pampres, les thyrses et les torches, rappellent, par allusion, le rôle de ces divinités dans les Mystères. Tout le reste, ornements et scènes figurées, révèle une dévotion particulière pour la « Déesse couronnée de narcisses » et le sarcophage de Timoclès est bien, comme il l'a désiré, un autel à Persépbone.
— Quand vous verrez le tombeau même, dit Montayran, vous serez ravi par la délicatesse des couleurs que la photographie ne peut rendre et que j'ai essayé d'exprimer dans mon aquarelle. La polychromie n'enlève rien à la transparence du marbre. Les tons rosés des chairs, les bleus et les jaunes des draperies, la vague dorure des chevelures ont une douceur florale, une jeunesse délicieuse, bien digne de la déesse qui renaît à chaque printemps.
Berchot feuilletait le cahier manuscrit.
— Percier, dit-il, après avoir fait une description détaillée du sarcophage et des objets qu'il contenait, dessine la curieuse silhouette de ce Timoclès d 'Œnyra dont il nous reste quelques ossements désagrégés.
» Sans doute, Timoclès avait reçu l'enseignement des Orptiiques qui comprenait une métaphysique compliquée, d'étranges cosmogonies, beaucoup d'idées empruntées à l'Asie et à l'Egypte, idées que l'on retrouve, transformées par le pur génie hellénique, dans les œuvres des Tragiques et dans les Dialogues de Platon.
» Timoclès croyait que l'homme est composé d'un élément céleste et de l'impure cendre des Titans, qu'il est, selon la formule sacrée des Orphiques, « fils de la terre et du ciel étoile ». Pour éliminer l'élément impur, pour effacer le (( péché originel », l'Orphisme imposait à ses adeptes une règle de vie tout ascétique : la prière, la méditation, le chant des hymnes, eniin l'initiation aux Mystères. L'élément céleste, l'Ame, ainsi purifiée, pouvait entreprendre le voyage d'outre-tombe et s'unir aux divinités infernales considérées comme ses protectrices. La plaquette d'or, placée dans le tombeau, lui rappelait ce qu'elle avait appris au cours de sa vie religieuse : les détours du chemin, les périls, les pièges à éviter, les formules nécessaires pour franchir certains passages. Ayant
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trouvé le carrefour aux deux fontaines, le cyprès blanc, les gardiens, le bois de peupliers, l'Ame de l'Initié arrivait au terme de sa course et, désaltérée d'une eau divine, blanche « comme le chevreau tombé dans du lait », elle était reçue par la bienveillante Persépiione. Après de nombreuses incarnations, elle échappait enfin « au cercle des douleurs » qui est le cycle des renaissances ; elle obtenait la « couronne désirée » et participait à la nature divine.
» Cette croyance donne le sens de la première inscription :
Va, chère âme du poète, pure, issue de purs, toi qui as payé la rançon de tes fautes, va vers lu couronne désirée, à travers le cercle terrible aux profondes douleurs. Cède à la Parque qui dompte les hommes. Descends par la sombre route... tes pieds rapides... où le chemin se divise comme une fourche... Là, tu verras une source qui coule près dun cyprès blanc. Ne t'approche pas de cette source, mais regarde à ta droite : une autre fontaine jaillit qui vient du lac de Mémoire, et devant sont les gardiens. Tu
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leur diras : « Je suis consumé par la soif et je meurs. » — Qui es-tu, homme, et doit vienstu? — Je suis le fils de la Terre et du Ciel étoile. — Salut! désaltère-toi et prends à droite, comme il convient à qui observe bien toutes choses; dirige-toi vers les prairies et les bois sacrés de Perséphone.
Salut! Salut! homme devenu dieu, blanc comme le chevreau tombé dans du lait. Va vers la Reine qui f attend sur son trône sombre, Celle qui ne parle jamais aux vivants... et l'invoquant par son nom secret qu'il n'est pas permis de révéler... 0 Consolatrice des Morts!... Afin de retrouver en elle tout ce que pleurent les Ombres.
J'interrompis Berchot pour lui faire observer que cette inscription contenait à peu près toutes les formules déjà relevées sur les tablettes de Pétilie et d'Eleutherna,
— Il y a pourtant un élément nouveau, répondit mon ami : c'est la dernière partie^ relative à Perséphone appelée la Consolatrice des Morts... L'Initié retrouvera en elle « ce que pleurent les Ombres ». Cette affirmation,
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qui n'est pas dans les Rituels déjà connus, est confirmée par la seconde inscription, par l'Hymne.
Je le priai de continuer sa lecture :
« Perséphone a inspiré plusieurs mythes qui se contredisent souvent : elle n'a pas le caractère bien déterminé de certaines déesses ; tantôt, fille de Zeus et de Déméter, elle est la jeune vierge, la chaste Coré ; tantôt, elle se confond avec Artémis ou Hécate ; tantôt elle est la mère de Zagreus, tantôt la fiancée de Dionysos. L'imagination poétique, travaillant sur le thème religieux, transforme sans cesse cette déesse un peu lointaine. H y a en elle une puissance élémentaire qui l'apparente aux divinités primitives et une sorte de grâce souffrante qui la rapproche de l'humanité. Elle est la Vie végétale, soumise aux alternances des saisons, elle est aussi l'étincelle vitale subsistant dans les ténèbres du tombeau, l'éternelle espérance, l'éternel amour, le souvenir fidèle, la Consolatrice des Morts.
Elle apparaît sous ce dernier aspect dans l'Hymne qui ne se rattache pas aux poèmes
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prétendus d'Onomacrite et qui est probablement l'œuvre même de Timocl^s.
Poète, chante la Déesse invoquée sous trois noms, la Déesse couronnée de narcisses.
Déméter t'enfanta, fille de Zeus, chaste Coré. Tu grandis dans la fraîche praii'ie de Nijssa avec les vierges Océanides. Et là, tu me7iais le chœur joyeux, aux pieds dansants, quand la Terre fit naître une fleur nouvelle, le narcisse aux cent têtes de neige et d!or, dont le parfum y puissant comme le désir, trouble les Dieux et les hommes.
Tu saisis de tes belles mains la touffe étoïlée, lu l'arrachas, vierge impatiente! Et dans un bruit sourd, l'abîme s'ouvrit. Un Dieu s'élança, qui montait un char cCor attelé de chevaux noirs. Il te saisit, criante, et t'entraîna dans le gouffre refermé, Hadès aux cheveux blnis, l'insatiable !
A travers la nuit souterraine descendaient les chevaux divins, et tu te débattais sur la poitrine du ravisseur, sans voir le brûlant marécage et les quatre fleuves tortueux, et le carrefour mystique ou seul, entre deux fontaines, se
dresse le cyprès blanc. Hadès te conduisit dans son palais aux murs de fer, et te fU asseoir auprès de lui, sur son trône de fer. Il t'offrit le repas nuptial, le vin miellé, les gâteaux de pavot, la grenade mûrie aux feux du brasier qui forme les gemmes précieuses dans les cavernes dHephaistos. Mais tu f enveloppas de ton voile bleu et tu refusas les dons de T époux, parce que tu étais irritée en ton cœur contre le roi Hadès, l'hisatiable.
Neuf fois les constellatwns célestes se levèrent et se couchèrent dans F Océan et Déméter par^ courait le monde, appelant sa fille chérie. Tu ne l'entendais pas, ô captive, celle qui se lamentait sous le figuier d'Eleusis. Enfin, quittant son trône et son lit, Hadès s'éloigna de toi. Tu t8 couvris de ton beau voile, comme une pleureuse, et tu sortis du palais. Hélas.' hélas/ Ou vas-tu'/ Hélas/... C'est ici le royaume de la douleur, où commence tout ce qui finit, où finit tout ce qui commence.
Sur la rive obscure... les suppliciés... dans le reflet sanglant qui monte du fleuve de feu... Ixion couché sur sa roue, Sisyphe poussant le rocher qui retombe toujours, le vieillard Tan-
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taie dévoré par la soif dans un ruisseau dont l eau vaine fuit ses lèvres. . . les Danaïdes, lasses de l'emplir leurs cruches bî'isées...
... Et ta chère âme connut la tristesse qu'ignorent les Dieux assis dans l'éther brillant...
... Alors, quand ton regard les toucha, la roue dixion s'arrêta, immobile ; le lourd rocher de Sisyphe resta suspendu au sommet de la montagne; leau affleura les lèvres de Tantale; les filles criminelles de Danaos posèrent sur le sol leurs cruches pleines et le châtiment éternel -fît trêve un instant. . . Tout ce qui gémit cessa de gémir; tout ce qui désespère reconnut l'espérance...
Et Perséphone au voile bleu arriva dans la prairie sans couleur où, comme des songes dans le sommeil, flottent les Ombres aériennes. Là sont les héros et les sages, les vieillards chargés de jours, les jeunes hommes, les mères pleurées de leurs enfants, les vierges mortes avant les noces et les jeunes épouses fanées en leur fleur. Ces ombres ne soufrent pas, car elles nont point commis le mal. Pourtant un vague regret les agite. Elles se souviennent d'avoir vécu et
désirent encore vivre dans la mémoire des hommes
Ainsi que les moucherons montent de la terre au crépuscule et tournoient, sans beaucoup s'élever, sur leurs ailes fragiles, puis, attirés par le feu d'une lampe, s'envolent tous du même côté, ainsi les Ombres, à travers la prairie, coururent vers la Déesse.
Elle ne les repoussa point, car elle aussi se rappelait ses compagnes et sa mère bien-aimée et la chère clarté du jour. Craignant de ne plus revoir le soleil, elle s attendrissait e?i son cœur. . . Cependant, les Ombres se pressaient autour d'elle, lui tendaient leurs mains diaphanes. Elles disaient, comme la pensée parle à lapensée quand deux amis se regardent et se comprennent en silence : « Qui es-tu, toi que revêt une chair divine, qui semblés pure de tout élément corruptible sans avoir éprouvé la mort ? »
Alors, la déesse au cœur triste écarta son voile et sur le visage immortel, chaque Ombre revit, comme en un miroir, le visage éphémère quelle avait le plus aime'. Le vieillard crut retrouver sa fille, et la fille sa mère quittée trop tôt; l'époux reconnut l'épouse et la vierge sa
sœur préférée, confide?ite du naïf amour. Et le chœur des Ombres, dans V air insonore , propagea un cri pareil au frisson du vent sur Veau. Elles se pressaient parmi les asphodèles, proclamant : « La mort est vaincue par l'amour. » Et suppliantes : « Ne nous abandonne pas, ô Consolatrice ! »
Jusque dans le palais aux murs de fer, la prière sans voix suivit la' Déesse, et quand parut Hermès libérateur aux pieds ailés, qui brillait dans la nuit comme un oiseau d'or... Perséphone au voile bleu dit au Messager... Et prenant la grenade que lui offrait son époux, la Déesse goûta le grain vermeil qui la condamnait au retour... « Je régnerai sur les champs d' asphodèles où les Ombres... »
... Heureuse de revoir sa mère divine, mais consentant à la double vie alternée... Image de la sainte pitié qui...
Salut ! Déesse couronnée de narcisses, gardienne des clés de la Terre et des portes secrètes, maîtresse des sèves, des racines, des germes fécondés, étoile du matin parmi les vivants, étoile du soir parmi les Ombres, séparatrice qui réunis, miroir du souvenir aux mille visages !
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Puùsé-j'e, o Perséphone, au bout du sombre chemin, retrouver... que ce tombeau soit im autel... mon âme consolée...
» Tout ce qui suit est indéchiffrable. Un graveur malhabile a brouillé le texte en serrant les caractères pour faire entrer le poème entier dans le cadre de la tablette, mais tel quel, ce poème incomplet apporte une contribution intéressante à l'histoire des Mystères.
» Faut-il l'attribuer à Timoclès d'Œnyra ? Peut-être. Dans l'ignorance où nous sommes de ce que fut ce personnage, nous pouvons laisser le champ libre à notre imagination. Pour moj, lorsque, après une rude journée de fouilles, je me repose sous les oliviers, je me plais à considérer le sarcophage qui renferme les ossements du poète, et je construis, de toutes pièces, un petit roman dont Timoclès est le héros. J'imagine la vie, la courte vie, de cet amant de Perséphone, esprit délicat, inquiet, un peu déséquilibré par les pratiqués religieuses. Il est probable qu'il se rendit à Eleusis et qu'après une longue préparation sous la conduite des Hiérophantes, il fut admis aux deux
degrés de l'Initiation. Alors, il trouva, dans l'énigmatique figure de Perséphone, un idéal féminin et divin qui correspondait aux vagues désirs de son cœur, et plus tard, s'il aima une femme, c'est qu'il crut apercevoir dans cette créature de chair comme un reflet, comme une image affaiblie de la Vierge couronnée de narcisses.
))I1 mourut jeune encore et sans avoir épuisé lamour, emportant à la fois un regret et une espérance. Parce qu'il avait reçu les révélations des Hiérophantes et qu'il connaissait les formules sacrées, il triompha de tous les obstacles, sur la « sombre route », et fut accueilli parmi les Ombres heureuses. Et là, selon la promesse de l'Hymne, Perséphone lui rendit ce qu'il avait perdu, « ce que pleurent les Ombres », et il retrouva en elle « le visage éphémère qu'il avait le plus aimé ». L'amante terrestre et la Déesse se confondirent en une seule personnalité mystérieuse et il put rêver qu'au temps de sa vie ancienne, sous les olivaies de Thasos, il avait possédé Perséphone elle-même, sous les traits d'une mortelle. J'incline à penser que ce n'était pas une illu-
sion et que Perséphone n'avait pas été moins clémente pour Timoclès qu'Aphrodite pour Anchise et qu'Artémis pour Ilippolyte. Mais elle ne s'était pas fait connaître avant ce suprême rendez-vous d'outre-tombe, par pudeur, ou par prudence, car Hadès aux cheveux bleus est un dieu jaloux. »
Berchot, ayant terminé sa lecture, referma le cahier manuscrit.
— Je ne savais pas, lui dis-je, que ton futur gendre avait tant de disposition pour le roman. II finira par abandonner l'archéologie, lui aussi; il publiera, dans une revue destinée aux gens du monde, les Amours de Perséphone et de Timoclès, racontées à la manière d'Apulée ou de Lucien.
— Voyons, Le Hallier, ne sois pas médisant. La science a le droit de sourire, quelquefois. Louis Percier a bien marqué la distinction entre la partie documentaire de sa notice et ce qui est pure fantaisie.
Cessant de plaisanter, j'exprimai à mon ami tout le, plaisir que m'avait donné la notice de Percier, et je ne lui marchandai pas les éloges,
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bien que je fisse des réserves sur un texte dont la traduction seule m'était connue.
Nous discutâmes ensuite, un moment, sur la date approximative de l'inscription et je m'aperçus tout à coup que la journée était fort avancée. Le ciel se diaprait de rose vif, audessus des montagnes. Dans le clair-obscur de la salle, le rouge des murs prenait le ton ardent d'une paroi d'airain reflétant un grand feu. Entrelescolonnettesdela loggia, comme entre les montants d'un métier d'ivoire, un rayon oblique tendait une trame d'or où glissait la navette d'or d'une abeille.
Stéphane Montayran ne s'était pas mêlé à notre discussion. Il restait debout contre la colonne, regardant dans le vague et tenant sa cigarette éteinte. La lecture avait agi sur lui à la manière d'une incantation ; il avait absolument la figure d'un homme qui rêve tout éveillé, et dont les facultés se concentrent sur une vision intérieure.
Le mouvement que je fis, en me levant, le réveilla. Il secoua la tête et passa sa main sur ses paupières, puis il rougit, et d'un air encore troublé, il s'excusa de sa distraction « impu-
table, disait-il, aux impressions qu'il avait reçues et qui s'associaient fortement à ses souvenirs de Thasos ».
Prenant tout à coup conscience de l'heure, il remercia Berchot, en termes gracieux, et promit de revenir au moins une fois avant son départ. Mon ami l'assura que sa présence nous serait toujours agréable, et qu'en arrivant un peu avant six heures de l'après-dînée, il aurait de grandes chances de trouver madame et mesdemoiselles Berchot.
Je possédais enfin le document orphique de Tliasos ! Négligeant la traduction de Louis Percier, je m'attaquai au texte grec qui avait été relevé avec beaucoup de soin et de clairvoyance. Mon interprétation personnelle, — que j'ai donnée dans le chapitre XXI des Oracles et Mi/stères, — s'accorde sur la plupart des points avec celle de Percier. Toutefois, je suis encore stupéfait qu'il ait pris la liberté de traduire
par cette phrase « blanc comme un chevreau
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tombé dans du lait ». 11 a forcé le sens des mots pour en tirer une métaphore élégante. Mais je soutiens et je soutiendrai opiniâtrement qu'il n'avait pas le droit de prendre une telle liberté avec un texte qui, d'ailleurs, est complètement inintelligible. Je lis, exactement comme dans les inscriptions de Pétille et d'Eleutherna : « Chevreau, tu es tombé dans le lait ! » Et j'avoue que cette formule rituelle, partout identique, n'a jamais été et ne sera peut-être jamais expliquée. Mais, comme a dit Salomon Reinach, « l'étude des rituels antiques est un champ obscur hanté par les feux follets qui nous font souvent entreprendre de longues courses pour nous laisser dans une fondrière. »
Quittons celte controverse à laquelle m'a ramené, malgré moi, la passion scientifique. Je ne suis plus maiU'e de ma plume quand j'aborde de tels sujets, et je prends, même pour moi seul, des façons de cuistre dont je sens tout le ridicule.
D'ailleurs, les inscriptions et le sarcophage de Thasos, au cours de ce récit, n'ont d'intérêt que par rapport à Stéphane.
Lo surlendemain de notre déjeuner chez
Berchot, j'allai au Musée National, et, dans la grande salle d'Athéna, presque vide, où mes pas retentissaient démesurément, j'aperçus l'artiste en contemplation devant le bas-relief d'Eleusis qui représente Triptolème entre Démêler et Coré.
Le bruit que je faisais ne détourna pas l'attention de Montayran. Je m'approchai sans être vu et lui mis la main sur l'épaule.
— Eh bien, lui dis-je, l'âme de Timoclès a donc passé en vous ? Je crois que vous devenez un adorateur de Perséphone.
— Peut-être ! répondit-il en souriant.
— Convenez du moins que le tombeau du poète est une œuvre d'art bien inférieure à cet admirable bas-relief. Quelle chasteté dans ces corps divins, si beaux sous leurs draperies archaïques ! Quelle noblesse dans la nudité de l'éphèbe qui reçoit l'épi et la couronne, double présent sacré ! Quelle mélancolique douceur sur le visage de la Reine des Ombres !
— Oui, répondit Stéphane, le tombeau du pauvre Timoclès ne peut soutenir la comparaison, mais le poète de Thasos était né trop tard. Tous les grands sculpteurs étaient morts.
La religion et l'art hellénique entraient dans leur crépuscule, et c'était un temps qui ressemblait au nôtre... Aussi, j'aime ce Timoclès dont l'âme était tendre et nuancée, et je le sens plus près de moi que les héros dont les gestes solennels et les discours vertueux m'assomment.
Je lui fis observer que la solennité et l'enflure sont des vices de décadence et que les arts de la grande époque grecque se parent d une simplicité majestueuse. Il se rendit de bonne grâce à mes arguments. Ensemble, nous parcourûmes quelques galeries, puis j'emmenai mon jeune compagnon dans un café de la rue du Stade où les boissons apéritives sont assez bonnes.
Nous restâmes une heure à causer, tout en nous divertissant au spectacle de la rue. Stéphane n'était pas de ceux qui se livrent aisément. Une fois pour toutes, il avait masqué de froideur cette sensibilité que je devinais en lui, toute pareille à la mienne. Il était farouchement réservé, comme j'étais bourru — par un effort de volonté. Je ne m'y trompai pas longtemps et je reconnus ma race.
Il se détendit un peu, vaincu par ma bienveillance paternelle, et il me parla de son passé. 11 avait perdu ses parents en bas âge, et comme à moi, il lui avait manqué cette première éducation que l'on reçoit sur les genoux et contre le sein de la femme. Très fragiîe dans sa petite enfance, il avait vécu, chez des étrangers, une existence repliée et silencieuse, ayant des livres pour camarades et pour école un jardin.
Ainsi, comme moi-même, il s'était formé seul pour une vie solitaire et, comme je m'étais donné à la science, il s'était donné à la peinture. Mais le sport et les voyages avaient fortifié l'adolescent ; l'amitié des Martin-Croze lui avait ouvert des salons où sa sauvagerie s'était policée. A vingt-six ans, il était robuste sous une frêle apparence et certes, quand il aurait passé la cinquantaine, il ne serait pas un bonhomme aux yeux flétris, aux cheveux presque blancs, un demi-vieillard, sec comme une cigale à la lin de l'été et tel que je me vois maintenant dans les glaces.
Le même jour, il fit une visite à madame Berchot et s'attarda dans la salle rouge parmi
les jeunes filles. Nous convînmes de nous retrouver le lendemain et Berchot voulut être de la partie. Il ne cachait pas que M. Montaylan lui plaisait beaucoup.
L'artiste plaisait surtout à Rhodé. La petite, coquette par instinct, était née pour affoler les hommes. Bien que je n'aie pas une grande expérience des manèges féminins, je remarquai ce que ne voient jamais les parents : certaines recherches de toilette, des mines graves ou rieuses sans raison, une manière passionnée de dire, de faire les moindres choses et puis, soudain, une indifférence absolue à la présence de Stéphane qui était devant Rhodé comme s'il n'était pas. Il ne se départait jamais de sa courtoisie imperturbable. Quelques mots d'Hélène me firent craindre que la séductrice ingénue ne se prît à son propre jeu. Je résolus d'étudier Montayran, afin de mesurer les chances de Rhodé... Elle était jolie, aimable et riche. Pourquoi Stéphane ne l'épouserait-il pas, s'il se découvrait le goût du mariage?
Or, rien ne me permit de croire qu'il eût ce goût, et tout me fit penser qu'il était jalousement épris de son indépendance.
Mais, sur cette matière délicate, je ne pouvais que former des hypothèses, car le jeune homme ne se prêtait guère aux entretiens confidentiels. Nos conversations étaient d'ordre esthétique ou philosophique. J'étais cordial et lui déférent, comme il convenait à nos âges. Il n'avait pas cette intelligence naïve que l'on croit communément appartenir aux peintres et aux sculpteurs, parce que beaucoup parmi ces artistes manquent de culture et sont plus exercés à voir qu'à penser. Il était, par tempérament, philosophe et poète' autant que peintre, et il revendiquait pour ses initiateurs les maîtres qui ont regardé la matière aux changeantes apparences comme le miroir de l'esprit. 11 se rattachait, disait-il, de très loin et très humblement, à ces artistes dont Vinci est le type suprême, à ces contemplateurs, à ces hermétiques, indépendants de toutes les écoles, isolés dans leur siècle et dans leur pays, espèces d'alchimistes de l'Art, qui vivent penchés sur la nature et sur l'Ame, dont ils transmutent les mystères en un merveilleux trésor de lignes et de couleurs.
Nous visitâmes Athènes en tous ses recoins.
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Le matin, nous allions au musée de Patissia, au Céramique, à l'Acropole. Que de fois, par les chemins rocailleux, hérissés d'agaves, nous gravîmes la colline sacrée ! Je saluais, en passant, la belle colonne des Propylées. Je rendais hommage à la Victoire Aptère et à ces vierges patientes qui soutiennent, de leur front calme, le poids millénaire de l'Erechtéion. Quand les touristes anglais et les employés de Gook n'offensaient pas les dieux invisibles, je m'arrêtais au Parthénon. 11 me faut avouer, avec douleur, que Stéphane ne partageait pas ma dévotion pour Pallas Athéné. Il osa me déclarer, un jour, que cette déesse lui paraissait une sorte de personnage olTiciel, un membre divin de l'Institut, qu'elle était politicienne et rhétoricienne, point féminine malgré son fuseau et ses broderies. Enfin, cette féministe casquée l'ennuyait!...
Ces blasphèmes, débités avec une exquise politesse, manquaient de sincérité et tendaient à me faire mettre en colère, — spectacle délicieux pour un jeune homme amoureux du paradoxe. Mais je souffrais tout de ce Stéphane Montayran que je connaissais à peine... Gomme
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Renan, il confessa « la dépravation intime de son cœur ». A la perfection classique, il préférait quelquefois la gaucherie des arts naissants et la grâce malade des arts déclinants. Le monstre à trois corps et l'Héraclès archaïque, barbouillés de rouge, de vert et de noir, les vieilles idoles gainées du xoanon primitif, les poupées Cretoises et mycéniennes le reposaient, — ce fut l'expression qu'il employai — le reposaient du sublime. Il aimait, au musée de l'Acropole, les Orantes aux robes compliquées, peintes de couleurs imprévues ; il trouvait du charme à leurs perruques rosâtres, à leurs yeux mongols, à ce sourire équivoque et triste où l'on veut voir aujourd'hui tant de choses que ne soupçonnaient certainement pas leurs auteurs, les statuaires du vi'' siècle! Puis, franchissant les âges, Stéphane montrait une prédilection irritante pour les terres cuites et les vases décorés, les petits bronzes hellénistiques et toutes les amusettes d'Alexandrie... Et nous discutions. Et j'avais l'illusion de vaincre un adversaire qui m'avait déjà vaincu, puisque j'étais tombé dans son piège.
Je donnais mes après-midi à mon travail ou
à la famille Berchot. Quand la ville crépusculaire redevient « Athènes couronnée de vio lettes », nous sortions tous en bande et, après une courte promenade au Jardin royal, nous nous installions devant un café sur le trottoir encombré de tables et de chaises. A cette heure, la rue, noire d'hommes, retrouve lame de l'Agora. Sous la lumière apaisée qui dore les façades de marbre et les édifices à colonnades et à portiques, — œuvre des architectes bavarois, dont l'atticisme, disait Stéphane, rappelle les tragédies de professeurs, — les gens de toutes classes se heurtent dans une familiarité démocratique. Les voitures creusent des remous parmi cette foule d'où jaillissent soudain des invectives homériques. Les cris aigus des petits décrotteurs rejoignent les cris aigus des hirondelles. L'odeur anisée du mastic se répand. Certaines figures mo rappellent la Canebièrc marseillaise; d'autres semblent revenir du fond des âges... C'est un moine mitre et voilé, qui a le masque d'un Christ byzantin et porte un chignon de femme ; c'est un douteux éphèbe, Narcisse de faubourg aux cheveux bouclés dru, plus noirs que les
grappes du raisin noir, qui vend des cartes postales ou des sacs de toile brodée ; c'est un fermier d'Argolide à barbe frisée, vêtu d'une tunique de laine bise, chaussé de cnémides et tenant sa houlette comme un sceptre ; c'est un Albanais en fustanelle ; c'est un gendarme Cretois à veste noire, à culotte noire plissée dont le large fond ballotte et pend comme une poche; c'est un evzone juponné de blanc, chaussé de souliers à gros pompons. Ainsi, parmi les bourgeois ea jaquette et les femmes habillées selon le goût de Paris, ces personnages sont le lien vivant qui unit le passé au présent, la Grèce de Canaris à la Grèce de Venizelos. Spectacle toujours divers pour les consommateurs qui restent assis, jusqu'à la nuit close, devant un loukoum et un verre d'eau, si l'état de leurs finances ne leur permet pas un régal plus somptueux. D'ailleurs, les sobres Hellènes ne vont pas au café pour le plaisir de la boisson, comme font les barbares du Nord, mais pour rencontrer leurs amis, lire les journaux du soir, traiter leurs affaires et surtout parler de la politique... En ce printemps de 1914, la passion poli-
tique agitait tous les esprits. C'est une fièvre endémique dans la turbulente Hellade. La seconde guerre balkanique venait de s'achever ; et par-dessus les ambitions serbes et les rancunes bulgares, par-dessus les ruines de la Turquie, le moindre marchand grec voyait resplendir, comme une réalité prochaine, le grand rêve panhellénique qui hanta ses ancêtres opprimés pendant la longue servitude. 11 voyait la route s'ouvrir où marcheraient les soldats de Kilkich vers Byzance reconquise, le drapeau blanc à croix bleue flottant sur la Corne d'Or, et le vieux prêtre enfermé dans un pilier de Sainte-Sophie, sortant de son refuge après quatre siècles, pour achever, devant Constantin XII le Bulgaroctone, la messe interrompue par Mahomet IL
Cet espoir secret de la Grèce prenait sa forme vivante dans la personne des officiers instruits par la France, mais fascinés par Potsdam. Beaucoup d'entre eux affectaient une raideur allemande et relevaient leurs moustaches à la façon du Kaiser. Les sympathies germanophiles de la Cour et de l'état-major étaient connues de tout le monde, — excepté des Français qui
ne regardent jamais au delà de leurs frontières et qui croyaient encore que la Grèce n'avait pas changé de sentiments depuis 1820. Les illusions que j'avais conservées furent bien ébranlées par Berchot. Cependant, il y avait encore, dans l'armée grecque, des hommes qui aimaient la France. Mon ami en connaissait quelques-uns. Il me présenta, un jour, dans ce même café où nous prenions des glaces, un capitaine et deux lieutenants, qui pariaient le français à ravir. Ils connaissaient Paris et surtout Montmartre dont ils me firent compliment, touc comme j'aurais pu leur faire compliment de l'Acropole.
Ils voulaient flatter ainsi mon orgueil de Parisien et ma froideur leur parut une modestie affectée. Ayant rempli ce qu'ils croyaient être un devoir envers un hôte éminent de leur cité, ils s'occupèrent des jeunes filles. Les lieutenants étaient bons danseurs, et Rhodé avait pu comparer leurs talents. C'était l'année où régnait le tango dans sa gloire. Toute cette jeunesse ne pensait qu'à la chorégraphie et tenait des conversations techniques plus inintelligibles pour moi que l'inscription de Thasos.
Hélène ne s'y mêlait pas. Rhodé triomphait. Je vois encore cette charmante fille, serrée dans une robe verte que je qualifierai d'éginétique, coiiïée d'une espèce de cloche noire ; je la vois, souriant au lieutenant Sevastos, riant au lieutenant Kokalas, badinant avec le capitaine Panayoti, puis, soudain, grave et muette...
Stéphane Montayran vient de passer. Il s'est perdu dans la fouis, mais Berchot le rattrape et nous l'amène. Le cercle s'élargit. On apporte d'autres glaces, et les jeunes officiers reparlent de Paris et de Montmartre. Cette fois, ils trouvent un homme qui leur répond... 0 Perséphone au voile bleu, déesse couronnée de narcisses, se peut-il que votre adorateur ait reçu l'initiation à des mystères impurs, ou faut-il croire qu'il exerce sur ces militaires naïfs son impitoyable ironie?
Un matin, j'étais venu chercher Stéphane à son hôtel pour visiter avec lui le Céramique. Le portier chamarré qui se tient au seuil de tous les palaces orientaux, armé d'un balai en lanières de papier multicolore, et qui époussète, d'un geste digne, les chaussures poudreuses des voyageurs, m'avertit que M. Montayran n'avait pas encore quitté sa chambre. J'insistai pour qu'on ne le dérangeât point et je l'attendis dans le hall, devant un grand portrait du roi Constantin au crùne chauve. Le va-etvient des touristes de toutes nations, la diversité des types, les petites ccmédies dont
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j'étais le spectateur involontaire, me firent passer le temps. J'admirai l'étonnant mauvais goût qui inspire les architectes et les tapissiers dans les hôtelleries du Levant, les baldaquins et les portières, les peluches brodées, les hideux objets d'art que l'Allemagne et l'Autriche répandent à profusion au delà des Balkans et jusqu'au fond de l'Asie-Mineurc.
Pendant que je me délectais dans cette contemplation, le petit chasseur arriva de la poste et mit un paquet de journaux et de lettres sur le bureau du gérant.
— Monsieur, dit cet homme gras qui parlait d'une voix doucereuse en se frottant les mains, voici le courrier de France qu'on distribue. S'il vous plaisait de feuilleter le Temps.. .
J'acceptai /e Temps, mais j'avais ;\ peine commencé de lire un copieux article anonyme sur la politique étrangère, que Stéphane Montayran parut. Il tenait une lettre toute caclietée et timbrée qu'il jeta dans la boîte du vestibule. Puis, m'ayant aperçu, il vint me serrer la main et s'excusa de m'avoir fait attendre.
— J'avais une lettre importante h. terminer.
me dit-il, etj'ai dû... Mais quoi? Ily a un courrier de France?...
— On vient de l'apporter à l'instant... Stéphane se précipita dans le bureau où le
gérant triait les correspondances des voyageurs.
— Pardon, monsieur, voici pour vous, dit l'homme à la voix doucereuse, avec un sourire qui semblait promettre toutes les complicités.
Il lui remit une lettre que Stéphane ouvrit, et lu.t, debout, parmi les voyageurs qui le heurtaient. Par discrétion, je m'étais réfugié dans la politique du Temps. Il vint m'en tirer bientôt.
Il était pâle et ses paupières portaient les marques brunes que lui laissent la fièvre et l'insomnie.
— Monsieur Le Hallier, me dit-il, je crains que tous mes projets ne soient modifiés par des circonstances imprévues... Peut-être mon départ est-il prochain...
.le me récriai :
— Quoi? Vous quitteriez ainsi la Grèce ?..^ Justement, je voulais arranger avec vous, ce matin, une excursion en automobile cà Eleusis.
11 me plairait de vous conduire moi-même, sur les traces de notre ami Timoclès, vers le sanctuaire détruit de Perséphone... Allons! ne me privez pas de ce plaisir, et n'irritez; pas la déesse que vous aimez... Si le yacht de votre cousin-^ 'est plus à Corfou, vous vous embarquerez directement ;\ Patras pour Brindisi.
Il fixa sur moi ses yeux gris où je vis passer l'émotion comme un nuage d'un gris plus sombre.
— La bonté que vous me témoignez me touche infiniment; mais il faut que je parte, si je veux, comme vous me l'avez conseillé, visiter Delphes, Olympie et Mycènes... Or, je dois être à Venise pour y voir une personne qui traversera cette ville dans quinze ou vingt jours à peu près...
— Vous ne savez pas exactement à quelle date?
— Non.
— C'est fâcheux.
Il fît un geste qui exprimait aussi bien la résignation que l'impuissance. Je me tus, car je ne pouvais objecter rien qui fflt raisonnable et, malgré moi, mon regard tomba sur la lettre
que Stéphane maniait nerveusement. Je vis le cachet de la poste de Nice et l'écriture de l'adresse, une écriture féminine, très déliée, avec des majuscules romaines, et des espaces entre les syllabes.
L'idée me vint que cette lettre émanait de la personne qui traverserait Venise « dans quinze ou vingt jours », et je flairai quelque intrigue.
« Ah! pensai-je, pauvre petite Rhodé !... » Stéphane, ayant réfléchi un long moment, mit la lettre dans sa poche. Il s'assit près de moi sur l'affreux canapé de peluche et me dit :
— Cette... personne vient de loin et je la crois fatiguée déjà par un pénible voyage. Elle se repose à Nice, avant que de visiter l'Italie et il n'est pas absolument certain qu'elle aille à Venise. Néanmoins, j'irai. Je veux courir cette chance de la voir.
— Ne peut-elle pas vous avertir à temps pour vous épargner une démarche inutile?
Il secoua tristement la tête.
— Elle ne sait même pas où elle s'arrêtera demain... à Milan, à Florence, à Venise?... Elle
72 PERSÉPIIONE
me dit « Venise », mais ce n'est pas elle qui choisit les étapes du voyage.
— Et vous irez à Venise, malgré tout?
— J'irai.
— En sacrifiant la Grèce?
Il mit, d'un geste charmant, sa main sur la mienne.
— Je sacrifierai Delphes et Mycènes, mais j'irai avec vous à Eleusis. L'occasion est trop tentante pour que je la laisse échapper et votre compagnie est trop précieuse pour que je m'en prive.
— Mais si vous êtes obligé de partir...
— Je suis obligé d'arriver en un lieu et h une date que je n'ai pas fixés, mais pour partir, je suis libre... Tout à l'heure, j'hésitais... Je n'hésite plus. Nous irons ensemble à Eleusis...
Et sur le ton le plus affectueux, il ajouta :
— Comment reconnaîtrai-je assez le bienfait de votre sympathie? Vous ne pouvez savoir et moi je ne sais pas dire combien je vous suis attaché... Dès notre première rencontre, chez monsieur Berchot, il m'a paru que vous n'étiez pas un inconnu pour moi et maintenant,
j'ai l'illusion que vous êtes mon ami depuis très longtemps.
— Et moi aussi, mon cher Stéphane. Je suis un vieux célibataire, déçu par l'amour et qui n'a jamais désiré la paternité ; mais je pense aujourd'hui que je pourrais avoir un fils de votre âge et de votre caractère et c'est ce fils que j'aime en vous. C'est sans doute la raison de cette sympathie soudaine, née dans un cœur aigri et las. Il me semble que je vous ai instruit, que j'ai formé votre âme et qu'il y a toujours eu, de vous à moi, un lien spirituel.
— Ce lien existe, n'en doutez pas ! s'écria Stéphane avec force.
Je lui dis que notre amitié se ferait plus intime encore; que j'entendais bien le recevoir à Bièvre et l'aller voir dans son atelier de Passy.
— Me montrerez-vous ces tableaux que vous cachez si jalousement?
Il se troubla un peu.
— Oh ! fit-il, ce n'est pas dans mon^atelier de Passy que j'ai réuni mes meilleurs ouvrages. Ils sont... vous saurez plus tard où ils sont... C'est une fantaisie que j'ai eue...
74 PERSÉPHOXE
non, je ne peax pas m'en expliquer tout à fait, même à vous, même après vous avoir parlé avec une hardiesse dont je suis moi-même étonné... Il y a quelque chose de bizarre dans mon caractère et aussi dans ma façon de vivre ; mais on ne choisit pas sa destinée ; on la subit, conclut-il en soupirant.
— Je respecte vos bizarreries, parce que, moi aussi, j'ai les miennes. Ne vous aiïectez donc pas et, si vous le voulez bien, préparons ensemble votre voyage.
II prit l'indicateur des chemins de fer helléniques et, séance tenante, nous organisâmes un itinéraire d'Athènes à Patras par Corinthe etOlympie.
— Vous vous embarquerez à Patras pour Venise... Comptez-vous rester en Italie quelques jours?
— Qui sait?
— Et vous rentrerez en France directement?
— Oui. La Grèce m'a donné un grand désir de travailler. Ici mon cerveau flambe, et mes veines brûlent de fièvre... Depuis mon séjour à Thasos, depuis ma première visite chez monsieur Berchot, je suis obsédé...
PERSEPHO^E 75
— Par une idée?
— Une idée que je veux traduire sous une forme picturale.
— Et c'est...
Je m'écriai :
— Gomment? Vous aussi...
Il eut un sourire.
— Vous pensez à Timoclès de Thasos, n'estce pas? Eh bien, supposez que j'aie hérité de sa folie... Mais si la vue du sarcophage et la lecture de l'Hymne ont été, pour moi, une véritable révélation, ce n'est pas d'hier, croyezle bien, que Perséphone me hante. J'ai composé plusieurs tableaux à la gloire de cette déesse qu'une singulière fatalité, mêla toujours, dès mon enfance, à tous les événements de ma vie... Moi aussi, j'ai chanté l'Hymne à Perséphone : chacun de mes tableaux est une strophe de cet hymne... Et pourtant, je n'di pas reçu l'initiation et je ne connais pas Eleusis.
— Vous êtes artiste, et l'artiste, comme le poète, est un initié. Mais pourquoi devîntesvous un fanatique de la Déesse infernale?
Il jeta un coup d'œil autour de lui, comme s'il redoutait d'être entendu. Le salon était vide, et nous n'avions pas d'autre auditoire que Constantin le Chauve, mélancolique dans son cadre doré.
— J'étais bien petit garçon, dit Stéphane. Je vivais avec l'oncle et la tante qui m'ont élevé, dans une vieille maison de province... La chambre que j'y occupais était grande et sombre, toute lambrissée en chêne brun, tou!e pleine de vents coulis et d'étranges sonorités. Mon oncle y avait relégué des meubles disparates et des tableaux enfumés qui attendaient là le bon plaisir des brocanteurs. Or, en face de mon lit, se trouvait une peinture italienne, de l'école de Mantegna, qui représentait l'Enlèvement de Proserpine. Les teintes avaient noirci : le vernis s'était craquelé. Avec ses montagnes fantastiques, ses fleuves sinueux, ses architectures, ses arbres taillés, lourds de citrons et de grenades, le paysage sombrait dans cette nuit de la couleur où transparaissaient — comme des formes noyées en l'eau morte d*un bassin — les beaux corps du dieu ravisseur et de la déesse violentée. Au bas du
tableau, il y avait une inscription assez confuse. Je priai mon oncle de me l'expliquer. Il me dit que c'étaient tout simplement les noms des personnages, écrits en caractères grecs.
» Ainsi j'appris que Proserpine et Perséphone étaient une même déesse, comme Gérés et Déméter; Perséphone! Ce nom suave, dont la dernière syllabe a la douceur triste d'un soupir, ce nom m'enchanta par je ne sais quelle mélodie évocatrice d'un monde inconnu. Je revois encore la figure peinte. Je revois ses bras levés, ses seins nus, sa robe brochée de fleurs et de feuillages, ouverte sur les côtés, ses longues jambes, ses pieds chaussés de cothurnes d'or. Je me rappelle les méandres de ses tresses blondes, nouées de perles et couronnées de narcisses. Comment décrire ce visage, voilé de l'ombre que les siècles avaient étendue sur la toile, ce visage si pathétique, dont les yeux me regardaient vraiment à travers la mort! Je l'aimais. Cent fois, tremblant d'être surpris, je montai sur une chaise et, me haussant de toute ma petite taille, le cœur gonflé d'un inexplicable désir, je baisai pieusement la bouche
divine... Ne vous moquez pas de moi; monsieur Le Hallier 1
— Et pourquoi me moquerais-je? Malheureux l'homme qui n'a jamais été amoureux d'une déesse peinte ou sculptée! Il n'apportera pas aux femmes vivantes un désir qui saura les diviniser, et dans la chair il n'étreindra que la chair, comme les brutes... Mais achevez l'histoire de vos amours.
— Elles furent brèves. Quand j'eus douze ans, mon oncle me mit au lycée et pendant mon absence il vendit la Proserpinc à un antiquaire parisien. Ce fut ma première douleur. Longtemps, je cherchai des yeux, sur la muraille, la bien-aimée disparue. Enfin, je tentai de la ressusciter, de ma main novice, en retraçant les lignes intactes dans ma mémoire : je vis -— ' ou je crus voir — renaître sur le papier, le beau corps, le front couronné, les yeux inoubliables... Quelle émotion je ressentis! Dès lors, je m'appliquai au dessin avec fureur, couvrant mes cahiers de formes chimériques, apaisant ainsi le tourment délicieux de mon imagination. J'illustrai toute la légende de Perséphone d'après l'Hymne homérique dont
PERSEPHOiNE 79
je possédais la traduction. Naïfs dessins que j'ai gardés, et qui annonçaient mon œuvre future... L'inspiration naissait en moi comme un reflet dans un miroir trouble : reflet de choses très lointaines, miroir qui, lentement, devenait plus clair et plus pur... Ek toujours cette sensation du déjà 'OU que j'ai éprouvée à Thasos, et que j'avais éprouvée une autre fois, devant un visage de femme.
Je sursautai, mais je compris que Stéphane ne s'adressait pas à moi directement. Il avait cette expression qu'il avait eue, chez Berchot, cet air de dormeur éveillé, de somnambule qui voit en dedans et qui parle à un être invisible.
Je murmurai :
— Elle ressemble donc à Perséphone?
Je songeais à la femme qui avait écrit la lettre, et qui traverserait peut-être Venise.
Le jeune homme répondit d'une voix lente et basse, sans me regarder :
— Elle réunit toutes les beautés que j'aimai dans la vieille peinture italienne, dans le basrelief d'Eleusis, dans le sarcophage de Thasos. Elle incarne l'image idéale que je porte en
moi depuis que jexiste. Elle est la même Perséphone que célèbre l'Hymne de Timoclès.
— La Consolatrice des Morts?
— Celle qui a reçu le grain fatal de la grenade ne peut rien pour le vivant, mais elle irait, peut-être, au rendez-vous d'une ombre, dans le temple secret préparé pour elle, dans la salle blanche où fleurissent, chaque printemps, les narcisses solitaires...
— De quel temple parlez-vous, Stéphane !
Il ne répondit pas. Je lui touchai légèrement l'épaule, et je le sentis frémir tout entier. Ses paupières battirent. Il tourna la tête vers moi.
— Je rêve, dit-il — et sa voix vibrait, claire et hautaine. — Ne prenez pas garde à mes divagations... Le climat grec agit sur moi à la façon d'un enchantement. Je ne me reconnais plus moi-même et je confonds — non sans volupté — le réel et l'imaginaire.
— Vous avez la fièvre. Craignez le soleil trop ardent et les soirs trop frais.
Je me levai. Stéphane avait repris sa physionomie habituelle et ne paraissait conserver aucune mémoire précise des demi-confidences
PERSÉPHONE 8i
qu'il m'avait faites. Pour nous mettre à l'aise, tous deux, je feignis de croire à un badinage poétique et je conseillai, en plaisantant, à mon jeune ami, l'usage de la quinine.
Mais je m'en allai tout oppressé et tout pensif.
Le départ de Sftéphane Montayran fut, après notre délibération, fixé au samedi, veille de Pâques.
Cette nouvelle inopinée contraria vivement les: Berchot qui témoignèrent tout le regret compatible avec les bienséances; je devinai leur déception. Quant à Rhodé, sa gaieté bruyante, et les coquetteries dont elle affolait Panayotié et Kokalas me donnaient les plus grandes inquiétudes sur l'état de son petit cœur. A cause d'elle, je finis par désirer que Stéphane, puisqu'il devait partir, partît le plus tôt possible.
Berchot nous pria l'un et l'autre de ne prendre aucun engagement pour la journée du vendredi. Il se proposait de nous conduire à Eleusis, dans une automobile de louage, et de ramener dîner chez lui. Nous irions ensuite voir défiler la procession qui parcourt les rues d'Athènes, le soir du vendredi-saint, avec des musiques et des flambeaux.
Stéphane accepta cette invitation et, jusqu'au jour marqué, nous continuâmes nos pérégrinations dans Athènes. Il ne me reparlait plus — il ne me reparla jamais — de la personne qu'il espérait rencontrer à Venise et qu'il avait comparée à Perséphone. Je me persuadai qu'il était vraiment la dupe de son imagination malade et qu'il avait magnifié, par un caprice de poète, quelque jolie femme du monde qui n'avait rien en elle d'infernal et de divin.
Dans le courant de la semaine sainte, Berchot ressentit les premiers symptômes d'une violente crise rhumatismale. Le médecin le mit au régime et le contraignit à garder la maison. Je voulais lui tenir compagnie, mais il insista pour que rien ne fût changé dans nos intentions, car il est le moins égoïste des hommes.
Nous le laissâmes donc aux soins de ses filles, et nous partîmes, Stéphane et moi, vers deux heures de l'après-midi.
Tous les détails de cette journée me sont encore présents. Le ciel troublé versait pêlemêle, au hasard d'un venl inégal, des rayons presque brûlants et des ondées presque froides. Une dernière fois, en traversant les quartiers populaires du Céramique, Stéphane voulut revoir les petites rues sales et malodorantes qui conservent le caractère des vieilles villes d'Orient. Là, les bouchers égorgent, sur le pavé, les moutons et les chevreaux dont les têtes, noires de mouches, garnissent lugubrement leur étal. Des boutiques, rencoignées sous les auvents, offrent aux chalands toute la pacotille allemande, tricots rayés, cotonnades, lamentables « confections », ustensiles en fer émaillé, à côté de charmantes babouches, de fustanelles, de vestes brodées, de belles amphores d'argile grise... Ce jour du vendredisaint, il y avait, dans ces rues, quantité de paysans, en costume albanais, avec la calotte rouge, la chemise à larges manches, la fustanelle et les guêtres, ou plus modestement
vêtus de courtes tuniques en laine blanchâtre et de grossiers manteaux bruns. Ces paysans étaient venus, dans leurs charrettes peintes de fleurs vives, pour vendre leurs légumes et leurs bêtes, et ils flânaient avant que de repartir, la ceinture lourde ,dc drachmes. De braves gens déambulaient, pareils au Bon Pasteur des fresques primitives, portant, couché sur leurs épaules, l'agneau psiscal qu'ils avaient acheté pour le repas du dimanche, et qui, pattes liées, tête pendante, figurait bien une victime rituelle. Par moments, un de ces animaux poussait un bêlement, d'une voix cassée. Un autre bêlement répondait, puis un autre ; et le chœur chevrotant s'élevait parmi les cris et les abois, le claquement des fouets, le roulement des voitures, et les tintements irréguliers des cloches que des gamins agitaient, en tirant sur les cordes, dans une petite église byzantine.
Passé la porte Dipylc, hors du faubourg de Skyron, sur l'ancienne Voie Sacrée, c'est la campagne, la claire campagne attique, presque provençale d'aspect, où les arbres même, pénétrés de lumière et de vent^ ne ca-
chent rien du beau paysage simple. Un bouquet d'oliviers aux feuilles d'argeQt, la quenouille noire d'un cyprès, c'est assez pour mettre à leur plan toutes les parties de ce tableau, pour donner leur valeur exacte aux fonds rocheux, striés d'azur et de mauve.
Nous traversons la grande olivaie de Colone; nous franchissons le Géphise au pont des Géphyries. C'est là que des bandes masquées attendaient la procession des Mystes, lors des Eleusinia de septembre, et la criblaient de railleries joyeuses, en souvenir de Baubo, cette vieille femme ridicule qui consola par ses plaisanteries la tristesse de Déméter... La route monte sur l'âpre flanc des monts Eugaléens, et quand nous tournons la tête, nous apercevons l'Attique bleuâtre étendue derrière nous, sous un ciel éclatant et tourmenté, et la ville blanchissante autour de l'Acropole fauve, comme une vague écroulée autour d'-un écueil. Bientôt, la tour carrée et la coupole de Daphni apparaissent dans une vallée rocheuse où croissent des pins clairsemés.
— Il faut, dis-je à Stéphane, retrouver votre âme chrétienne et saluer les tombes vides des
chevaliers francs dans la cour du monastère.
Il est trop artiste et trop sensible pour ne pas aimer ce couvent cistercien perdu dans un pli de la montagne, sur les confins du royaume de Déméter. En silence, il regarde les tombeaux, le cloître, l'église sombre qui exhale une odeur de caveau, les précieuses mosaïques et le grand Christ Pantocrator entouré de ses douze Apôtres roides comme les rayons d'une roue, sur la voûte d'or enfumé.
Mais à peine avons-nous quitté Daphni que les vents du ciel emportent la légende clirétienne et que la puissance de la terre antique nous ressaisit. Stéphane a ôté son chapeau ; le vent échevèle sa tète nue comme une torche cuivrée que le soleil, plus ardent, rallume. J'entrevois, par instants, dans ses yeux gris, des profondeurs insondables.
Et tout à coup :
— N'est-ce pas la Voie sacrée que nous suivons? Nos roues, dans la poussière, doiveni retrouver les sillons des chars antiques.
Sans cesse il m'interroge, et moi qui, dans les promenades archéologiques, reste volon-
tiers silencieux, je cède avec plaisir à cette sollicitation continuelle. Je sens que mes paroles, multipliées par mille échos, créent dans l'imagination de l'artiste une magnifique fête intérieure. Je suis le Hiérophante, Stéphane est l'Initié; mais il a reçu des dieux une grâce dont ie ne suis pas digne.
— Oui, nous sommes sur la Voie sacrée. Ils ont suivi ce chemin, tous ceux qui venaient comme nous d'Athènes, et qui allaient à Eleusis pour la célébration des grands Mystères : tout le peuple d'Athènes et les députations de tous les peuples du Péloponèse, des Iles, de l'Asie mineure, qui sortaient de la souche hellénique et parlaient grec. C'était en automne, quand les vignes sont rouges et que le vin bout dans les cuviers. Dionysos triomphe; mais Coré va disparaître avec la dernière rose et redescendre aux Enfers. C'était le soir, aux flambeaux... La veille, les Epimélètes avaient préparé la route et marqué les stations du cortège. Les jeunes hommes venaient d'abord, vêtus de chlamydes sombres, armés de lances et de boucliers; puis le char d'Iacchos; puis un autre char,
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traîné par des bœufs, un vrai chariot de moissonneurs, pesant et rustique, et bien fait pour la Mère du Blé. Il portait des gerbes déjeunes filles et la corbeille voilée des Objets sacrés, — des Hiéra, — que personne n'avait jamais vus, excepté les Hiérophantes. Venaient ensuite les prêtres et les prêtresses ; l'Hiérophante et le Dadouque, en robe pourpre, ceints du bandeau sous la couronne de myrte ; le héraut, le prêtre de l'autel, le gardien des statues divines, le purificateur des eaux lustrales; les Hiérophantides de Démêler et de Goré, les vierges qui vivaient en communauté à Eleusis et qu'on appelait les Abeilles; les familles saintes, Eumolpides et Kéryces, d'où sortait tout le sacerdoce élcusinien. Enfin les Initiés, pâles du jeûne récent, lavés dans la mer, les cheveux épars, selon le rite. Ils avaient la couronne de myrte, comme les prêtres, des tuniques blanches et des bandelettes jaunes liées à la cheville droite et au poignet droit. Suivaient les magistrats d'Athènes, les délégués des cités grecques, les soldats et la foule mêléc^. des simples citoyens, cavaliers et piétons, femmes en char ou en litière, avec leurs esclaves et
leurs enfants, et jusqu'à des ânes chargés de bagages, car le voyage était long, et les gens profitaient des haltes pour manger et se reposer... Voyez cette masse bariolée, confuse, se mouvant dans la poussière soulevée, dans la clarté rougeoyante et fumeuse sur cette route de montagne; entendez ce murmure pareil au brisement de la honte, ces clameurs, ces chants, ces milliers de voix soudain confondues en un seul cri qui fait vaciller les torches et trembler les étoiles du ciel obscur, à travers la fumée : lacchos!... lacchos!...
— Je le vois ! cria Stéphane. Je vois le cortège. Il se déroule comme un bas-relief de frise; il est plein de remous et de bruit, coloré, nombreux, musical, transporté par un délire qui n'est pas celui des Bacchanales... Je le vois, je pourrais le peindre, si l'on me donnait à décorer les murs d'un temple d'Eleusis.
— Il n'y a plus de temple à Eleusis, mon ami. Il n'y a même pas des restes de temples, comme sur l'Acropole d'Athènes... Tenez: au bout de ce défilé que nous traversons, vous apercevrez la mer et la plaine thriasienne.
Penchez-vous!... Là!... Nous approchons... Notre automobile court sur l'escarpement qui borde la mer. Un golfe se découvre, fermé comme un lac par les promontoires violets qui descendent des monts Géraniens et semblent rejoindre la grande île triangulaire de Sulamine. En face de nous, à la pointe d'une faucille blonde, le village de Lefsina brille au soleil... On distingue les maisons blanches, la cheminée d'une fabrique, un campanile, puis, un peu plus haut, une tour franque dominée par une crête à double corne. En avançant, nous voyons s'élargir à droite le cirque des montagnes, contreforts du Githéron et du Parnès. L'arche d'un pont romain se dessine, enjambant le lit desséché du Géphise, qui se perd, avant que d'atteindre le golfe, parmi des graviers et des sables couleur de très vieux ossements. Dans le bleu avivé du ciel, le vent pousse des escadres de nuages, et, sur la terre et la mer, leurs mouvantes ombres changent à tout instant les teintes du sol et des eaux. Cette agitation des airs donne un peu de vie au paysage silencieux, à cette plaine dont la fécondité légendaire a disparu avec les déesses,
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terre basse, palustre, envahie par les asphodèles et les joncs marins, où miroitent encore les étangs sacrés de Déméter et de Perséphone.
J'envoyai la voiture nous attendre devant l'auberge de Lefsina, et je pris, avec Stéphane, le chemin des ruines. Un backchich nous débarrassa du gardien qui nous importunait, et pas un touriste, ce jour-là, ne vint gâter notre solitude. Au pied de l'Acropole d'Eleusis, il ne reste, des édifices décrits par Pausanias, que des fragments informes, à fleur de terre. Le plan général des Propylées, des galeries, des portiques, des temples, apparaît assez nettement, dessiné en relief par des débris de murs et d'escaliers, par des espaces dallés qui furent les salles des sanctuaires et surtout par les bases des colonnes dont les fûts et les chapiteaux gisent, épars et brisés. On dirait d'un chantier abandonné depuis longtemps par les tailleurs de marbre. Les gradins de la Salle des Initiations, creusés dans le rocher, sont encore visibles, près du large escalier qui monte ;\ la terrasse de l'Acropole où fut le temple de Déméter. La lumière qui baigne
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ces ruines, les ombres bleues qui s'allongent sur les dalles fendues ou le roc brûlant, la courte végétation grisâtre, le bruit monotone et doux de la mer dans le grand silence, la plage déserte, les formes austères des montagnes et des îles, tout ici incline Vàme aux graves pensées et la tourne, sans effort, vers les choses éternelles.
— Voilà donc Eleusis ! dit Stéphane.
Le timbre de sa voix s'était assourdi et altéré. Je répondis : .
— Voilà Eleusis, voilà ce qui fut la Mecque du paganisme, la Citadelle de la mysticité pour les peuples de race grecque. Ici vint Timoclès de Thasos.
Stéphane répéta :
— Ici vint Timoclès de Thasos.
11 fit quelques pas, seul, parmi les débris de l'enceinte et des portiques. Bien qu'il ignorât la topographie compliquée des ruines, il s'y dirigeait aisément, comme s'il en avait fait une étude préalable; et, avec la sûreté de l'instinct, sans hésiter, sans même regarder où il posait ses pieds, sur les dalles encore distinctes ou sur la terre caillouteuse, il suivit le chemin
que suivaient, il y a plus de vingt siècles, les pèlerins de Déméter.
Et moi qui aurais dû le conduire, je ressentais un malaise, à le voir ainsi marcher devant moi.
Je le rejoignis et je commençai, d'une voix précipitée, quelques explications historiques et philosophiques qu'il écouta distraitement. Nous étions parvenus au centre de la Salle des Initiations, jonchée par les énormes troncs lisses des colonnes. Stéphane se baissa pour cueillir une maigre fleurette jaune qui croissait dans une fissure du roc. Quand il se redressa, nu-tête, le front dans le soleil et dans le vent, l'admirable beauté de son visage extatique m'éblouit comme un flambeau. Et je me tus.
Il répéta, pour la seconde fois :
— Ici vint Timoclès de Tiiasos.
Ses larges yeux, bleuis par le reflet du ciel et de la mer, exprimaient un bonheur calme et contenu. On eût dit que la substance dont il était formé devenait transparente sur l'àme et qu'à travers Stéphane, un autre Stéphane rayonnait confusément.
Il reprit :
— Ne croyez-vous pas que le poète, fatigué (lu voyage, se reposa devant le golfe, avant que de pénétrer dans la première enceinte? L'Hiérophante qui l'avait instruit vint le recevoir et l'encourager. Il visita les temples et s'arrêta près du puits Callichore... là-bas... Dans cette galerie, il se mêla à la troupe des futurs Initiés... Il foula cette marche usée que je foule... Il entra enfin dans la Salle des Initiations et s'assit sur les gradins pour assister au drame liturgique... Je sais qu'il traversa un noir dédale, des couloirs humides, étroits, qui descendaient profondément sous la terre... Et puis, ce fut la blanche lumière éternelle, la vision... Perséphonc !
— Une simple statue dans un éclairage adroitement combiné.
— Elle lui révéla le mystère de la mort et de la rie.
— Non pas elle, Stéphane. L'Hiérophante lui prêtait sa voix...
— L'Hiérophante était parti. Timoclès était seul avec la déesse, abîmé dans la félicité...
— Non, mon ami. Je ne crois pas que Timo-
dès obtint cette faveur de demeurer seul avec l'Image sacrée. Vous faites du roman, comme Louis Percier s'est avisé d'en faire, ce qui ne me plaît qu'à demi. Nous ne savons rien du poète de Thasos et nous supposons seulement qu'il vint à Eleusis. Ne forçons pas le sens des documents que nous possédons.
— Il s'en retourna dans son île, dit Stéphane qui ne semblait pas m'entendre. Et il prépara son tombeau... La suite,., c'est le secret de Perséphone...
Des oiseaux marins volèrent autour de nous, en criant. Je sentis passer le vent de leurs ailes en forme de faux quand leur bande tournoyante reprit son essor vers la plage désolée.
Stéphane s'était assis sur un gradin da Télestérion. Son regard, où la joie s'éteignait, quittait à regret l'horizon du golfe pour les ruines et les ruines pour l'horizon. Il semblait attirer à lui les images diverses qui composeraient un souvenir ineffable et s'attacher passionnément à chacune d'elles.
Il me demanda soudain :
— ; Vous qui avez étudié toutes les religions,
monsieur Le Hallier, croyez-vous à la vie éteriieUe?
— Je crois à 1 éternité de la vie.
— Je vous entends : vous croyez que la nature, ou Dieu, détruit et reconstruit perpétuellement les formes éphémères de la vie, mais l'immortalité de l'àme personnelle, de la vôtre, de la mienne, vous en doutez !
— Mon ami, l'élude des religions m'a conduit à un acte d'humilité. Je me soumets aux lois de l'univers, j'accepte ma condition humaine avec, tout ce qu'elle comporte de grandeurs et de faiblesses ; je cherche la vérité, par amioor pur, et sans espoir de possession. Que je l'approche seulement, et je n'aurai pas perdu tout à fait ma vie... Mais pourquoi me demandez- vous cette profession de foi?
Il roulait entre ses doigts un petit morceau de marbre, et ce jeu machinal apaisait l'irritation de ses nerfs. Sans répondre à ma question, il dit :
— Ce qui vous a détourné des vieilles pierres vers les vieux livres, n'est-ce pas la curiosité philosophique la plus noble, n'est-ce pas le goût du divin?
— Oui: les débris d'un temple m'ont paru
moins émouvants que les traces du rêve qui l'habita. Sainte est la poussière de marbre qui couvre ce sanctuaire d'Eleusis ; plus saintes sont les espérances antiques qui consolèrent ici des milliers d âmes. Ce n'est pas seulement dans la terre que l'on trouve les membres mutilés des dieux... En fouillant l'œuvre des philosophas et des poètes religieux, on découvre, pêle-mêle avec les folies et les erreurs, des vérités mutilées plus belles que les Victoires de l^cropole. Aussi, dès ma jeunesse, ai-je senti quo l'histoire des religions, c'est l'histoire même de l'âme : c'est un poème dont plusieurs strophes sont incomplètes ou disparues, qui est plein d'obscurités et de trous, mais qui est un. Le début a sombré dans la nuit des âges barbares ; la fin sera l'ouvrage des dernières générations humaines. J'essaie de reconstituer les fragments les plus anciens, de démêler le fil d'or qui unit l'Asie à l'Egypte, l'Egypte aux civilisations méditerranéennes, Pythagore et Platon aux Alexandrins, le Gnosticisme à la religion catholique romaine. C'est ainsi que je contente ce goût du divin qui est en moi et qui ; m'a longtemps tourmenté.
— Je VOUS plaindrais, dit Stéphane, s'il ne vous tourmentait plus.
Il lança au loin sur les dalles le morceau de marbre qui rendit un son mat.
— Qu'est-ce que nous cherchons dans les ruines? Il suffit de regarder en nous-mêmes. Une seule àme est un monde et contient tout le passé... D'où nous viennent ces dispositions physiques et morales, ces antipathies, ces curiosités, que l'on explique par l'hérédité, ou par l'influence du milieu, mais que nous sentons beaucoup plus lointaines? Pourquoi la vue d'un objet, d'un paysage, d'une figure, le son d'une voix, l'odeur d'une terre où nous débarquons, un matin, le silence d'une nuit lunaire, sur la neige, nous émeuvent-ils, sans raison, d'une émotion pareille à un souvenir? Pourquoi sentons-nous quelquefois, au fond de nous, un hôte mystérieux qui nous impose ses volontés et ses afl'ections ?
— Un poète l'a dit :
Et moi-même étonné des douleurs que j'exprime, J'écoute en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.
— C'est peut-être l'étranger, — celui que nous appelons l'étranger, — qui est la partie la plus stable de nous-mêmes, la partie qui ne meurt pas, et qui, obscurément se souvient? Quelquefois, il parle d'une voix confuse, dans une langue oubliée que nous interprétons maladroitement... C'est lui qui aime, qui hait, qui cherche, qui souffre, dans notre personnalité momentanée, vouée à la destruction. C'est par lui que subsiste en nous, — voilé comme les choses saintes dans la corbeille de Déméter, — le souvenir des vies antérieures I
— A moins que cette apparence de souvenir ne soit l'effet d'une auto-suggestion.
— Est-ce folie de croire que le génie de l'artiste, la passion de l'amant, sont, sous des formes différentes, la même aspiration de l'àme vers une beauté perdue? La roue des choses, en tournant, nous ramène au même point; et peut-être, à de longs intervalles, tout ce qui fut une fois recommence d'être. Les circonstances mêmes doivent s'enchaîner selon les lois nécessaires pour assurer l'accomplissement du destin. Perséphone éternellement disparaît et reparaît. Les êtres qui s'aiment
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sont séparés par la mort, mais réunis par la vie, fatalement, à un point précis de l'avenir. Aimer c'est reconnaître.
— Platon a dit : « Notre science n'est que réminiscence.» Je suppose que vous vous êtes nourri de la doctrine platonicienne, car elle contient certaines des idées que vous exprimez.
— J'en ai su ce que l'on sait au collège : peu de chose... Plus tard, le loisir d'étudier m'a manqué. J'ai travaillé beaucoup; j'ai rélléchi ; je me suis fait, à moi-même, et naïvement, une sorte de philosophie.
— Et votre éducation catholique?
— Elle ne m'a pas donné la foi, mais un profond sentiment religieux... Après tout, je suis peut-être un imagiîiatif, enivré des fumées de ses propres songes, et que les savants prendraient en pitié.
— Vous êtes surtout un artiste?
— Il y a un peu de dédain, très indulgent, dans cette phrase. Mais je l'ai mérité... Pourquoi me laissé-je entraîner ainsi à vous conter mes rêvest
— Qu'importe, s'ils sont beaux et purs!
— Croyez que je les garde pour moi, d'habi-
tude, et que je ne fais pas à mes compagnons de croisière des théories sur la réminiscence et la métempsycose.
Il rit, tout à coup, et son rire jeune et joyeux dissipa en moi un reste de malaise. Brusquement, Stéphane se leva, il s'élança vers les marches de l'escalier rupestre qui monte à l'Acropole, et les gravit d'une façon souple et légère, comme un enfant enivré de sa force neuve, heureux de la dépenser. Je le regardai courir, avec un plaisir tout paternel, admirant les contrastes de sa nature, et les réactions de sa jeunesse contre les enchantements de la métaphysique... Je pensai qu'il était parfaitement noble, s'il n'était pas toujours parfaitement simple. Il avait le « goCit du divin » et l'apportait dans ses amours. Aiissi, je ne doutai pas qu'il ne fût malheureux, comme je l'ai été moi-même, lorsqu'une femme, morte aujourd'hui... Mais ceci est une autre histoire...
Notre retour fut rapide et sans halte. Quand l'automobile arriva en vue d'Athènes, le soleil tombait derrière nous, et le crépuscule aux cheveux dorés, aux sandales de pourpre, répandait ses violettes sur la cité. J'étais fatigué par les cahots et grisé par le vent. Stéphane devinait ma lassitude et ne parlait pas.
De cette dernière soirée j'ai conservé un souvenir morne. Je n'aime pas les adieux. Nous sentions tous qu'un épisode de notre vie finissait et qu'il fallait tourner la page. Quoi que put dire Stéphane, nous ne relirions jamais cette page-là.
Madame Berchot nous priait de remplacer par de beaux discours les délices défendues de la gourmandise, mais la conversation traînait. Berchot souffrait sans se plaindre. Hélène était taciturne : les petites filles craignaient de manquer la procession. Seule, Rhodé était gaie, d'une gaieté qui scandalisa sa mère.
Elle se fit raconter par Stéphane tous les détails de notre promenade et lui demanda, d'un ton moqueur et provocant, s'il avait aperçu, près du puits Callichore, l'ombre du poète Timoclès.
— C'est un secret qu'il ne m'est pas permis de révéler, répondit Stéphane en parodiant la formule antique... Mais en quoicela vous intércsse-t-il , mademoiselle ? Avez-vous une sympathie particulière pour Timoclès?
— Mon Dieu, non! Je me le représente comme un pauvre fou, capable de chérir une déesse infernale, mais tout A fait incapable d'aimer une jeune femme terrestre. J'ai horreur de ces gens-là et, par comparaison, je trouve mille qualités, — et môme de l'esprit, — au lieutenant Kokalas.
— Il est certain que le lieutenant a de quoi
PERSÉPROKE 107
charmer beaucoup déjeunes femmes terrestres. Sa haute taille...
— Ses yeux.r.
— Ses dents...
— Ses moustaches...
— Et puis, il n'est pas poète. Il pense surtout à son avancement et aux relations utiles qu'il peut se faire à la cour.'
— Sa femme en profitera.
— fEWe sera très heureuse.
— Très lieureuse.
Madame Berchot, effarée par cette apologie du lieutenant Kokalas, regarda Hélène comme pour l'interroger. Celle-ci, ayant considéré sa soeur, haussa légèrement les épaules, mais il y avait de la compassion dans son regard.
Après le dîner, Hélène resta auprès de son père et nous sortîmes pour aller voir la procession. Rhodé continua de rire avec Stéphane. Elle marchait devant moi, grande et fine en son manteau clair, et je voyais remuer les ailes blanches de son petit chapeau. Pourquoi a vaisje la certitude que l'entretien de ces jeunes gens était une sorte de duel mal déguisé,
OÙ Montayran n'attaquait pas, mais où Rhodé recevait toutes les blessures ?
« Elle l'aime, me disais-je, et il part demain. Que va-t-il chercher à Venise, tandis que le bonheur est ici, sous la figure adorable d'une fille aux yeux noirs, pure comme le matin? Ah! Stéphane, quelle sombre déesse vous possède? La rose en fleur n'est-elle pas plus belle que le narcisse au parfum mortel? Et vous, Rhodé, triste enfant qui riez si fort, pourquoi n'avez-vous pas aimé un bel officier comme le capitaine Panayoti, ou mieux encore, un jeune savant français, au cœur simple et droit, tel que le fiancé d'Hélène? »
Ainsi, je plaignais la fille de mon ami, sans accuser Stéphane Montayran, qui n'avait jamais rien fait pour désoler cette jeune âme; et je voyais en eux les victimes innocentes et déplorables d*'Éros et d'Antéros. N'avais-je pas appris autrefois, par une cruelle expérience, que l'on ne choisit pas l'être qu'on aime?
Nous étions arrivés à la rue du Stade, au milieu d'une foule qui grossissait constamment. La nuit était limpide et presque froide. Le vent avait balayé le ciel, où se levaient les
astres qui avaient vu, par des nuits pareilles, les fêtes sacrées du paganisme. Amantes divinisées, monstres, bêtes fabuleuses, hommes qui dépassèrent l'homme, ils gardent leurs noms mythologiques dans le ciel christianisé de l'Hellade. Ils scintillent sous les pieds de la Vierge et parmi les plumes des Séraphins, mais ils se rappellent la malédiction de Prométhée et regardent passer les Dieux.
La foule, en s'épaississant, nous portait. Entraînés par le flot, nous allions vers la grande place d'où venaient des chants et des lueurs. Les marchands ambulants offraient de petits cierges pour quelques sous. Chaque passant en prenait un et l'allumait au cierge de son voisin le plus proche. La rue s'étoilait comme le ciel.
— 11 faut vous conformer à l'usage, dit Rhodé.
Stéphane acheta tout un paquet de cierges, fins comme des tiges de lys, et il nous les distribua, au grand plaisir des petites filles. On entendit, tout près, les cuivres de la musique militaire et le chant grave des prêtres dont les chapes byzantines chatoyaient aux lueurs des
110 PERSEPHO>E
cierges, comme une écume argentée sur des flots noirs. Un fleuve de lumières vacillantes coulait vers nous.
— On pleure Jésus au tombeau, murmura Stéphane. Ainsi les femmes de Byblos pleuraient Adonis; ainsi les disciples d'Orphée pleuraient Zagreus déchiré par les Titans ; ainsi les Initiés d'Eleusis pleuraient Perséphone.
— Les hommes craignent la mort. C'est pourquoi ils se font des dieux qui meurent et ressuscitent, afin que les croyants puissent retrouver, sur les routes de l'au-delà, les traces des pas divins et l'espérance du retour.
— Oui, reprit Montayran, oui, ce sont les Mysfères qu'on célèbre... Les Mystères!... Voici les hiérophantes, les soldats, les citoyens d'f\.!hènes, voici les Initiés avec leurs flambeaux...
Rhodé avait entendu ces paroles. Elle s'écria :
— Que dites-vou's? Parler ainsi, en un tel jour, et à la veille d'un voyage ! Vous ne craignez pas que vos imaginations impies ne vous portent malheur?
-— Pourquoi donc, mademoiselle?
— Parce que vous avez les sentiments d'un païen...
Elle s'abandonnait à la colère qui la délivrait un peu de son chagrin inavoué. Et d'une voix tremblante :
— Nos paysans croient que les anciens dieux sont des démons et qu'ils habitent les tombeaux. C'est le démon de Thasos qui vous possède ! Il vous a fait oublier la vérité du Christ et vous a ensorcelé.
Madame Berchot, qui était pieuse, ne goûtait pas les discussions théologiques et, d'autre part, elle ne voulait pac que sa fille offensât leur hôte.
— Nos paysans, dit-elle, sont superstitieux par ignorance. Laisse donc, Rhodé, ces sottes histoires de démons et de sorcelleries. Tu n'as pas compris ce que disaient monsieur Le Hallier et monsieur Montayran. Ces conversations-là ne conviennent pas aux jeunes filles.
Stéphane s'excusa d'avoir blessé mademoiselle Berchot, et je dis à Rhodé qu'elle se trompait, que M. Montayran avait le plus grand respect pour toutes les manifestations reli-
gieuses, et qu'il était tout le contraire d'un sceptique.
— Eh bien! fit-elle, s'il veut que Dieu le bénisse, il faut qu'il allume ce cierge à celui que je tiens.
— Volontiers, dit Stéphane. La coutume est jolie.
Je craignais que ee Parisien n'attachât un peu de ridicule à l'obligation de porter, dans la rue, un cierge allumé. Cependant, le ridicule consiste surtout dans la singularité inopportune, et les gens d'esprit acceptent, de bonne grâce, les mœurs et les usages des pays où ils se trouvent. Stéphane prit donc le petit cierge que lui offrait Rhodé. A ce moment, la procession défilait sur toute la largeur de la chaussée et la foule refluait vers les trottoirs. Des milliers de lumières jaunes pointillaient cette masse sombre et mouvante, et les bannières, à grandes figures d'or, avançaient, pardessus la houle des têtes, dans une odeur de cire et d'encens.
Et je vis la tète brune, coiffée d'une colombe, s'incliner vers Stéphane, tandis qu'une petite main tendait le cierge à demi consumé vers le
cierge neuf dont la mèche grésilla. Une languette de feu jaillit et aussitôt se tordit, baissa, mourut en palpitant.
— Recommençons I fit Rhodé.
La mèche, à peine enflammée, s'éteignit.
Rhodé s'obstina. Une troisième fois, une quatrième fois, le cierge que tenait Stéphane Mcntayran s'alluma et s'éteignit encore.
Une expression de crainte puérile passa sur le visage de la jeune fille. Rhodé recula d'un pas et, d'une voix étoufîée, prononça en grec des paroles indistinctes... Cette pauvre enfant, rendue à sa nature primitive d'Orientale, malgré l'éducation française qu'elle avait reçue, malgré le sang de Rerchot qui coulait dans ses veines, était bouleversée par un phénomène inexplicable en apparence. Elle ne s'avisait pas qu'un paquet de cierges peut être mouillé accidentellement et que la mèche ne s'enflamme pas tant qu'elle est humide. La petite Grecque considérait cet incident comme ses aïeules regardaient les prodiges accomplis par les sorcières thessaliennes. 11 prenait, dans son esprit troublé, un sens augurai. Elle n'était pas sûre que Stéphane n'appartînt pas au démon de
Thasos, et qu'il n'eût pas des relations obscures avec le Malin. Peut-être même trouvât-elle dans cette idée extravagante une consolation pour son orgueil froissé, car une femme est moins jalouse du diable qu'elle ne le serait d'une autre femme.
C'est un petit décrotteur, — un loustro, — qui profita de l'aventure. Stéphane lui donna le cierge ensorcelé que ce gavroche athénien n'alluma pas, mais qu'il alla vendre. Déjà les mille feux de la procession s'éloignaient avec la musique affaiblie. Ceux qui ne suivaient pas le cortège rentraient chez eux. Stéphane nous accompagna jusqu'à la place de la ConstiUition et l'on échangea des adieux qui furent tièdos, comme si madame Polyxène et ses filles eussent participé aux folles terreurs de Rhodé.
L'histoire du « cierge ensorcelé », naïvement racontée par la petite Creuse, excita la colère de Berchot.
— Voilà, me dit-il, quand nous fûmes seuls, ce que laissent, dans l'esprit d'une fille intelligente, la sotte éducation du premier âge et l'influence d'une nourrice superstitieuse, comme sont toutes nos paysannes. La Maniote qui a élevé Rhodé, en la berçant de ses vieilles chansons de klephtes et de ses légendes à demi païennes, était aussi puissante dans la maison que la nourrice de Nausicaa chez Alcinoûs. C'était une vraie montagnarde de Laconie,
116 PERSEPHONK
une chèvre sauvage du Taygète. Elle savait que les Néréides sortent de leurs grottes pour entraîner le voyageur attardé dans une ronde mortelle, et que les vampires amoureux Sucent le sang des jeunes hommes pendant leur sommeil. On ne pouvait l'empêcher de suspendre des pierres bleues et des amulettes au cou de sa nourrissonne... Faut-il croire que Rhodé a pris quelque chose des croyances de cette femme avec son lait?
— Console-toi, lui dis-je. Nous avons bien connu des Italiens qui ne croyaient plus en Dieu, et qui pâlissaient devant de prétendus jettatori! Et combien de gens, en Grèce, cherchent des présages dans leurs songes I N'attache donc pas d'importance à un enfantillage.
Berchot me répondit que certaines superstitions sont tout à fait inconvenantes chez la fille d'un archéologue.
— En déclarant que les tombeaux sont habités par des démons, elle laisse entendre que son propre père a des relations avec l'enfer. Est-il rien de plus ridicule?
Ainsi morigénée, Rhodé versa quelques
pleurs et reporta sur Stéphane la responsabilité de son chagrin. Un peu d'aigreur parut dans ses paroles, puis elle fit des comparaisons qui tournaient ostensiblement à l'avantage des Panayoti et des Kokalas. Enfin, les jours passant après les jours, emportèrent sa mélancolie. Stéphane était bien loin, maintenant. Il avait envoyé des cartes de Nauplie et de Corinthe, et des lettres trè« affectueuses de Patras. Il promettait de m'écrire avant que de quitter Venise. J'attendis vainement la lettre annoncée, et je fus seul à remarquer le silence de Stéphane, car Louis Percier arriva de The.sos, et la famille Berchot ne pensa plus qu'au mariage d'Hélène. La maison s'emplit de bouquets, de chansons, de grands rires, de petits pas pressés courant partout, et d'un perpétuel parfum de pâtisserie. Les visites succédaient aux visites. Madame Polyxène et. ses filles ne parlaient plus que de couturières et de brodeuses. Elles essayaient des robes toute la journée, et le soir, en dépit de la chaleur, on dansait dans la salle rouge.
Perdu parmi ces jupes tourbillonnantes, étourdi, par un bruit de volière, je gagnais ma
H8 PERSÉPHOiNE
chambre, dès que je le pouvais, puisque la bibliothèque même était envahie. Là,jerev^oyais, paisiblement, mes notes et les documents que j'avais recueillis sur les Mystères. Louis Percier avait mis à ma disposition le complément de la notice dont je connaissais déjà l'essentiel, il venait quelquefois me retrouver, dans ma retraite, et nous causions de science et d'art, comme j'avais fait avec Stéphane. Mais quelle différence entre ces deux jeunes gens! Percier est un colosse brun, velu comme un ours et doux comme une petite lille. On ne comprendrait pas qu'il ait pu séduire le <jœur d'Hélène, s'il n'avait le prestige que donne le talent et le charme qui vient de la bonté. Son intelligence s'appuie sur un fonds de bon sens solide et populaire. Il supporte les plaisirs avec une politesse héroïque, mais il n'aime que les devoirs. J'admirai en lui les vertus du vrai savant et de l'honnête homme, et je le vis, au long des années futures, heureux par l'étude plus que par la gloire, fidèlement attaché à sa compagne fidèle et quittant parfois ses livres pour se pencher sur un berceau.
Il me parla longuement de Stéphane.
— N'est-ce pas, me disait-il, que c'est un être séduisant? Nous étions ensemble au lycée et bons camarades, bien qu'il soit un peu pluS jeune que moi. Il se pliait malaisément à la discipline et souffrait de la vie en commun" avec les jeunes garçons un peu brutaux, comme ils le sont dans l'âge ingrat. Sans montrer beaucoup d'application, il apprenait tout ce qu'il voulait par une sorte de faculté divinatoire, et il couvrait de dessins les marges de ses cahiers. Déjà, le besoin le tourmentait de donner une figure à ses rêves.
— Vous ne l'aviez jamais revu depuis cette époque ?
— Jamais. Nous n'étions pas du même monde : moi, petit boursier, fils de paysans, et lui, riche et bien apparenté. Il m'avait invité pourtant à venir le voir, pendant les vacances, chez son vieil oncle Martin-Croze, le père de ce Martin-Croze qui navigue et qui collectionne des médailles. Je m'abstins par timidité. Aussi, n'ai-je rien connu de Stéphane jusqu'à notre rencontre du mois dernier, à Thasos. Oh! je compris tout de suite qu'il n'était pas devenu snob. Il me pria de l'emmener dans l'intérieur
Je l'île, et se contenta de mon installation et de mon ordinaire, avec une simplicité si cordiale que j'en fus touché. Avez-vous vu les aquarelles qu'il a faites ?
— Non... Pas même le Tombeau de l'Initié.
— C'est une manie de Stéphane! 11 enfouit ses trésors. Réellement, il se martyrise par une recherche douloureuse .de la perfection.
— A-t-il un véritable talent de peintre ?
— Je le crois... Ses aquarelles sont franches, hardies, synthétiques et belles de couleur comme des joyaux... Et il les cache 1
— Tel il est dans son art, tel il doit être dans sa vie.
— Hélène m'a dit que Rhodé... Vous êtesvous aperçu de ses sentiments ?
— Il m'a semblé que votre jolie belle-sœur .s était intéressée à Stéphane... Mais elle n'y pense déjà plus.
— Heureusement. Stéphane n'est pas né pour le mariage. C'est un autre Gérard de Nerval, capricieux, indépendant, et tout à fait capable de prendre le cordon d'un tablier de cuisine pour la jarretière dorée de la Reine de Saba, Il est le cavalier do la Chimère. Or la
Chimère n'est pas un animal domestique, et l'on ne voyage pas sur ses flancs ailés avec une femme en croupe.
Cette idée qui divertissait infiniment le brave Percier me parut un peu trop simple. « Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves», dit Shakespeare. Percier connaissait-il les rêves de Stéphane, soupçonnait-il seulement l'Être qui s'était révélé à moi dans la solitude d'Eleusis, et qui m'avait donné l'oppressante sensation non pas â!un mystère, mais du mystère? Je fus presque tenté de m'en ouvrir à Percier, mais un scrupule me retint. Il me sembla que je commettrais plus qu'une trahison, — un sacrilège! — en livrant le secret d'une âme tourmentée d'un mal divin, à demi plongée dans la nuit, à demi éclairée d'une lumière inconnue.
Le mariage étant célébré, le jeune couple partit pour le Tyrol et les Berchot pour leur villa du Nouveau Phalère. Mes excellents amis désiraient me garder encore auprès d'eux, mais la chaleur devenait excessive et j'en étais incommodé. Je m'embarquai donc, au début
de juin, et je rentrai en France après une absence de trois mois.
11 me fut doux de retrouver ce que j'avais abandonné sans regret : la vieille maison janséniste et le jardin sur la colline. Mes yeux, las de splendeur, étaient redevenus sensibles à la grâce si mesurée et si tendre du paysage français. Le banc de pierre où je lisais, quand j'étais un enfant en vacances, les livres dérobés à la bibliothèque paternelle, m'attendait sous la charmille noire d'ombre. Je me permis d'oublier l'Acropole, pour les grands horizons tranquilles des forets. .îe redécouvris la beauté de ces bois qui décorent toute la vallée de Jouy comme de somptueuses tapisseries vertes et bleuâtres, et la lumière argentée des matins, et la cendre d'or des soirs. Le jardin foisonnait de fleurs. L'odeur des fraises et l'odeur des roses composaient un seul arôme indéfinissable, parmi tous les parfums de l'air. Les cistes et les violctles de l'Attique me semblèrent, dans mon souvenir, moins eni- \Tants. Ma patrie me reprenait, comme une femme reprend un époux, plus ardent d'avoir été infidèle.
J'eus un plaisir puéril à feuilleter mes livres qui n'avaient pas trop souffert de l'humidité, à disposer mes papiers sur mon bureau, dans un ordre que je veux invariable. Mon jardinier< m'avait trouvé une cham.brière d'âge canonique, une dévote gourmande, qui avait enterré déjà deux curés. Elle accepta de gouverner mon ménage. Ainsi, ma vie retrouvait son rythme ancien, qui me semblait nouveau. J'établis le programme de mes travaux pour ^toute l'année. Le manuscrit des Oracles et Mystères étant à l'impression, je comptais bien corriger mes épreuves tout en préparant le deuxième volume de la série : le Christianisme et les Gnostiques.
Deux ou trois fois, en juin et juillet, j'allai à Paris, mais je n'y vis que mon éditeur et quelques collègues de l'Institut. Je lisais à peine les journaux et je confesse que la politique européenne me préoccupait moins que Valentin et Basilide. Cependant, le souvenir de Stéphane Montayran, associé aux notes que je relisais sur épreuves, me serrait le cœur et m'arrachait à mon égoïste quiétude. L'inexplicable silence du jeune homme ne m'offensait
pas comme une marque d'oubli. Je ne mettais pas en doute l'amitié de Stéphane et sa bonne volonté, mais, ignorant tout de son existence intime, j'avais le droit de tout craindre.
Vers la mi-juillet, Hélène et Louis Percier, qui continuaient en France leur voyage de noces, vinrent passer une journée chez moi. Ils arrivaient du Tyrol, et Percier me révéla l'excitation belliqueuse des esprits dans l'Europe centrale, et les menaces qui s'accumulaient contre la Russie et la France. Sur le banc de pierre, devant la douce vallée qui jamais ne m'avait paru si douce, nous causâmes longuement. Je revois Hélène, assise en face de nous, ses bras nus posés sur la petite table de rotin où s'entassaient des journaux et des livres. L'amour et le bonheur avaient mûri sa beauté qui s'accordait à la chaude saison, comme les roses lourdes et les pêches duveteuses. Les anneaux d'oreilles qu'elle portait pour suivre une fantaisie éphémère de la mode, SOS cheveux d'un noir presque violet dans l'ombre, ses yeux immenses aux très longs cils, lui donnaient cet air de « portrait du Fayoum » qui avait d'abord séduit Percier. Mais cette
beauté vivait et pensait ; une âme délicieuse habitait cette chair magnifique ; les grands yeux, fixés sur Louis Percier, étaient humides de tendresse et d'angoisse. Je vis dans cette charmante créature qui pâlissait en nous écoutant et ne disait rien, toute l'humanité féminine, assistant aux délibérations des hommes, silencieuse par habitude, et résignée par impuissance. Des millions de femmes en pleine joie d'amour ou de maternité, sentaient venir comme celle-ci les sept glaives qui leur perceraient le cœur... Et combien d'hommes, peut-être, jeunes, forts, aimés, comme celui-là qui parlait, ne reverraient pas l'été en 1915, et les fêtes pacifiques de la vie, et les chers visages?... Ces pensées m'assaillirent si cruellement que je voulus les chasser, et chasser aussi les inquiétudes d'Hélène. Je passai de la politique à un autre sujet d'entretien, en demandant tout à coup :
— Avez-vous eu quelques nouvelles de monsieur Montayran?
Percier répondit :
— Nous ne savons rien de lui, depuis qu'il a quitté Venise, où il est resté cinq ou sixjours seulement... Vous ignoriez ce détail?... Je l'ai
appris par hasard... Un camarade de l'École de Rame, se trouvant à Venise vers la fin d'avril, a rencontré Stéphane...
— Seul?
— Apparemment. Il disait : « Je suis venu ici pour rien, et il faut que je rentre^ à Paris! Combien je déplore d'avoir abrégé mon beau voyage en Grèce î »
— Louis, dit Hélène, a écrit à monsieur Montayran pour lui annoncer notre passage à Paris. Il n'a pas répondu. Cela m'étonne, car il est fort bien élevé... Mais comment, par déférence, ne vous a-t-il pas fait une visite?
J'affirmai que l'attitude discourtoise de Stéphane avait une excusé et nous serait expliquée à tous, un jour prochain.
— Il travaille, dit Percier.
— Ou bien il est amoureux, repartit Hélène vivement. Et, dans ce cas, tout lui est pardonné.
A part moi, je pensai que Stéphane avait eu quelque amère déception à Venise... « Pour rien ». Il y était allé « pour rien ». Que d'hypothèses on pouvait bâtiç sur ces deux motsl
Je ne répéterai pas, dans ce cahier, le récit des événements qui se précipitèrent pendant les derniers jours de juillet 1914. Ils remplissent tout un chapitre du cahier XXVI de mes Notes. Le 2 août, au matin, j'accompagnai Hélène et Louis à la gare de l'Est, et je ramenai dans ma maison la pauvre jeune femme, ivre de sa douleur. Elle n'avait aucun parent, aucune amie qui pût la recevoir, et l'encombrement des trains, durant cette période de la mobilisation, ne lui permettait pas d'aller en Bretagne, chez l'unique sœur de son mari. Je remplaçai donc Berchot, et je montrai à cette
aimable Hélène un cœur vraiment paternel. Le bien que je lui fis me fut largement rendu, car son affection me consola moi-même dans mes angoisses. Je me sentis moins inutile, puisque Louis Percier, m'ayant confié son trésor le plus cher, aurait l'esprit assez libre pour se donner totalement à son devoir.
Me voilà donc promu père de famille ! Hélène et Louis étaient mes enfants. Je remplaçais Berchot. J'écrivais à mon gendre adoptif des lettres qu'il ne reçut jamais, car le désarroi des postes dépassait l'imaginable. Je réconfortais ma fille adoptive qui pleurait jour et nuit et ne supportait pas d'être seule. Pour la distraire, je l'emmenais à Paris ou bien je la promenais dans les bois que battaient de bonnes gens, barbons accoutrés en Tartarins, fiers de suppléer les gardes champêtres mobilisés. Mais nos entretiens restaient mornes. Le cœur d'Hélène était loin de nous, envolé sur les routes de la Lorraine et de la Belgique. La magnificence de l'été me faisait mal. Par delà les champs moissonnés et les forêts assoupies, c'était le déroulement des campagnes françaises, avec d'autres champs et d'autres forêts,
des rivières nouées en lacis d'argent, des villages égrenés, des clochers pointants, des villes massées autour de hautes cathédrales... Et ce grand corps terrestre de la France, étendu sous l'orageux ciel d'août, était cerné par une zone de feu, et par la chair domptée et souffrante des hommes, des hommes de ma race... Je ne songeais qu'à cette foule sacrifiée; je ne vivais plus qu'en elle, par un déplacement de ma sensibilité qui me rendait indifférent à tout ce qui se passait auprès de moi, chez moi, et me touchait directement. En consolant la pauvre Hélène, je pensais à Louis, et à ses camarades, à mes anciens élèves surtout, admirable jeunesse, si follement dilapidée, qui a conquis à l'élite intellectuelle d'impérissables titres de noblesse.
Entre tous ces jeunes hommes, étudiants, écrivains, artistes, qui étaient véritablement ma famille spirituelle, qui défendaient le patrimoine national, et ce qui était pour moi, dans ce patrimoine collectif, le trésor des trésors, le génie de la France, j'aurais voulu ne pas faire de distinction. Mais quelques figures particulièrement chères se présentaient toujours à
moi, et parmi elles, la hautaine et délicate figure de Stéphane Montayran. Je me disais : « Il est parti comme les autres ; il s'est fondu dans l'immense fleuve des armées qui roule, sans arrêt, vers le Nord. Maintenant, dans l'atelier que je ne connais pas, derrière la porte close, les couleurs sèchent sur la palette et les créatures qui commençaient de vivre sur la toile, ébauches confuses, chaudes de la vie même de celui qui les rêva, ne sont plus que des fantômes prêts à rentrer dans le néant... »
Ainsi je ne séparais pas l'artiste de son œuvre, dans ma sollicitude, hélas ! bien vaine, e! j'étais sûr que mon sentiment était tel que Stéphane l'eût attendu de moi. Mon afl'ection pour ce jeune homme embrassait toutes ses iiiïections. Je l'aimais en ce qu'il aimait, autant qu'en sor propre personne. J'acceptais son étrange silence et qu'il fût parti vers le danger <:t peut-être vers la mort sans me revoir; mais je regrettais douloureusement qu'il no m'cûf pas dit : '
Voici les clefs de ma maison. Allez-y qiiclqn r !s; veillez sur ces choses que je laisse et
OÙ VOUS retrouverez le meilleur de moimême... »
Un soir, je rentrais avec Hélène d'une promenade à Villacoublay. Ma gouvernante me demanda si je n'avais pas rencontré sur la route une petite automobile, conduite par une dame.
— Une dame qui a un manteau brillant comme de l'argent vif et un voile de gaze grise serré comme un masque autour de la tèlc.
— Je n'ai rien vu de tel. Pourquoi cette question?
— Parce que cette dame est venue ici tout à l'heure et qu'elle a remis au jardinier un paquet pour monsieur... Le jardinier lui a expliqué que monsieur était sorti, qu'il allait rentrer, que cette dame pouvait s'asseoir dans le salon ou sur la terrasse pour attendre et qu'on surveillerait l'automobile. Elle^a répondu : «Non... Ce n'est pas la peine. » Et elle est repartie dans sa voiture.
— Sans dire son nom ?
— Je lui ai demandé: <( De la part de qui,
madame? » — « Il y a une lettre dans le paquet, qu'elle a dit, monsieur Le Hallier ne me connaît pas. » Elle avait l'air très pressé de s'en aller et elle parlait tout bas, en respirant comme une personne qui a couru. Pourtant, elle ne devait pas être essoufflée, car avec cette automobile...
— Elle est jeune, cette dame?
— Peut-être bien... Elle est grande, avec de beaux yeux qui brillaient à travers son voile... Elle avait des bagues sous ses gants, et elle sentait le parfum... Enfin, autant qu'on pouvait voir, c'était une belle dame, une dame du monde.
Je dus paraître très intrigué, car Hélène se mit à rire.
— Quoi? dit-elle. Seriez-vous mêlé à une sombre histoire passionnelle ? Ceci me rappelle tout à fait le cinéma...
Ma gouvernante changea de figure.
— Mon Dieu Seigneur ! s'écria-t-clle, madame Percier a peut-être raison... Il y a tant d'espions qui courent les routes en automobile!... Que monsieur prenne garde à ce paquet I
Je renvoyai la bonne femme à ses raccommodages et je m'occupai d'ouvrir le paquet bien ficelé et couvert d'un léger carton brun. Je découvris enfin une aquarelle tout encadrée, et le même cri nous échappa :
— Le sarcophage!... Le tombeau de l'Initié!... Les oliviers de Thasos!
Hélène, émerveillée, prit le petit cadre et le porta dans ]a pleine clarté de la fenêtre. Oui, c'était bien le tombeau de Timoclès, le funèbre autel dédié à Perséphone, que nous connaissions déjà par les photographies de Percier ; mais combien l'image photographique était une pauvre chose, une chose morte, en comparaison de celle-ci ! Cette aquarelle, lavée d'un pinceau rapide, devait à la rapidité même de l'exécution, une fraîcheur extraordinaire. Les couleurs, presque pures, avaient l'éclatante richesse d'un émail limousin ou d'une miniature persane. Nulle dureté pourtant : une transparence, une harmonie exquises, la matière vivant comme vivent le ciel et les fleurs ; une liberté de facture charmante, hardie, absolument originale, où se révélait le don miraculeux, la grùce qui fait le vrai peintre.
— Quoi! (lit Hélène, vous n'êtes pas surpris? Vous n'êtes pas content? Vous n'admirez pas cette belle chose?... Quelle joie ce serait, pour Louis, que de posséder un pareil bijou 1 Et papa, comme il se hâterait de le mettre bien en vue, dans sa bibliothèque ou dans la salle rouge !
Elle parlait ainsi, heureuse et triste tout ensemble, élevant le tableau dans ses belles mains qui tremblaient. Et je revoyais Athènes, la maison des Berchot, la salle rouge, Stéphane penché sur mon épaule... J'entendais sa voix qui disait : « J'ai fait une aquarelle sommaire qui indique ce que la photographie ne peut montrer: les traces de couleur et de dorure sur les figures sculptées et les ornements... Ici, il y a un tumulus formé par les terres rejetées lors 'les. L'ombre des oliviers flotte
avec le soleil mobile et caresse le marbre coloré... »
11 ne m'avait pas oublié, celui que j'avais limé, dès notre première rencontre, sans que ma volonté intervînt, presque sans le consentement de ma raison, « parce que c'était lui, parce que c'était moi », comme si, de toute
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éternité, avait existé, entre nous, une parenté ineffable !
— Et la lettre! cria Hélène... La lettre qui a glissé, là, sur le tapis...
Je suivis l'indication de son regard et j'aperçus une enveloppe, cachetée de cire violette... Moa nom, tracé par Stépliane, me frappa soudain, comme un appel, et toute ma sensibilité répondit dans un frisson qui secoua ma chair et mon ume.
Je lus... Puis je mis ma main sur mes yeux, comme je viens encore de le faire, il y a un instant, après avoir posé ma plume.
Stéphane avait écrit ceci.
Paris, 2 août 1914.
« Mon cher maître et ami,
» Je vais partir; je vais quitter cet atelier où vous ne serez pas entré, où, malgré mon long silence, je vous sentais présent toujours, et si près de mon cœur ! Ma pensée s'attachant encore à tout ce que j'aime, vous montre à moi, tel qu'aux jours heureux de ce printemps, si bon, si indulgent, si paternel! Et
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je veux encore, avant l'adieu, presser votre main.
)) Je n'ai pas pu tenir la promesse que je vous avais faite. Vous le savez, n'est-ce pas, que je traversais une dure épreuve, une de celles qu'on supporte en silence, les dents et les poings serrés?... Mais le cacrifice laisse après lui la sérénité et, dans l'aube de ce matin solennel, je suis carlme.
» Au revoir ! mon cher maître, mon grand ami. Je vous le dis, dans la sincérité de mon ume, puisque je ne crois pas à la mort. Au revoir! Si je survis à la guerre, vous me reverrez; si je disparais dans la tourmente, vous no m'aurez pas perdu.
» jMon œuvre d'artiste reste inachevée, comme ma vie d'homme. Qu'importe ! Elle n'appartient pas au public, qui ne la connaîtra pas. Ce n'est qu'une offrande votive, un monument secret, dédié h Celle qui fut et sera mon éternelle consolatrice.
» Elle sera aussi ma messagère et, selon mon vœu, elle vous fera tenir cette esquisse, précieuse seulement par le souvenir qu'elle rappelle. Placez ce petit cadre dans votre cabinet
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de travail, et regardez-le quelquefois, en songeant à l'ami qui recevra peut-être bientôt l'initiation au grand mystère, et qui ose, en cette minute solennelle, vous embrasser filialement.
» STEPHANE. »
Un après-midi de mars 1917, madame Poncelet, ma gouvernante, força la porte de mon cabinet de travail, dont l'entrée, à certaines heures, lui est interdite. J étais aux prises avec Clément d'Alexandrie. Cette irruption indiscrète fit évanouir incontinent l'argument essentiel ds ma critique. Mes esprits brouillés s'aigrirent jusqu'à la fureur et je proférai une de ces phrases retentissantes, du style soudard, dont je n'use pas à mon ordinaire, mais qui me procurent, dans les circonstances graves, un utile soulagement.
Madame Poncelet ne défaillit pas, comme
Eslher devant Assuérus. Elle s'avança jusqu'à mon bureau et déposa, sur mes paperasses, une carte de visite. Puis, de ce ton patelin et avec cet air d'humilité méfiante qui est spécial aux religieuses tourières et aux servantes de curés, elle m'expliqua que les galons et la qualité du visiteur imprévu l'avaient incitée à braver mon courroux.
— Ce monsieur, dit-elle, est un monsieur bien. Il est comte, il est officier, il est décoré. Il vient de Versailles, en automobile, sous la neige. On ne pouvait pas lui faire un affront.
Je regardai le nom et l'adresse gravés sur le bristol blanc :
Comte Bertrand de Saint-Jorre, 49 ter, avenue du Trocadéro.
Ce comte de Saint-Jorre m'était parfaitement inconnu, mais, en 1917, toutes les portes s'ouvraient devant l'uniforme bleu. Je lichai violemment ma plume dans le godet de l'encrier où elle s'épointa; j'abandonnai Clément d'Alexandrie et, non sans mauvaise humeur, je
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commandai à madame Poncelet d'introduire céans M. de Saint- Jorre.
Je croyais voir un jeune /)o?7m. L'homme qui entra était mon contemporain. Chargé de croix et de brisques, ce simple capitaine avait la moustache blanche, — une grosse moustache qui n'était pas taillée selon la mode et qui tombait, en longues pointes d'argent, comme celles des vieux Gaulois. A ma prière, M. de Saint-Jorre s'assit dans un fauteuil, près de la cheminée où mourait un reste de feu. Je vis mieux son front un peu dégarni, ses cheveux blancs encore drus sur les tempes, ses rudes sourcils, ses yeux vert de mer, son grand nez sensuel, sa bouche joyeuse et bonne. Il avait le teint rouge et recuit des Normands, les mains énormes, le corps gigantesque sans excès de graisse. La longueur de ses jambes bottées eût fait peur aux petits enfants. Il n'avait rien de l'aristocrate conventionnel, et il représentait exactement l'ancien hobereau de province, grand chasseur, grand buveur, brave soldat, taillé pour la chasse et pour la guerre, qui n'allait pas à la cour, faute d'argent, et qu'une vie physique assez rude n'affinait d'aucune
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façon. Ces gentilshommes ont fait assez d'enfants à leurs vassales pour que leur type se soit répandu et reproduit dans le peuple paysan. On retrouve encore, à la campagne, des gars bâtis comme M. de Saint-Jorre, qui descendent, tout droit, des vieux brenns et des barons de Charlemagne.
— Monsieur, me dit-il d'une voix puissante et cordiale, je vous suis bien reconnaissant de m'avoir reçu, d'autant que je vous dérange et que vous n'avez pas de temps à perdre. Mais je vais vous dire, le plus brièvement possible, ce qui m'amène, et je crois que vous me pardonnerez.
— Je vous écoute, monsieur.
— Il faut d'abord que je me présente à vous : je suis actuellement en congé de convalescence, parce que je me suis fait bêtement amocher su: la Somme où j'étais, comme officier de liaison, dans un état-major anglais. Ma main gauche ne vaut plus grand'chose, et je suis la proie des chirurgiens qui font des exercices de virtuosité sur les débris de mes tendons... Avouez que c'est drôle!
Il considérait sa main gauche, bandée et
gantée, comme il eût regardé un objet extrêmement ridicule.
— Ce n'est pas drôle, dis-je, c'est...
— Embêtant, oui, monsieur, c'est embêtant ! Mais qu'y puis-je?... C'est la faute des Anglais... Ils m'ont toujours enguigné, ces gens-là, et je pense qu'ils ont enguigné toute l'Entente avec leur sacré Tipperary. Comme chanson de marche, monsieur... avouez que c'est drôle !
— Oui, c'est drôle, concédai-je.
— D'ailleurs, je les estime fort, les Anglais 1 Braves, très braves ! Superbe allure î Mais pour l'endurance et le débrouillage, rien ne vaut nos poilus, monsieur. Hélas ! quand retournerai-je avec eux ? On m'a fourré dans un bureau militaire, à Paris. J'y crève, monsieur, j'y ' crève!... Avouez que c'est drôle!... Et je ne fais absolument rien. Cela me rend neurasthénique.
Je me demandais : « Quelle sorte d'original est-ce' lu, et que me veut-il ? » M. de Saint- Jorre soupira et, croisant ses jambes immenses, il reprit :
— Votre maison est très agréable, monsieur,
très bien située, en plein midi, dans un air excellent.
— En effet, monsieur... Mais je ne vois pas...
— Vous allez voir... Cette maison si intéressante, et honorée par vous, monsieur, justement honorée, je voudrais la louer, pour un an, deux ans, dix ans, pour la durée de la guerre, enfin !... Ne protestez pas 1 Écoutezmoi d'abord. Ce n'est pas pour m'y retirer que je veux prendre votre maison : c'est pour y mettre des camarades, des blessés comme moi, de braves garçons surmenés, qui broient du noir à l'hôpital et qui ne savent où passer leur convalescence...
Je me taisais. M. de Saint- Jorre m'observa d'un air inquiet.
— Ça ne vous dit rien, hé ? fit-il... Je l'avais dit à ma femme et à ma belle-sœur, car c'est elles, monsieur, c'est elles qui m'ont dépêché vers vous ; c'est elles qui veulent organiser la « Maison du Bon-Repos » pour les soldats sans fortune, — principalement pour les artistes et savants. — C'est elles qui, en se promenant, ont découvert votre logis, et qui se sont ren-
seignées, dans le pays, discrètement, sur vos intentions... Vous avez songé à quitter Bièvre, monsieur, on le dit du moins 1
— On dit vrai. Je songe à quitter cette maison, pour quelque temps, mais non pas à la louer... Je suis seul ici, avec ma gouvernante ; mon jardinier a été mobilisé et je ne lui ai pas trouvé un remplaçant convenable. La maison est lourde à entretenir, le ravitaillement difficile, les moyens de communication défectueux. Je voulais passer ici toute la période de la guerre, mais la guerre s'éternise...
— N'oubliez pas que le temps travaille pour nous, fit M. de Saint-Jorre, d'un ton sarcastique. . . Il y a encore des gens qui répètent cette bourde formidable... Avouez 1 avouez que c'est drôle 1
Et, comme pour répondre lui-même à cette injonction qui lui était familière, il se mit à rire. Je continuai :
— Bien que j'aime la solitude, je souffre quelquefois de l'isolement forcé qui se prolonge, et le désir me vient de m'installer à Paris. Mais je ne croyais pas que ce désir fût connu...
— Il l'estj monsieur. Madame de Saint-Jorre
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a SU par le notaire, votre voisin, que vous accepteriez peut-être l'offre d'une location avantageuse. J'ajoute que vous feriez une bonne action en môme temps qu'une bonne affaire. Madame de Saint-Jorre participera aux frais d'entretien de la maison, mais le gros des dépenses est assumé par ma belle-sœur, madame Alvarez de Zuniga, qui veut donner à la France une marque d'amour.
— Gela est beau, et d'autant plus beau que madame votre belle-sœur est étrangère, ce me semble...
M. de Saint-Jorre devint cramoisi.
— Étrangère, Marie?... Mariée ri un étranger, oui, hélas ! . . . mais elle est née Puy-Cerdagne. . . Les Puy-Cerdagne sont Catalans français, et la branche cadette s'est fixée depuis trois cents ans dans le Quercy... Ma belle-sœur a épousé don Juan Alvarez de Zuniga, un Mexicain, do noble origine espagnole, et qui a des souverains aztèques dans ses ancêtres maternels... Singulier mélange, en vérité ! Avouez que c'est drôle !
— Et monsieur Alvarez de Zuniga est francophile ?
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— Heu !... Il nous aime... Il le dit du moins... Songez que ce diable de Peau-Rouge, — je l'appelle ainsi pour le taquiner, — a fait toutes ses études à Paris... Mais il a fait sa fortune au Mexique, pendant les présidences successives de Porfirio Diaz. Tous ses intérêts sont là-bas, au pays des Terres froides. Il déteste les Etats-Unis beaucoup plus qu'il n'aime la France et c'est quelquefois gênant. Sa femme, par compensation, est une vraie Française. Depuis- trois ans, elle consacre tous ses revenus personnels au soulagement des misères que la guerre engendre.
— Eh bien 1 dis-je, par considération pour un sentiment si louable, je veux bien examiner votre proposition. Encore faut-il que ces dames aient visité la propriété et que je sache...
— C'est tout naturel, monsieur. Ma femme est pour quelques jours à Versailles, chez ma belle-sœur qui habite un appartement dans l'hôtel des Réservoirs. Je vous les amènerai demain, en automobile, à l'heure que vous fixerez. Elles seront charmées de causer avec vous et elles vous fourniront toutes les explica-
lions et toutes les garanties que vous désirerez.
— C'est entendu.
M. de Saint-Jorre parut tout à fait content. Je le reconduisis jusque dans le vestibule où il avait laissé sa peau de bique. Revêtu de cette fourrure grisâtre, aux poils hérissés, il figurait assez bien l'Hercule gaulois.
— A demain, monsieur.
— A demain.
Ayant broyé ma paume entre ses doigts, il monta dans sa voiture qui partit à travers une affreuse bourrasque déneige.
Je retournai m'asseoir auprès du feu. Le fil de mes pensées s'était rompu, et je me sentais fort loin de Clément d'Alexandrie. Tristement, je restai à tisonner, en contemplant le château ardent des braises qui croulait peu ù peu dans la cendre, ou le jardin encore hivernal, en dépit de la saison. Mars allait finir et pas une violette, pas un bourgeon, n'annonçait la renaissance printanière. Perséphone s'attardait aux Enfers, aurait dit Stéphane.
Cette pensée, qui me traversa l'esprit, ramena tout un cortège d'autres pensées angoissantes.
Stéphane ? Où était-il, maintenant ? Depuis le soir où il m'avait envoyé, par la messagère mystérieuse comme lui-même, le petit tableau et la lettre qui avait le sens solennel d'un testament, depuis trente mois, qu'avait-il fait, qu'était-il devenu, ce fils bien-aimé de mon âme?
Pendant les premières semaines de la guerre, Hélène Percier étant près de moi, j'avais heureusement lutté contre l'inquiétude, et je m'étais trouvé calme et fort, en septembre, lorsque tous mes voisins s'affolaient sous la menace de l'invasion. J'assurai d'abord le départ de la jeune femme que sa belle-sœur de Brest réclamait ; puis l'imminence du danger que je ne voulais pas fuir, au lieu de m'enfiévrer, m'apaisa. Soutenu par une confiance purement mystique, que les événements et ma raison même ne justifiaient pas, ayant confondu ma vie dans la vie collective de la nation, je ne songeai plus qu'à la nation, avec la sérénité du chrétien qui a fait son sacrifice et que sa destinée individuelle, remise aux mains de Dieu, n'intéresse même plus. Ma maison, mon jardin furent pour moi le lieu où commençait la
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pairie, où je touchais matériellement la chair de la France, tandis que dans ma bibliothèque, vénérable et sainte comme un temple, jc communiais avec son esprit.
Mes voisins immédiats, me croyant mieux renseigné qu'eux-mêmes, s'informaient de mes intentions. « Les Allemands, disaient-ils, sont à Compiègne ; ils descendent vers Paris ; ils vont l'encercler ; ils déborderont sur la grande banlieue du Sud... » Je leur répondais que c'était chose improbable, mais non pas impossible. « Vous qui avez charge d'enfants et de femmes, mettez-les en sûreté, comme j'ai fait pour madame Percier. C'est votre droit et votre devoir. Quant à moi, je suis seul, libre, déjà vieillissant, et l'idée de la mort m'est familière. Je courrai tous les risques, mais je demeurerai chez moi. »
Quelques-uns partirent, d'autres restèrent. Ils ne m'étaient pas une compagnie, car je les voyais seulement dehors, à l'heure où l'on affichait le c communiqué ». Durant ces jours d'absolue solitude, je me surpris bien des fois, l'oreille tendue au vent qui m'apporterait peutêtre le premier grondement du canon tirant
sur Paris. Je m'asseyais sous les tilleuls ; je regardais la vallée, longue corbeille que l'été mûr et déclinant comblait de fleurs et de fruits ; je feuilletais un livre que je ne lisais pas. Mentalement, je répétais les noms de mes jeunes amis, de mes cliers élèves, dont le souvenir m'était toujours présent. Litanie d'amour et de pitfé, bénédiction paternelle qui ne pouvait, me semblait-il, être tout à fait sans vertu et qui devait participer à cette puissance anonyme que l'homme sent parfois venir à lui, comme un secours miraculeux, un élan qui le relève et l'emporte.
Parfois, quand je pensais à tel ou tel de ces jeunes gens, d'affreux pressentiments m'assaillaient. Aucune crainte, jamais, pour Stéphane. Pourquoi celui-là, entre tous, celui-là que j'aimais inexplicablement, me paraissait-il invulnérable, ainsi qu'un héros baigné dans le Styx ? Pourquoi ne pouvais-je concevoir qu'il cessât d'être, comme si la possibilité de la mort et l'hypothèse de l'anéantissement final ne le concernaient pas ? Sa belle forme, aussi belle que son âme, je me la représentais bien souffrante et sanglante. Mes nerfs frisson-
naient, — mes nerfs seulement, — mais j'étais sûr que nous nous retrouverions, et cette certitude irraisonnée avait en moi le caractère et toute la force de l'expérience.
Je l'éprouvai bientôt. Quelques semaines après la victoire de la Marne, je lus dans un journal la note suivante :
« Un jeune peintre, dont le talent, ignoré du public, donnait à ses amis les plus grands espoirs, M. Stéphane Montayran, lieutenant au ** d'infanterie, a disparu près de Soissons. Chargé d'une mission périlleuse, M. Montayran, étant parvenu au point fixé, accomplit l'ordre qu'il avait reçu, avec un admirable courage ; puis il repartit seul, à travers bois, dans la nuit, pour rejoindre sa section. Ne le voyant pas reparaître, ses hommes le cherchèrent, malgré la proximité de l'ennemi. Ils ne trouvèrent aucune trace de sa présence sur le chemin qu'il avait dû suivre et qu'un bombardement épouvantable avait absolument bouleversé. Depuis on est sans nouvelles. Tout fait craindre que Stéphane Montayran ne soit tombé victime de son devoir.
» M. Stéphane Montayran était le cousin du comte Martin-Croze, le célèbre collectionneur, et n'avait pas d'autres parents. Son œuvre, qu'il dérobait avec un soin jaloux à la curiosité des amateurs, nous sera révélée un jour, et l'on saura ce que perd l'art français en la personne de ce jeune héros qui disparaît avant la victoire, à peine âgé de vingt-sept ans. »
Je demeurai sans voix, presque sans souffk, envahi par un froid de glace, ne pouvant détacher mes yeux de ces lignes qui tremblèrent peu à peu et se voilèrent. Quel moment! Quelle atroce contraction de mon cœur! Il semblait se rapetisser et mourir dans ma poitrine ! Mes doigts laissèrent tomber le journal. J'entendis, comme à travers une épaisseur d'eau, l'appel effrayé de ma gouvernante... Elle me disait : « Vous êtes tout pâle, monsieur? Qu'avez-vo us?... Un étourdissement?... Une mauvaise nouvelle?... Est-ce que monsieur Percier?... » Je dus balbutier une réponse vague... La brave femme m'apporta un cordial. Je bus. Ma pauvre machine physique, détraquée par l'émotion, recommença de fonctionner, et la douleur, d'abord lointaine, au
Vôi PERSEPHONE
fond de ma conscience, éclata dans son intensité. J'aurais voulu pleurer comme une femme, comme une mère. Je ne pus que cacher ma tête entre mes mains et gémir.
Pendant une heure, je fus ainsi prostré, me déchirant l'âme à des images sinistres : je voyais Stéphane, la nuit, dans le bois. 11 allait, tantôt courant, tantôt rampant, à la façon des sauvages. Des obus se croisaient au-dessus de lui, ébranlant le ciel obscur, et tombaient, éventrant la terre. Il allait, le tranquille héros, comme l'Initié dans les ténèbres infernales, entre les ravins et les fossés bourbeux, sous l'assaut effrayant des monstres qui pleuvaient de la nuit, à tout instant, qui lui barraient la route, et qui infectaient l'air de leur souffle empoisonné. Il allait, gardant son beau sourire paisible et tenant son âme haute, à travers les épouvantements... Soudain, un météore fulgure, un tonnerre gronde ; le bois funèbre s'emplit du craquement des troncs déracinés ; un cratère s'ouvre et se referme... C'est fini. La terre a pris Stéphane. Elle ne rendra pas son corps défiguré à ceux qui le chercheront.
Cette scène à laquelle j'assistais par l'imagination, se répétait devant moi, toujours identique en ses détails, et si précise qu'il me semble, encore aujourd'hui, ne l'avoir pas devinée, mais véritablement vue. Je peux bien me démontrer à moi-même que ce phénomène d'auto-suggestion ne prouve rien contre le mystère qui enveloppera éternellement la mort de mon jeune ami ; ma conviction demeure acquise, comme si elle m'était venue par une autre voie que le raisonnement, comme si elle dépendait d'un sens interne, infaillible, dont je prenais enfin conscience.
Tandis que je m'enfermais en moi-même, le jour s'écoulait. Saturé de tristesse, je me réveillai à la vie extérieure, dans la grande pièce, assombrie par le crépuscule. Un reste de clarté bleuâtre s'attardait aux rideaux blancs ; les ors fanés des vieilles reliures luisaient sur des rayons ; un bouquet de dahlias pourprés, placé dans une douille d'obus en cuivre, effeuillait sur le tapis ses pétales qui ressemblaient à des taches de sang. En face de moi, sous une grande photographie du bas-relief éleusinien, — Déméter, Perséphone, Trip-
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tolème, — la petite aquarelle de Stéphane se détachait en clair contre la boiserie de chêne brun. Mes yeux arides, qui n'avaient pas eu le rafraîchissement des larmes, se fixèrent sur ce tableau dont ils no distinguaient pas le détail, et voici que j'éprouvai un apaisement étrange : la sensation d'une tendresse divine qui pénétrait mon âme résignée, et, lentement, enchantait ma douleur.
Le lendemain, j'écrivis au comte Martin- Croze pour lui demander des renseignements complémentaires. Il était à Bordeaux, et la réponse qu'il me fit annonçait son retour. Dans le courant de novembre, je reçus sa visite. Je vis un homme de cinquante-cinq ans, dès affable, un peu affecté, qui s'écoutait parler complaisamment et qui caressait, d'une main très fine, sa belle barbe grisonnante. Il me parla de mon dernier ouvrage qu'il avait dû feuilleter avant que de venir chez moi, et il se déclara très flatté de l'intérêt qu'un savant do mon espèce voulait bien porter à son malheureux cousin.
Certes, les Martin-Groze tiraient quelque vanité personnelle de la mort glorieuse de Sté-
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phane et ils désiraient exploiler l'honneur de cette mort et le talent du défunt. Le comte ne put rien m'apprendre que la note du journal ne m'eût appris déjà, mais il s'émut vivement quand je lui montrai la lettre de Stéphane et l'aquarelle.
— Stéphane, me dit-il, a toujours été fort discret sur ses affections, sur ses intentions et sur ses travaux. Je connais de lui quatre tableaux seulement, œuvres d'un débutant aux dons magnifiques, qui sont dans le château de province où il a été élevé. Il a exécuté, depuis, d'autres ouvrages, mais • il les cachait comme un sultan les femmes de son harem. Bien que sa succession ne soit pas ouverte, je sais, par une lettre qu'il m'a fait tenir, le 4 août 1914, qu'il a pris toutes dispositions pour sauvegarder son œuvre : « Mes tableaux, écrivait-il, ne sont pas dans mon atelier, et je défends qu'on les recherche. Si je meurs, ils resteront où je les ai mis, et la personne qui les possède, sera maîtresse de les produire quand il lui plaira. » Nous n'avons rien trouvé dans l'appartement de la rue de Passy, rien dans l'atelier du boulevard Beau-
séjour. L'enquête que j'ai fait faire n'a donné aucun résultat. J'espérais, monsieur, que vous pourriez nous éclairer.
Je répondis que la volonté de Stéphane étant formelle, sa famille devait la respecter et ne point rechercher les tableaux. Le légataire ou dépositaire inconnu avait sans doute des instructions précises qui établissaient ses droits et ses obligations. M. Marlin-Croze, qui espérait mieux de moi, fut déçu. Il dissimula sa contrariété, et mit la conversation sur la guerre. Enfin,, il me quitta, après m'avoir extorqué la promesse d'une visite, car il voulait me faire admirer ses collections.
Après son départ, je rêvai longtemps à la singulière histoire des tableaux disparus et à cette volonté qu'avait eue Stéphane de réserver son œuvre pour une seule personne, dans une retraite impénétrable... Cette personne, c'était l'inconnue qu'il aimait, la femme qui l'avait appelé h Venise ; celle dont il ne m'avait presque rien dit, sinon qu'elle ressemblait à Perséphone et qu'elle ne pouvait rien pour lui, vivant.
— Que peut-elle donc pour lui, maintenant? me disais-je. Elle doit accomplir ses vo-
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lontés posthumes, — ne m'a-t-elle pas, ellemême, apporté la lettre et l'aquarelle qui m'étaient destinées ? — elle doit garder pieusement le souvenir du mort qui l'adora comme une déesse, et sans doute, le pleure-t-elle, devant ces tableaux qu'il lui consacra I 0 messagère au voile gris, dont j'aurais tant voulu entendre la douce parole et toucher la main, peut-être aimiez- vous Stéphane. Mais le bonheur que vous lui avez refusé, il ne le goûtera pas de l'autre côté du tombeau. Le plus grand amoui' et le plus fidèle ne peut évoquer une ombre.
Je me remémorais ces événements, tandis que le soir descendait dans la bourrasque et la neige, sur ces collines qui étaient tout mon horizon depuis trente mois. Tous les soirs de la guerre, je les avais vus ainsi, soirs vêtus de pourpre, de brouillard ou de cendre, et chacun m'avait fait plus triste et plus las. Un abîme me séparait de ma vie ancienne, et j'étais comme sur l'autre rive du temps, étonné de survivre à tout ce que l'abîme avait englouti, à tout ce que j'avais aimé, des idées, des choses,
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des hommes. Le dégoût d'exister me prenait à la gorge, dans ce monde devenu une boucherie, où l'on respirait partout l'acre odeur du sang. Dire que j'avais cru au progrès, à la vertu civilisatrice de la science, à la fraternité des peuples I Voici que le temps était revenu des grandes invasions destructrices ! Des nations fuyaient sur les routes ; des cathédrales et des bibliothèques brûlaient ; dans tous les laboratoires, des savants travaillaient pour la mort. Avec une effrayante rapidité, le civilisé européen retournait à la brutalité primitive. La régression qui s'accomplissait sous mes yeux continuerait après la guerre. Barbares au dehors, barbares au dedans. Qu'auraient à faire, dans cette société qui s'ébauchait, l'artiste et le philosophe, s'ils ne consentaient pas à divertir la bande des ilotes ivres et à justifier par des sophismes la dictature des cerveaux incultes et des gros poings? Cette éducation du peuple que ma génération avait rêvée, ce généreux accord de la pensée et de l'action, de l'élite et de la masse, comment les réaliser, dans le désordre universel dont j'apercevais les prodromes ? Jamais la civilisation méditerra-
néenne, fille de la philosophie antique et du christianisme, n'avait couru pareils dangers... Un jour viendrait peut-être où les « intellectuels » méprisés par la populace qu'ils avaient cru séduire et conduire, chercheraient, comme les clercs de la Gaule envahie, l'abri des monastères où l'on peut travailler dans la solitude. Mais il n'y aurait pas de retraites pour les accueillir.
Ces tristes pensées, que je m'efforçais vainement de repousser, prenaient une force redoutable dans la solitude. On dénonçait alors les « pessimistes » comme de mauvais Français, et le mot de « défaitiste », nouvellement inventé, désignait les gens qui, par calcul ou par faiblesse, eussent accepté de traiter immédiatement avec l'ennemi. Je n'étais pas de ces genslà. Mon « pessimisme » dépassait les choses et le temps de la guerre. Je voyais bien que la victoire ne suffirait pas à guérir le mal profond dont l'humanité tout entière allait souffrir pour de longues années, et l'avenir m'apparaissait si dur que j'avais pitié des enfants et des adolescents condamnés à reconstruire le monde.
Un médecin de mes amis, homme très âgé,
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qui n'exerçait plus sa profession, mais qui, depuis le début de la guerre, remplaçait, par devoir civique, ses confrères mobilisés, venait quelquefois s'entretenir avec moi. Nous pensions tout de même sur bien des ciïoses. Le docteur Barthe avait la froide sagesse des vieillards et le scepticisme particulier aux médecins. Cependant, il était moins attristé que moi, peut-être parce qu'il était plus actif.
— Vous avez tort, me disait-il, de vous confiner ainsi chez vous ; vous êtes misanthrope, prenez garde de ne pas devenir hypocondriaque. Sortez de votre trou ; voyagez en France ; allez seulement à Paris, si vous craignez les incommodités des voyages. Demandez à visiter le front.
— Comme un touriste ? Non, je sentirais le ridicule de ma présence, à moi, vieil homme d'étude, parmi des soldats auxquels je serais inutile et qu'importunerait ma curiosité.
Le docteur Barlhe était, au fond, de mon avis. 11 n'insista pas davantage. Cependant je méditai le conseil qu'il m'avait donné, et je sentis les inconvénients d'une trop longue et trop complète solitude. L'hiver de 1916 à 1917
les aggrava par la difficulté où je me trouvai de chauffer la maison. Madame Poncelet se lamentait sur la rareté des vivres. Le service des postes, celui des chemins de fer, étaient déplorables.
— On vit mieux à Paris, affirmait ma gouvernante.
— Non, pas mieux, disais-je, mais plus commodément.
C'est alors que j'envisageai la possibilité de louer un pied-à-terre, dans quelque rue bien provinciale de la rive gauche. Gomment cette intention, à peine exprimée, fut-elle connue de tous mes voisins, c'est ce que madame Poncelet seule pourrait dire.
La proposition de M. de Saint-Jorre arrivait donc en un moment où elle pouvait être examinée, sinon accueillie. Elle m'avait un peu choqué : elle suscitait en moi une sourde répugnance, et pourtant elle correspondait à l'un de mes désirs.
M. de Saint-Jorre revint le lendemain. Une dame l'accompagnait, tout emmitouflée de voiles et de fourrures. Le bon géant à moustaches gauloises me déclara sans façon :
— Voici la comtesse de Saint-Jorre qui est ravie de vous connaître, et qui traitera personnellement avec vous l'affaire dont nous avons parlé. Mon rôle est fini. Je ne suis plus qu'un témoin.
Je fis mon compliment de bienvenue à la comtesse qui répondit avec beaucoup de grâce. Sur ma prière, elle consentit à se reposer et à se chauffer, avant que de visiter la maison.
— Quelle belle pièce, si bien éclairée, si
bien proportionnée I s'écria-t-elle en entrant dans mon cabinet de travail. Tous ces livres, sur ces rayons, valent une tapisserie ancienne pour la richesse de la couleur, et ils parlent mieux à l'esprit.
Cette réflexion n'était pas d'une sotte. Je conçus de l'estime pour cette femme qui préférait les livres aux tapisseries.
D'un geste aisé, elle avait entr'ouvert son manteau brun qui découvrait des formes amples sans lourdeur et dignes de la statuaire. Une toque bizarre, — comme les femmes en portaient cette année-là, — une sorte de mitre ou de panier en velours sombre, coiffait ses cheveux couleur de blé dont les ondes fines descendaient sur ses tempes. Son cou très blanc, un peu gras, sa nuque veloutée où le jour caressait un duvet blond, exprimaient la force. La beauté classique de ses traits était moins frappante, au premier regard, que la splendeur de sa peau et la douceur de ses yeux bleus comme le ciel d'été sur les plaines. Je ne sus quel âge lui donner, car elle unissait la puissance de la maturité à l'éclat d'une jeunesse intacte et qui semblait immortelle.
— Il faut que cette maison devienne la « Maison du Bon-Repos », dit-elle. Nous l'avons désirée entre toutes, ma sœur et moi, parce qu'elle nous rappelle la vieille bâtisse où nous avons passé notre jeunesse, dans le sauvage Quercy. C'est la même toiture à pans et à mansardes, ce sont les mêmes hautes fenêtres, et le jardin, comme notre jardin de làbas, se prolonge en terrasses au-dessus de la vallée. Nous sommes allées chez le notaire pour avoir des renseignements. Il nous a indiqué, dans le voisinage, plusieurs villas, qui pourraient être aménagées en maison de convalescence. Mais nous en tenions toujours pour celle-ci.
— Vous y trouverez peut-être quelque vice rédhibitoire.
— Nous verrons bien, et tout de suite, si cela ne vous gêne pas! Je suis réchauffée.
Elle ferma les revers de son manteau et nous sortîmes tous trois dans le jardin. Pendant une heure, je promenai les Saint-Jorre à travers mon petit royaume, y compris les caves et les greniers. Chemin faisant, la belle dame aux cheveux de blé m'expliquait le plan et le fonc-
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tionnement de l'œuvre future, tout en évaluant, d'un sur coup d'œil, les dimensions des chambres et la valeur des objets mobiliers. Elle révélait des qualités d'administrateur et des connaissances techniques qui me surprenaient.
— Cela vous choque, dit-elle en riant, quand nous fûmes* revenus dans mon cabinet de travail, cela dérange toutes vos idées sur les femmes, de m'entendre parler comme un maître maçon ou un chef de culture? C'est que j'ai perdu mes parents très tôt et que je me suis mariée très tard. Dix ans, je suis restée seule dans notre petit château, en pays perdu, seule pour diriger nos gens, pour gouverner nos domaines, élever ma jeune sœur. J'ai lutté contre la routine des paysans et il m'a fallu une volonté inflexible pour changer les mauvaises méthodes de mes fermiers et doubler le rendement de mes terres. Maintenant, je passe mes hivers ù Paris et, dans mon salon, j'ai quelquefois la nostalgie des grands labours rayant la plaine et des champs où verdissent les pointes des blés hâtifs.
— Cela ne me choque pas, madame!
Bien au contraire 1 J'admire cette leçon éner-
gique que vous pourriez donner à beaucoup d'hommes.
— Ma femme a transformé ce petit coin de France où je l'ai connue, dit M. de Saint-Jorre. Les paysans, vaincus par sa bonté, déconcertés dans leur routine séculaire par les miracles qu'elle avait accomplis, avaient pour elle une sorte de vénération superstitieuse. Que n'at-elle pas fait pour eux, avant la guerre et depuis la guerre? École, dispensaire, secours en argent et en nature aux cultivateurs, elle a tout organisé, par des moyens de fortune, avec l'aide de quelques voisins, d'abord sceptiques et qu'elle avait gagnés à sa foi...
— Taisez-vous, Bertrand ! Vous exagérez mes faibles mérites! Monsieur Le Rallier, ne croyez pas que je sois une sainte ou une héroïne. J'aime les paysans, bien qu'ils ne soient pas toujours agréables à fréquenter. J'ai vu leur ignorance et leur détresse, et j'ai tâché de les civiliser tout en les attachant à la terre.
J'aurais voulu baiser les mains de cette adorable personne, qui avait mieux servi son pays qu'une douzaine de politiciens. Je lui dis :
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— Madame, vous devriez porter, comme risis égytienne et la Déméter hellénique, le beau nom de « Dame du blé ». Je suis heureux d'avoir rencontré, en ces temps barbares, une divinité civilisatrice et pacifique, sous la forme très aimable d'une jeune femme française. Je suis donc tout à vous, ainsi que ma maison. Ne discutons plus sur une affaire qui est conclue selon vos désirs.
— Ah ! monsieur, vous me comblez de joie, lit madame de Saint-Jorre. 11 me tarde de vous présenter à ma sœur, qui partagera ma reconnaissaiice... Ai-je besoin de vous dire que votre prix sera le nôtre, que votre chère maison vous reviendra dans le même état que nous l'aurons prise, et que nous vous laisserons tout le loisir de voua installer à Pari8?
— J'avoue, madame, qu'un déménagement m'effraie.
— Nous vous épargnerons cette corvée, si vous avez confiance en nous. Oui, les meubles que vous voudrez emporter seront installés par mes soins et remis en place dans votre nouveau logis. De même pour vos bibelots et vos livres...
Je dus jeter un regard éperdu sur les bibliothèques.
— Préférez-vous, reprit la comtesse, que cette pièce où nous sommes soit réservée et fermée? Vous y laisserez tous les livres, tous les objets qui ne vous sont pas nécessaii*es, et personne, en votre absence, n'y pénétrera. Le grand salon et le billard sufiiront à nos malades qui, d'ailleurs, ne seront pas nombreux. Nous choisirons des gens bien élevés, pauvres, qui souffrent de la vie d'hôpital plus que les hommes du peuple et qui ont besoin de repos, dans un cadre et dans une compagnie sympathiques.
— Des « prolétaires intellectuels » ?
— Je n'aime pas beaucoup ces deux mots-là, dont on abuse. Disons des artistes, des savants, des étudiants sans fortune. Vous comprenez maintenant pourquoi nous avons choisi votre maison, plutôt que la confortable villa d'un nouveau riche. Ici, nos convalescents seront vraiment chez eux en étant chez vous, dans votre atmosphère.
L'accord étant parfait sur les points essentiels, madame de Saint-Jorre, avant que de se
retirer, me pria très gracieusement à diner pour le lendemain. Je me récusai, en affirmant que j'étais un vieux hibou insociable.
— Eh bien! dit-elle, nous aimons les hiboux. Ce sont des sages, qui passent une longue vie dans la solitude et la méditation. Ils sont les ennemis des bètes puantes et portent, dans leurs grands yeux d'or, le reflet de la lune qu'ils ont tant regardée.
— Puisqu'il en est ainsi, madame, je me rends : j'accepte l'honneur que vous me faites.
— L'automobile vous prendra ici, demain soir. Il faut bien que vous parliez de nos projets avec ma sœur, et je ne sais quand elle pourra sortir, tant elle redoute le vent glacial et la neige. Comme elle habite un pays chaud depuis son mariage, environ sïk mois sur douzr, Marie ne supporte plus nos hivers.
— Ne regrettc-t-elle pas le Mexique?
— Oh ! non ; elle voudrait rester en France toujours, malgré le climat; mais il lui faut obéir à son mari, et Juan ne se plaît que dans son pays de volcans, sur ses chantiers et sur ses mines.
— Ne soyez pas injuste, mon amie, dit le comte, et n'ayez pas, pour votre beau-frère, les sentiments aigres-doux que vous auriez pour un gendre... Juan est Mexicain; il aurait désiré que Marie devînt une véritable Mexicaine, de cœur et d ame. Quoi de plus naturel? Il a tout fait pour la retenir dans les merveilleux domaines qu'il possède. Il l'a traitée en déesse...
— En esclave !
— Disons en épouse, selon la tradition espagnole qui n'est pas la nôtre... Et ne nous a-t-il pas fait un sacrifice en laissant Marie venir en France tous les ans, en lui permettant même d'y rester pendant la guerre?
— ,Mle l'a exigé... Pouvait-elle vivre là-bas, parmi des germanophiles qui insultaient à tous ses sentiments!... Et Juan ne lui a-t-il pas infligé trois duègnes épouvantables, ses sœurs?
— Allons! allons!... Ne vous fâchez pas!... Ces histoires de famille sont fastidieuses pour monsieur Le Ilallier... Ma femme, monsieur, avec toutes ses qualités, a un grand défaut : elle est jalouse de ce qu'elle aime. Ayant élevé sa jeune sœur, maternellement, elle a consi-
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déré Juan Alvarez comme une sorte de ravisseur, et ne lui a jamais pardonné d'avoir emmené Marie au Mexique.
— Marie avait seize ans ! Elle était si naïve, si complètement ignorante du monde qu'un étranger a pu s'imposer à elle, sans qu'elle en fut consciente, sans qu'elle fît un libre usage de sa volonté...
— Elle est heureuse, puisqu'elle ne se plaint jamais.
Madame de Saint-Jorre haussa doucement ses épaules et ne daigna pas répondre. Je me fis cette réflexion que le comte aurait pu être jaloux de la belle-sœur tant aimée, s'il n'avait pas chéri sa femme. Mais cet Hercule gaulois était le meilleur des hommes et le plus désintéressé. Il adorait sa belle épouse et il comprenait, dans le même culte, madame Alvarez de Zuniga, qu'il regardait comme une fille adoptive.
Le lendemain, l'automobile des Saint-Jorre me déposa dans la cour des Réservoirs, et un valet de l'hôtel me conduisit à l'apparlement particulier des Zuniga. Je trouvai M. de Saint- Jorre dans un salon tendu de vieux Aubussons
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à personnages et faiblement éclairé par une seule grosse lampe que voilait une soie couleur de feu. Les rideaux en brocart rouge sombre, drapés devant les fenêtres, les tapis orientaux, très épais, aux tons de topaze et de grenat, l'insupportable chaleur du calorifère et des bûches flambantes, me donnèrent la sensation d'être dans un lieu clos, étouffant, où nul bruit du dehors ne parvenait. De grands fauteuils Louis XIV, recouverts en tapisserie, étaient disposés en demi-cercle, cérémonieusement. Je n'aurais pas cru qu'il existât, dans un hôtel, un salon décoré de la sorte. M. de Saint- Jorre m'apprit que le mobilier et les tentures appartenaient en propre à Don Juan Alvarez qui les avait achetés chez un antiquaire parisien.
— Tout l'appartement, me dit-il, est meublé dans ce style somptueux que je n'aime guère.
Sur ces entrefaites, madame de Saint-Jorre entra, suivie de trois dames vêtues de noir, assez laides et d'un homme au teint cuivré. Elle Qt les présentations d'usage :
— Don Juan Alvarez de Zuniga, mon beaufrère... Monsieur François Le Rallier... Dona
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Pilar, (lona Porfîria, dona Guadalupe Alvarez de Zuniga...
Je m'étais absurdement imaginé qu'un Mexicain a toujours un peu de « rastaquouérisme » dans l'allure. Quelle sottise! Don Juan Alvarez de Zuniga n'arborait pas de diamant à sa cravate et de chaîne d'or à son gilet. Il était grand, robuste dans sa maigreur, et il portait haut sa tête un peu étroite, aux cheveux plaqués, d'un noir bleu. La rudesse de cette chevelure lisse, la saillie des pommettes, la ligne aquiline du nez, les deux plis verticaux sabrant les joues, aux coins d'une bouche mince et sardonique, révélaient l'ascendance indienne, le sang des rois Aztèques mêlé au sang espagnol des Zuniga.
Les sœurs de Juan Alvarez lui ressemblaient, bien que le type familial s'accusât fâcheusement sur leurs visages quadragénaires. Les joues creuses, les grands nez coupants, les cheveux couleur de houille, les mains sèches et osseuses, me firent songer aux vieilles sqiiaws qui dansent autour du poteau des supplices, ou ;\ ces momies péruviennes, que l'on voit au Trocadéro. Toutefois, les demoiselles
Alvarez, dans leur laideur, ne manquaient pas de dignité et quand leurs six yeux de charbon brillant se fixaient sur moi, je me sentais traversé par leurs regards, et je n'avais pas envie de rire.
« Vous excuserez mes sœurs, fit don Juan xVlvarez. Elles ne parlent pas le français; mais elles le comprennent très bien. »
Au même moment, une voix douce prononça mon nom et je vis, en me retournant, Dona Marie debout près de la table qui supportait la lampe rouge. Elle était vêtue de noir, comme ses belles- sœurs, serrée dans un fourreau de satin voilé de tulle, mais décolletée et toute scintillante de joyaux. La pâleur de sa chair, qui était visible malgré le reflet de la lampe, lui donnait l'apparence d'une statuette taillée dans l'albâtre et le marbre noir, à peine dorée sur les cheveux. Il me fut impossible desavoir, d'abord, si elle était belle, tant je fus ébloui et irrité tout ensemble par la fulguration des pierreries qui la couvraient. Des épingles de diamants, en forme de fleurs, dont les feux prismatiques éclairaient l'ardente pénombre, retenaient autour de sa tête la bandelf'-tte en-
roulée de ses cheveux blonds. Un collier ruisselait, tel un filet d'eau phosphorescente sur sa poitrine nue et sa tunique sombre; chaque geste de ses mains allumait et éteignait les éclairs irisés de ses bagues. Ce luxe me blessa, ainsi qu'une offense au crêpe des mères et des veuves, aux haillons des réfugiés. J'oubliai la douceur de la voix qui me parlait, la douceur des doigts qui avaient effleuré les miens ; j'oubliai même que Dona Marie avait secouru bien des misères françaises. Pourquoi s'était-elle parée ainsi? Elle manquait donc de délicatesse, si elle ne manquait pas de cœur?
« Elle a pris le mauvais goût des millionnaires exotiques, pensai-je, pour l'excuser. Peut-être obéit-elle à son mari qui aime le faste : elle étale, avec innocence, ces bijoux qui n'ont pas plus d'importance, à ses yeux, que les boucles de ses souliers. »
J'étais si déconcerté que j'ai perdu le souvenir de ce premier entrelien. Dona Marie dut me trouver bizarre, car elle laissa son mari et les Saint- Jorre faire tous les frais de la conversation, jusqu'à ce qu'elle prît mon bras pour passer dans la salle à manger. Placé à sa droite.
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je U vis plus distinctement, sous la lumière froide du lustre. Elle était jolie, mais sans fraîcheur, trop pâle, et d'un blond trop cendré pour soutenir impunément l'éclat brutal des pierreries. Je reconnus en elle cette harmonie exquise des traits, cet*e pureté antique du profil que j'avais admirées chez madame de Saint- Jorre, et je regrettai que cette beauté tout en demi-teintes, fût véritablement écrasée par l'étincelant fardeau des bijoux.
Elle parlait peu, — non qu'elle fût timide, — mais elle semblait indifférente à ce qui nous intéressait, à ce qui passionnait sa sœur, la belle comtesse blonde, si rayonnante de vie. Quand M. de Saint-Jorre racontait les batailles d'Artois et de Flandre, quand madame de Saint-Jorre nous expliquait ses projets pour l'après-guerre et l'aide qu'elle voulait apporter aux paysans des régions dévastées, doua Marie écoutait, silencieuse, tranquille, souriant d'un sourire qui n'était ni triste ni joyeux, et qui s'adressait indifféremment à ses belles-sœurs, à son mari, ù sa sœur, à moi-même. Après le dîner, lorsque nous fûmes rentrés au salon, elle s'assit sur un large escabeau de bois doré.
presque sous le manteau de la chemiiiéc, presque dans le feu qui brûlait maintenant, sans llamme, en un gros tas de braises.
— Vous avez froid, madame? lui demandai-je.
Elle répondit :
— J'ai toujours froid.
Dona Porfiria toucha le bouton d'une sonnerie électrique et un domestique nègre, en livrée, se présenta. La vieille squaiv lui dit quelques mots espagnols, et le nègre sortit, puis revint, portant une grande écliarpe en fourrure noire que dona Marie jeta nonchalamment sur ses épaules.
J'essayai de causer avec elle, mais je n'en pus tirer que des monosyllabes. Les yeux baissés, elle jouait avec les anneaux de ses doigts, si bien qu'une bague tomba sur le tapis. Je la ramassai en hâte.
C'était un lourd cercle d'or, qui enserrait, dans son chaton ciselé, une [)ierrc taillée en cabochon, un rubis un peu allongé, d'uni grosseur et d'une transparence extraordinaires, et si vif, si vermeil qu'il paraissait gonflé de suc comme un fruit.
— Prenez garde, madame, dis-je en rendant la bague merveilleuse à Dona Marie un peu confuse. Vous semez des trésors.
— Marie, querida, cria l'affreuse Guadalupe, vous finirez pas perdre votre anneau de fiançailles. Et qui dira notre cher Juan?
Pour couper court à l'incident, je m'adressai à don Juan lui-même et je l'interrogeai sur le Mexique. Il me répondit complaisamment. Sa figure taciturne s'illuminait d'une ardeur extraordinaire, quand il disait la vie prodigieuse et maléfique de la forêt, dans les Terres chaudes, et la mélancolie des hauts plateaux déserts que couvrent, à perte de vue, les aloès géants, d'un vert grisâtre, dont le suc fermenté, — le pulqué national, — a le goût du vin blanc nouveau. Il trouvait des mots impré- VHis pour dépeindre les vieilles petites villes bâties en brique, qui fondent parfois en boue sous les grandes pluies tropicales, villes sales et pauvres, ravagées par la fièvre, où les vautours seuls, — les zopilotes, — font le service de la voirie.
Il aimait ce pays éternellement troublé, cette
terre des volcans et des révolutions, dont l'his-
toire se perd dans un mystère impénétrable. Bien qu'il fût un homme très moderne par la culture, et tout aussi pratique qu'un Anglo- Saxon dans les choses de l'industrie, il avait un profond orgueil de sa double noblesse, et peutêtre était-il plus lier de ses ancêtres indiens que de ses aïeux castillans. Sur un signe de lui, dona Guadalupc alla chercher un album de photographies, et il me montra différents portraits qui le représentaient dans l'ancien costume mexicain, coiffé du sombrero, drapé dans le zarape et chaussé de mocassins. Il me dit encore qu'il avait parcouru le Mexique tout entier, que pas un homme vivant ne connaissait aussi bien que lui les trois régions des Terres chaudes, des Terres tempérées et des TeiTes froides. Il avait vécu parmi les mineurs, navigué sur les lacs qui portèrent les brigantins de Cortez, chassé le léopard dans les forêts empoisonnées du Papaloapan, foulé la neige éternelle sur les glaciers de l'Orizaba. Il avait même réussi à descendre dans le cratère du Popocatcpelt, — la Montagne qui fume, — et les deux Indiens qui l'accompagnaient étaient morts, suffoqués par les vapeurs sulfureuses.
Mais don Juan Alvarez était revenu sain et sauf, comme si les génies du volcan avaient salué en lui un être de leur race, fils de rois et iils de dieux.
Il racontait ces aventures de sa vie sans emphase. L'extrême simplicité de son récit atteignait à la grandeur, quand il parlait des vieux Aztèques, de leur religion aux rites oubliés, de ces rois qui sacrifiaient des victimes humaines dans leurs temples quadrangulaires, et célébraient la fête du Feu nouveau. Alors, son visage sombre prenait une majesté presque terrible. Ses sœurs et sa femme se taisaient devant lui. Les Saint-Jorre, qui ne l'aimaient guère, n'eussent pas osé l'interrompre.
— Il faut venir au Mexique, monsieur Le Flallier. Vous y verrez les traces d'une civilisation aussi ancienne que celles de l'Egypte et de la Grèce, et peut-être y reconnaîtrez-vous ces dieux primitifs qui, sous des noms divers, ont reçu l'adoration des peuples blancs, jaunes et rouges, — car je ne compte pas les noirs parmi les civilisés. Ne croyez-vous pas qu« les Olympiens, chassés par le Christ, se
sont dispersés à travers le monde, et qu'ils y demeurent comme des forces mystérieuses et sous des formes changeantes? Ils avaient retrouvé des autels, au delà de l'Océan que gardaient les colonnes d'Hercule, au delà des brouillards de Thiulé. Quand le Juif crucifié les détrôna pour la seconde fois, après quinze siècles, ils disparurent comme le soleil descend dans le Pacifique, mais ils renaîti'ont comme lui, sous les voiles des nuages, puisqu'ils sont immortels.
— Eh quoi, doiî Juan, il nous serait possible d'approcher, à notre insu, les dieux célestes et souterrains, dans la foule humaine ? Nous les verrions de nos yeux, sans jamais les nommer par leurs noms? Nous subirions leur puissance? Ils se mêleraient à nos vies sans se révéler à nos cœurs?... Ahl la belle fiction, le beau sujet de poème : La Nouvelle Incarnation des Dieux I
— Écrivez-le donc, dit Juan Alvarez. Pour moi la poésie de l'action est la seule qui me soit permise.
Il alla s'asseoir auprès de sa femme dont il prit la main pâle dans sa main brune, sans que
dona Marie donnât aucun signe de répugnance ou d'émotion. 11 dit :
— Non! la vraie poésie de ma vie, la voilà!
— Vous êtes bien galant, ce soir, mon frère! fit la comtesse de Saint-Jorre qui était visiblement agacée par cette familiarité conjugale.
— C'est que je vais bientôt partir, ma sœur. Ne soyez pas jalouse. Je vous laisse Marie... Êtes-vous heureuse, Marie, de rester en Europe?
— Très heureuse.
— Vous n'aurez pas envie de voyager?
Vous ne souhaiterez pas d'aller en Espagne ou en Italie, avec vos belles-sœurs qui vous accompagneraient ?...
— J'ai assez voyagé. Je veux vivre avec ma sœur, dans ma patrie qui souffre, et nous essaierons de faire un peu de bien.
— Bravo, Marie, bien répondu ! dit le brave Saint-Jorre.
Le domestique noir apporta des bûches qu'il jeta sur le feu ravivé. La chaleur intolérable commençait de m'étourdir et mes pensées, rapides comme les battements de mon pouls,
mêlaient en un désordre fantastique le passé au présent, la mort à la vie. Je ne savais plus très bien quel était ce salon ronge, et quelquefois, à la place des senoritas mexicaines, je croyais voir les filles de Berchot; je croyais voir madame Polyxène à la place de la comtesse de Saint-Jorre, mon vieil ami dans le fauteuil de don Juan, et Stéphane assis sous le manteau de la cheminée, tenant la main de dona Marie Alvarez. Le bourdonnement de mes oreilles me fit craindre une congestion. J'eus l'énergie de me lever. La voix cordiale du comte de Saint-Jorrc qui me proposait de me reconduire en automobile, fit évanouir les fantômes et dissipa mon cauchemar. Je répondis convenablement aux aimables paroles de mes hôtes, et je luttai contre un reste de vertige pour m'in • cliner devant Marie Alvarez qui me tendait sa main pâle, aux doigts frêles, où chatoyait le rubis.
L'accord était conclu. Je commençai à me préoccuper d'un gîte. C'est alors que j'entrevis, avec effroi, les conséquences de ma décision. Mon souci et quelque regret involontaire que je voulais dissimuler n'échappèrent pas à madame de Saint- Jorrc.
Elle était devenue ma grande amie et me faisait de fréquentes visites. Sa sœur l'accompagnait quelquefois ; mais le plus souvent la blonde comtesse venait seule, dans une voiturette qu'elle conduisait. Elle donnait rendezvous, chez moi, à son architecte, à son tapissier, à son médecin, et tous ces gens traitaient
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ma pauvre maison comme leur propriété personnelle. Ma gouvernante en pleurait. La colère me prenait souvent, mais T^iérèse de Saint-Jorre me regardait et son regard bleu dissipait ma mauvaise humeur. Elle me disait :
— N'est-ce pas que je vous ennuie?
Et j'étais vaincu par le cliarme de son sourire et de sa voix. D'où lui venait cette puissance? Comment faisait-elle pour disposer, à son gré, de ma volonté dont j'avais été si jaloux et que l'amour même n'avait pas fait plier? Je crois que j'aimais en elle un type féminin très rare dans la société actuelle : une femme qui avait les vertus de la « femme forte » et de la matrone latine, avec une grâce que la Judée et Rome n'ont pas connue. Cette beauté majestueuse, cette santé incorruptible, cette intelligence si bien équilibrée, cette force pareille aux forces mêmes de la nature, cette bonté chaude comme le soleil d'août, pure comme la llcur du froment, cette divine sérénité des traits et de l'ùme, tout en elle réjouissait mes yeux et contentait ma raison. Il y avait de la piété dans le sentiment qu'elle m'inspirait; il y avait du respect et quelque chose d'inexprimable,
comme si, malgré la différence de nos âges et mes cheveux gris, cette belle créature m'eût été un peu maternelle.
Elle me marquait tant de sollicitude que j'en étais confus! Je m'aperçus pourtant que sa bonté s'exerçait au profit de tous avec la constance d'un instinct. Madame de Saint-Jorre attirait les enfants les plus laids et les plus sales pour les caresser sans dégoût. Elle ne craignait ni les chevaux vicieux, ni les chiens féroces, qu'un geste d'elle, par une sorte de magnétisme, apaisait. Si grand était son amour de tous les êtres vivants, qu'elle ne jetait jamais des fleurs encore fraîches et ne souffrait pas qu'on brisât, par jeu, les arbustes et les rameaux.
L'unique faiblesse de cette admirable femme, c'était la jalousie qu'elle avait de son beaufrère, jalousie qui éclatait, par instants, avec une violence bien surprenante chez une personne raisonnable et douce. Autant elle chérissait Marie, autant la comtesse détestait Juan et le trio des duègnes momifiées. Je devinais là-dessous un drame de famille dont les principales circonstances m'étaient inconnues, et
par esprit de justice, je m'abstenais également d'approuver madame de Saint-Jorre et de la blâmer.
D'ailleurs, je n'avais pu me former une opinion personnelle sur don Juan Alvarez et sur dona Marie. Je ne revis le Mexicain qu'une seule fois, avant son départ, lorsqu'il me rendit ma visite. Il me laissa le souvenir d'un grand seigneur dont les manières très courtoises restaient toujours très hautaines. On eût dit que personne n'était sur le même plan que lui, excepté peut-être madame de Saint-Jorre. 11 considérait ses sœurs, son beau-frère, sa femme même, comme des êtres subalternes, qui lui devaient des égards et reconnaissaient son droit de préséance. Son caractère grave et sombre l'isolait jusque dans sa famille, et il ne se souciait pas d'inspirer la sympathie qui l'eût gêné comme une familiarité choquante.
Dona Marie, effacée dans l'ombre de ce majestueux époux, gardée par les trois duègnes vigilantes, ne sortait jamais seule et n'avait aucune amitié particulière. Néanmoins, elle paraissait fort bien adaptée aux conditions de son existence et je pensai que la comtesse
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avait tort de s'apitoyer sur elle. C'était une enfant très douce, mais tout à fait passive, qui subissait l'autorité de son mari ou l'influence de sa sœur, et qui vivait dans une sorte de rêve languissant, parée de ses merveilleux bijoux, oisive et recluse comme une sultane.
A toutes les raisons que j'avais d'aimer madame de Saint-Jorre, une autre s'ajouta bientôt. La bonne comtesse, sans m'en rien dire, faisait chercher, dans le quartier que je préférais, un appartement qui put me plaire. Elle vint, toute joyeuse, m'apporter une liste d'adresses, établie par ses soins, d'après les indications très précises qu'elle avait données.
(( En allant à une séance de l'Institut, me dit-elle, voyez ces appartements dont la situation et le prix me semblent vous convenir. Ceux que j'ai marqués là sont libres et ils ont les qualités essentielles qu'un homme d'étude doit exiger. Faites votre choix. Nous nous occuperons des arrangements intérieurs et du transport de vos meubles. Mon architecte et mon tapissier, sous ma surveillance, se chargeront de tout. »
Je n'avais qu'à obéir. Sans attendre la séance
de l'Académie des Inscriptions, j'entrepris un voyage entre le boulevard Saint-Germain et la Seine, suivant l'itinéraire que madame de Saint- Jorre avait fixé. J'aime ce vieux quartier où revit le Paris des siècles classiques, le Paris seigneurial et parlementaire, artiste et philosophe, dans les grandes maisons aux fenêtres immenses, aux portes monumentales, que décorent des mascarons sculptés. Ce quartier n'a pas subi la déchéance du Marais envahi par les fabriques et débordé par le ghetto. Le commerce y a pris des formes assez nobles, et tous ceux qui ne vivent pas seulement de pain, trouvent dans cette calme région de la grande ville de quoi satisfaire leurs appétits intellectuels. Libraires en neuf et en vieux, marchands d'estampes, antiquaires, brocanteurs, les boutiquiers ont l'amour de leur marchandise et le respect du client qui sait l'apprécier. Ils sont amènes par tradition, et ils ne dédaignent pas le vieillard aux habits râpés, l'étudiant pauvre, l'élève des Beaux-Arts, le professeur chargé d'une lourde serviette, tous les braves gens un peu maniaques, qui se priveraient de dîner pour acheter un livre ou un bibelot. Combien
de fois suis-je entré dans ces magasins tentateurs, pour le seul plaisir de feuilleter des bouquins, de fouiller des cartons, de manier une porcelaine rare, de toucher, d'une main voluptueuse, le bois luisant, les cuivres polis et patines d'un beau meuble ! J'y voulais passer dix minutes : j'y restais deux heures, et j'en sortais la bourse vide, un paquet sous le bras et des paquets dans les poches de mon pardessus! Tous les libraires de la rue des Saints-Pères et delà rue Bonaparte me connaissent. Quant aux bouquinistes des quais, ce sont des amis, qui s'informent de ma santé et de mes travaux, recherchent avec un zèle de collaborateurs les ouvrages dont j'ai besoin, et me racontent tout ce quise passe, sur l'autre trottoir, — à l'Institut !
Je flânai avec joie dans ces rues qui ont bien peu changé depuis la Révolution, et que l'on reconnaît, maison par maison, sur le vieux plan de Turgot. J'affrontai cinq ou six concierges et montai une trentaine d'étages, sans trouver un appartement qui me contentât. Le choix d'un logis, comme le choix d'une femme, n'est pas déterminé par la raison seule ; les considé-
rations économiques cèdent à je ne sais quel charme qui fait dire ; « Je veux vivre ici, et non ailleurs. » Comme dans l'amour, on jouit de posséder et d'être possédé. Certaines maisons, certaines chambres, m'ont véritablement tenu : malgré leurs défauts dont je souffrais, je n'ai pas pu les quitter sans un petit déchirement, et je ne les revois jamais sans mélancolie.
J'allais — pour ce jour-là — renoncer à mes recherches, quand je m'engageai dans la partie de la rue de Lille qui va de la rue des Saints- Pères à la rue de Beaune. Ma liste indiquait deux maisons situées à cet^ndroit. L'une me déplut ; l'autre m'attira par le cliarme indéfinissable que je viens de dire. C'est un vieil hôtel entre cour et jardin, situé à l'angle de la rue de Lille et d'une étroite ruelle mal pavée qui rejoint la rue de Verneuil. La cour est fermée sur la rue, par un mur percé d'un large portail que décorent deux corbeilles en pierre noircie et rongée par le temps. A la droite du portail est accolé un petit pavillon de conciergerie. Le corps principal de l'hôtel et les deux ailes, ont à leur jonction, de chaque côté, un perron de
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sept marches qui conduit au vestibule d'un escalier. Tout le bâtiment, surélevé d'un étage à la fin du xYiîi" siècle, est d'un style simple et grave et sans aucun ornement.
Un écriteau, collé sur le mur, annonçait un appartement à louer. J'entrai dans la cour et je demandai des renseignements à la concierge. Cette personne, qui avait un air tout à fait digne, me répondit d'une manière obligeante et me proposa de visiter l'appartement. Il était au second étage, et tenait une partie de l'aile droite et la moitié du corps principal. Une antichambre le divisait en deux parties qui pouvaient être rendues indépendantes : l'une, celle de l'aile droite, comportant les chambres à coucher et leurs dépendances; l'autre, dans îc corps central, comportant quatre grandes pièces régulières, deux sur la cour et deux sur le jardin. Cet appartement, beaucoup trop vaste pour un homme seul, avait l'aspect vétusté des lieux inhabités depuis longtemps ; mais la beauté des pièces, la hauteur des plafonds, l'atmosphère mystérieuse que créent les immenses glaces un peu verdies dans leurs cadres dédorés, les coins et les recoins, les pe-
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tits passages imprévus, les placards nombreux, tout cela me plut, en me rappelant ma maison de Bièvre, et me fit dire : « Plantons notre tente et demeurons ici. » Spontanément, je me vis dans cet appartement mélancolique sans tristesse, où les bruits de la ville arrivaient comme une lointaine rumeur, si lointaine et si continue qu'on l'oubliait ; je vis ma gouvernante installée dans les chambres sur cour, et moi, délicieusement solitaire dans celui des deux salons qui ouvrait au midi sur le jardin. J'imaginai les meubles en place, le divan dans un angle, le secrétaire entre les fenêtres, un fauteuil près de la cheminée de marbre noir, le tapis déroulé, les rideaux drapés, et contre le papier bleu lapis qui couvrirait les murs, les bibliothèques étendant la somptueuse tenture fauve et dorée des vieux livres.
La concierge ouvrit une des fenêtres et me pria d'admirer le jardin. Il me parut très vaste, car, au delà d'une pelouse rectangulaire, encadrée de buis taillé et d'arbustes qui ne bourgeonnaient pas encore, de beaux arbres dressaient leurs ramures noires jusque devant la façade d'une maison de style Louis XV,
dont je distinguais les hautes croisées sans rideaux et les volets repliés. Je crus que cette maison dépendait de l'hôtel, mais la concierge me détrompa. Elle me fit remarquer que le terrain planté d'arbres était coupe, dans sa largeur, par deux murs parallèles, qu'une illusion d'optique me faisait confondre en un seul.
— La rue de V^erneuil, invisible entre ces murs, me dit-elle, sépare ces deux jardins qui autrefois composaient un seul parc. Les ormes et les marronniers y sont disposés dans le même ordre, et leurs grosses branches se rejoignent par-dessus la rue. La maison d'en face a une entrée dans une cour de la rue de l'Université et une seconde entrée sur la rue de Verneuil où est l'Orangerie.
— L'Orangerie? N'est-ce pas ce pavillon à gauche, dont on distingue les fenêtres cintrées à petits carreaux?
— Oui, monsieur. Cette Orangerie appartient à la maison, mais elle a été arrangée en appartement particulier.
— Qui donc l'habite?
— Je ne sais pas. Le locataire doit être mobilisé. On n'y voit jamais personne.
— Et la maison?
— L'autorité militaire y a mis des bureaux. Oh ! cela ne fait pas un voisinage désagréable, car, dès six heures du soir, tous les gens. sont partis. Monsieur est assuré de pouvoir dormir tranquille. On est ici comme en province... excepté quand les Zeppelins viennent; mais alors, on va dans les caves...
Je songeais que la moindre bombe démolirait la vénérable bâtisse aux murs déjà lézardés. La bonne concierge prit mon silence pour de l'inquiétude. Elle insista :
— Ces caves sont superbes, voûtées comme dans l'ancien temps, et leurs galeries se prolongent sous le jardin, sous les rues voisines. Il y avait là, autrefois, des souterrains qui allaient jusqu'au Pré-aux-Glercs, mais on a bouché le passage. Monsieur pourra se mettre à l'abri. L'architecte a dit que les voûtes étaient assez solides pour supporter une cathédrale.
C'est ainsi que j-e décidai, en un moment, d'habiter l'ex-hôtel de Brégas-Lauraguin où je suis encore. Madame de Saint-.Iorre estima que j'avais fait le meilleur choix, et s'occupa de mon installation. Les meubles furent disposés
et les livres classés suivant mes instructions ; puis, laissant à ma bienveillante amie et à ma gouvernante le soin d'achever l'organisation du nouveau logis, je m'en fus passer deux mois en Bretagne, chez Hélène. Louis Percier, qui avait fait campagne en Orient, était revenu de Macédoine et l'on devait profiter de sa permission pour baptiser un petit Jean-François Percier dont j'étais le parrain.
Le jeune ménage Percier habitait une maison de granit, à mi-Iiauteur d'une colline d'où l'on découvrait une étendue de landes rocheuses et l'Océan glauque semé d'îlots. Il me fut tr«^s doux de me reposer le corps et l'esprit, d'admirer un couple heureux, un bel enfant, un paysage qui semblait n'avoir pas changé depuis les âges païens de la Gaule. Nous passâmes de longues heures, Louis, Hélène et moi, dans le clos planté de pommiers. Tandis qu'Hélène berçait son enfant, Louis me racontait ses souvenirs de Seddul-Bahr et de Salonique, et les missions qu'il avait faites à
Athènes, durant l'année critique 1916. Il avait pu revoir ses beaux-parents. Madame Polyxène et ses filles travaillaient assidûment pour toutes les œuvres françaises et Rhodé s'en était allée à Salonique, où elle servait comme infirmière dans l'Hôpital franco-grec fondé par la princesse Marie.
Elle avait, me dit Percier, conservé toute sa gaieté ardente et jeune, et elle était bien jolie, avec son petit voile blanc. Je m'informai de ses adorateurs d'avant-guerre, le capitaine Panayoti, le lieutenant Kokalas... Le premier de ces messieurs s'était montré tellement germanophile que mes amis Berchot ne voulaient plus le recevoir. Le second, désigné pour un régiment de Macédoine, rencontra Rhodé à Salonique, mais elle le trouva sans prestige.
— Je crois bien, ajouta Louis, qu'un certain officier français a conquis ma belle-sœur, et que nous apprendrons bientôt leurs fiançailles.
Nos regards se rencontrèrent et nous comprîmes que nous avions la même pensée.
Cette pensée, Hélène l'exprima. Elle me demanda sije ne savais rien de nouveau au sujet de Stéphane Montayran.
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— Rien, hélas! Les démarches que j'ai faites, et celles qu'a faites monsieur Martin-Croze ne nous permettent plus aucun espoir.
— J'ai bien souvent songé à ce pauvre et charmant Stéphane, ditPercier. Pendant l'été de 1916, je suis allé plusieurs fois à Thasos. L'île était occupée par un détachement de la marine française, pour le plus grand bien des habitants. Le commandant de ce détachement y rendait une justice toute paternelle et il enseignait, entre temps, à ses administrés, l'art de cultiver les oliviers et de capter 'les eaux perdues. Les Thasiotes le révéraient et le regretteront longtemps... Grâce à lui, j'ai pu visiter ces bois, ces rochers, cette nécropole d'Œnyra qui fut un peu mon royaume. J'ai revu le sarcophage de Timoclès qui n'a pas encore été transporté au Musée d'Athènes.
— Il est intact?
— Oui. Mais il a perdu l'éclat de ses couleurs et les guirlandes de marbre se sont fanées. Perséphonc a abandonné son autel. En souvenir de Stéphane, j'ai cueilli des narcisses dans une prairie voisine et je les ai placés sur le tombeau. Il aimait tant ces fleurs!
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— Nous ne pouvons l'oublier, dit Hélène. Il était de ces êtres qui ne meurent pas tout à fait parce qu'ils laissent, dans la mémoire de leurs amis, une sorte de trace lumineuse. Stéphane Montayran a passé parmi nous, ainsi qu'une étoile filante que l'on croit encore voir au ciel, après qu'elle s'est éteinte.
— Et la dame au voile gris, avez-vous deviné quelque chose d'elle? dit Percier.
— Non, mon ami, et je n'ai pas cherché ;i pénétrer le secret de Stéphane.
Hélène conclut :
— Tout ce qui concerne ce jeune homme est étrange; sa vie, sa mort, son art, ses amours.
Ce fut une sensible consolation pour moi que de parler ainsi de Stéphane avec des gens qui l'avaient aimé. Je ne manquai pas de raconter aux Percier comment des affections nouvelles adoucissaient un peu ma tristesse et réchauffaient ma froide existence. Je leur dépeignis le comte et la comtesse de Saint-Jorre et Marie Alvarez de Zuniga. Percier déclara que le destin m'avait fait justice en me donnant les amis que je méritais.
Les huit semaines de mes vacances s'écou-
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lèrent ainsi dans l'aimable société du jeune couple, et je jouai, le mieux du monde, mon rôle de père et de grand-père par procuration. Août s'achevait quand je regagnai mon logis de la rue de Lille.
J'y arrivai au soir d'une journée brûlante.
Je n'avais annoncé mon retour à personne, sauf à ma gouvernante, et personne ne m'attendait dans le grand cabinet de travail tendu de bleu. Pourtant, cette pièce où j'avais vécu quelques jours à peine me sembla tiède de souvenirs; j'y trouvai je ne sais quelle amitié des choses, je ne sais quelle douceur qui m'accueillait. C'était comme un pressentiment favorable, comme l'approche d'un ami que je ne voyais pas encore. Je m'assis à mon bureau. La vision que j'avais eue, à ma première visite, était devenue réalité : voilà bien les hautes fenêtres encadrant le crépuscule limpide et les frondaisons déjà rousses du jardin; voilà le tapis déroulé, le bureau chargé de livres, le fauteuil près de la cheminée de marbre noir, le Bouddha de cuivre aux yeux d'émail dont le dos se reflète dans la glace un peu trouble et verdie; voilà, contre le bleu profond des
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murs, la tenture fauve des vieux livres. Je reconnaissais l'Initiation de Triptolème, audessus de la bibliothèque, et sur mon bureau une exquise petite Vierge de la Renaissance, en buis autrefois doré. J'aime ce Panthéon domestique que je transporte avec moi, de demeure en demeure; chaque divinité, — la Déméter, la Madone ou le Bouddha, — représente une pensée éternelle, l'aspiration au repos bienheureux par delà les ténèbres de la mort, dans les Iles Fortunées ou dans le Paradis chrétien, ou dans le sein du Dieu qui absorbe en lui tous les êtres. Ces figures divines sont si calmes qu'elles me font mépriser la stérile agitation des hommes avides d'honneurs et de biens passagers : elles sont si belles qu'elles me remplissent de joie... Par ce blanc crépuscule d'été je les voyais plus calmes encore et plus belles, et je voulais croire que d'elles seules venait la douceur imprévue de mon retour.
Sous la photographie du bas-relief éleusinien, madame de Saint-Jorre avait placé le Tombeau de Timoclès. J'admirai que cette aimable femme eût suivi, avec tant de fidélité, toutes mes instructions. Mon cœur, pénétré de
gratitude, souhaitait s'acquitter envers elle. Je résolus de lui consacrer ma première soirée en lui écrivant une longue lettre, et comme le jour faiblissait, j'allumai ma lampe de bureau. Mais je me rappelai spudain les ordonnances de police qui interdisaient tout éclairage visible du dehors. Huit heures sonnaient : ce serait la nuit bientôt. Je me résignai donc à fermer les fenêtres. Cependant, lorsque je me penchai sur le balconnet de fer pour saisir le crochet de la persienne rabattue contre la muraille, je suspendis le geste ébauché, afin de goûter, un instant de plus, la fraîcheur délicieuse du jardin. Le ciel, où traînait encore un reflet du soleil disparu, était à l'occident du rose des roses mortes; lilas au zénith et piqué d'étoiles. La lune naissante y traçait un arc léger, plus pâle que l'argent le plus pâle. Au-dessus de moi, le vieux jardin, avec sa pelouse fanée et ses arbres au feuillage défaillant, s'approfondissait en un puits d'ombre. Je ne distinguais plus le mur qui me dérobait la rue de Verneuil et tout au fond, à travers des rameaux, j'apercevais la façade de l'hôtel Louis XV et les fenêtres cintrées de l'Orangerie.
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Toutes ces formes se mêlaient et s'effaçaient, et leur confusion ajoutait une grâce triste fi la poésie du lieu et de l'heure. Une à une, les fenêtres des maisons avoisinantes se fermèrent. Dans la rue, flotta le halo bleuâtre d'un réverbère aux vitres teintées d'indigo sous un capuchon noir. La rose du couchant avait fini de s'cfl"euiller et les étoiles brillaient plus vives.
Enfin, le ciel fut vraiment tin ciel nocturne, dans toute sa gloire stellaire, et l'ombre protectrice couvrit la ville aux feux voilés. C'est alors que mes yeux, accoutumés au clairobscur, virent, au bout du second jardin, un fil lumineux se dessiner, qui rayait les volets intérieurs, mal rejoints, de la petite Orangerie. Je pensai :
— Mon voisin d'en face est revenu. Qu'il soit convalescent ou permissionnaire, il doit être bien content de se retrouver dans ce joli pavillon.
Et sans m'attardcr davantage, je tirai soigneusement mes persiennes.
Le lendemain, à la même heure, comme je renouvelais ce rite de la clôture qui était alors une sorte de pénitence quotidienne imposée j
aux Parisiens, je cherchai des yeux la raie lumineuse de l'Orangerie; mais les trois fenêtres cintrées restèrent complètement sombres. Il en fut ainsi tous les autres soirs. Mon voisin avait dû repartir, sa permission étant achevée. Je cessai bientôt de prêter attention à la façade close comme un visage d'aveugle.
Thérèse de vSaint-Jorre ne répondit pas à ma lettre. Elle fit mieux : elle vint me voir. Je lui exprimai ma reconnaissance pour le &oift qu'elle avait pris de ma maison. Elle me répondit qu'elle et sa sœur s'étaient appliquées à me faire plaisir et qu'elles n'y avaient pas eu de mérite parce qu'elles m'aimaient beaucoup. « Bon-Repos » commençait à recevoir des convalescents et madame de Saint-Jorre y allait presque tous les jours.
— Je suppose, dis-je, que madame Alvarez de Zuniga vous accompagne et que vous n'assumez pas toute seule la direction de l'œuvre commune.
Le visage blond s'attrista.
— Ma sœur ne peut pas m'aider autant qu'elle le voudrait. Sa santé fléchit depuis quelque temps et me donne des inquiétudes.
Marie était une enfant vigoureuse et joyeuse qui, en devenant une femme, a perdu sa force et sa gaîté. Elle avait seize ans quand elle est partie pour le Mexique, avec Juan Alvarez qu'elle connaissait peu et qu'elle croyait aimer... Mariée et dépaysée, dans un climat très malsain, elle n'a cessé de languir, et sans être jamais malade, elle n'a jamais été bien portante.
— 11 est certain que madame Alvarez paraît fragile...
— Elle paraît... oui... qu'est-elle en réalité, on l'ignore! Nul n'a mesuré l'énergie cachée dans cet organisme délicat... Nul ne sait ce qui plaît ou déplaît à cette àme qui porte partout l'indifférence des exilés... Moi-même, qui la chéris aveuglément, qui suis capable de tout faire pour lui donner un moment de joie, moi sa sœur, ou plutôt sa vraie mère, je renonce parfois à la comprendre...
— C'est un grand risque à courir, pour une jeune Française, que d'épouser un étranger. Cependant, monsieur Alvarez de Zuniga n'est pas un homme ordinaire et il n'y a rien en lui de mesquin...
— Oui, dit la comtesse, je sais ce qu'il vaut et je m'efforce de n'être pas injuste, quoi qu'en dise mon mari. Juan est, à certains égards, plus qu'un homme par sa puissante intelligence et son génie dominateur...
— C'est un « surhomme ! »
— Exactement. Tout plie devant sa volonté, tout ! Il ne cède qu'à la fatalité, quand il l'a reconnue.
— Pour le moment, vous n'avez pas à vous plaindre : il vous laisse votre sœur.
— Et comment pourrait-il exiger que Marie traversât l'Océan où les sous-marins pullulent? Et dans son Mexique livré aux intrigues allemandes, toujours menacé de révolutions, quelle vie ferait-il à ma sœur? Bon gré, mal gré, Juan lui a permis de rester en France, jusqu'à la fin de la guerre.
— Sous votre sauvegarde?
— Et sous la garde des trois créatures que vous avez vues, ces Peaux-Rouges que je déteste ! Elles ont reçu l'ordre de ne jamais quitter ma sœur et elles ne la quittent pas 1 Marie ne reçoit aucune visite, ne sort jamais seule, et sa correspondance même est surveillée...
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— Est-ce possible?
— Oui, ma sœur, j\ Versailles, en 1917, mène l'existence d'une reine d'Espagne au dix-septième siècle . elle a trois dames d'honneur dont l'aînée, Guadalupe, tient l'oflice de camarera mayor. Ainsi l'a voulu Juan Alvarez.
— Suit-il un usage de son pays?
— 11 ne s'occupe pas des usages : il crée les siens ; il impose le protocole et l'étiquette qui conviennent à sa conception du mariage... A part cela, il est parfait! Il satisfait aux moindres caprices de Marie et l'accable de bijoux qu'elle n'aime guère.
Je me récriai. La comtesse protesta :
— Je vous assure que ma sœur préfère les perles aux brillants et les fleurs aux perles ; mais Juan a la passion des pierreries. Il oblige sa femme à se parer du collier que vous avez vu et de cette bague qu'elle a promis de ne jamais ôter de son doigt, cette bague de fiançailles dont le rubis, unique au monde, vaudrait la dot d'une reine. Marie, qui a la simplicité d'un enfant, est gênée par ce faste qui l'entoure. Ah ! comme elle donnerait volontiers tous ses bijoux et ce fatal rubis pour être
libre de revenir avec moi, chaque printemps, dans notre jardin de Puy-Cerdagne où fleurissent tant de violettes !
Jamais ma belle amie ne m'avait parlé aussi intimement de sa sœur et de son beau-frère. Ces confidences modifièrent l'opinion que je m'étais faite de Marie Alvarez. La douce exilée, gardée par trois monstres féminins, chargée de joyaux comme une esclave serait chargée de chaînes, m'inspira une compassion attendrie. Je souhaitai la revoir. Madame de Saint- Jorre me dit franchement que mes visites à Versailles, si elles étaient fréquentes et un peu longues, et si Marie Alvarez y prenait plaisir^ scandaliseraient les trois Mexicaines et seraient fâcheusement commentées par les vieilles filles qui me desserviraient auprès de don Juan.
— Vous verrez ma sœur chez moi. Je vais souvent la chercher à Versailles, en automobile et je l'y ramène le soir — ou le lendemain. Ce sont k\ nos grands plaisirs ; avec ma complicité, Marie s'évade de sa prison. Dès que nous sommes hors de la vue des trois duègnes, je lui dis : « Maintenant, ma chérie, fais ce que tu veux, va où tu veux, avec moi ou sans
moi. Pourvu que tu rentres avant minuit, comme Gendrillon, dispose des heures que nous volons à tes gardiennes. »
— Et madame Alvarez profite de cette liberté qu'elle vous doit?
— Bien rarement, et jamais pour des amusements frivoles.
— Et si les duègnes la rencontraient seule, dans Paris?
— Les duègnes ne la rencontreront pas, affirma la comtesse. J'en réponds. D'ailleurs, je veille...
A quelques jours de là, je fus prié chez madame de Saint-Jorre. Elle habitait un bel appartement non loin du musée Guimet. Je la trouvai dans son boudoir jaune et bleu, dont les portes vitrées me permirent d'apercevoir deux grands salons aux meubles ensevelis sous les housses.
Celle qu'on appelait toujours « dona Marie », comme pour la ^attacher, par ce nom, à l'époux absent, était à demi couchée sur une chaise longue, et, malgré la chaleur, elle semblait toute frileuse dans sa robe de mousseline violette.
Cinq ou six jeunes femmes élégantes et deux
messieurs sexagénaires, importants et décorés, bavardaient autour d'une table maigrement servie.
Que ma chère comtesse était belle en robe blanche, les bras demi-nus, les cheveux tordus formant un haut diadème d'or ! Avec quelle grâce elle m'enseigna les rites du « thé de guerre » ! Pour elle, la « Dame du blé », qui savait apprécier les dons de la terre, qui avait passé sa jeunesse à étudier, parmi ses paysans de Puy-Cerdagne, les secrets de la culture savante, pour elle, qui mettait le trésor vivant des moissons au-dessus de tous les trésors minéraux de Juan Alvarez, il était cruel d'offrir à ses amis des gâteaux sans farine, horribles petites choses gluantes et brunâtres où je distinguai les saveurs de la figue sèche, de la banane trop mûre et du pruneau.
— Obéissons, dit-elle, au ministre du ravitaillement qui est, à cette heure, un dieu puissant et redoutable.
Je pris une tasse de thé sans lait et j'y mis un comprimé de saccharine.
— C'est bien mauvais I dit Thérèse de Saint- Jorre.
Je mentis héroïquement :
— C'est délicieux...
C'était la première fois que j'allais dans le monde, en temps -de guerre. Je fus étonné par les toilettes des dames; la plus jeune était habillée comme un militaire, avec une espèce de vareuse à poches et un ceinturon; et les plus âgées, comme des petites filles, avec des jupes à mi-jambe. Elles dévoraient les gâteaux gluants, et je vis dans leur gourmandise un signe de belle humeur et de courage, car, — on peut l'avouer maintenant, — les « thés de guerre » étaient néfastes pour l'estomac. Ces dames parlaient toutes à la fois, comme e'est l'habitude des femmes quand elles sont en nombre, mêlant d'insignifiantes anecdotes personnelles aux propos les plus graves. Les hôpitaux, les magasins, l'olTcnsive, la mode, là politique, les mariages, les deuils, les œuvres de charité composaient leur entretien, et ce mélange, analogue aux gâteaux de fruits agglomérés, me parut déconcertant, irritant «t un peu comique.
Ayant achevé le rite du thé à la saccharine dont je renversai quelques gouttes comme in-
volontaire libation, je m'écartai du cercle jacassant et je m'allai mettre près de Dona Marie. Elle m'interrogea sur mon voyage et sur les amis que je venais de quitter. Je lui décrivis le bonheur du jeune ménage et la beauté de mon filleul.
— Où est maintenant monsieur Percier?
— Il est reparti pour l'Orient. Sa connaissance de la langue et des mœurs grecques le désignait pour le poste d'interprète qu'on lui a donné.
— Sa jeune femme ne l'a donc pas suivi ? Pourquoi n'est-elle pas en Grèce, dans sa famille ? Elle n'aime donc pas son mari ?
— Il y a des sous-marins dans la Méditerranée comme dans l'Atlantique, et Percier, — comme monsieur Alvarez de Zuniga, — ne veut pas exposer ce qu'il aime aux risques de mer qui sont grands. Hélène aurait tous les courages de l'amour, mais elle a un petit enfant...
— Puisse-t-elle conserver son bonheur ! dit gravement Dona Marie... Puisse le mari revenir et l'enfant vivre !
Jamais elle ne m'avait parlé ainsi, avec cette voix où je distinguais comme une note brisée.
Mais elle m'avait parlé si rarement I II n'existait entre nous aucune liberté amicale, et je ne l'avais jugée que par l'apparence ou sur les dires de sa sœur. A la vérité, je ne connaissais pas Doua Marie. Elle m'intimidait, malgré sa douceur, et je n'osais guère la regarder en face.
Cette fois, je m'enhardis, tout en causant avec elle de mes amis Percier, — et plus longuement de Stéphane, — j'observai son attitude et l'expression de ses traits. Couchée sur le côté, son bras nu soutenant sa petite tète étroitement couronnée de cheveux blonds, les yeux à demi baissés, les lèvres entr 'ouvertes, elle était toute langueur., tendresse, tristesse. J'aimai son cou safts colliers, ses mains sans autres bagues que le merveilleux rubis, cette beauté virginale encore, que le chagrin et les années avaient pâlie sans la flétrir. Beauté de jeune fille et de reine, qui décourageait le désir ; beauté que l'orgueil barbare d'un étranger accablait de froides pierreries et que j'eusse voulu parer des plus simples, des plus naïves petites fleurs.
De ce jour-là seulement, je sentis se former,
d'elle à moi, ces mêmes liens qui m'attachaient à madame de Saint-Jorre. Je laissai parler m,on cœur devant elle qui m'écouta et me comprit. Et je ne lui demandai pas autre chose.
Le soir, je pensais à elle, dans la solitude de mon cabinet, quand je vis, pour la seconde fois, s'éclairer les fenêtres fermées de l'Orangerie. Le fil lumineux entre les volets apparut vers dix heures et persista jusque onze heures et quart. Je supposai que le maître du joli pavillon était encore permissionnaire et que je l'apercevrais peut-être, le lendemain, quand il ouvrirait sa maison au soleil. JMais, le lendemain, l'Orangerie resta close et muette ; personne ne parut dans le jardin et la nuit ne ralluma pas, derrière les volets, la lampe invisible.
L'automne... L'hiver... Une autre année qui commence et la guerre atroce qui dure I... Depuis combien de temps ? On ne sait 1 La notion de la durée s'est abolie. Quand je prononce ces mots : « L'an dernier », c'est le printemps et l'été de 1914 qui surgissent, brillants et voRés, dans ma mémoire. L'avenir n'est que ténèbres. Qui oserait faire des projets, maintenant ? Qui pourrait se représenter ce que sera le temps de paix ? L'humanité n'a même plus la force de rêver : elle lutte et souffre, et patauge dans la boue sanglante, au jour le jour...
Je travaille, car l'inaction me tuerait. La volonté de créer me donne la puissance de créer et me sauve du mortel dégoût. Pas un seul jour, je n'ai interrompu ma tâche. Je ne me demande pas si elle est utile ou superflue, en cette époque où le labeur matériel semble primer l'efTort désintéressé de l'esprit. C'est ma tâche, et je dois l'accomplir ; celle-là, et pas une autre. Assez do gens briguent des fonctions 011 ils démontrent leur incompétence ! Assez de danseurs se font calculateurs ! Ne pouvant être ce « Français de première classe » , un combattant ! je veux être seulement un homme qui fait son métier et qui le fait de son mieux.
Mes loisirs, je les ai consacrés h une œuvre quasi secrète; que mes deux amies si généreuses, Thérèse de Saint- Jorre et Marie Alvarez, ont fondée, d'après mes conseils. Nous recherchons, pour les aider, ces vieux ouvriers de la pensée, qui ne sont pas considérés comme des victimes de l'état de guerre et ne reçoivent aucun secours officiel. Ce ne sont pas des « prolétaires ». Ils représentent une aristocratie de l'esprit que le peuple regarde avec
méfiance et que la riche bourgeoisie ignore presque totalement ; ils n'intéressent pas les politiciens démagogues et ne fréquentent pas les salons des banquiers. Quel est le sort de ces hommes dont la vie fut pauvre et pure, qui subsistaient difficilement avant la guerre et qui maintenant auront grand'peine à ne pas mourir ? J'en connais, de ces vieillards blanchis dans l'étude, qui ajoutèrent obscurément leur pierre à l'édifice collectif de la science française. Ils n'attendent plus la gloire promise autrefois à leur jeunesse et qui luira peutêtre sur leurs tombeaux. Les déceptions ne les ont points aigris. Continuant un labeur que nul témoin n'encourage, vieux enfants perdus dans la poussière du passé ou parmi les abstractions métaphysiques, ils conservent une âme allègre, avec la ferveur et la foi des saints. Ils habitent des logements étroits, tout encombrés de livres que guette le brocanteur ; leurs redingotes d'anciens universitaires sont bien usées et leurs chapeaux démodés sont un peu ridicules. Ils n'ont pas de dettes chez les fournisseurs, car ils se nourrissent de pain, de lait, de fromage et de fruits, comme les vieilles de-
moiselles dont ils prennent les manies et les façons. Le pétrole de leur lampe constitue leur plus grosse dépense ; ils ne se chauffent qu'à petit feu, dans les grands froids. Eux-mêmes, ils font leur ménage, et les voisins disent : « C'est un bonhomme bien original... » Pudiques dans leur détresse, ils ne demanderont jamais rien et ne s'étonneront pas d'être oubliés. Et, quelque jour d'hiver, on les trouvera morts dans leur fauteuil, au coin de la cheminée refroidie, tenant encore dans leurs mains vénérables un livre qui les a consolés.
Pendant les années 1917 et 1918, je me dévouai à ces détresses sacrées, aidé par les deux femmes divinement bonnes, qui, ayant assuré le repos à des blessés de la guerre, voulaient assurer à des blessés de la vie le pain et le feu, — et quelquefois, sous la forme la plus délicate, un peu d'amitié. Avec elles, par elles, je remplis le devoir fraternel qui rassurait ma conscience. Alors, j'eus moins de scrupule à jouir de la modeste fortune qui faisait de moi un homme libre. Malgré les conditions défavorables où se trouvait la librairie, mes Oracles et Mystères avaient paru. Mon
Gnosticisme était en heureuse voie d'exécution. Je vivais à Paris, comme jadis à Bièvre, dans une demi-réclusion ; mais ce n'était plus l'isolement qui déprime ; c'était la solitude qui apaise. J'aimais ma maison, îlot de silence battu par la rumeur de la cité, ermitage urbain, admirablement défendu contre les curiosités indiscrètes. Une habitude qui me semblait ancienne m'attachait au cabinet de travail si paisible, au jardin, à cet horizon d'arbres et de pierres que limitait, d'un côté, la façade gracieuse et le toit à l'italienne de l'Orangerie.
Ce pavillon hermétiquement clos, à toute heure de jour et de nuit, m'intriguait. Une seule fois, un matin d'octobre, j'aperçus les fenêtres entre-bâillées comme si l'on avait voulu aérer les chambres sans les ouvrir largement. Cinq ou six fois, par des nuits très sombres, entre dix et onze heures, le fil lumineux raya les volets. Ce n'était vraiment qu'un fil, une ligne ténue qui ne produisait au dehors aucun rayonnement, et que les agents préposés à la surveillance des rues n'auraient même pas remarquée s'ils avaient pu voir la façade de
l'Orangerie. Je pensai que mon voisin était, non pas en permission, mais en mission et qu'il profitait de l'aubaine pour passer la soirée chez lui, seul ou pas seul. Une certaine fois, je vis la lumière s'éteindre. J'entendis — ou crus entendre — se refermer la petite porte. Une automobile roula dans la rue de Verneuil et parut s'éloigner par la rue des Saints- Pères, vers la Seine. « Voilà mon voisin qui s'en va, me dis-je. Sans doute, il prend un train de nuit. »
Madame Poncelet, ma gouvernante, qui connaissait toutes les histoires du quartier, me parla un jour du locataire de l'Orangerie. Elle m'avoua qu'elle avait questionné à ce sujet notre concierge, la digne madame Aubry, et le charbonnier de la rue de Verneuil. La concierge, très polie, mais très peu liante, contre l'ordinaire de sa profession, avait répondu que le « monsieur de l'Orangerie >, dont elle ignorait le nom, était aux armées depuis 1914. Quant au charbonnier, il soutenait que l'ancien locataire était mort et que l'Orangerie avait été achetée par sa famille et louée à un nouvel occupant. Celui-ci, officier des bureaux mili-
taires, avait son service dans l'hôtel mémo que la Guerre avait réquisitionné. Il voyageait beaucoup et devait faire des missions, car il n'était jamais chez lui; il n'y prenait jamais ses repas, et s'il avait un domestique, ce domestique ne fréquentait personne dans la rue de Verneuil. Peut-être se bornait-il à ouvrir quelquefois les fenêtres et à nettoyer la maison. Comme l'Orangerie, dépendance de l'hôtel, était accessible du côté opposé au jardin, le locataire supposé, son ordonnance hypothétique, ses fournisseurs probables, appartenaient à la rue de T Université et n'avaient aucun rapport avec la rue de Verneuil et la rue de Lille.
Tel fut le roman que madame Poncelet me débita, en l'agrémentant de commentaires qui me firent admirer son génie naturel, fécondé par l'imagination du charbonnier. Quelques traits de ce récit étaient vraisemblables, mais je compris que ma gouvernante ne savait rien et que son collaborateur savait peu de chose sur la personnalité d'un voisin qui, après tout, ne nous intéressait pas.
Le 30 janvier 1918, une escadrille d'avions allemands survola Paris. Ce fut le premier raid aérien d'une saison qui restera dans la mémoire des Parisiens comme « le temps des Golhas », temps héroïque et qui paraît déjà fabuleux. Je passai cette soirée à ma fenêtre, car une invincible curiosité dominait en moi tout sentiment de crainte. Les obus éclataient, fusées courtes et rapides, au ciel bleu de lune, et de profondes détonations ébranlaient la terre. Une rougeur d'incendie monta. Le cœur serré, j'attendais... Enfin, les oiseaux de mort s'envolèrent. La ville, délivrée, s'agita dans la nuit. Des gens couraient, qui s'étaient abrités, au hasard, dans les caves ou dans les galeries du Métropolitain. J'entendis la trompe des pompiers, et la fanfare de la berloque. Madame Poncelet se montra, encore suffoquée de terreur. Elle me reprocha ma folie.
— Pourquoi, dit-elle, monsieur n'est-il pas descendu i\ la cave où il y avait des personnes très bien, qui instruisaient tout le monde par leur conversation?
La sagesse parlait par la bouche de ma gouvernante. Il fallait que je fusse bien fou pour
ne pas jurer, immédiatement, que j'irais à la cave lors du prochain raid. Pourtant, madame Poncelet ne put m'arracher cette promesse. Je n'aime pas les caves qui sont h,umides et qui sentent le champignon. J'ai beaucoup plus de sympathie pour les greniers.
Cette victoire que madame Poncelet n'avait pu remporter sur moi, une autre l'obtint, sans difficulté. Ma chère comtesse vint tout exprès, le lendemain de l'attaque aérienne, pour constater que j'étais bien vivant. Elle me dit que sa sœur se trouvait justement chez elle, au moment du raid.
— J'ai ramené Marie à Versailles, ce matin, j'ai trouvé ses trois duègnes affolées. « Nous sommes responsables de cette enfant, m'ontelles dit. S'il lui advenait un mal quelconque, Juan, qui nous l'a confiée, nous jetterait dans la rue. » Et déjà, ces odieuses vieilles menaçaient de séquestrer ma sœur. Je me suis fâchée. J'ai rappelé les conventions faites avec don Juan et le serment qui l'engageait vis-àvis de nous.
— Et les Euménides mexicaines ont cédé?
— Elles respectent le serment... Mais j'étais
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si offensée par leur vilain aspect, si triste de leur abandonner ma pauvre petite, ma sœur chérie, que je suis venue me distraire auprès de vous...
Elle changea de ton, soudain:
— Qu'ai-je appris, tout à l'heure? Madame Poncelet vous a dénoncé. Je sais que vous êtes resté à la fenêtre, pendant le raid. Je désapprouve absolument votre attitude et je m'autorise de notre amitié pour exiger votre promesse...
— De descendre à la cave ?
— Au premier signal.
— Quel ennui, madame !
— C'est que nous tenons à votre vie! ditelle, si gracieusement que j'en fus ému.
— Soit! Je vous obéirai... Et pourtant, je ne crains pas la mort.
— Vous avez raison de ne pas la craindre, vous, un philosophe ! mais peut être savonsnous, mieux que vous-même, ce qui vous convient I Fiez-vous à notre intuition et vivez en paix. Votre heure n'est pas venue.
— Alors, qu'ai-je besoin de prudence?
Elle fixa sur moi ses beaux yeux bleus dont
le regard était tranquille et chaud comme un ciel d'étéj et secouant sa tète blonde :
— Le sage ne doit pas défier les dieux.
Elle allait sortir; elle était au seuil du salon, qoi'une portière drapée séparait de la Cité des Livres ; et mon cœur tressaillit de joie, tant ^ elle me parut belle. Très grande, elle touchait presque du front l'étoffe relevée au-descus de sa tête et dont les plis retombaient sur ses épaules. Ses cheveux, ses yeux, son teint, ensoleillaient la grise atmosphère hivernale, et les figures du bas-relief éleusinien, auxquelles je la comparais malgré moi, n'étaient plus que de pauvres simulacres auprès de cette figure vivante, dont j'adorais la majesté souveraine et la maternelle douceur.
Comment aurais-je pu lui désobéir! Les avions allemands revinrent, et je connus l'humidité des caves, pendant de longues, longues heures. Ceux qui ont vécu la « saison des Gothas )) en parlent maintenant avec fierté, ainsi que d'une campagne de guerre qu'ils auraient faite. Ils racontent complaisamment les péripéties des raids les plus fameux ; ils décrivent l'aspecjt romantique des caves, la cohue
pittoresque du Métropolitain, et citent des anecdotes que chacun a entendues — et répétées — cent fois... Peut-être, si j'écrivais un « roman de guerre », me laisserais-je entraîner à des dissertations commandées par le sujet même. Mais les souvenirs que je note ici ont un caractère tout personnel, et je me dispense de développer un thème bien rebattu.
Les « Gothas î qui nous visitèrent presque quotidiennement, de janvier à août 1918, ne m'auraient pas beaucoup gêné si j'avais pu demeurer chez moi. On s'adapte facilement à l'idée d'un péril qu'on ne peut éviter et qui se reproduit à de courts intervalles. Les gens trop nerveux, les surmenés, les malades, bon nombre de vieillards, de femmes et d'enfants, quittèrent Paris. Ceux qui restèrent, par nécessité ou par libre choix, montrèrent une paisible insouciance et vaquèrent à leurs affaires comme en temps normal. Ils étaient seulement un peu plus pdles que de coutume, parce que leur sommeil était trop souvent troublé ou retardé, et le lendemain d'une attaque aérienne, on voyait, dans les rues, bien des passants qui bâillaient. Aux approches du soir, nous con-
sultions le ciel; si le ciel était clair, nous disions : € C'est un soir à Gothas. » Et nous accomplissions les cérémonies préliminaires de l'exode nocturne.
Pour moi, ces cérémonies étaient fort simples. J'avais envoyé à Bièvre mes papiers les plus importants, et j'avais mis ceux qui m'étaient immédiatement nécessaires dans une valise qui contenait aussi mon manuscrit. A la fin du dîner, tout en fumant ma pipe, je prêtais l'oreille... Trois coups de canon n'avaientils pas retenti?... Un bruissement léger, qui devenait un sifûement continu, mais inégal, était le chœur lointain des sirènes de la banlieue... Soudain, les sirènes de Paris, gagnées par la contagion, reprenaient le chant d'alarme avec une sorte de rage stupide et d'inquiétude désespérée. Bêtes gigantesques, dressées sur la ville, tendant leurs tètes aveugles vers l'horizon, elles tournaient, tournaient en hurlant, comme pour s'étourdir elles-mêmes. Ces voix paniques heurtaient leurs vibrations dans l'espace tout houleux de leurs remous concentriques, dont les cercles sonores s'élargissaient à l'infini. D'autres sirènes, portées par les auto-
mobiles haletantes des pompiers, à travers les rues noires et sinistres, gémissaient comme des bateaux dans le brouillard. La nuit se peuplait d'ombres courant vers les proches refuges. Puis les clameurs s'arrêtaient, comme si la peur avait pris les bêtes annonciatrices en serrant leur cou d'acier qui ne tournait plus. Un silence épais, lourd d'attcntC5, qu aucun appel humain n'eût soulevé, couvrait jusqu'au creux de ses rues Paris submergé dans les ténèbres. Cela ne durait qu'un instant. Bientôt, le bélier du canon battait la nuit qui résonnait tout entière, et le grand tir de barrage se déchaînait, symphonie rude, grave, pressée, profonde, tantôt large comme un flux qui monte, tantôt rapide comme la foudre qui éclate et redouble en éclatant, fracas sans ordre, mais non sans beauté, dont le choc, sur nos nerfs tendus, produisait à la fin je ne sais quelle sensation de douloureuse jouissance.
Alors, madame Poncelet se présentait dans sa toilette de cave, coiffée d'un fichu tricoté, portant un panier qui contenait diverses provisions de bouche, un paquet de bougies et son livret de Caisse d'épargne.
Elle déclarait tragiquement :
— Les voilà! Je l'avais bien dit!...
Et sur un mode plus simple :
— Le compteur est fermé. Si monsieur veut bien s'habiller et prendre la valise aux manuscrits, j'éteindrai l'électricité derrière monsieur.
Oh ! ces descentes vers la cave, à la lueur d'une bougie qui fume et qui coule, en compagnie de madame Poncelet!... On sort du vestibule dans la cour noire comme un tombeau, et l'on frôle les murs pour ne pas recevoir quelques éclats des obus de 75 qui pétaradent. D'immenses pinceaux électriques balaient le ciel. Entrons sous cette voûte; la porte de la cave est ouverte. Dans une galerie déclive et ténébreuse, des fantômes bizarrement affublés et chargés de fardeaux informes s'en vont à la file. Chacun tient un petit luminaire dont la flamme fuligineuse fait danser des spectres ridicules sur la muraille verdàtre. Des portes crient en tournant sur leurs gonds rouilles... Elles démasquent des cellules sombres, encombrées de gros tas noirâtres et de tonneaux. Des gens y sont assis, grelottants et somnolents... Je pense aux prisonniers de la
Bastille, aux premiers chrétiens dans les catacombes. Je revois les galeries de Saint-Calixte creusées d'alvéoles funéraires... Enfin je gagne le trou qui m'est assigné, et que madame Poncelet a meublé d'un vieux tapis, de chaises branlantes, d'une table boiteuse... Le grondement du canon parvient à peine, assourdi, dans ces profondeurs. Est-ce que cette plaisanterie durera longtemps? Au lieu de me mêler à la société hétéroclite qui remplit les caves de papotages et de discussions, je me rencogne dans ma retraite, et furieux, le chapeau enfoncé, le col relevé, je m'endors, appuyé sur la valise aux manuscrits, gardé par les ombres de Philon, de Valentin, d'Apelle, de Marcion et de Basilide.
Les Pâques de 1918 furent sanglantes.
Depuis quelques jours, les bombardements par canon, s'ajoutant aux raids nocturnes, harcelaient Paris. Les nouvelles du front étaient mauvaises. Dans l'immense péril qui grandissait, à chaque heure, les esprits faibles, les volontés épuisées fléchirent. L'exode qu'on avait vu en août 1914 recommença. Purgé de ses éléments inférieurs, Paris s'organisa spontanément pour la vie dangereuse. L'ordre n'y fut jamais troublé. La confiance mystique, qui échappe à la critique de la raison, persista dans le bon peuple. Cependant, des catastrophes se
succédèrent : incendies, explosions, écrasement d'une foule apeurée contre les portes d'un refuge. Le Vendredi-Saint,àtrois heures, la voûte de Saint-Gervais, crevée par un obus, tomba sur l'assemblée des fidèles commémorant la mort du Christ. J'entends encore le bruit de cet écroulement, qui retentit jusqu'aux confins du monde catholique. Au chant de Ténèbres, étouffé sur la bouche des Chanteurs à la Croix de bois, répondit un long cri d'horreur et de pitié; et même chez l'ennemi, des âmes chrétiennes gémirent sur le sacrilège et s'épouvantèrent de l'expiation.
Par une de ces nuits d'avril, dont la douceur pascale s'étend sur la terre comme une bénédiction, j'étais au fond de la cave que j'appelais mon sépulcre temporaire. Une fois de plus, le chœur des sirènes avait annoncé les « Gothas ». Une fois de plus, j'avais dû m'habiller, et prendre, en grognant, le chemin de la cave, chargé de la valise aux manuscrits. Le raid durait interminablement. Fatigué par le travail intensif de la journée précédente, fatigué par le mauvais sommeil des précédentes nuits, engourdi par l'immobilité et par le froid, j'étais à
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bout de patience, et j'avais un réel mérite à ne pas violer mon serment. Hélas ! madame de Saint-Jorre me l'avait fait renouveler, la veille même, lorsque j étais allé la voir chez elle pour lui demander des nouvelles de son mari, — car l'Hercule gaulois, en dépit des médicastres, était reparti pour la bataille et combattait, dans un régiment d'infanterie territoriale, quelque part, entre Craonne et Soissons.
Il y avait peu de gens dans les caves du vieil hôtel de Brégas-Lauraguin. Presque toutes les familles qui habitaient les appartements voisins du mien, s'étaient mises en sûreté, à la campagne. Il ne restait guère que des célibataires d'âge mûr, de vieux ménages, des personnes qui, ayant leurs fils au front, ne voulaient pas s'éloigner d'eux en s'éloignant de la « zone des armées » ; trois ou quatre jeunes femmes intrépides; la concierge, les domestiques, ma gouvernante et moi.
Les caves de l'hôtel occupent Un très grand espace, dont la superficie dépasse celle duterrain buti et du jardin. Reliées par ua réseau de couloirs voûtés, elles s'étendent même sous
la rue de Lille et sous la rue de Verneuil. Mais ces parties, qu'une couche de terre, assez épaisse pourtant, ne protégeait pas contre l'effet des torpilles, étaient considérées comme dangereuses. Notre petite société de troglodytes se groupait selon les affinités et les goûts individuels. Je n'avais pas à me plaindre des compagnons de veillée que le sort m'avait donnés. C'étaient des gens bien élevés, et non sans ressources de conversation. Ils se comportaient dans notre asile souterrain comme dans un salon, et me faisaient des politesses dont j'étais confus. Sans doute, ils me prenaient pour un grand homme, à cause de mes titres académiques, et la valise aux manuscrits qui me servait, tour à tour, d'oreiller ou de tabouret, était l'objet d'une attention respectueuse.
Vers deux heures du matin, cependant, l'entretien languissait. Quelques personnes, dûment enveloppées de couvertures, dormaient dans des fauteuils ; les autres, luttant contre le sommeil, échangeaient de rares paroles, et s'en allaient, tour à tour, jusque sur l'escalier, pour guetter le clairon de la berîoque.
Mais le canon tonnait toujours. Les escadrilles aériennes, accourant par « vagues » successives, tenaient nos défenseurs en alerte. Nous ne savions rien de ce qui se passait « là-haut », que par les secousses profondes de la terre et le grondement perpétuel du canon. Madame Poncelet m'avait abandonné. Elle était dans le sépulcre réservé aux dames et qui était de beaucoup le plus joyeux ; elle s'y abreuvait de café au rhum, et tirait les cartes aux cuisinières palpitantes. Quand ma montre marqua la demie de deux heures, tous mes voisins étaient las et vaincus ; tous dormaient ; je les aurais imités, si l'état de mes nerfs me l'avait permis ; mais j'étais exaspéré.
Un moment, pour me réchauffer, j'arpentai de long en large mon sépulcre, et cet exercice de fauve encagé ne servit qu'à m'étourdir. Je sentais l'ennui comme une maladie et la fatigue comme une ivresse. Alors, je résolus de me distraire, coûte que coûte, à la façon des prisonniers qui explorent minutieusement leur prison. Les caves des maisons très anciennes présentent toujours quelques petites singularités et j'avais remarqué la bonne architecture
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de celles-ci. Le désir me vint de les parcourir, même dans les parties dites « dangereuses », et sans déranger mes voisins, sans avertir madame Poncelet, je sortis doucement dans le couloir obscur. Je n'avais pas de scrupule à laisser la valise aux manuscrits près de ces honnêtes gens qui dormaient. En vérité, ils se moquaient bien du Logos et des Eons, et de la Sagesse fidèle î Aucun d'eux n'eût songé à dérober mes notes pour en faire une communication à l'Académie, et ils respectaient mes paperasses comme ils eussent respecté mon argent.
J'allumai une lampe électrique portative, et je me dirigeai à droite. Pourquoi pas à gauche? Je l'ignore. Deux couloirs également bas, également étroits et obscurs, s'ouvraient devant mes pas, à distance égale. C'est le couloir de droite que je pris. Je marchai d'abord lentement, tàtant du pied le sol de terre battue et tenant ma lampe haute. Je voyais, sur les côtés du couloir, des portes à gros verrous, à gros cadenas, qui fermaient des caves dont les propriétaires étaient absents, et d'autres portes entre-bàillées sur des caves vides qui ressem-
blaient à des cryptes romanes, avec leurs voûtes divisées par des nervures et soutenues par des piliers massifs. Une fois, deux fois, je me trouvai dans un carrefour d'où partaient plusieurs galeries et chaque fois je tournai à droite. Je sentis enfin une légère pente. Le couloir se rétrécissait; la voûte, plus basse, touchait ma tète ; la sonorité des murs était différente; j'entendais distinctement le fracas de la canonnade. La fraîcheur mouillée qui me pénétra tout à coup, une floraison de salpêtre et de moisissures sur les pierres que j'effleurais, ce bruit surtout, ce grondement ininterrompu, me firent penser que j'étais sous la rue de Lille et que j'allais dans la direction de la rivière. Assurément, il n'y avait aucune construction au-dessus de -ces galeries que je suivais.
Le froid, beaucoup plus vif que dans la cave, m'avait saisi d'abord. Il m'imprégnait maintenant et s'insinuait jusque dans mes os. Je grelottais, malgré mon pardessus, et craignant la pneumonie qui était la « maladie des caves >, je décidai de presser le pas et de retourner en arrière. Mais les points de repère me man-
quaient, et j'avais été moins prudent que le Petit Poucet dans la forêt inconnue. Toutes les galeries, toutes les fourches, tous les carrefours se ressemblaient. J'éprouvai bientôt une lassitude pénible; l'air me parut pesant; mon ombre, projetée sur les parois des couloirs par la clarté de ma lampe, était comme une chose étrangère à moi, animée d'une vie démoniaque, qui m'escortait en parodiant mes gestes. A un certain moment, je m'assis sur un tas de pierrailles et de bois qui gisaient là depuis cent ans peut-être, et je réfléchis sur ma situation aussi désagréable que ridicule. Je m'étais égaré. Mes compagnons de veille s'apercevraient inévitablement de ma disparition. Ils viendraient à mon secours. Le meilleur parti que je pusse prendre, n'était-ce pas de demeurer en un seul endroit, et d'attendre? Mais un frisson me secoua. Allons! mieux valait marcher, au hasard et jusqu'à l'épuisement de mes forces, plutôt que de risquer la pneumonie mortelle !
Soudain, j'eus la sensation d'un obstacle devant moi, que je n'avais pas vu, dans l'excès de mon hébétude, et je me cognai contre une porte qui barrait l'étroite galerie en sa largeur.
Le heurt assez rude m'étourdit. Par bonheur, ma lampe n'était pas brisée. Je tendis le bras en avant et je projetai le rayon électrique comme une arme... Alors, je vis que la porte avait cédé sous le poids de mon corps. Très épaisse, mais toute moisie, mal retenue au mur par des gonds rouilles, elle ne remplissait plus son cadre, et penchait obliquement. La ser- .rure était tombée à terre. Je n'eus qu'à pousser le battant de chêne garni de clous en losanges, pour découvrir un passage voûté. Aussitôt, la fatigue dont j'avais tant souffert se dissipa. Une curiosité ardente me poussa dans le passage, .l'oubliai les gens qui devaient me chercher, et le froid, et la maladie possible. Où donc allaisje ainsi, et pourquoi étais-je soulevé, tout à coup, par un inexplicable désir? Je savais, pour l'avoir entendu dire à madame Aubry, que des souterrains faisaient communiquer les grands hôtels du quartier Saint-Germain avec le quai de la Seine, le Pré-aux-Clercs, et l'Abbaye. J'étais, à n'en pas douter, dans un de ces souterrains, et peut-être m'en allais-je droit vers un égout ou vers le fleuve.
L'aventure était sotte et pouvait être péril-
leuse, mais tout sentiment de lassitude ou d'iiésitation avait disparu. La curiosité même qui m'avait animé devenait une espèce de confiance tranquille, et j'allais, d'une marche sûre, comme sur un chemin déjà parcouru. Une lointaine mémoire, plus lointaine que mes souvenirs d'enfance, guidait mes pas et commandait mes gestes. Je murmurais : « A droite!... A droite toujours!... » Et je tournais à droite, de galerie en galerie, élevant ma lampe audessus de mon front, le cœur battant, tout mon être enchanté par une joie étrange, et croyant rêver à nouveau un jêve que j'avais rêvé dans un temps très ancien.
La pente du terrain se releva; ma main, effleurant le mur, n'y trouva plus de gouttes suintantes. Certes, je n'étais pas dans le voisinage immédiat de la Seine, et je ne devais plus craindre de choir brusquement dans un égout. Le bruit du canon, qui s'était affaibli, reprit sa violence. Je compris qu'après être descendu profondément, je remontais vers la surface de la cour ou du jardin. Déjà, au bout de la galerie ténébreuse, je devinais une très faible lueur. Je respirai. Tout à coup, un fracas effroyable
m'assourdit, et je crus que la voûte du passage s'éboulait. Mes membres se couvrirent de sueur... Les murailles, secouées d'une vibration brutale, me parurent prêtes à se rejoindre, en m'écrasant... Puis toute rumeur cessa... Le silence séculaire du souterrain s'étendit, comme l'eau noire d'un puits qui reprend son niveau après un trem.blement de terre... Et j'avançai.
Le couloir finissait au bas d'un escalier de pierre, pareil à celui qui desservait les caves de l'hôtel, et je devais raisonnablement supposer qu'après cent tours et détours, ma folle équipée m'avait amené tout simplement dans ma propre maison, — mais sous l'aile gauche. Je n'aurais donc qu'à traverser la cour, à l'air libre, pour regagner l'aile droite où est mon appartement. Telle était la vraisemblance... Néanmoins, mon esprit ne s'arrêta pas une seconde sur cette probabilité. La raison ne me conduisait plus. J'étais l'esclave de cette obscure mémoire qui me redisait je ne sais quelle leçon depuis longtemps oubliée. Ce que j'allais trouver, au bout de l'escalier, je l'ignorais absolument, mais je savais que je n'aurais
ni peur, ni surprise, et que je rêverais mon rêve jusqu'au bout, comme je l'avais autrefois rêvé. Des paroles inarticulées et musicales, dans une langue que je comprenais mais qui ne m'était plus très familière, passaient avec des lambeaux de mélodie en ma pensée. Il y avait par tout mon être mental une fermentation extraordinaire, un doux afflux de vie, comme celui de la sève dans la plante, et je ne sais quelle mystérieuse résurrection. Vraiment, je ne me connaissais plus moi-même, ou je ne m'étais pas encore reconnu. Je voulus m'appe- 1er par mon nom : « François Le Hallier », et cela me fut impossible, comme si j'avais accompli le rite imposé au Hiérophante lors du bain mystique, lorsqu'il « jetait son nom à la mer ».
Je montai l'escalier et je poussai la porte, lentement.
J'étais dans une salle aux murs blancs, au pavé de marbre, qu'éclairait une petite lampe posée sur un socle, au creux d'une niche. Des pilastres, engagés dans le mur, épanouissaient sous la corniche du plafond ovale, leurs chapiteaux corinthiens, rehaussés d'or. Le plafond
peint à fresque, dans le goût du xviii" siècle, avait dû être recouvert de plâtre, puis découvert, car il était extrêmement dégradé. Je distinguai la forme d'un char, un torse d'homme, une femme à demi nue dans des draperies volantes, et je vis que cette femme était couronnée de narcisses.
En face de la porte de l'escalier, une grande porte-fenêtre cintrée, qui donnait probablement sur un jardin, était fermée par des volets blancs. Il y avait une autre porte plus petite, ;\ gauche, et une autre à droite. Cette porte de droite était ouverte, et j'aperçus un salon beaucoup plus sombre que la première salle. La lampe qui l'éclairait était suspendue au plafond par des chaînettes et sa lueur pâle se diffusait à travers une grande conque translucide. Un parfum de fleurs, puissant et frais, émanait de ce salon mi-obscur; et, dans le silence de la maison déserte, ce parfum était comme une âme vivante.
Car la maison était déserte. Personne, au bruit de mes pas sur le marbre, n'avait bougé dans le salon ; personne n'était accouru dans la salle blanche aux pilastres rehaussés d'or. Il
n'y avait pas d'étage supérieur I je le savais, parce que je connaissais cette maison pour l'avoir regardée, du dehors, tous les jours, depuis sept mois... J'étais seul, oui, seul, dans le pavillon de l'Orangerie !
Je considérai la porte-fenêtre dont les volets joignaient incomplètement, et je me dis que le fil lumineux, dans la nuit, devait être visible. Quelqu'un était venu là, que l'attaque des avions avait surpris et qui était reparti à la fin du raid, une minute peut-être avant mon arrivée, en très grande hâte, laissant ces lampes allumées et ce frais parfum.
A ce moment, je m'aperçus que ma lampe électrique faiblissait, et je l'éteignis, par prudence, et aussi par un bizarre sentiment de respect, pour ne pas mêler sa clarté profanatrice à la blanche et suave clarté des autres lampes. Le parfum floral exerçait sur mes sens un charme singulier, comme une musique en sourdine qui m'appelait irrésistiblement. Cédant h la vertu de ce parfum, j'osai pénétrer dans le salon qui était rectangulaire, et tendu d'une soie plissée en régulières cannelures, peut-être bleue, peut-être noire, plus douce
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aux yeux que la plus douce nuit. Un divan, large comme un lit, somptueux comme un trône, occupait un des petits côtés du rectangle. 11 était recouvert d'une épaisse fourrure noire et d'une quantité de coussins verts et bleus, brochés de fleurs et de feuillage, aussi riches de nuances que les parterres d'un jardin au printemps.
Près de ce divan, il y avait une table à trois pieds de bronze, de style égyptien ; et sur le plateau de marbre un vase de grès vert, d'un vert de prairie, qui contenait une énorme touffe de narcisses.
Sur l'autre petit côté du rectangle, un coffre en bois foncé, très long et très haut, soutenait un bas-relief de marbre, dressé comme le retable d'un autel. C'était une réplique de cette Initiation de Triptolème dont je possédais seulement la photographie. La perfection du travail, je ne sais quel procédé pour traiter et c^Dilorer la matière, reproduisaient la sculpture sacrée d'Eleusis avec son caractère antique, et je me demande encore aujourd'hui si cette œuvre n'est pas une copie hellénistique, exécutée d'après l'original. Le rellet lunaire de
la lampe se concentrait sur cette blancheur mate qui paraissait l'absorber, et sur la blancheur plus éclatante des narcisses « aux cent têtes de neige et d'or » . Je marchai vers le divan. J'effleurai les coussins creusés par la forme d'un corps qui avait dû s'y allonger récemment, car la soie était encore tiède. Ma main rencontra un voile d'une nuance indécise, bleu ou gris, comme le brouillard de l'aube ou du crépuscule.
Autant que je peux m'en souvenir, j'étais absolument calme, en ce moment extraordinaire. Avec une confiance parfaite, j'accomplissais des actes imposés par une puissance intérieure. Aucun nom n'était sur mes lèvres; aucune image en mon esprit; mais un bonheur ineffable emplissait mon âme, qui devenait toute sérénité et tout amour. Je ne pensais plus aux circonstances qui m'avaient amené dans ce lieu; la guerre, l'attaque des avions, les caves, la course angoissante dans les souterrains, ces souvenirs sombraient sous le flot que je sentais monter des plus profondes régions de ma mémoire. Il me semblait naturel d'être où j'étais, de retrouver, parmi
des choses encore inintelligibles, ces figures des Grandes Déesses qui avaient dominé mon œuvre et qui s'étaient mêlées à ma vie. J'étais sûr que nul mal ne pourrait m'atteindre, en cette maison où elles régnaient, et qui était pour moi comme le terme heureux d'un très long pèlerinage.
En considérant chaque détail du salon, je ne découvris pas de fenêtre, mais je m'aperçus que le côté du rectangle opposé à la porte d'entrée n'offrait pas une surface continue. La soie bleu de nuit qui couvrait les murs, se continuait en deux rideaux hermétiquement joints, et masquait une ouverture.
Je saisis à pleines mains ces rideaux pesants. Ils se divisèrent en glissant sur une tringle, et une vive clarté m'éblouit. Je compris que le salon rectangulaire était seulement une partie d'une salle dont on l'avait séparé par deux cloisons et par des pilastres, comme une alcôve. Devant moi, était l'Orangerie proprement dite, mais il n'y avait là ni verdures, ni fleurs, ni meubles, ni ornements : rien que la froide splendeur du marbre. Une lumière,
rayonnant d'un foyer invisible, comme une
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émanation du marbre même, y répandait un jour immobile et qui semblait éternel. Isolé, au centre du pavé de marbre, s'élevait le piédestal d'une statue absente, décoré de flambeaux et de bandelettes et de guirlandes en festons. L'Orangerie ne gardait plus trace de sa destination primitive. Ce palais des arbres aux pommes d'or, tenait maintenant du temple et du tombeau. Rien n'y rappelait les gestes et les passions de la vie, sauf douze tableaux, disposés sur les parois de marbre comme des ex-voto dans un sanctuaire.
Je les regardai l'un après l'autre, très longtemps. Ils représentaient la légende de Perséphone.
Des formes tranquilles ou tourmentées, mais toujours nobles; les couleurs les plus audacieuses et les plus délicates; une atmosphère ambrée, dorée, automnale, baignant de grands paysages où les nudités héroïques et les splendides architectures s'harmonisaient avec la mer et la montagne, avec les ciels orageux et les ciels purs ; la fantaisie décorative d'un Piranèse et la science d'un Mantegna : un sentiment subtil et mystérieux qui ne semblait appartenir qu'à
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Léonard; et cependant un génie entièrement original, libéré de tout classicisme d'école, ayant créé sa manière et trouvé la loi de son art...
Ainsi m'apparut cette œuvre de Stéphane, que je ne re verrai peut-être jamais de mes yeux mortels. Ainsi, se fit la révélation...
Assis sur la couche noire qui a la forme d'un lit funéraire, je ne sais plus si je dors ou si je veille, si je rêve ou si je me souviens...
0 Stéphane, me voici donc au rendez-vous que tu m'as donné, dans ce temple de Perséphone où la Consolatrice des morts vient, seule et furtive, à la nuit close, évoquer ton ombre chérie pour les fêtes du souvenir. Le mystère qui nous entourait s'éclaire enfin d'une aube étrange. Je sais quelle puissance nous conduisit l'un vers l'autre et jusqu'aux ruines sacrées d'Eleusis. Je sais quelle puissance me ramène cette nuit vers toi.
Elle était là, tout à l'heure, celle que je
n'ose nommer. La porte refermée vibre encore et je sens, dans l'air embaumé, la trace presque évanouie de sa présence divine. Pour elle, cette blanche clarté ; pour elle, ces narcisses dont elle aime les fraîches étoiles et le parfum ; pour elle, ces créatures magnifiques, nées de ton génie et de ton amour, qui déroulent, sur le marbre des murs, un silencieux cortège.
0 Stéphane! ô Timoclès! le peintre continue le poète; la mélodie des mot» se transpose dans la mélodie des couleurs ; les figures chantent, comme des strophes, et l'œuvre, interrompue et recommencée, selon les alternances de la vie et de la mort, c'est l'Hymne éternel à Perséphone.
Et moi aussi, j'ai chanté cet Hymne, avec les paroles immuables et les inflexions que les Eumolpides, « à, la voix juste », enseignaient aux jeunes Hiérophantes. Dans cette seconde mémoire qui s'est éveillée en moi, des scènes effacées reparaissent, et mon esprit, transporté sur un plan inconnu, contemple, à la fois, tout un déroulement de siècles, fleuve d'oubli, brouillard immense d'où surgissent quelques sommets.
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C'e&t le rivage de la mer ; c'est le galfe incurvé en faucille, dont les promontoires violets s'allongent sur le bleu obscur des eaux et semblent rejoindre une grande île triangulaire. 0 murs d'Eleusis, portiques, salles profondes dont je connais les détours, ô temple élevé sur le rocfajer, frontons où les statues peintes s'animent au reflet du soleil couchant! Là-bas, miroitent les étangs sacrés. Un souffle passe sur les moissons mûres, et disperse, par toute la plaine de Thria, l'odeur du froment, chère à la Grande Déesse. Autour de l'enceinte vénérée, la vie agricole déploie ses fastes pacifiques. Une poussière d'or annonce la rentrée des troupeaux ; la fumée monte des foyers ; le soir pourpre s'emplit du cri des chars rustiques et du mugissement des bœufs. Marchons, enfant, sur le sable marin ! Ne sois pas interdit devant moi, ô Timoclès à la belle couronne, parce que je porte la robe du Hiérophante et le bandeau. J'aime la pudeur qui embellit ta jeunesse, mais, tu le sais, j'ai pour toi le même amour qu'un père a pour son fils, aussi chaste, aussi tendre, et plus ardent peut-être, car, seules, les Déesses peuvent dire quels liens indestructibles
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attachent l'Initiateur à l'Initié. Amphéride a engendré ton beau corps ; mais j'ai donné des ailes à ta belle âme. Par moi, tu as connu l'antique Déméter, l'amie des bons laboureurs, celle qui fait verdir la jeune pousse et grandir la tige creuse, la protectrice des animaux soumis à l'homme, la Déesse civilisatrice et législatrice qui institua les lois du mariage et qui donne aux femmes la fécondité. Par moi, tu as connu la déesse plus jeune, que nous adorons sous le nom virginal de Goré, et que tu invoques sous le nom de Perséphone. Je t'ai appris les formules rituelles, le secret du double chemin, des deux fontaines et du cyprès blanc, afin que tu descendes chez Hadès comme dans une seconde patrie, comme descend, dans la terre noire, le germe de la plante future, né d'une fleur et dont renaîtra une fleur. Vers la Consolatrice des morts, tu t'en iras un jour, âme tendre, âme inquiète! Mais tu t'en iras libre des vaines terreurs, car je t'ai révélé, dans la dernière initiation, le plus obscur des mystères qui est toi-même, ô Homme ! Tu connais maintenant ton origine et ta fin, ta nature terrestre et céleste. Ensemble, nous avons
pénétré le sens intérieur des mythes, les vérités contenues dans les symboles et qui sont ellesmêmes un souvenir affaibli des Essences sans forme, pures, parfaites, bienheureuses, rayonnantes, que l'esprit seul, délivré de la chair, peut contempler...
Telle une grande roue, à moitié plongée dans les ténèbres, à moitié dressée dans la lumière, la vie sort de la mort et retourne à la mort qui sort de la vie et retourne à la vie. Un mouvement éternel l'emporte dans les ténèbres inférieures ou dans les brillantes régions du ciel spirituel...
0 Timoclès, fils d'Amphéride, chaque fois que la roue mystérieuse nous ramènera dans cette zone de la vie terrestre, la déesse que tu chéris, l'immortelle Perséphone, sera le miroir où se reconnaîtront nos âmes. En quelque lieu, en quelque temps que ce soit, sous des aspects changeants et des noms divers, elle t'attirera vers elle et nous attirera l'un vers l'autre, parce que nous l'avons aimée d'un grand amour. Et nous célébrerons ses Mystères.
Des voix au ciel, des voix d'argent... Le songe qui m'avait ravi se dissipa. Où étais-je?... La lueur émanée de la conque translucide caressait le bas-relief blanc sur le mur couleur de nuit. Le parfum des narcisses avait perdu sa force et sa fraîcheur, et déjà, il s'y mêlait l'odeur éthérée delà décomposition végétale... Je me levai sur mes jambes... J'avais froid. Je tremblais de froid. L'air confiné dans cette chambre somptueuse et sombre ne suffisait plus à ma poitrine ; la clarté des lampes ne suffisait plus à mes yeux. Le mystère s'était
accompli. L'enchantement cessait... Je devais retourner vers les hommes.
Mais par quel chemin ? Où me conduiraient les galeries, si je rentrais dans leur dédale ? Le hasard qui m'avait dirigé vers le temple dePerséphone, me ramènerait-il dans ma maison ? Comment l'espérer ?... Je me sentais si las, d'ailleurs, si vieux, si faible 1 Avais-je donc dépensé des années d'existence au cours de cette nuit fantastique qui me rapprochait beaucoup de la mort ? Je n'étais pas triste pourtant. Ma sensibilité s'était tarie, comme une rivière bue par le sable. Il me semblait que rien en ce monde ne pourrait plus m'attendrir ou m'effrayer. J'étais au delà du plaisir et de la peine...
Les voix d'argent chantaient au ciel... Je rassemblai mon énergie pour examiner les coins et recoins des trois salles, et dans celle où j'étais parvenu d'abord, par l'escalier souterrain, je découvris que la petite porte, opposée au salon, devait donner directement sur le jardin ou sur la rue.- Elle était plus solide, en apparence, que les autres, et l'on avait dû la tirer du dehors pour la fermer, sans tourner la
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clé dans la serrure, car je fis jouer le pêne et la porte s'entre-bàilla. Le vent effleura ma tête. Je vis la rue, très noire, sous le ciel noir et scintillant : le halo bleu d'un bec de gaz, un mur dominé par de grands arbres, masse ténébreuse dans les ténèbres, une ruelle, comme une coupure dans la muraille, en face de moi... J'étais sauvé.
Pourquoi refermai-je la porte ? Des voix d'argent chantaient au ciel. Toutes les cloches des églises appelaient la foule blottie sous la terre. « Les oiseaux de mort se sont envolés! Les mauvais fantômes se sont évanouis. 0 chrétiens ! remerciez le Christ qui vous a permis, cette nuit, de descendre au tombeau et d'en surgir, pour commémorer la. Résurrection... 0 fils et filles de Dieu, chantez avec nos chœurs aériens, chantez l'hymne de Pâques... Alléluia ! chrétiens ! Alléluia !... »
Les voix d'argent chantaient au ciel, mais je ne les comprenais plus à travers la porte refermée.
Une dernière fois, j'allai dans la salle de marbre oCi les tableaux de Stéphane étaient comme une offrande votive à la déesse absente
dont le piédestal se dressait, orné de torches et de bandelettes, ceint de guirlandes en festons. La lumière inaltéra1)Ie éclairait les beaux corps, les nobles architectures, les paysages de mer et de montagnes. Et tout semblait figé dans cette lumière immobile, pour l'éternité.
Je revins dans le salon. Le voile que j'avais déplacé, sans y prendre garde, gisait sur le pavé de mosaïque. Je le ramassai et je le remis sur les coussins aux fleurs d'or.
Le contact de cette petite chose délicate me troubla doucement. Une tendresse mélancolique émut mon cœur qui croyait ne plus s'émouvoir jamais, et je me laissai entraîner à une rêverie confuse. Des pensées s'agitaient, des questions s'ébauchaient, en cette rêverie d'un instant...
J'imaginais Celle qui était venue, la nuit, dans cette maison... J'imaginais une forme légère, un sourire, un regard, des tresses à peine dorées, — une femme, ou plus qu'une femme?
Alors, comme j'arrangeais les plis du voile, je vis briller, parmi la fourrure aux poils rudes, le feu rouge d'une pierrerie. Une bague
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était tombée là, que je pris pour la regarder, sous la lampe.
Le cercle d'or, très lourd, enserrait dans son chaton ciselé, un rubis taillé en cabochon, d'une grosseur et d'une transparence extraordinaires, et si vif, si vermeil qu'il paraissait gonflé de suc comme un fruit — comme le grain de la grenade.
Le rubis, pressé sur mes lèvres, a scellé le secret de Perséphone.
Je remis l'anneau près du voile, dans l'épaisse fourrure; je respirai le parfum des narcisses fanés...
Et je sortis pour revoir les étoiles.
Paris 1919.
B. GREVIN — IMPRlMBniE DK LAGîîT — 10337-8-20.
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Unirershy of Toronto L'braiy