Jean Coutrot. L’humanisme économique
Sans doute dira-t-on que tous les industriels ne sont pas acquis à ces idées, que les ententes ne fonctionnent que dans un petit nombre de secteurs, que l’individualisme est encore vivace et même farouche. Il n’en reste pas moins vrai que beaucoup hésitent devant la politique d’économie concertée, plus par scepticisme à l’égart de son efficacité que par indifférence pour le but qu’elle recherche.
D'ailleurs, si le secret des transactions et des comptabilité peut sembler encore impénétrable à un observateur non prévenu, on trouve déjà des maisons dans lesquelles il n’a plus la valeur d’un dogme : c’est là une première détente très appréciable dans cette lutte pour la vie qui était jus- | qu’à ce jour la seule et unique règle du marché libre.
20 Passage d’une économie « équilibrée » à une économie arbiîtrée. — L'intérêt de ce système libéral résidait surtout dans son automatisme. Le débouché faisait naître le producteur, la fonction créait organe. Il existait un cycle rigoureux qui se passait de tout accord spontané comme de toute intervention autoritaire, et qui était le suivant à Augmentation de la demande ,hausse des prix, majoration des bénéfices, multiplication de l'offre, retour à des gains normaux, stabilisation des prix, satisfaction de la demande.
Dans les conditions modernes, il va se trouver en défaut pour deux raisons, une raison technique et une raison économique.
Raison technique d’abord : la complexité croissante de l'outillage qui fait surgir un facteur délai, complètement négligé par la théorie classique. La création d’une usine, ou même la mise au point d’une fabrication demandent plusieurs mois, voire plusieurs années, et exigent des investissements considérables qui se justifient seule-
ment si l’augmentation des besoins doit être durable.
La différence est plus grande encore lorsqu'il s’agit du cycle inverse : un manœuvre passe facilement de la métallurgie au bâtiment, mais on ne résorbe pas des machines inutiles en quelques semaines.
Par conséquent, si le mécanisme joue encore sur les mouvements de grande amplitude, il est défaillant lorsqu’il s’agit des fluctuations quotidiennes des affaires tant en volume qu’en prix.
Plus que jamais est exacte la formule de l’Abbé Mably qui estimait que la nature était « trop grande dame pour s’occuper de nos petites guenilles ».
Raison économique ensuite : des groupements se sont constitués et l’on ne retrouve plus cette foule d'acheteurs et de vendeurs qui se mouvait avec fluidité, par le jeu de la concurrence entre ses éléments. Aujourd’hui ce sont deux blocs indéformables qui sont en présence : syndicat contre syndicat, comptoir de vente contre comptoir d’achat ; il ne faut donc plus espérer que l’offre et la demande s’adapteront d’elles-mêmes l’une à l’autre, mais faire appel à un tiers qui réalisera l’accord en l’imposant aux parties.
Ce tiers, c’est l'arbitre : qui est apparu presque à chaque chapitre de cette étude.
Voilà donc les recours à l’arbitrage multipliés ; c’est une institution qui ne peut pas se généraliser sans perdre les caractères essentiels qui en faisaient l’intérêt.
L’arbitre autrefois était avant tout un expert. Entre deux parties incapables de s'entendre, il intervenait pour fixer un chiffre équitable. Ce chiffre, il l’appréciait à partir des cours usuels pratiqués autour de lui en toute liberté. En un mot, il était le témoin d’un usage et comme le juge « dit le droit », l'arbitre disait la norme.
Aujourd’hui, il n’en va plus toujours de même : on demande à l'arbitre de statuer en équité non plus sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. La différence est profonde entre celui qui évalue par exemple le prix d’un travail en se référant au taux horaire de la région et celui qui fixe le montant des salaires dans cette même région.
On pourrait objecter qu’il lui reste un point de comparaison avec les autres cas analogues, mais il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont souvent eux-mêmes l’objet d’arbitrages. Cela est vrai en matière de répartition de quanta, comme en matière de salaires : l'arbitre n’apprécie plus les valeurs, il les détermine, on serait tenté de dire : il les crée.
I] porte une responsabilité jusqu’ici insoupçonnée puisqu’il tient parfois dans ses mains le sort de toute une industrie et qu’une faute de jugement de sa part peut la ruiner sans qu’il existe le moindre facteur Unes de redressement. | A
D'autre part, Parbitre était un « amateur » ; il va devenir un « professionnel ». On le choisissait à He de sa
probité ou de son autorité personnelle. Onle prendra désor- Le
mais dans tel ou tel corps spécialisé. Rien n’empêche de penser que les possibilités de vénalité qu'offre un pareil rôle attireront vers ces postes des consciences moins scrupuleuses que celles des premiers titulaires. | Sans doute la magistrature exposée aux mêmes périls échappe-t-elle en très grande majorité à de tels reproches, mais elle possède un statut tout spécialement établi dans ce but. Doter les arbitres d’un statut, ce serait établir une magistrature économique, ce serait créer par une voie détournée un corps de fonctionnaires officiellement chargé de répartir la richesse entre les parties prenantes et l’on se trouverait en plein régime étatiste.