Personnalité & socialité
Le mardi 4 novembre 1873, la Cour de cassation, convoque'e par M. le premier Président, en exécution des ordonnances des 15 janvier 18i26 et 14 décembre 1847, pour opérer sa rentrée, s’est réunie à dix heures et demie du matin, en sa Chambre du Conseil, au Palais-Royal . MM. les présidents, les conseillers, le procureur général, les avocats généraux, le greffier en chef et les autres greffiers, tous revêtus, suivant l’usage, du costume prescrit pour les audiences solennelles.
À onze heures précises, la Cour, ayant à sa tète M. le premier Président, s’est rendue à l’église de la Sainte-Chapelle du Palais. Un détachement de
pmos
de la garde républicaine l’a escortée et a formé la haie sur son passage.
A son arrivée à l’église, les Corps judiciaires se sont levés, ainsi que le public, auquel un certain nombre de places avait été réservé. La Cour s’est placée ensuite sur les premiers sièges à droite de l’autel ; les mêmes sièges à gauche étaient occupés par la Cour d’appel, les Tribunaux de première instance, de commerce, les juges de paix ; les membres des Chambres des avoués d’appel et de première instance occupaient les banquettes à la suite. MM. les avocats à la Cour de cassation étaient placés sur des banquettes latérales à gauche de celles de la Cour; les avocats à la Cour d’appel sur des banquettes latérales à droite et les quatre huissiers de la Cour occupaient des sièges placés à gauche de MM. les présidents.
La messe a été dite par M. le vicaire général. Le Veni creator et le Domine salvam, ainsi que les autres chants religieux ont été exécutés sous la direction du maître de chapelle de Notre-Dame, et l’office s’est terminé par la bénédiction du Saint-Sacrement, donnée par jmonseigneur l’archevêque de Paris.
La messe dite, la Cour de cassation s’est retirée la première, pour se rendre à son audience de rentrée, — qui devait avoir lieu dans les bâti-
rnents appropriés pour elle dans le Palais-Royal, recevant sur son passage les mêmes honneurs qu’à sa sortie.
Et, ledit jour, à midi et demi, l’audience publique de rentrée a été présidée par M. le premier Président Devienne.
Présents : MM. Laborie, de Raynal, Faustin - Hélie, présidents ; Glandaz, doyen ; d’Oms, Zangiacomi. Mercier, De Carnières, Guyho, Gastambide. Pont, Hély d’Oissel, Salneuve, Dumon, Barbier, Dagallier, Tardif, Alméras-Latour, Guillemard, Saint-Luc Gourborieu, Robert de Ghenevière, Massé, Gamescasse, Moignon, Larombière, Gasenave, Merville, Greffier, Puissan, Démangeât, Aucher, Rau , Goujet, Aubry, Pierrey, Connelly, Requier, Baudouin, Barafort, Salle, Petit, conseillers.
M. Renouard, procureur général; M. Blanche, premier avocat général ; MM. Bédarrides, Charrins, Babinet, Reverchon etDupré-Lasale, avocats généraux, et M. Goulon, greffier en chef, assisté des greffiers.
M. le premier Président, après avoir ordonné l’ouverture des portes, a donné la parole à M. le Procureur général Renouard, qui a prononcé le discours suivant :
University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes
https://archive.org/details/personnalitesociOOreno
Monsieur le premier Président,
Messieurs,
Au moment, où s’ouvre une nouvelle année judiciaire, un devoir particulier est imposé au ministère public. Il lui est prescrit d’inaugurer la reprise de vos audiences, par quelques paroles sur un des objets de vos méditations habituelles.
J’ose espérer que vous ne me désapprouverez pas si j’appelle votre attention sur ces lois maîtresses, sources de justice, qui, supérieures aux intérêts, aux calculs, aux préjugés, aux mobiles passions du jour, sont vraies dans tous les temps et sous tous les régimes, et placent la science du droit, alors même que celle-ci s’occupe de nos questions présentes, en dehors et au-dessus des agitations dont le perpétuel renouvellement nous trouble et nous divise.
J’essaierai de vous soumettre quelques considérations, trop incomplètes, sur les caractères de la personnalité humaine et de la sociabilité.
Votre expérience a certainement reconnu que, plus on avance dans la connaissance du droit et des autres sciences philosophiques, plus on sent la simplicité s’introduire dans l’expression des règles premières d’où découlent les théories vastes et saines, destinées, par un merveilleux accord, à diriger la pratique de la vie. Les axiomes s’éclairent en se condensant, et leur nombre se réduit à mesure qu’ils s’agrandissent et s’élèvent. Tant qu’on n’en est encore qu’à recueillir des décisions isolées, des observations de détail, des faits variables et accidentels, on est exposé à se perdre dans ce labyrinthe, à hésiter, à être envahi par le doute ; c’est quand une vérité générale apparaît que se montre le fd conducteur. L’étude et la discussion des problèmes métaphysiques sont un utile exercice qu’il serait messéant de ne pas révérer ; mais, après qu’on s’y est curieusement complu, au risque parfois de s’y égarer, on en vient à se demander si, pour résoudre bien de hautes questions, le parti le plus sûr ne serait pas d’interroger le sens commun. L’intelligence n’est jamais aussi pleinement satisfaite, et la conscience autant en repos, que lorsqu’on arrive à asseoir logiquement ses convictions sur de nettes vérités acceptables par tous, ou même, ce qui vaut mieux encore, déjà universelle-
ment acceptées. Quoi de plus adorablement clair que la simplicité de l’Évangile ? Une des gloires du droit romain est d’avoir semé avec profusion dans le monde ces puissants brocards où parle la vulgaire raison. Les meilleurs esprits se gardent de dédaigner la monnaie courante des proverbes populaires, sauf, bien entendu, à y choisir; caria sagesse des nations est aussi un dépôt de leurs préjugés et de leurs sottises. Tenons en estime, et sachons mettre à profit, les vérités élémentaires. L’excellente habitude d’aimer à ce que leur expression apparaisse dans les arrêts et en éclaire la rédaction a été, dès l’origine de la Cour de cassation, une des causes qui ont contribué au crédit de votre jurisprudence.
Tout être humain est individu sociable. Ces paroles ne sont que l’affirmation d’un fait dont nul ne s’aviserait de contester l’évidence. D’importantes conséquences en dérivent; je vous en signalerai quelques-unes.
L’universalité de ce fait est ce qui doit frapper d’abord ; car elle atteste qu’en ce qui dérivera légitimement du double caractère individuel et sociable le dogme fondamental de l’égalité n’admettra point d’exception.
La condition de tous les hommes étant d’exister comme individus, chacun d’eux sait et sent qu’il est soi et non pas autre, et a la conscience et la
garde de sa vie et de son droit. Il se peut que notre personnalité soit gênée, entravée, opprimée, que son développement manque ou s'arrête, que ses forces s’éteignent par l’infirmité du corps ou de l’âme; il ne se peut pas qu’elle cesse de durer tant que nous durons. Atome au sein de l’univers, chacun de nous est un des centres auxquels cette immensité aboutit. L’humanité entière n’est que la collection de ces atomes ; elle ne saisit du monde physique, intellectuel, moral, que ce qui a passé par leurs perceptions ; elle n’existe que par leur perpétuel contact, d’une part avec les choses extérieures à eux, d’autre part avec les mille influences, amies ou hostiles, favorables ou nuisibles, des actes et pensées d’autrui.
De ce que rien n’arrive à la connaissance humaine sans l’entremise des aperceptions individuelles, nombre de philosophes, et des plus illustres, ont tiré des conclusions étranges. N’admettant comme prouvées que les modifications subies par le sujet pensant, ils ont hardiment dénié, ou relégué à l’état d’hypothèse, la réalité des objets qui lui sont extérieurs, et ils ont absorbé en lui les êtres, les choses, le temps, l’espace. Ne craignez pas que je vous entretienne de ces querelles, et permettez que, me rangeant parmi les humbles serviteurs du bon sens, j’ose croire, sans hésitation ni scrupule, aux existences extérieures autant qu’à la mienne. Bornons-nous à constater que si nous y croyons in-
vinciblement , c’est sur la foi des rapports qui s’établissent entre elles et nous.
La contemplation de notre personnalité n’a pas égaré que des métaphysiciens ; elle a été un écueil pour trop de morcüistes, et ici l’aberration a été plus funeste. Au lieu de se perdre en subtilités inabordables au vulgaire, elle s’est adressée aux masses dans un langage intelligible, et a contribué à fausser en elles les idées du bien et du mal; une popularité, dont l’influence persiste malgré les réfutations de la science et les résistances de la raison, a donné crédit au système, fort ancien d’ailleurs, qiti, exaltant l’intérêt personnel, l’érige en mobile unique et souverain arbitre de nos volontés et de nos actes.
La personnalité a souci de notre corps et de son bien-être, de notre amour-propre et de ses jouissances ; mais son rôle ne se borne pas là. A elle appartiennent la conservation, la culture, la dignité de notre âme. Elle sait s’élever aux plus sublimes hauteurs de la pensée et aux aspirations généreuses ; et c’est singulièrement la dégrader que de l’emprisonner dans le sentiment qu’on est habitué à désigner sous le nom d’intérêt personnel. Laissons aux mots leur acception usuelle, si nous ne voulons pas égarer les idées. L’intérêt personnel représente, dans la pensée de tout le monde, l’égoïsme et le culte des appétits sensuels et matériels. C’est. pris en ce sens qu’il est haïssable et qu’il est
prôné par les systèmes où on le donne comme le fondement et l’explication de la vie morale.
Par un de ces jeux de langage familiers à la polémique lorsque, se sentant vaincue, elle avise à sortir d’embarras, on dit quelquefois que la culture et le perfectionnement de soi, demandés et offerts à Dieu dans l’attente d’une vie meilleure, sont une des formes de l’intérêt que l’on porte à sa propre personne et un calcul de salait. C’est là abuser des mots et passer d’une doctrine à l’autre sous le couvert d’un changement d’étiquette. Ainsi dépouillée de sa signification habituelle, la qualification d’intérêt personne] ne représenterait pas les mêmes idées et cesserait d’être l’expression du système qui choisit l’égoïsme pour sa clef de voûte ; elle ne désignerait plus l’adoration de soi, et reconnaîtrait le devoir, le sacrifice, le respect du droit, l’amour d’autrui.
Lorsqu’on se fait une exacte idée de la personnalité, on échappe à de telles équivoques. Ce qui la préserve de l’égoïsme, sa tentation et son danger, c’est la conviction de son existence en autrui comme en nous ; l’obligation de la respecter dans tous les êtres humains est la base de la justice.
L'imagination , dans ses plus fantasques hardiesses, se refuserait à rêver une juxtaposition d’individualités indépendantes, marchant chacune dans sa voie, sans règle ni frein, n’obéissant qu’à soi, ne s’occupant en rien de ce qui touche des droits
pareils aux nôtres. 11 est nécessaire, pour la paix des relations mutuelles, qu’un ordre s’organise et leur ouvre un abri contre les confusions et les conflits. De là l’intervention des institutions et des lois.
La condition et la récompense de l’harmonie générale des sociétés est l’augmentation progressive du nombre des personnalités individuelles arrivées à jouir en sécurité de la plénitude de leurs droits. Chacune d’elles tend à la liberté , dont la perfection consisterait à pouvoir ce que l’on veut en voulant ce qu’on doit. Contre la poursuite de cet idéal, deux natures d’obstacles se dressent. Les uns résident en nous, et ne se surmontent que par notre empire sur nous-mêmes; les autres, qui ont leur siège au dehors, proviennent des choses et des hommes. Pour nous défendre des choses et nous en servir, les conquêtes croissantes de la science entraînent l’humanité, malgré les infranchissables limites de nos facultés, vers un progrès indéfini. Devant les obstacles humains, les espérances de perfectibilité sont condamnées à être plus modestes, et de faciles mécomptes les attendent. L’homme de tous les temps a ses penchants au mal comme au bien ; et la civilisation, qui l’améliore et lui fait plus nettement discerner le devoir, augmente, par une sorte de compensation morale souvent périlleuse, ses ambitions et ses moyens de faillir. Si, en devenant plus éclairés et plus forts.