‹ Personnalité & socialitéChapitre 2 sur 16 · IG · texte numérisé non relu

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nous ne savions nous rendre meilleurs, notre punition serait d’être pires.

Les destinées du genre humain se poursuivent ainsi sous l’impulsion de deux puissants facteurs qui lui commandent et lui obéissent. L’un est l’ensemble harmonique des lois que le Créateur a imprimées à la marche mécanique et physique de toutes les parties de ce vaste univers; lois auxquelles notre nature est asservie, et qu’il lui est à son tour octroyé d’employer à son service, parce qu’il est donné à notre intelligence de les lire. L’autre est l’action concurrente des volontés dont l’auteur de la vie a doué les hommes, en les investissant du redoutable choix entre le bien qu’il nous inspire, et qu’il nous révèle comme étant la règle, et le mal qui est notre épreuve.

La vie du genre humain serait impossible et inintelligible sans les innombrables êtres collectifs dont la multitude remplit le monde. Les individus dont l’assemblage les compose n’abdiquent pas en eux la personnalité : ils la conservent entière, et, jamais absorbés [dans un seul, ils font immanquablement partie de plusieurs à la fois, à des degrés d’adhérence inégaux. Les causes et les modes de formation des êtres collectifs varient à l’infini. Beaucoup naissent et se maintiennent par l’eflet d’attractions instinctives que la loi positive devra régler , mais ne crée pas ; d’autres , produit des institutions, existent en vertu de dispositions ex-

presses de la loi; un grand nombre sont l’œuvre volontaire de contrats privés et de conventions spéciales. Chacun d’eux, de quelque origine qu’il procède, prend possession d’une existence, à part qui le distingue de ce qui n’est pas lui, sans que cependant la personnalité lui appartienne. Famille, cité, nation, gouvernement, assemblée, tribunal, académie, maison de commerce, entreprise d’industrie, existent, agissent, occupent une place qui leur est propre, mais sans posséder l’unité d’un moi indivisible. Ce que la collection exprime, et représente, ce n’est pas l’être entier des individus qui sont ses membres, c’est seulement la classe de relations dont ceux-ci lui font apport.

Les êtres collectifs sont exposés, non moins que les individus, à se comporter comme s’ils existaient seuls dans le monde, ou y étaient réservés à une place prépondérante. Le culte de la famille, l’esprit de corps, le patriotisme, sources de généreuses actions et de touchantes vertus, peuvent errer et se - perdre par la préoccupation de soi; ils ont leurs ambitions, leurs passions, leurs injustices, leurs cruautés. Ces excès ne sont pas l’égoïsme ; car l’individu se rehausse et s’épure par l’adoration de la collection dont il est membre et par les sacrifices qu’il s’impose pour elle ; mais c’est l’iniquité , le fanatisme, la rupture de l’équilibre moral.

Le préservatif est le même que pour les individus : tenir compte d’autrui comme de soi. Le droit,

dont la loi positive est le verbe, dont l’autorité publique est la sanction et la garde, se manifeste par le complet respect pour l’ensemble des existences légitimes, individuelles et collectives, et pour chacune d’elles prise à part.

La croyance en l’égalité enseigne ainsi à la raison les éléments de la justice. Il serait facile de démontrer que sur cette base reposent la liberté générale et la propriété. La propriété consacre et consolide les appréhensions loyalement et utilement opérées sur les choses par la puissance du travail; elle est une expansion de la vitalité humaine, et a droit au même respect que les personnes dont elle devient un attribut.

Comprendre la justice ne suffit pas; il faut l’aimer. C’est à une autre loi de notre nature, à l’instinct de sociabilité qu’il appartient de nous inspirer cet amour.

Le sentiment qui nous attache à nos semblables n’est point un produit du raisonnement, un résultat d’expérience, une convention, une leçon d’autorité; il naît spontanément sans calcul ni efforts, sans contradiction ni doute, comme une des conditions constitutives de notre âme ; il accompagne le premier éveil de notre pensée, et ne nous quitte jamais. L’enfant ne raisonne ni n’argumente quand il sourit à sa mère, ni la mère en embrassant son enfant.

A mesure que l’intelligence de celui-ci s’ouvre et s’étend, il s’éprend de ceux qui l’entourent, il a

besoin d’eux et s’en sert; ses relations se multiplient à mesure que sa personnalité s’accentue, sans qu’il ait conscience du moment où se forment les mille liens qui envelopperont sa vie. Nous croyons à autrui comme nous respirons, sans y songer ni le savoir. N’y eût-il pour signe de notre destination à être unis que le don de la parole, cette démonstration suffirait. Les imaginations les plus hardies ont échoué dans leurs peintures quand elles ont osé aborder la chimère d’un isolement d’existence matérielle ou intellectuelle.

La sociabilité est le ciment du genre humain ; elle nous apprend instinctivement que dans les nécessités de commerce avec autrui résident nos meilleurs éléments de bonheur et de plaisir ; elle combine et respecte les deux grandes lois concurrentes d’égalité et d’inégalité sans le concert et l’harmonie desquelles nulle vie commune ne serait possible. On le voit clairement par la diversité avec laquelle les rôles se distribuent dans sa plus touchante et primordiale manifestation, dans la famille.

Toute- réunion d’êtres humains a pour condition d’existence l’obéissance à des règles que la sociabilité inspire et fait accepter. Le pouvoir naturel que le chef de famille exerce sur les siens est le type primitif des gouvernements. Le patriarcat en est une extension ; il réunit en faisceau les branches d’une même souche plus ou moins éloignées, puis

agglomère plusieurs familles, puis embrasse clans et tribus dans le cercle successivement agrandi. Un moment vient où l’accroissement du nombre multiplie les résistances et suscite les rivalités; la force manque à la main chargée des rênes, et l’influence paternelle ou patriarcale ne suffit plus h l’établissement et au maintien d’un ordre qui n’est plus volontairement obéi. Quand elles se sont divisées en ramifications que chaque jour distend et particularise, et quand des groupes rivaux se sont organisés à côté d’elles, les familles deviennent des fractions relativement trop faibles pour étreindre dans leur loi ce qui se détache du tronc ou provient d’origine étrangère. Voisinage, consommations, approvisionnements, échanges, mille besoins communs appellent sur une sphère plus compréhensive l’action plus forte d’une autorité régulatrice. L’agglomération en communes reste elle-même trop étroite, et ne suffit pas pour satisfaire aux innombrables motifs d’expansion et de concentration. Partout les nations se dessinent, et l’universalité de leur formation en Etats distincts suffirait pour attester que ce classement des peuples constitue une des conditions auxquelles les développements del’humanité sont enchaînés. L’irrésistible entraînement de la sociabilité opère ces rapprochements et a besoin d’aliments à sa portée. Le patriotisme alors naît et se précise ; les affections et les passions, les devoirs et les droits, les intérêts,

les traditions, les jouissances, le langage, la solidarité, se coalisent en lui, et élèvent jusqu’à la dignité d’une vertu les sentiments de citoyen.

Des règles présideront à ces rapports, sinon point de familles, de cités, de nations, mais assemblage désordonné d’unités aveugles et incohérentes. Ces règles ne sauraient se manifester par l’expression arbitraire des caprices individuels ; il faut qu’une puissance supérieure les érige en commandements obligatoires et généraux; il faut des lois, des gouvernements, des juges. Ce concours des trois pouvoirs, distincts ou confondus, existe inconscient ou aperçu dans les associations les plus humbles comme dans les plus vastes Etats. Toutes ont besoin d’une intervention et d’une exécution de k loi positive, pour la sécurité et la garantie des personnalités individuelles, pour le respect et la paix des rapports qui les unissent, pour la gestion des intérêts communs, pour l’obéissance aux conventions régulièrement formées.

Les applications abondent ; ne citons que la plus éclatante. Si tutélaire et affectueuse, si spontanée et supérieure aux calculs que soit l’autorité paternelle et maternelle, si intimement que se partagent les effusions de l’union conjugale, si énergiquement que puissent se développer les obligations et les tendresses de la parenté, la loi pénètre, à bon droit, dans l’intérieur de la famille, et s’enquiert du sort qui y est fait à chacun de ses membres. Elle

punit les mauvais traitements et les violences, exige des aliments, commande d'élever les enfants, veille à la conservation des biens. Nous assistons à un redoublement d’efforts de l’opinion pour obliger l’instruction à ne manquer à personne; et quelques doules ne subsistent entre les esprits éclairés que sur le mode des sanctions extérieures dont raccomplissement de ce strict devoir moral est ou n’est pas susceptible.

La personnalité insociable est haïssable ; la sociabilité ne vaut pas mieux quand elle nie ou méconnaît les personnes. Ainsi égarée, elle a un nom ; on l’appelle socialisme.

Ce n’est pas là une doctrine aisée à définir ; et ses adeptes eux-mêmes ne s’accordent guère dans leurs explications de ce quelle est et veut être. La prétention qu’elle annonce est de subordonner à l’intérêt social les intérêts individuels. L’entreprise serait assurément fort louable ; mais on se condamne à l’impossibilité d’atteindre un but quand onle dépasse. Le socialisme ne se borne pas à un généreux combat contre les illusions et les exagérations de la personnalité; il pousse sa thèse jusqu’à supprimer la liberté des individus et la propriété, afin de transporter aux masses l’exercice de tous pouvoirs, la jouissance de tous biens. Or, que sont les masses? Il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître qu’une agglomération, être impersonnel, ne veut, n’agit, ne possède que

par les membres réels et vivants qui la composent. L’attribution à une masse est donc la préparation aune destination finale, seule effective, qui, d’après certains modes d’affectation et de distribution, en amènera le profit à des individus, seuls aptes à en obtenir une jouissance, et à devenir, en totalité ou en partie, les bénéficiaires. Plaçons-nous dans l’hypothèse où les bénéfices seront recueillis d’après les règles de la justice ; il arriverait alors que les droits de chaque personne investie seraient reconnus comme s’attachant à elle ; et par là l’individualité renaît pourvue des attributions qui lui sont allouées. Si, au contraire, les désignations des profits sont capricieuses et arbitraires, l’iniquité de la dévolution, quoique ôtant à la jouissance le caractère de droit, lui laisse celui d’individualité.

Dépouiller les uns pour doter les autres, offenser l’égalité vraie, qui est l’accession de tous aux résultats que chacun aura la puissance d’atteindre selon ses forces et ses mérites, détruire ainsi, par l’artifice de combinaisons violentes ou rusées, les conséquences légitimes des insurmontables inégalités naturelles et des droits justement acquis, telle est la fin à laquelle on aboutit fatalement. Ces tentatives de déplacement, ou, pour parler plus exactement, de révolution, ces efforts pour abaisser ce qui était haut et exalter ce qui était bas ne peuvent rien de durable ; car les arguments qui auraient bâti les succès d’un jour sont précisément

ceux qu’on emploiera à les détruire ; l’envie se hâtera de proscrire les élévations nouvelles, et de courber les arrivants, comme leurs devanciers, sous le nivellement de la médiocrité et l’asservissement aux dominateurs de la semaine. Les triomphes du socialisme se résoudraient en changeantes et courtes séries d’exploitations des dupes. Il a égaré les ignorants et les simples par le prestige du nom dont il s’est paré, et qu’il a fait entrer dans la langue en la pervertissant. La pompe de ses déclamations a masqué le vide de ses doctrines incomplètes, et abrite les usurpations des ambitieux subalternes, des déclassés, des mal dotés.

Une des conséquences de la sociabilité, le droit d’association, mérite une attention particulière. Ses immenses bienfaits, et ses abus pleins de dangers, offrent aux législations et aux gouvernements de difficiles problèmes.

Les pouvoirs publics, dans leurs rapports avec les individus, s’adressent aux actes, non aux tendances, et s’abstiennent de pénétrer dans le for intérieur. Les lois, quand elles atteignent les pensées coupables, considèrent, non la faute commise en les concevant, mais les préjudices et les blessures que leur manifestation a causés, et les provocations, les diffamations, les injures, les offenses dont elles se sont rendues les instruments.

Ce n’est pas seulement à raison de méfaits consommés ou commencés que la répression est appli-

cable aux associations ; ce peut aussi être pour des plans et projets qui, sans avoir reçu encore exécution, sont déjà des actes, puisqu’ils n’ont pu se former qu’à la suite de concerts, de conventions, de préparations extérieurement manifestés. Ce n’est plus là un avenir conjectural dépendant d’une détermination à prendre ultérieurement par telle ou telle volonté individuelle.

La puissance publique a le devoir de s’enquérir de la destination des associations conventionnelles, de comprendre leur but, de ne pas hésiter à les interdire quand elles menacent l’ordre, alors même qu’elles n’en seraient pas venues encore à le troubler. Le tact est ici nécessaire, afin de n’être ni soupçonneux ni dupe. Il faut savoir faire la part de la situation politique, des mœurs, des traditions, des institutions, des idées régnantes, et de mille distinctions infinies.

Une des craintes légitimes de tout Etat qui veut agir et durer est de voir élever dans son sein comme des Etats rivaux dont l’influence paralyserait ou contrarierait F action des pouvoirs officiels, gardiens et protecteurs de tous. Ainsi s’expliquent bien des défiances, et la longue série de luttes qui, dans notre histoire, ont si souvent et si ardemment mis aux prises la royauté, le clergé, la magistrature, et les divers ordres de citoyens.

Parmi les instructives observations que toutes les classes de notre société fournissent, prenons un

exemple : demandons-le aux vicissitudes subies, depuis plusieurs siècles, dans la condition des marchands et artisans. Leurs corporations sont nées comme ligues défensives et assurances mutuelles contre les oppressions des seigneurs et des forts et contre les désordres de F anarchie. Dès qu’elles ont senti leurs forces, elles ont aspiré à leur part de tyrannie et se sont appliquées à ériger en forteresses fermées leurs étroites et jalouses enceintes de privilèges, statuts et règlements. Sous prétexte d’ordre et de discipline, d’apprentissage et de tutelle, les maîtrises et jurandes ont multiplié les exactions, les interdictions arbitraires, les exclusions intéressées. Leur joug a pesé sur le travail et s’est allié à une fiscalité dévorante. Une résistance obstinée a longtemps rendu vaines les plus raisonnables tentatives de réformes ; Turgot y a échoué. Quand la Révolution est venue, elle a balayé les corporations et jurandes ; mais elle aussi n’a pas su s’en tenir à la justice, et s’est emportée jusqu’à l’oppression. Sa peur des abus a tout abattu, le bon avec le mauvais ; elle a supprimé les associations volontaires, les syndicats intérieurs, les ententes professionnelles, et jusqu’au droit de réunion.

L’abolition des corporations a beaucoup profité au commerce et à l’industrie ; et les tentatives rétrogrades qui ont, à plusieurs reprises, essayé de ressusciter leurs anciennes formes, n’ont abouti à

aucun résultat sérieux. Ce qu;il faut regretter, c’est que les restrictions aient été excessives. Les sentiments de confraternité y ont perdu, et plus de latitude laissée au droit de réunion aurait pu être un élément d’ordre et de paix. Il y a lieu de favoriser, non de combattre, les efforts faits en ce sens. Tous ne sont pas restés inutiles ; des sociétés de secours mutuels, des caisses d’épargne et de prévoyance, des mesures de discipline intérieure, ont aidé de réels progrès dans les mœurs.

Les associations ne sont plus celles d’autrefois, et les discussions ont, en s’élargissant, pris une face nouvelle. Sujétion, apprentissage, privilèges, franchises, monopoles, sont devenus des questions accessoires et secondaires; elles s’ absorbent dans la thèse générale de l’usage à faire de la liberté ; et ce qui préoccupe ardemment les esprits, ce sont les parts à assigner aux maîtres et aux ouvriers. Le malheur du genre humain est .de ne pas savoir s’arrêter à temps. On invoque la liberté, et on aspire à pratiquer la licence. Affranchis d’hier, les ouvriers veulent être dominateurs ; les ligues nées pour la défense s’arment pour l’attaque ; les rancunes d’une ancienne oppression, l’ignorance, et, ce qui est plus terrible qu’elle, les égarements de la demi-science, sèment l’aigreur, et l’aigreur engendre la révolte contre la société établie ; Tesprit, de tracassier et frondeur, devient agressif et hostile.

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