‹ Pertes éprovées par les bibliothèques publiques de Paris pendant le siége par les Prussiens en 1870 et pendant la domination de la commune révolutionnaire en 1871;Chapitre 3 sur 3 · LIVRES MANUSCRITS ET IMPRIMES, RARES OU PRECIEUX · texte numérisé non relu

LIVRES MANUSCRITS ET IMPRIMES, RARES OU PRECIEUX

Il existe , disons-le d’abord avant de constater des pertes d’ouvrages manuscrits infiniment regrettables , il existe heureusement des copies du catalogue des manuscrits , et quelquefois des copies des manuscrits rares offrant le plus de valeur et d’intérêt. M. Louis Paris notamment, le savant directeur du Cabinet historique , avait préparé des matériaux qui acquièrent aujourd’hui une grande importance. 11 avait transcrit cette partie du catalogue et pris ou fait prendre des copies de quelques manuscrits originaux ou de fragments particulièrement intéressants. Je citerai la copie du travail de Ch. d’Hozier ayant pour titre :« U Impôt du sang , ou la noblesse de France sur le champ de bataille » ; celle de la Description de la galerie du château d'E toges (Marne), peinte en 1680; celle d’un grand nombre de Lettres historiques des seizième et dix-septième siècles , copiées dans les grands recueils de J. Bourdin , secrétaire d’Etat sous Henri II et Charles IX ; celle du catalogue détaillé du 3ae volume infolio des Papiers et lettres originales de la maison de Noailles , recueil mis sous séquestre à l’époque de la Révolution et

que la famille était en instance de réclamer(i) ; enfin la copie d’un certain nombre de Vies des poëtes français extraites du manuscrit autographe de G. Colletet.

La perte du manuscrit original de Colletet n’en reste pas moins une des pertes les plus sensibles. Ce manuscrit, si cher aux gens de lettres, tant de fois consulté, tant de fois cité, ne formait pas moins de cinq volumes in-4°. Son titre en indiquait l’objet et l’importance : Vies des poêles français par ordre chronologique depuis 1209 jusqu'en 1647. On voit par là combien un tel ouvrage , contenant quatre cent cinquante-neuf biographies, si précieux comme objet de curiosité, à titre de manuscrit, l’était aussi pour l’histoire littéraire. L’original et la copie ont été brûlés (2). Est-il impossible d’en retrouver ailleurs quelque autre copie ? On m’en signale une qui aurait été vendue , à la vente Aimé- Martin , à M. Durand de Lançon, copie que ses héritiers possèdent peut-être encore aujourd’hui. En déplorant cette perte si regrettable, je dois aussi ajouter ce qui l’atténue dans une certaine mesure : plusieurs de ces Vies de poëtes ont été publiées,' et en générât ce sont les plus importantes. De nos jours, des érudits comme M.de Clinchamp, M. Paul Lacroix, M. G. Brunet, M. Blanchemain, M. Rathery, M. Hauréau, M. Tamisey de Larroque, ont eu l’heureuse idée de reproduire quelques-unes de ces précieuses notices,

(1) En i85i, M. Ludovic Lalanne a rédigé le catalogue de divers recueils de lettres originales possédées par la bibliothèque du Louvre, et, entre autres, des papiers de la famille de Noailles. Ce Catalogue a été, à la même époque, envoyé au ministère de l’instruction publique.

(2) M. F. de Caussade, bibliothécaire au Louvre, se proposait d’en donner, à lalibrairie Lemerre, une édition complète, dontilavait réuni de nombreux matériaux. Ces matériaux, laissés dans le bureau de M. de Caussade au Louvre, ont été brûlés également. Il avait été question, il y a quelques années, de publier ce manuscrit pour la collection des documents inédits de l’histoire de France. C’est M. Asselineau, de la bibliothèque Mazarine, qui proposait alors de s’en charger. M. Asselineau avait repris cette idée de publication en 1857; mais la faillite de l’éditeur arrêta tout projet, pendant qu’il faisait faire une copie du manuscrit. On voit que ce manuscrit a joué de malheur.

parfois, il est vrai, avec un peu d’arrangement quant à la forme. D’autres manuscrits de G. Colletet et de François Colletet sont aussi à regretter. A de médiocres poésies se trouvaient réunis de curieux documents historiques et littéraires.

Nombre de personnes , se reportant à leurs anciens souvenirs de la bibliothèque du Louvre , ont cru perdu dans le même désastre un autre manuscrit bien plus précieux qu’elles y avaient admiré : les Heures de Charlemagne . Les Heures de Charlemagne ! ce livre, qui réunit tous les genres d’intérêt , vénérable manuscrit dix fois séculaire , auquel s’attachent tant de traditions glorieuses ! On a plus d’une fois décrit ce bel in-folio sur peau vélin , orné de six miniatures , presque entièrement écrit en lettres d’or sur un fond pourpre, et dont chaque feuillet est entouré d’arabesques très-variées en or et en couleur. Rassurons-nous : les Heures de Charlemagne existent encore. Transportées , il y a quelques années , au Musée des Souverains , elles doivent leur préservation à cette circonstance et à la sollicitude de M. Henri Barbet de Jouy, le conservateur, qui nous permet aussi de conserver d’autres ouvrages précieux de la bibliothèque du Louvre , comme le Registre de V ordre du Saint- Esprit et le Sacre de Napoléon , avec les dessins originaux d’Isabey, Percier et Fontaine.

Malheureusement combien d’autres pertes sont trop avérées et trop complètes ! C’était une rareté figurant à titre unique , que la Bulle sur papyrus du pape Agapet , de l’année 95 1. Il existe à Narbonne un fac-similé de cette pièce , faite il y a peu d’années. Elle a été aussi publiée dans le tome VI du G allia christiana , et depuis dans les Papy ri diplomatici de Marini. Comme valeur d’archéologie et d’art, quelle perte que celle kdes Dessins cC architecture pour le Louvre et V ersailles , V Arc de triomphe , V Observatoire, etc., par Claude Perrault; 2 vol. in-folio, avec texte explicatif et autographe de Charles Perrault ! A ce recueil étaient jointes des noies de Fontaine, de Vaudoyer, de Barbier. Je citerai,

parmi les manuscrits (en dehors des manuscrits historiques formant des recueils en plusieurs volumes , dont je parlerai dans un instant), les Huit Herbiers , manuscrit autographe de Mme de Genlis, avec dessins originaux, gros volume in-4% magnifiquement relié ; le Choix des plus belles fleurs, dessins originaux sur peau vélin par Redouté, 2 volumes in-folio , reliés par Simier en maroquin bleu , avec les chiffres du roi Louis-Philippe, donnés à la bibliothèque du Louvre par la reine Marie-Amélie; les Roses , dessins originaux de Redouté, sur peau vélin, in-folio richement relié par Simier ; la Botanique de J. -J. Rousseau , avec dessins originaux par Redouté , grand in-8° sur peau vélin ; un beau manuscrit persan du shah Hamet, avec vignettes ; une Biblia sacra , manuscrit in-4°, du treizième siècle, sur vélin, reliure de Simier en maroquin noir, dont la dernière feuille offrait la note suivante d’une écriture fort ancienne : « Ista Biblia fuit gloriosissimi sanctl Ludovici , quondam regis Francorum. » Mais, parmi les grands livres imprimés, à figures, comme beauté d’exécution , il y avait peu d’ouvrages plus remarquables que les Oiseaux d’Audubon ( The Birds of America ), avec quatre cent trente-cinq planches coloriées , ou à mettre au-dessus du Traité des arbres et arbustes de Duhamel , magnifique exemplaire sur vélin , formant quatorze volumes in-folio. Le Musée de Florence , de Wicar, un véritable chef-d’œuvre ! Une œuvre gracieuse et riche , les Pigeons de Mme Knip (1)! Parmi les curiosités et les raretés historiques ou littéraires , réunies en un volume unique , comment ne pas citer au premier rang les lettres autographes de Henri II, du cardinal de Lorraine, d’Emmanuel- Philibert, duc de Savoie, du chevalier de Selve, d’Alex. Montanus, de Martin du Bellay, d’Adrienne d’Estouteville, de Tavanes, recueillies en un volume in-folio; celles de d’Estrées, au nombre de cent quarante-cinq (2) ; celles de

(1) Nous apprenons que les OEuvres de Borghesi ont été également brûlées.

(2) En voir Je détail dans le Catalogue Germain Garnier, vente du

Louis XIV à Mme de Maintenon, formant un volume in-folio dos de maroquin (i) ?

De pareilles pertes se constatent avec douleur , on n’a pas besoin de les commenter. C’étaient des pièces originales , d’un bien triste mais bien réel intérêt , que celles qui composaient Y Etat des dépenses faites au Temple depuis le i3 août jusqu9 au i6 novembre de Van i de la République française, et les Comptes des fournisseurs de Louis Capet et sa famille. M. de Beaucliêne, dans son Histoire de Louis XFIJy a en grande partie publié ces documents dans les pièces justificatives de son ouvrage. Au point de vue archéologique , c’était encore un bien précieux volume que le manuscrit intitulé Consecratio Regis , beau manuscrit du quatorzième siècle, avec ornements en or et en couleur, in-4° relié en maroquin rouge aux armes royales. Comment ne pas rappeler un petit traité d’histoire légendaire inédit, que son titre nous fait assez connaître : En quel temps la cité de Lutécefut commencée et comment elle fut nommée Paris ; manuscrit sur vélin du quinzième siècle, formant un rouleau de 16 pouces de large sur i5 de long, avec vignettes peintes? Comment ne pas signaler l’ Ordonnance de Louis XJ pour l'ordre de Saint-Michel, beau manuscrit du quinzième siècle? Une curiosité toute historique s’attachait aux trois volumes manuscrits contenant le procès-verbal de l’Ordonnance de 1667, de l’ordonnance criminelle de 1670 (deux fois reproduite) ; à l’Exposition des maximes et des règles consacrées par les Articles organiques, avec le Rapport également manuscrit, signé Portalis ; à quantité de mémoires spéciaux , que je ne puis nommer un à un , mais dont le titre même révèle l’intérêt pour tous ceux qui mettent quelque prix à la connaissance intime et détaillée des institutions et de la vie privée de notre France : ces arrêts du Parlement , ces registres de la Chambre des Comptes , ces inventaires et

4 mars 1822, n° 1100, et dans le Catalogue A. Barbier, en vente du 25 février 1828, supplément, n° 3 7.

(1) Voir le détail dans le Catalogue Germain Garnier, 110 ii3i.

ces notes sur les fiefs , les domaines , les bénéfices , l’aménagement des forêts , les châteaux royaux ; ces tables si instructives des recettes et des dépenses , parfois aux armes de Colbert ou de tel autre personnage célèbre. Ajoutons-y d’intéressants et volumineux ouvrages manuscrits sur les monnaies, dont l’un commandé par le contrôleur des finances Desmare ts et corrigé par le chancelier Daguesseau. On conservait, avec l’intérêt qui s’attache aux personnes royales et aux anciens souvenirs , un manuscrit autographe du jeune duc de Bourgogne , petit-fils de Louis XY et frère de Louis XYI , contenant des Problèmes de géométrie pratique , exécutés et mis au trait .

Encore une perte irréparable : la Notice historique sur les sépultures d'Héloïse et d' Abailard , livre imprimé, mais exemplaire unique tiré sur papier rose , avec les dessins originaux par Alexandre Lenoir; et cet autre volume grand infolio : Paris , Saint-Cloud et dépendances , avec les dessins originaux de Fontaine. Nous avons indiqué, en parlant des catalogues, un manuscrit en 2 volumes, extrêmement regrettable, dont M. L. Paris, grâce à une copie faite complètement par ses soins, annonce la publication prochaine en 4 volumes in-8° : nous voulons parler du livre de Ch. d’Hozier, auquel tant de familles nobles attachent un prix qu’y mettront aussi tous ceux que touche dans le passé la gloire de notre patrie, tant ce livre rappelle de traditions de courage militaire et d’héroïque fidélité au devoir ! Mais quel plus touchant adieu n’aurions-nous pas à faire à un de ces manuscrits que les amis des lettres , que tous ceux qui savent apprécier l’union d’une noble nature et d’un beau talent, ne pouvaient voir sans respect et sans émotion, le manuscrit autographe de Yauvenargues ! Il y a certes des noms plus éclatants que le nom de ce lettré plein de délicatesse, de cet écrivain ingénieux, de ce moraliste original ; il en est peu qui inspirent une estime plus profonde et une plus douce sympathie. C’était une relique intéressante à un haut degré, que Y Essai sur quelques caractères , écrit tout entier de sa main, formant 708 pa-

ges, et que ces Lettres , également autographes, adressées en si grand nombre , de 1789 jusqu’en 174$, au président à mortier du parlement d’Aix, de Saint-Vincent. Ces lettres formaient, avec celles qu’il adressa au marquis de Mirabeau et à quelques autres personnages , une autobiographie des plus curieuses, en même temps qu’un des témoignages les plus honorables de l’excellence du caractère et de l’esprit de ce jeune officier, enlevé si tôt aux lettres. Ce témoignage ne périra pas , grâce à M. Gilbert, qui était venu chercher, en grande part ie , à la bibliothèque du Louvre , les éléments de la nouvelle édition de Vauvenargues en 2 volumes, édition définitive. L’auteur de YEloge de F auoenargues , couronné par l’Académie française, rendait par là aux lettres un service dont il ne connaissait pas toute l’étendue , lorsque luimême, trop tôt frappé, mourait quelques mois avant que ces précieuses reliques du moraliste auquel il avait consacré tant de soins et de travail disparussent pour jamais !

A cette liste funèbre je trouverais encore plus d’un ouvrage à ajouter, que ses mérites de rareté ou de curiosité rendent particulièrement digne de regret. Les bibliophiles regretteront le Rabelais de l’abbé Morellet, que son possesseur avait couvert d’annotations manuscrites , exemplaire relié en 4 volumes in-12, donné au Louvre par M. Burgaud-Desmarets avec d’autres pièces relatives à Rabelais. C’était un volume fort rare et fort curieux que Y A Ibuconiana , composé d’opuscules économiques et politiques , par Pierre Arnaud , vicomte d’ Aubusson ; plusieurs de ces opuscules avaient paru séparément et en divers lieux, de 1773 à 1790. D’ Aubusson, grand seigneur libéral, avait applaudi aux débuts de la Révolution. On trouvait, dans ce recueil, des lettres de Turgot ou adressées à ce grand homme. Un petit ouvrage portant ce titre : Turgot , poëme en quatre chants, Ier janvier 1776, lettres italiques, vignettes de Cocliin, était aussi au nombre des curiosités bibliographiques. Parmi les imprimés , il faut placer à un rang des plus distingués l’exemplaire unique sur vélin, acheté par Charles X, au prix, dit-on, de 5o,ooo francs,

des Victoires et Conquêtes , vingt-sept volumes publiés par Panckoucke et reliés avec un grand luxe. Dans un certain nombre de cartons numérotés se trouvaient des autographes de généraux mentionnés dans l’ouvrage. Les amateurs appréciaient aussi un modeste exemplaire des Lettres sur la profession d'avocat , par Camus , 2 volumes in- 12, avec notes bibliographiques de A. Barbier.

Parmi les manuscrits , bien que n’ayant pas le caractère autographe, c’étaient de précieux volumes que la Collection de lettres à François Ier et autres rois et princes , copiées sur les originaux par le sieur de Briancourt , et que les Lettres de Mazarin à Mme de V ?nel , gouvernante de ses nièces , un volume in-4°. Est-ce tout? Parmi les manuscrits en un volume ou en plusieurs, mais ne formant pas ces recueils étendus que j’ai réservés pour en parler à part , il nous faut encore mentionner des ouvrages rares ou uniques, dont la perte est irréparable nu point de vue de l’histoire et de l’archéologie, tels que : le procès du président Gyroux, accusé de plusieurs crimes au parlement de Dijon , réunion de pièces rares, imprimées ou manuscrites; le procès du Bar, 5 volumes in-folio (fabrication de faux titres de noblesse) ; interrogatoires par le lieutenant de police d’Argenson, relatifs aux désordres de mœurs de plusieurs jeunes seigneurs qui y sont nommés , 1 volume in-folio ; les Mémoires pour servir à la future édition de Moréri, par Dumasbaret, curé de Saint- Michel, de la ville de Léonard, 6 volumes in-4° ; les Mémoires de Saint-Hilaire, manuscrit différent de l’ouvrage imprimé, 4 volumes in-folio (1). Enfin je trouve cité, dans les Documents sur la Picardie , publiés par M. H. Coclieris , bibliothécaire à la Mazarine (2), un précieux Mémoire historique et militaire sur les provinces de France , manuscrit in-folio de 189 folios, écriture du dix-huitième siècle. Ce qui en faisait la valeur, c’étaient le nombre et l’importance des documents descriptifs sur l’ancienne France.

(1) M. Chéruel adonné une notice sur ce manuscrit.

(2) T. Ier, p. 3o.

je ne terminerai pas cette partie de mon Rapport sans ajouter que la bibliothèque du Louvre renfermait aussi nombre de volumes qui, n’ayant point par eux-mêmes un prix extraordinaire, en acquéraient un par les annotations manuscrites qu’ils contenaient. Un livre qu'un grand homme a manié, lu, médité, reçoit une sorte de consécration. Combien des notes écrites de sa main n’ajoutent-elles pas à ce sentiment de pieux respect! On trouvait, à la bibliothèque du Louvre, des volumes annotés par des hommes célèbres, tels que Cujas, Pithou, Loisel. Il suffisait d’avoir la religion des grands écrivains et des bons livres pour attribuer bien de la valeur aux Réflexions sur la miséricorde de Dieu , de Mlle de la Yallière, annotées par la main de Bossuet. Mais les hommes qui ont commis ces lâches attentats n’étaientils pas étrangers et hostiles à cette religion comme à toute autre ? Et l’on croirait que leur haine a éprouvé une satisfaction sauvage à détruire ces monuments du passé, 'comme les édifices mêmes dont s’honore une civilisation à laquelle ils ont déclaré la guerre.

COLLECTIONS OU RECUEILS TANT MANUSCRITS Qu’lMPRIMES, d’une IMPORTANÇE EXCEPTIONNELLE.

J’arrive, Pdonsieur le Ministre, à ces collections et à ces recueils dont la perte est tantôt irréparable, tantôt au moins des plus regrettables. La bibliothèque du Louvre, ainsi que je l’ai fait observer plus haut, était particulièrement riche en ce genre. Ses origines vous en ont donné, en grande partie, l’explication. Au nombre des recueils dont la perte inspire une véritable douleur, plaçons d’abord les 9 volumes in-folio intitulés : Lettres et pièces historiques de i552 a i566, provenant de Jacques Bourdin, secrétaire des finances sous Henri II, François 11 et Charles IX; mort en i5 6y. Ce qu’il y avait là d’inestimables trésors, les historiens le

savent. C’était un de ces recueils inappréciables, également chers aux érudits et aux amateurs des vieux livres, et dont la disparition laisse une profonde lacune (i).

Il faut en dire autant des Papiers de Noailles , collection en 3o volumes in-folio , de Lettres politiques, historiques et littéraires, de 1676 à 1730.

A quels grands événements , à quels illustres personnages des vingt-quatre dernières années du dix-septième siècle et des trente premières du dix-huitième, ces lettres ne touchaient-elles pas ! Quelles révélations instructives on y trouvait ! Combien n’en avaient-elles pas fourni déjà à l’historien! Combien ne lui en réservaient-elles pas encore! M. le duc de Noailles en avait tiré un excellent parti pour son Histoire de Madame de Maintenons et l’on aurait fort à faire de citer tous ceux qui, de nos jours, avaient mis à contribution ces documents inédits, véritablement hors ligne. J’en ai dit un mot à propos des catalogues de la bibliothèque du Louvre. J’ajouterai que M. Louis Paris, comme il nous l’annonce dans sa publication du catalogue des manuscrits, avait fourni à la maison de Noailles un inventaire complet des pièces qui composaient cette collection, et il se propose de publier cet inventaire. C’est avec le même chagrin qu'il faut constater la destruction des cinquante-cinq volumes, in-folio et inquarto, de la Collection des pièces s lettres politiques , historiques et littéraires , de i63o a 1757 , par le marquis "Voyer d’Argenson. Par bonheur, un des derniers descendants de l’auteur en avait tiré plusieurs volumes publiés de la Bibliothèque elzévirienne, et M. Rathery y a puisé les matériaux de sa grande publication des Mémoires, pour la Société de

(1) On trouve une indication très-détaillée de ce qui concernait la Picardie, dans l’ouvrage précité de M. Cocheris. « Les nombreuses minutes de lettres, écrit M. Cocheris, renfermées dans ces volumes, sont écrites au nom des rois de France Henri II, Charles IX, de la reine Catherine de Médicis, du duc de Guise, du connétable de Montmorençy, etc.; probablement de la main du secrétaire d’État Bourdin ou de l’Aubespine. »

l’Histoire de France. Encore une perte sensible : les Archives de Joursanvault , deux volumes in-folio. C’était un recueil de pièces originales et souvent pleines d’intérêt , notamment sur les quinzième et seizième siècles. Notons aussi les vingt-sept volumes in-folio de X Inventaire clés titres et papiers des duchés de Lorraine et de Bar , par Honoré Caille, sieur du Fourny.

Je n’ai plus qu’à insister, Monsieur le Ministre, sur l’immense valeur des collections de documents se rapportant à l’histoire de la législation politique et civile, possédées par la bibliothèque du Louvre. C’étaient quarante-cinq volumes in-quarto sous le titre de : Mémoires secrets du. parlement de Paris, depuis i3o2 jusqiFà sa suppression ; soixantedix volumes in-folio, intitulés : Extrait des registres secrets du Parlement , de i5oo à 1727 ; soixante-douze volumes infolio formant le Recueil des registres du Parlement , depuis I7^9 jusqu’en 1770. Mais, en apprenant l’incendie de la bibliothèque du Louvre, la pensée de tous ceux qu’intéresse soit la bibliographie, soit l’étude des anciens textes législatifs , s’est immédiatement portée sur une collection, on peut le dire , sans pareille , aussi étonnante par la masse et l’étendue que par l’intérêt des documents et par leur classement , qui , je l’ai indiqué à propos des catalogues , était un prodige de soin patient et d’exactitude. Les hommes qui ont poussé un peu loin et profondément leurs études juridiques, ceux qui, dans les grands corps de l’Etat, tenaient à prendre connaissance des précédents en matière de lois , connaissaient la collection Saint-Genis , en partie manuscrite, en partie imprimée. Rarement, le travail humain, le travail d’un seul, même aidé par un collaborateur (M. de Saint-Genis avait été précédé par un autre savant jurisconsulte , P. Gillet), a élevé un aussi vaste, et l’on peut ajouter un si utile monument. On ne comptait pas moins de sept cents volumes in-quarto pour le principal de ces recueils, le Recueil chronologique , depuis Van 3 o5 jusquen 1790, des édits , arrêts du Conseil , arrêts du Parlement et de la Cour

des A y des, sentences , lettres, patentes , etc. M. Isambert déclarait , dans l’introduction qui précède son Recueil des anciennes lois françaises, que « c’était la plus précieuse de toutes les collections existantes sur la matière ». Selon la remarque de M. Ralhery, « on y rencontrait fréquemment des pièces du temps , intercalées à leur date, et qui rendaient ce recueil presque aussi précieux pour l’étude de l’histoire que pour celle du droit public et de l’ancienne administration. » M. A. Barbier, dans sa Notice sur la vie et les travaux de M. de Saint-Genis, a publié le détail des Tables , non moins précieuses, qui accompagnaient ce recueil et qui donnaient aux recherches les plus compliquées une singulière facilité. La table alphabétique , depuis 3o5 jusqu’en 1783, formait quatre-vingt-cinq volumes. La table chronologique, depuis 1684 jusqu’en 1786, formait dix volumes, également in-4°. La table imprimée (depuis 1721 jusqu’en 17^0) en avait six, du même format. Depuis Louis XVIII , cette collection , longtemps conservée à Pantin chez la veuve de M. de Saint-Genis, était placée dans les galeries du Louvre. Ce souverain en avait fait examiner lui-même plusieurs volumes et avait ensuite consenti à l’acquisition, qui fut payée 100,000 francs. Un commis intelligent, rapporte M. A. Barbier, avait été spécialement chargé de la continuation de la grande table. Le même bibliographe évalue à près de quinze cents volumes l’ensemble de la collection, Recueils, Tables, Suppléments, etc.

La littérature et l’histoire contemporaine avaient aussi leur part dans ces vastes recueils, qui, indépendamment de la valeur souvent très-grande de telle ou telle pièce , en avaient une non moins considérable, due, ici également, à leur ensemble. C’est à la première catégorie , à la littérature italienne , qui était si richement représentée à la bibliothèque du Louvre, qu’appartenait cette belle Bibliothèque pétrarquesque , composée de huit cent soixante-deux volumes et de sept cent trente-six ouvrages. Un catalogue détaillé, publié à Milan, renfermait la description raisonnée de cctle

collection, où se trouvaient un grand nombre d’éditions rares des premiers temps de l’imprimerie et plusieurs manuscrits précieux. Le roi Charles X avait acquis, à un prix très-élevé, en 1826, ce vaste recueil, du professeur Antoine Marsard, qui avait consacré sa vie à le former. Depuis lors, d’importantes additions y avaient été faites.

C’est à la fois à la littérature et à l'iiisloire depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours, qu’il faut rapporter la collection dite le Recueil A , commencée par le libraire Nyon , vaste réunion, de douze à treize cents volumes, composée de pièces de médiocre étendue, opuscules, thèses, pamphlets, almanachs, éloges académiques, vers et satires, feuilles de circonstance, impossibles à retrouver ailleurs, matériaux de recherches, classés dans une table des matières remplissant à elle seule 2 volumes in-folio.

Enfin, nul recueil comparable à celui de la bibliothèque du Louvre sur la Révolution. La perte de ces huit cents volumes ou cartons renfermant plus de vingt mille pièces est irréparable pour l’histoire de notre temps et de notre pays. Les inventaires et catalogues, faits avec une exactitude scrupuleuse, permettaient de retrouver à l’instant la moindre de ces pièces. Ils se composaient d’une table alphabétique des noms d’auteurs, 2 volumes in-folio; des anonymes, 1 volume in-folio. Ce n'était pas tout : on avait fait un dépouillement analytique , avec indication des dates et des volumes, dont chacun portait un numéro d’ordre; on avait dressé une table des matières sur ce dépouillement , double liste des journaux de la collection , l’une alphabétique et l’autre chronologique. « Un autre recueil, écrivait M. Rathery en i858, recueil acquis de M. Viollet-le-Duc, qui l’avait formé, et renfermant 1 3 1 volumes in-8°, in-12 et in- 18, peut passer pour un appendice de celui de la Révolution. En effet, sousde titre assez inexact de Th èâtre révolutionnaire , il comprend non-seulement un grand nombre d’œuvres dramatiques représentées ou composées de 1788 à 1825 , mais encore une foule de pamphlets en vers et en

prose, de satires, pièces fugitives, poésies lyriques, chansons avec musique , dont la plus grande partie se rapporte aux événements et à l’époque de la Révolution. Il en existe un catalogue spécial où chaque pièce est indiquée : i° à sa date ; 2° par le nom de son auteur, ou par son titre, si elle est anonyme. » A l’histoire du dix-neuvième siècle se rattachaient encore quatorze beaux volumes manuscrits in-4°, acquis sous le règne de Louis-Philippe : les Archives du grand maître des cérémonies , correspondances et proces-verbaux des cérémonies et audiences diplomatiques , depuis i8o5 jusqu en i8i3.

Plus rapprochées encore de nous par la date, se plaçaient les pièces , en nombre plus grand que partout ailleurs, sur les Etats-Unis, particulièrement la collection des séances du Congrès. Avec lespublications de la Commission des Records , présents du gouvernement anglais, et quelques autres des pays Scandinaves, elle achevait de donner le caractère d’un dépôt juridique et politique à cette admirable bibliothèque. La bibliothèque du Louvre s’était procuré ces documents américains, par voie d’échange et par l’intermédiaire de M. Vattemare.

lit.

COLLECTION MOTTELEY.

La collection dite Motteley occupait; à la bibliothèque du Louvre, toute une salle. Elle y brillait à trois titres: comme musée de reliures, comme collection d’Elzéviers, comme assemblage de livres et manuscrits rares. Il m’a fallu, le catalogue de cette précieuse collection étant brûlé comme tout le reste, recourir, pour mentionner les choses rares et précieuses qui s’y trouvaient en nombre considérable , aux souvenirs , d’ailleurs fidèles , des bibliothécaires et surtout de M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob). En effet, M. Lacroix avait assisté , comme exécuteur testamentaire de M. Charles (Motteley, à l’inventaire qui fut fait de ses livres

après sa mort ; même avant que la bibliothèque léguée par ce bibliophile à l’Etat eut passé à la bibliothèque du Louvre, il la connaissait bien, et il avait installé et classé, dans le Louvre même, comme musée spécial de bibliographie et de reliure, une partie de cette magnifique collection. 11 devait lui être facile de compléter, pour ainsi dire, d’abondance de mémoire et avec une précision toute particulière , les indications que j’avais reçues d’ailleurs, en même temps que sa liaison avec M. Motteley lui permettait d’y joindre des détails qui 11e sont pas sans importance sur la formation et sur différents caractères spéciaux de cette bibliothèque admirée par les amateurs. Qu’il me soit permis d’ajouter que j’ai trouvé l’obligeance du savant bibliophile égale à ses lumières.

Gomme musée de reliures, la collection Motteley avait un très-grand prix. Elle se composait de reliures royales et princières, livres ayant appartenu aux rois, aux reines , aux princes et princesses de France, depuis Louis XII jusqu’à Charles X ; de reliures aux armes ou avec emblèmes, livres ayant appartenu aux amateurs célèbres de France, aux bibliothèques de couvents, de châteaux, de collèges ; de reliures-types ou modèles de la reliure en France depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours, chefs-d’œuvre des maîtres depuis l’illustre imprimeur-libraire Antoine Yérard, qui était aussi graveur et relieur, jusqu’aux premiers relieurs contemporains, Thouvenin, Bauzonnet, Duru et Capé ; de reliures étrangères d’ouvrages ayant appartenu aux papes, aux cardinaux, empereurs, rois, princes, hommes illustres, reliures dites historiques ; de reliures enfin de tous les temps et de tous les pays, excellents spécimens de l’art de la reliure. On y remarquait, parmi d’autres livres, qui partout ailleurs eussent été signalés comme de beaux et rares échantillons de la reliure ou d’intéressantes curiosités historiques, deux volumes de la fameuse bibliothèque de Jean Grollier, à la devise Grollierii et amicorum ; surtout un Plutarque d’Amyot, première édition de Vascosan, en 2 volumes in-folio, grand pa-

pier, exemplaire de dédicace à Charles IX; la première édition des mémoires de Martin du Bellay, en grand papier, magnifique volume in-folio, d’une reliure tout à fait rare en maroquin brun, à dorures à petits fers avec la devise emblématique de veuvage de Catherine de Médicis, peinte en couleurs émaillées ; le Montaigne du président de Thou ; le Charron du cardinal de Richelieu ; un exemplaire des Sorti de MarcoJini, avec une merveilleuse reliure vénitienne en mosaïque de maroquin de couleur, ayant appartenu au duc de Ferrare, Hercule d’Este, à qui est dédié ce livre singulier ; des livres aux armes de Diane de Poitiers, de François Ier, de Henri III , de Henri IY , etc. Ce musée , unique en Europe , était formé d’environ mille deux cents volumes, tous d’élite.

Comme réunion de précieux Elzéviers, la collection Motteley était célèbre et bien supérieure à celle qui existe à la bibliothèque publique de la Haye.

Pour la former , M. Motteley avait mis quarante ans et avait parcouru l’Europe. Il avait, pour ainsi dire, fouillé la Hollande, différents États de l’Allemagne, la Hongrie, etc. Il avait acquis comme une science spéciale des Elzéviers , science très-minutieuse et très-compliquée dont il avaittracé les règles dans des papiers restés manuscrits, devenus également la proie des flammes ; science assez raffinée, qui consiste à distinguer, moyennant tels et tels signes qu’on ne peut discerner qu’avec beaucoup d’attention, les Elzéviers authentiques de la plus habile imitation (i). Des catalogues de livres elzéviriens rédigés pour la vente, par ce savant bibliophile, qui ne s’entendait pas moins à bien vendre qu’à bien acheter , ont beaucoup contribué à apprendre aux bibliographes comment on pouvait reconnaître d’une manière presque infaillible les ouvrages imprimés par les Elzéviers de Leyde , d’Amsterdam et d’Utreclit, entre tant de livres qui portent

(i) Voy. à ce sujet le seul opuscule qu’il ait mis au jour : Jperçu sur les erreurs de la Bibliographie spéciale des Elzevirs et de leurs annexes , par le bibliophile Ch. M. Paris, Panckoucke , 1847, in-*2*

les noms de libraires supposés, des noms de lieux imaginaires. On juge par là aisément ce que pouvait être une bibliothèque elzévirienne composée avec une passion si éclairée.

On y distinguait :

i° Les Elzéviers authentiques, avec ou sans nom , par ordre chronologique depuis 1626 jusqu’en 1681, divisés par imprimeries d’Amsterdam, de Leyde, d’Utrecht ;

20 Les faux Elzéviers ou pseudo-Elzéviers , sortis de diverses imprimeries de Hollande, de Belgique, d’Allemagne, de France même, etc. ;

3e Les petits livres imités des Elzéviers, avec leur format, leurs caractères et leurs fleurons.

Ces trois divisions formaient plusieurs milliers de volumes à cause des doubles de toutes sortes. Chercheur infatigable des Elzéviers petit- 12, M. Motteley ne croyait pas pouvoir les montrer sous trop d’aspects. 11 avait donc, dans chacune des divisions elzéviriennes ci-dessus mentionnées, établi des catégories d’exemplaires :

i° Exemplaires brochés , non rognés , à toute marge : on y trouvait quelques non rognés uniques , entre autres les Prophéties de Nostradamus et Y Imitatio Christi , de la bonne date ;

20 Exemplaires reliés par les meilleurs relieurs anciens et modernes, le Gascon, Duseuil, Boyet, Padeloup, Derome, Thouvenin, Duru, Capé, Bauzonnet,etc. Il y avait donc pour chaque ouvrage quatre ou cinq reliures différentes , en maroquin de diverses couleurs et en veau fauve ; les volumes eux-mêmes différaient par la grandeur des marges qui se mesurent au centimètre ;

3° Reliures en parchemin de Hollande, telles que lorsque l’ouvrage sortait tout relié de la librairie des Elzéviers, exemplaires admirablement conservés.

La collection des volumes imités d’après le mode elzévirien était précieuse : elle contenait tous ces petits livres joyeux, satiriques, qui ont paru à l’étranger, surtout en Hollande,

depuis 1640 jusqu’en 1780, livres défendus et mis à l’index, la plupart au moment de leur publication, et par conséquent devenus fort rares et presque introuvables aujourd’hui , où ils servent de documents à l’histoire des idées et des mœurs.

Les vrais bijoux de la collection des Elzéviers authentiques étaient l’ Horace, le Virgile, l’Ovide, etc., du comte d’Hoym et de Longepierre.

Je finis par les livres rares et les manuscrits précieux de cette inestimable collection. Parmi les livres, les gothiques étaient en majorité. Ces raretés bibliographiques , livres imprimés sur vélin, plaquettes gothiques, éditions sur grand papier , exemplaires de dédicace , formaient une véritable richesse. Tel volume était estimé à plusieurs milliers de francs. On trouvait là beaucoup de vieilles poésies françaises, entre autres un recueil de dix-huit à vingt opuscules en rimes, de la fin du quinzième siècle, la plupart inconnus aux bibliographes. Il y avait aussi bon nombre d’éditions originales des classiques français. On y admirait une foule de grands livres à figures, en très-beaux exemplaires, d’incunables , d’éditions gothiques , in-folio , des imprimeurs libraires de Paris , Pasquier Bonhomme , Antoine Vérard , Guillaume Eustace, Galliot du Pré, etc. ; tels que les Chroniques de France , le Froissard, le Monstrelet, etc., enfin, plusieurs mystères et quelques romans de chevalerie.

Les manuscrits étaient très-remarquables à différents égards. Je signalerai un livre du plus grand prix, une admirable Bible, dite des ducs de Guise, manuscrit du quinzième siècle, sur vélin, avec une multitude de miniatures d’un travail achevé encadrant toutes les pages de texte ; un manuscrit de la pompe funèbre d’Anne de Bretagne ; deux livres de prières écrits par le calligraphe Jarry ; quatre grands manuscrits in-folio des campagnes de Louis XIV, avec des peintures de Vandermeulen et des ornements de Damoiselet; un Portulan incomparable, du seizième siècle, sur vélin, dressé par un maître-pilote de Dieppe ; des cartes marines, de

la même époque , ‘faites pour l’usage de l’amirauté de France, etc.

On ne regarde pas comme moins grande une autre perte, celle de quantité de manuscrits grecs et latins , provenant presque tous de la bibliothèque de l’Oratoire, antérieurs au quinzième siècle , parmi lesquels un Cicéron et un Horace du douzième siècle, un Virgile du treizième, un Lucrèce et un Ovide du quatorzième, etc. La plus sensible de ces pertes est le manuscrit autographe des œuvres de saint Agobard (neuvième siècle).

Tel est, Monsieur le Ministre, le bilan de nos principales pertes. J’ai évité de mettre des chiffres exprimant la valeur en argent pour chacune d’elles. D’une part , ces évaluations varient trop pour qu’on en puisse suffisamment garantir l’exactitude. D’autre part, les millions qu’elles représentent ne sont pas ce qui doit nous toucher le plus vivement : on ne refait pas avec des millions l’œuvre du temps , et il est tel monument d’art ou d’archéologie qu’il n’y a nul moyen humain de remplacer. Arrivât-on à se rapprocher, par les plus louables efforts, en y consacrant une patience infinie et des capitaux suffisants, du modèle disparu, on ne saurait le rétablir dans son entier, et toujours la pensée restera affligée par d’irréparables lacunes. Telle est la situation que constate ce rapport. Combien peu il s’en est fallu que les pertes qu’il signale n’aient été encore debeaucoup dépassées ! On frémit à l’idée que presque toutes nos richesses de bibliographie et d’art pouvaient disparaître d’un seul coup avec notre Bibliothèque nationale et notre musée ! Les mains sacrilèges qui ont incendié tant de nos édifices publics et de nos plus précieux dépôts de livres ont trop réussi, d’ailleurs, à rendre immense la part du mal. Il dépend plus de nous de prévenir le retour de pareils désastres par une prévoyante sagesse, que d’en réparer les effets, même à force de peine et par des sacrifices d’argent.

Paris. — Typogr. Adolphe Lamé, rue des Saints-Pères, 19.

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