PÉRI TOUT ENTIÈRE
Parmi nos autres bibliothèques plus nombreuses , d’une valeur plus grande encore , c’était, nous le savons tous, un joyau qui brillait d’un éclat particulier, inappréciable. La richesse et le goût en formaient le double caractère. La haute
(i) Voyez la Notice de M. Le Roux de Lincy sur le Missel de Juvénai des Ursins: Bulletin du Bibliophile, an. i86r, p. 4^5.
curiosité érudite et littéraire y était représentée par des monuments écrits ou imprimés, qu’on ne retrouve pas toujours dans les plus fameux dépôts de l’Europe. Assemblage rare de pièces curieuses, de manuscrits importants , d’imprimés d’une exécution incomparable, d’estampes en épreuves de choix, d’ouvrages à figures, qui égalaient au moins, pour la beauté et le prix , ce que les autres bibliothèques possèdent de plus accompli ; musée de reliures enfin , tel qu’il comptait peu de rivaux, tout cela a disparu sans laisser de traces, pas même celles qui survivraient dans un catalogue ! Le catalogue ou plutôt les catalogues ont été brûlés comme le reste. Perte trop réelle aussi! car plusieurs de ces catalogues étaient des chefs-d’œuvre de patience et d’ordre, et la bibliothèque du Louvre ne laissait rien désirer en ce genre d’informations bibliographiques, ce que pourraient lui envier la plupart de nos bibliothèques. Le catalogue par ordre alphabétique de noms d’auteurs et le catalogue par ordre de matières, tous deux si utiles , y étaient tenus avec une grande exactitude. Il y avait des catalogues spéciaux pour les collections et les recueils. Ces différents catalogues formaient soixante volumes in-folio. La table seule des noms d’auteurs en formait vingt-sept. On peut dire sans exagération que le catalogue des collections composait, à lui seul, un magnifique ouvrage, des plus intéressants et des plus utiles à quiconque voulait se livrer à des recherches rapides et complètes. Le catalogue des pièces de la Révolution était notamment un trésor. Il en était de même de la table des matières, formant une centaine de volumes, de la grande collection juridique et historique, dite de Saint-Genis, table immense, indispensable pour s’orienter dans ce dédale d’arrêts qui comprennent une succession de siècles. On regrette amèrement que ces catalogues n’aient pas été imprimés. J’appelle une fois de plus, permettez-moi d’en faire la remarque ici, la confection de catalogues imprimés dans toutes les bibliothèques publiques en France, comme il en existe déjà heureusement un certain nombre. La facilité de la re-
cherche, non-seulement pour les bibliothécaires, mais pour ceux qui travaillent, et l’avantage de la durée des catalogues, les réclament également. Seuls, les catalogues imprimés rendront possible la statistique complète de nos richesses bibliographiques, trop imparfaitement connues par nous-mêmes. Si la bibliothèque du Louvre avait laissé un tel catalogue, nous n’en serions pas à rechercher trop souvent, comme à tâtons, je ne dis pas les noms des cent mille volumes dont elle se composait, travail infinide reconstruction impossibleàla mémoire, mais les noms mêmes de tant d’ouvrages précieux à différents titres, qu’il m’a fallu tirer de documents divers ou arracher, comme un à un, au risque de plus d’un oubli de la part même des hommes les plus compétents et familiarisés avec ces livres, des bibliothécaires du Louvre ou de ceux qui , sans être attachés à ce bel établissement, en avaient une connaissance plus ou moins approfondie. J’ai dù les consulter presque tous, pour arriver à former l’inventaire de ce que cette bibliothèque contenait de plus important. C’est cet inventaire des choses précieuses et rares, à jamais perdues , mais dont un certain nombre a ou peut avoir des analogues , que je vais mettre sous vos yeux.
Comment, toutefois, me dispenserais-je, avant d’arriver aux détails, d’indiquer l’origine de ce magnifique dépôt de livres? Serait-il possible autrement d’en comprendre les caractères et les mérites originaux? La valeur d’une bibliothèque est aussi dans son ènsemble, et cet ensemble est déterminé par les circonstances qui Font formé. Je n’aurai garde, d’ailleurs, de vous fatiguer de détails, non pas sans intérêt en euxmêmes, mais inutiles ici. Il n’est pas nécessaire de remonter jusqu’aux siècles où les rois de France, de Charles V à Louis XII, eurent leur bibliothèque, composée de quelques centaines de volumes, au Louvre, dans la Tour de la librairie. Il n’y a pas lieu de s’arrêter davantage sur les temps qui suivirent , où , malgré la création au château de Fontainebleau de la grande bibliothèque royale transférée à Paris vers la fin du seizième siècle, le Cabinet des livres du Louvre
subsiste, quoique amoindri. Adiré le vrai, la bibliothèque du Louvre, dont nous regrettons la perte, date de temps moins éloignés'. On suit la trace curieuse de sa formation depuis la Révolution jusqu’à nos jours. C’est à cela que se borneront mes indications , et encore seront-elles très-succinctes. On ne sait pas au juste combien il y avait, ni même très-sûrement s’il y avait des livres appartenant au Cabinet du Louvre , dans le vaste amas , résultant des confiscations et des déplacements, qui, à l’époque révolutionnaire, réunit plus d’un million cinq cent mille volumes de toute provenance dans divers dépôts du département de la Seine. C’est de là pourtant que devait sortir la nouvelle bibliothèque du Louvre, sous sa première forme, en quelque sorte rudimentaire. M. Alexandre Barbier, un des membres les plus laborieux et les plus distingués de la section de bibliographie, nommée par la Convention, ayant reçu la mission, en 1798, de choisir, dans les dépôts, les livres qui devaient former la bibliothèque du Directoire, s’appliqua aussi à composer la bibliothèque du Conseil d’Etat. Il en était nommé bibliothécaire en 1801, et il en publiait le catalogue en deux tomes in-folio (i).
Quand la bibliothèque du Conseil d’Etat, d’abord placée aux Tuileries , fut , en 1807, transportée au château de Fontainebleau , une partie des livres de jurisprudence et d’économie politique était pourtant conservée au Louvre pour l’usage du Conseil. Là est le premier germe. En même temps, M. Barbier organisait un nouveau choix de livres, devant former la bibliothèque de l’Empereur (2) et celles des palais
(1) J’emprunte ces détails, en les abrégeant beaucoup : i° à la notice très-instructive, consacrée à M. Barbier par M. Louis Barbier, son fils, le dernier conservateur de la bibliothèque du Loqvre; 20 à ■l’excellente Notice historique de M. Ralhery, qui fut longtemps luimême bibliothécaire à cet établissement, sur l’ancien Cabinet du Roi et sur la Bibliothèque impériale du Louvre , insérée dans le Bulletin du Bibliophile, en i858, pages ioi3 et suivantes.
(a) Un premier fonds, fort considérable, se trouvait dans la biblio-
impériaux. C’test en réunissant à Ja bibliothèque du Conseil d’État la bibliothèque de l’Empereur, qui venait s’adjoindre elle-même à la bibliothèque particulière du Roi , que, sous la Restauration, M. Barbier créa la bibliothèque placée alors dans la galerie du Louvre. Cette bibliothèque reprit son ancien nom de Bibliothèque du Cabinet du Roi. C’était l’inscription qu’on lisait au-dessus de la porte du guichet Saint-Thomas. La nouvelle bibliothèque s’enrichit rapidement, de 1816 à 1819, de collections fort précieuses, dont M. Barbier rédigea le catalogue.
Telle est , monsieur le ministre , la véritable origine de cette bibliothèque lentement formée et en un instant détruite. Elle devait , sous les administrateurs qui succédèrent à M. A. Barbier, c’est-à-dire sous M. Valéry, à l’époque de la Restauration, sous M. de Jouy , après i83o , et, à partir de 1847, sousM. Louis Barbier, recevoir de nouveaux développements. Tout en devenant de plus en plus un dépôt précieux d’ouvrages de tout genre et en gardant ce caractère de bibliothèque juridique, économique, historique, que lui assignait son origine, elle prenait sans cesse aussi davantage le caractère de grand luxe et de goût exquis que semblait provoquer une pareille résidence. Le moment était venu où son local, désormais insuffisant, allait être modifié. Passée qu Ministère de la maison de l’empereur , et ayant reçu, en i853, son règlement spécial, elle occupait, jusqu’au mois d’avril 1 858, le second entre-sol placé sous la grande galerie du musée. Combien , depuis ses modestes débuts , ne s’était-elle pas accrue ! Aux treize salles qui existaient à
tlièque réunie, quelques années auparavant, par d’Ambreville, un fin connaisseur, qui, en sa qualité d’employé supérieur à la direction des dépôts de livres, avait été autorisé à faire pour lui un choix dans le dépôt dit de la Culture Sainte-Catherine. Il le fit, paraît-il, trop étendu et trop beau, et se composa une bibliothèque de 10,000 volumes, composée de bons livres magnifiquement reliés en maroquin. Cette bibliothèque fut mise sous le séquestre et offerte depuis au premier Consul.
l’époque de la Restauration, treize autres avaient été adjointes successivement. Enfin il fut décidé qu’elle serait transportée dans l’aile du Nord, nouvellement construite. Elle y remplissait la galerie qui s’étend depuis le pavillon faisant face au Palais-Royal jusqu’au pavillon Richelieu. C’est dans cette magnifique galerie, qui avait reçu tout l’ameublement et tous les ornements dont peut se parer une salle de bibliothèque, que des incendiaires , portant l’habit de la garde nationale , pénétraient à la fin de la nuit du 23 au 24 mai. Le pétrole accomplit là, comme ailleurs, son œuvre de destruction rapide avec une horrible efficacité. Vers cinq heures du matin, les flammes commençaient à paraître et ne tardaient pas à se propager. Vers une heure de l’après-midi, le sinistre travail était achevé ! Rien, dans cet emplacement désolé, dont la nudité stupéfie le regard , rien n’indique aujourd’hui qu’il y ait même eu là une bibliothèque.
Ce qu’était cette bibliothèque dans son ensemble, je viens de vous l’indiquer. Il suffira d’ajouter quelques traits pour se convaincre que ce qui la rendait précieuse, c’était l'assemblage même de tant d’éléments excellents. Au fonds primitif, toujours accru, d’ouvrages sur le droit public, l’administration, l’économie politique, l’histoire, étaient venus se joindre une superbe collection de traités, de recueils sur les beauxarts, sur la peinture, la sculpture, l’architecture, l’ornementation ; toute la bibliothèque du musée , des livres du prix le plus élevé, de la plus splendide exécution, relatifs à l’histoire naturelle , avec des dessins ou des planches coloriées , dus à des maîtres illustres ; quantité de raretés historiques et archéologiques ; de magnifiques exemplaires offerts aux souverains, ou ayant servi à leur usage, comme la belle collection des classiques latins et français de Louis XVIII et beaucoup d’ouvrages sur l’art militaire ayant appartenu à Napoléon Ier, aux princes d’Orléans et à Napoléon III ; une rare bibliothèque italienne, les grandes collections des bollandistes et des bénédictins dans les plus belles conditions qui se puissent rencontrer , et nombre de recueils factices
contenant une multitude de pièces introuvables ailleurs. C’est dans cet ensemble qu'il nous faut signaler ce qui mérite éminemment, entre d’autres livres ayant une' valeur considérable, d’être distingué et retenu, en essayant de mesurer, autant qu’il est possible, pour chaque grand ouvrage ou grande collection, l’étendue de nos pertes.
Yoici dans quel ordre je procéderai. Je comprendrai dans cette recherche : i ° les livres manuscrits et imprimés rares ou précieux ; s° les collections ou recueils tant manuscrits qu’imprimés, d’une importance exceptionnelle ; 3° la collection dite collection Motteley , offrant un caractère tout spécial, et qui est bien digne d’avoir dans ce Rapport une place à part, comme elle en occupait une dans le Louvre lui-même.