L'ARGOVIE RECONNAISSANTE
Une souscription nationale éleva ce monument ; chaque
pierre représente, en quelque sorte, l'offrande et la pensée d'un concitoyen; ces titres magnifiques, déposés sur la tombe comme autant d'éternelles couronnes, n'ont pas été gravés par la pieuse illusion d'un fils, ou par la banale adulation du monde, adressant aux morts qu'ils n'envient plus, et que Dieu juge, les mensonges de leurs éloges; une nation a consacré ces louanges; la reconnaissance les a dictées; aucune mémoire ne fut plus grandement honorée, et n'en fut plus digne que celle de Pestalozzi.
Son nom, comme celui de tout homme de bien, n'appartient pas seulement à sa patrie. Entre toutes les nations, l'Allemagne, dont il employait le langage, le revendique pour un de ses enfants. Pestalozzi est Allemand comme Rousseau est Français, sans cesser d'être Suisse. Le même jour où, cent années après la naissance de Pestalozzi, ses concitoyens lui élevaient un monument humble et durable comme ses œuvres, ses collaborateurs, ses admirateurs et ses élèves, réunis à Berlin de toutes les parties de l'Allemagne, célébraient sa mémoire, rappelaient ses titres à la reconnaissance de l'humanité, et pour laisser de cette fête un souvenir plus digne de lui que des paroles, juraient de fonder des établissements d'éducation décorés de son nom, inspirés par ses principes.
La France, trop riche de gloire pour être soupçonnée d'injustice et d'envie, et trop généreuse pour en être capable, possède le beau privilège de décerner l'universalité aux illustrations des peuples; les réputations locales deviennent, par sa consécration, des noms de l'humanité. Déjà un de nos grands écrivains, madame de Staël, a loué, dans son livre de Y Allemagne, les
établissements et les principes de Pestalozzi ; l'autorité de son suffrage supplée à l'insuffisance des pages qu'elle lui a consacrées. Il convenait cependant de provoquer une étude plus complète sur cet homme remarquable, encore trop peu connu dans notre pays, et peut-être trop exalté dans d'autres. La postérité, faillible image du juge souverain, doit un examen sérieux à ceux que leurs actions renvoient devant elle pour obtenir une place équitable dans l'estime ou dans le mépris des hommes.
Il ne s'agit pas seulement d'ailleurs ici de régler, pour ainsi dire, les comptes du passé. Pestalozzi vit encore par ses livres, par ses doctrines, par ses élèves ; l'influence qu'il exerce en Allemagne et en Suisse est immense. Un grand penseur, Fichte, n'avait pas craint de dire : « J'attends le salut de l'Allemagne de l'institut de Pestalozzi1. » Des rois furent ses protecteurs ou ses élèves ; des maîtres distingués, envoyés par la Prusse, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, la Hesse, pour étudier ses méthodes, les appliquent encore aujourd'hui. « A peine, dit l'un des plus éminents d'entre eux 2, parmi les vingt-huit écoles normales de Prusse, y en a-t-il deux qui n'aient été soumises à l'influence salutaire de Pestalozzi et de ses moyens d'éducation3... »