‹ Pestalozzi et l'éducation élémentaireChapitre 6 sur 12 · ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : SECOND CYCLE · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : SECOND CYCLE

Classes de seconde et de première

(Programme du 31 mai l'ioi.)

Auteurs Français (Études critiques et analyses).

[Sections A, B, C'D.] 1 vol. in-12, broché (9e édition).. 3 50

— Relié toile souple 4 »

A.uteurs Latins (Études critiques et analyses). [Sections A, B, C] 1 vol. in-12, broché (6e édition) 2 50

— Relié toile souple 3 »

Auteurs Grecs (Études critiques et analyses). [Section A.] 1 vol. in-12, broché vôe édition) 2 50

— Relié toile souple 3 •

Études littéraires sur les auteurs français prescrits pour l'examen du brevet supérieur (liste triennale 1903, 1904, l!l05) par René Dolmic et Léon Lbvrault. 1 volume iu-12, br. 3 50

OUVRAGES D'EDOUARD CIIANAL

Agrégé des lettres, vice-recteur de la Corse.

Cours de composition française (La Méthode. —Les Genres), à l'usage du second cycle de l'enseignement secondaire des garçons, de l'enseignement secondaire des jeunes filles et des écoles normales. 1 vol. in-12 (0e édition), br 2 75

La Composition enseignée par l'exemple (Narrations, Portraits et Parallèles, Dialogues et Discours, Di?»*^. tations, Lettres). F» iparalion au baccalauréat et au brevet supérieur. 1 vol. iu-12 (5e édition), contenant un choix considérable de sujets traités, de sujets avec plans, de sujets proposés et accompagné de conseils généraux sur la rédaction dfl ce» devoirs, br 2 50

dorf, on a consacré à son souvenir un médaillon et une plaque commémorative ; à Zurich encore, c'est sous le patronage de son nom qu'a été institué, vers 1875, le Musée scolaire, le Pestalozzianum. Et à ces monuments qui perpétuent sa mémoire s'ajoutent de petits riens, très significatifs, qui témoig-nent que la tendresse populaire va toujours à lui. A Zurich, j'entre dans une librairie : j'y trouve des cartes postales qui sont ornées de son portrait. Je m'assieds à une table de restaurant : le menu du repas représente quelquesunes des scènes de sa vie scolaire... Au Pestalozzianum, à côté de ses manuscrits, de ses livres, on me montre, recueillies par des mains pieuses, quelques-unes de ses reliques : sa canin', sa tabatière, une mèche de ses cheveux, son diplôme de Docteur de l'Université de Bre.slau, qui lui fut conféré en 1817... Mais ce qui vaut mieux encore quetous ces monuments matériels, c'est que l'action de sa pensée est toujours vivante et qu'elle circule d'école à école. Et ce qui a contribué, dans ces derniers temps, à renouveler sa popularité, ce sont les beaux travaux de M. L.-W. Seyffarth, qui, après avoir publié, de 18G9 à 1872, une édition complète des œuvres de Pestalozzi, est en train d'en donner

une nouvelle, où il a réuni un certain n bre

d'écrits encore inédits et importants.

Zurich, à l'époque où Pestalozzi y faisait ses éludes, était un foyer intense de vie intellectuelle. Jamais « l'Athènes de La Limmat », comme

on lappelle quelquefois, n'avait mieux justifié ce titre un peu ambitieux. C'était le temps où Zurich rivalisait avec Leipzig-, etBodmer avec Gottsched, où îles écrivains zurichois faisaient parler d'eux. En 1750, Gessner publiait ses Idylles; en 17C.7, Lavater, qui fut l'ami de Pestalozzi, composait ses Chants suisses, essai de poésie lyrique populaire. C'était le temps encore où Zurich devenait le •rendez-vous des poètes de l'Allemagne. Wieland y accepta, en 1753, l'hospitalité de Bodmei*; et avant lui. en 1750, Klopstock y avait été reçu comme un triomphateur : entouré de neuf jeunes hommes et de neuf jeunes femmes, — autant de Muses, — il y faisait, dans une barque fleurie, sur un lac enchanteur, des promenades sentimentales, lisant à ses admirateurs ravis des fragments inédits de sa .Vessie.

Mais c'était le temps surtout où un souffle de liberté agitait les esprits. Le Contrat social et VÉmile étaient lus avec passion. Pestalozzi en était tout transporté; et il restera fidèle jusque dans ses vieux jours à cette passion de jeunesse, puisqu'il écrivait en 1826 : « Rousseau brisa avec la force d'un Hercule les lourdes chaînes de l'esprit humain; il rendit l'enfant à lui-même et l'éducation à la nature. » Lorsque Genève, imitant l'intolérance du Parlement de Paris, condamna i soi) tour et expulsa Rousseau, Zurich prit parti contre Genève. Encouragée par ses professeurs eux-mêmes, la jeunesse universitaire se groupai! en sociétés d'études et de réformes politiques ou sociales. Des pamphlets anonymes apparaissaient, où étaient attaqués avec vivacité les échevins, les

baillis et même certains ministres de la religion. Pestalozzi grandit dans ce milieu enflammé. Quelques années plus tard, il fera d'un méchant bailli le héros du mal, dans son roman de Léonard et Gertrude. Mais, dès sa vingtième année, il était déjà tout acquis aux idées nouvelles.il passait pour un révolutionnaire. Avec quelques amis, les « patriotes », comme on les appelait, avec Lavater, entre autres, il se fit poursuivre, pour avoir trempé dans un prétenducomplotcontre la sûreté de l'État. Tandis que le gouvernement de Zurich déportait l'un de ces innocents conspirateurs, coupable seulement d'avoir dénoncé les malversations du bailli Grebel, de l'échovin Brunner, et la mauvaise conduite du pasteur Hottinger, d'autres, et Pestalozzi lui-même, étaient emprisonnés, jugés et condamnés à une amende.

C'est dans ces luttes ardentes de sa jeunesse que Pestalozzi puisa, en la manifestanl déjà, la foi démocratique qui ranima tonte sa vie, et qui a fait de lui l'infatigable défenseur des pauvres et des souffrants contre les abus des grands. Mais d'autres influences contribuèrent à former son noble, caractère. Le milieu familial, plus encore que l'ambiance sociale, a agi sur son cœur. A six ans, il avait perdu son père, qui exerçail la médecine à Zurich. Il est avant tout le lil> de sa mère. Rousseau avait été mal élevé par un père fantasque et insoucianl ; l 'estalozzi a été bien élevé par une mère intelligente el bonne. A. cela tient en partie la diversité de leurs caractères el de leurs destinées. Restée sans fortune avec nue fille el

deux fils, la pauvre veuve se consacra lOUl entière

16 PESÎALOZZI.

à L'éducation de ses enfants. Elle fut aidée par une servante d'un dévouement admirable, la fidèle Babeli, qui avait promis au père mourant, — et elle tint sa promesse, — de ne jamais abandonner la famille, tant qu'elle vivrait. Dans cet humble foyer domestique, sous celte surveillance attentive et tendre, l'enfant apprit de bonne heure les vertus de simplicité, de frugalité, dont les conditions d'une vie douloureuse firent souvent à l'homme une dure obligation. Il y acquit encore une inaltérable pureté de sentiments. De là aussi, avec toutes ces qualités, dérivèrent peut-être quelquesuns des défauts de son àme incomplète, plus sensible que réfléchie. Le sens pratique lui a souvent fait défaut. En 17f>r>. son ami Bluntschli, qui mourait à vingt-cinq ans, lui disait : « Ne l'engage jamais dans une entreprise sans avoir à côté de loi un homme dont l'expérience et la froide raison te garantissent des dangers auxquels t'exposeront ta bonté et ta crédule confiance. » Un des collaborateurs de ses vieux jours. Niederer, dira qu'il y avait en lui, avec la volonté persévérante d'un homme, avec la vaillance d'un héros, la sensibilité et la délicatesse d'une femme, el la naïveté confiante d'un enfant.

Les éludes de Pestalozzi furent des plus sérieuses. Il renonça vite à la théologie et à l'état ecclésiastique qui l'avaient d'abord attiré. Ce qui l'en détourna sans doute, ce fut l'esprit de liberté puisé dans la lecture de Rousseau, plutôt «pie la prétendue mésaventure d'un sermon manqué : on a raconté, en effet, qu'il était resté court dès les premiersmotsdesondiscours.il se tourna vers

l'étude du droit, afin d'y acquérir les connaissances nécessaires à l'homme politique, au réformateur social qu'il voulait être. Il lisait avec amour les auteurs de l'antiquité, et commentait la législation de Sparte dans un petit écrit de sa vingtième année .

Mais ce n'étaient pas seulement les lectures classiques, ou les rêveries théoriques, qui préparaient en lui le citoyen libre, l'ami de l'humanité. Les circonstances de sa vie lui ménagèrent une expérience précoce des réalités sociales. Il passait ses vacances à la campagne, soit à Hôngg, chez son grand-père paternel, le pasteur Pestalozzi, soit chez le frère de sa mère, le médecin Hotze, à Richtersweil. En leur compagnie, il visitait les pauvres et les malades. 11 voyait de près les souffrances du peuple. Il entendait les doléances des paysans. La pitié entra pour n'en plus sortir dans son cœur d'adolescent. Puisqu'il esl vrai que la personnalité humaine est en grain le partie le reflet du milieu où elle se développe il faut considérer que Pestalozzi a vécu sa jeunesseau milieu de braves gens, qu'il a grandi dans une atmosphère d'honnêteté; et il s'en est ressenti pour toute la vie.

Un jour, tout gamin, ayanl un peu d'argent de poche, il était entré pour acheter des friandises dans la boutique d'un de ses voisins, un confiseur de Zurich. La demoiselle du comptoir, la propre fille <lu patron, celle que Pestalozzi devait épouser quelques années plus lard, Anna Schulthess, entendant assez mal, semble-l-il, ses intérêts de marchande, dissuada L'enfant de satisfaire sa gourmandise, et L'engagea à garder son

argent pour un emploi plus utile. Une des premières leçons de sagesse dont il ait profité, il la reçut ainsi de celle qui devait pendant quarantesix ans, de L769 à 18ir>. partager sos espérances • l ses déceptions, s'associera ses joies trop rares et à la longue suite de ses douleurs. Mais Anna Schulthess, elle-même, n'était point sans défauts: elle avait quelque coquetterie; et Pestalozzi assistait peut-être à l'entretien qu'elle eut une fois avec Bluntschli, leur ami commun. Elle lui demandait son avis sur un élégant assortiment de rubans, dont elle désirait se parer. Mais Bluntschli lui répondit sévèrement : « Tant que votre pauvre voisine aura plus grand besoin d'un thaler pour vivre que vous de ce colifichet, vous aurez à faire de votre argent un meilleur usage... »

Les douces et salutaires influences de la vie familiale se continuèrent pour Pestalozzi au foyer conjugal. La femme de Pestalozzi fut digne de lui. Leur mariage fut un mariage d'àmes. Les lettres qu'ils s'écrivaient ont été conservées, et jamais fiancés n'ont correspondu sur ce ton. Loin de se faire valoir, Pestalozzi détaillait avec complaisance tous ses défauts, son caractère distrait, sa tenue négligée, son extérieur peu engageant. Ses déclarations d'amour ressemblaient à une confession de ses péchés. Il engageait Anna à bien réfléchir avanl de prendre un parti. Il lui disait combien il était imprévoyant, qu'il n'avait point de présence d'esprit, qu'il était sensible au malheur des autres hommes au point d'en être malheureux lui-même et de perdre toute sérénité d'esprit; il l'avertissait qu'il serait citoyen avanl d'être époux, qu'elle au-

rait à souffrir, qu'il lui faudrait savoir sacrifier la famille, les intérêts personnels et égoïstes, aux intérêts supérieurs de l'humanité. Bref, il traçait le programme de sa vie. Mais Anna avait, elle aussi, un noble cœur. Elle n'attachait pas d'importance à une cravate mal nouée. Et tout en laissant entendre à Pestalozzi qu'elle avait bien remarqué qu'il n'était pas précisément beau, que la nature aurait été ingrate envers lui « si elle ne lui avait pas donné de grands yeux noirs où elle lisait la bonté de son âme sérieuse et forte », elle n'hésita point : elle engagea sa foi, malgré la résistance de ses parents, malgré les larmes de sa mère qui lui disait, — et elle ne se trompait pas : — « Il faudra te résigner aux privations : il faudra te <ontenter de pain et d'eau !... »

Marié à vingt-trois ans. en 1700, Pestalozzi était père une année après; el si les idées philanthropiques avaient déjà éveillé l'éducateur, son amour paternel acheva de déterminer sa vocation. S'ilest devenu un instituteur, c'esl qu'il ;i beaucoup aimé l'humanité; c'est aussi qu'il a tendrement chéri son unique enfant. Son premier rêve, qui dura jusqu'à la mort, fut de soulager, de régénérer les hommes, surtout les pauvres, par l'instruction el l'éducation. Dès su vingtième année, journaliste d'initiative, il inscrivait au premier rang, parmi les vœux qu'il formait pour le relèvement du peuple, « que quelqu'un voulûl bien rédiger avec simplicité des principes d'éduralion à la portée <\>' toul le monde ». C'est le père qui répondit à cel appel, ou qui du moins s'y essaya, en notant, dans le Journal

intime qu'il rédigea en 177 'i , 1rs résultats de

L'éducation de son fils Jaqueli. Cette éducation fut sa première expérience pédagogique. Il n'y apportai aucune idée préconçue. Il n'a été d'ailleurs pendant toute sa vie qu'un expérimentateur, qui cherchait la vérité en agissant, en enseignant, sans esprit de système, sans un plan arrêté à l'avance. A\ec Jaqueli, il observe, il hésite, il tâtonne : il tâtonnera toujours. Il oscille entre le principe «le L'autorité et celui de la liberté. Cependant la plupart des idées qui domineront toute sa pédagogie sont déjà en germe dans ce premier essai : ne pas se hâter, faire voir, faire entendre, développer les sens, prendre la nature comme guide, mettre les choses avant les mots, respecter la liberté naissante de l'enfant... « C'est un immense obstacle pour parvenir à la vérité que de savoir des mots qui ne répondent pas à des idées précises. » — « Toute l'instruction ne vaudrait pas un denier, si elle devait faire perdre à l'enfant son courage et sa gaieté. » Il écrira plus tard : « Le pire est un don de Dieu; laissez rire l'enfant ; choyez en lui La gaieté ». Limitation de Rousseau est visible : à onze ans. Jaqueli, comme Emile, saura à peine lin- et écrire (1). Il aura exercé ses sens, plus que sa mémoire, plus que son jugement. Son éducation aura été surtout uégative, soumise aux nécessités de la nature, et non à la volonté des hommes. Le bon sens de Pestalozzi l'avertit pourtanl de ce qu'il y

(i i Jaqueli fut envoyé au collège, à Iiàle, en 1784. Il ne répondit pas aux espérances <ie son père. Très maladif dès sou enfance, il mourut jeune, en 1800, laissant un til-, Gottlieb, qui fut la consolation des vieux jours «le son grand-père. Gottlieb, d'abord

placé en apprentissage, ce nu me ouvrier tanneur, rentra à V\ 'en le m. en 1817. H j épousa une sœur de Schmid.

a de chimérique dans les utopies de Rousseau. L'expérience des choses lui apprend qu'il est parfois nécessaire de contrarier la nature. Il impose à Jaqueli des heures de travail régulier. Il l'enferme, à quatre ans, pour le contraindre à étudier. Il trouve des motifs pour la liberté : il en invoque d'autres pour l'obéissance. De même, infidèle sur ce point encore aux principes de Rousseau, il ne consent pas à laisser dormir dans l'enfant les sentiments affectueux, et ce qu'il s'efforce le plus de développer en Jaqueli, c'est le cœur.

« Je ne veux être qu'un maître d'école », répondait Pestalozzi, vingt ans plus tard, à ceux de ses amis que la Révolution helvétique de L798 avail portés au pouvoir, et qui lui éliraient des fonctions administratives, des emplois lucratifs. Être maître d'école, c'était s;i vraie vocation. Toute sa vie, il ;i rêvé d'être instituteur. Il ne l'a été que forl peu. Les circonstances, les événements, qui troublèrenl Iciiii de fois la longue carrière où nous allons le suivre, le détournèrent de l'accomplissement de son vœu. L'éducation même de son fils, qu'il avait commencée avec tant d'amour, il ne put la continuer, au moins dans les mêmes conditions, dans l'isolement et le tête-à-tète de la vie de famille. Dos 177."), s'ouvrit l'école des mendiants de Neuhof ; et Pestalozzi, qui allait donner tout son cœur aux petits malheureux qu'il y avait récueillis, devait faire plus encore : il leur donnera pour camarade son lils bien-aimé Jaqueli, opmme pour bien montrer

qu'il était leur père Q Ions.

Neuhof, Stans, Burgdorf, Yverdon, ce sont les quatre étapes de l'apostolal pédagogique de Pestalozzi, nous dirions presque les quatre stations de son Calvaire : car, dans l'ombre triste de son existence assombrie par tant de nuages, les jours de joie et de paix ne turent que des éclairs Fugitifs. C'est à Neuhof que ses malheurs commencèrent.

Pestalozzi avait quitté Zurich, dés 1768, pour s'établir dans le canton d'Argovie, en pleine campagne : il était poussé par des raisons diverses. D'abord, c'est l'amour des champs qui l'appelait. Comme Rousseau, il avait pris les villes en dégoût, et il eût volontiers souscrit au dicton : oinne malum ex urbe. En outre, il s'agissait pour lui de trouver une profession qui lui donnât 1rs moyens de vivre. 11 crut naïvement que sa destinée était de se faire agriculteur, et c'est comme agriculteur qu'il s'installa prés de Birr. Après un établissement provisoire, il fit construire une modeste maison, qu'il appela Neuhof, « la nouvelle ferme ». Il s'y établit d'abord avec sa mère, ensuite avec sa jeune femme. Il y arrivait, riche d'espérances et d'illusions. Il comptait qu'en cultivant des terres jusque-là stériles il parviendrait à faire fortune. Il était alléfaire un rapide apprentissage technique chez un agro-

noi lu canton de Berne, Tschiffeli. Il en était

revenu, avec les mains calleuses d'un ouvrier des champs, et aussi avec un petit bagage de notions agronomiques. El mu ni de ces connaissances l ou les fraîches il se flattai I d'exploiter fructueusement son

domaine rural, et d'y conquérir l'indépendance : <v Je deviendrai indépendant du monde entier. » Par de nouveaux procédés de culture, en plantant de la garance, en faisant du jardinage, il se promettait de fertiliser les quelques arpents de terre de mauvaise qualité qu'il avait achetés à bon compte ; de même que plus tard il rêvera de moraliser, de transformer des natures ingrates d'enfants, par l'application de ses méthodes personnelles d'instruction.

Mais ce n'était pas le seul souci de ses intérêts matériels qui faisait de Pestalozzi un rural. Le jeune patriote de Zurich n'avait pas dit adieu à ses aspirations de réformateur. S'il allait au peuple de la campagne, c'était par sympathie pour la misère des travailleurs des champs. Toutpetit, il avait dit: « Quand je serai grand, je soutiendrai les paysans. « 11 voulait maintenant tenir piirole, el chercher les moyens de remédier à la pauvreté, d'éclairer l'ignorance des habitants de la campagne. Cette arrière-pensée de devenir un éducateur au \ illage ressorl clairement de ce qu'il écrivafl à sa fiancée, en 1768, pour la décider à le suivre el à quitter Zurich : « Il faut, disait-il, établir notre chaumière loin de ce loyer de vice... Lorsque je serai & la campagne, si je vois un enfant qui annonce une belle .une et qui manque de pain, je le prendrai par la main, el j'en ferai un bon citoyen. ■■ El comme Anna Schulthess, el surtout ses parents, s'inquiétaienl du sert que lui réservai! une entreprise aussi aventureuse, il invoquait les hautes raisons morales des services à rendre aux pauvres el à l'humanité : « Pour servir nos concitoyens, ne

devons-nous pas restreindre nos besoins personnels?... Ce sera avec joie que je me contenterai de boire de l'eau pure, pour donner à des enfants pauvres le lait que j'aime... »

C'est du reste ce qui arriva. Neuhof ne fut pas long-temps une simple exploitation agricole. Malgré un travail acharné et des prodiges d'économie, l'échec était complet au bout de quelques années. La banqueroute était imminente. En vain, des amis généreux, qui finirent par se lasser, avaienl l'ait à Pestalozzi des avances de fonds. En vain, sa femme avait engagé la plus grande partie de son patrimoine. Il eut beau se démener, travailler luimême de ses bras. En ITT."), la ruine était complète. Il fallut vendre les champs sur lesquels il avait fondé d'illusoires espérances, dont il attendait des rendements et des revenus extraordinaires. Toutes ses ressources étaient épuisées. Il ne lui resta que la propriété de la maison et de quelques morceaux de terre. Et l'infortuné grand homme dut une première fois s'écrier : « Le rêve de ma vie s'esf évanoui!... »

Mais si elle aboutissait à un désastre financier, l'entreprise agricole de Neuhof fut l'occasion d'un triomphe moral. Ruiné, ayant à peu près tout perdu, que fit Pestalozzi ? Il ouvrit un asile pour les enlanls pauvres. Pauvre, il l'était lui-même, presque autant que les malheureux enfants qu'il hébergeait, qu'il nourrissait, qu'il habillait, tout en essayanl de les instruire et de les élever. Il partageait avec eux le peu qu'il avait de pain. Jamais l'esprit de sacrifice ne fut poussé aussi loin. C'est en souvenir de cet effort de charité que Pestalozzi

a pu dire : « J'ai vécu moi-même comme un mendiant, pour apprendre à des mendiants à vivre comme des hommes. »

Le succès sembla d'abord favoriser ce coup d'audace. L'asiie s'ouvrit avec une vingtaine d'enfants. Le nombre augmenta par la suite, sans jamais dépasser une centaine. C'étaient pour la plupart de petits vagabonds, que « l'ange de la bienfaisance », comme l'a appelé Mrae de Krudner, ramassait sur les grands chemins, au hasard el sans choix. N'avaient-ils pas d'autant plus besoin de son aide et de ses soins qu'ils étaient plus vicieux et plus misérables? Filles ou garçons, leur Age variait de dix à vingt ans. Quelipies-uns étaient des enfants naturels, sans famille. Il y avait dans le nombre des fils de forçats, fis lui arrivaient couverts de haillons et de vermine. Jamais matière plus ingrate ne fut proposée aux efforts d'un éducateur. « C'étaient, disait-il lui-même, des spécimens de l'humanité la plus intime. »

Pcstalozzi partageait le temps de ces singuliers élèves entre les travaux manuels et quelques exercices intellectuels, des leçons de langage, des explications morales et religieuses : « < m ne leur laissail pas oublier Dieu, leur Père, leur Sauveur »; e( c'étail à peu près tout pour l'esprit. Pendant la plus grande partie de la journée, les enfants étaient occupés au jardin ou aux champs, ou employés à des travaux industriels. Car Pestalozzi, fertile en expédients, avait joint à sa ferme une fromagerie et aussi une filature. Dans la belle saison, on travaillait en plein air ; dans les mauvais jours et en hiver, on lila.it le coton. Pestalozzi s'était adjoint un certain

G. COMPAYRÉ. — l'csttllozzt. 1

nombre d'ouvriers, tisserands ou autres. C'était l'application d'une des idées maîtresses de sa pédagogue : l'association du travail des mains et de l'instruction élémentaire. L'école sans l'atelier, L'école qui n'est pas en même temps l'apprentissage d'un gagne-pain, lui paraissait un non-sens (1).

Sans doute, il n'est [tas à supposer que de l'école de Neuhof, avec un semblable recrutement qui en faisait comme une école d'anormaux, aient pu sortir des hommes distingués. On en cite pourtant un, le peintre Gottfried, célèbre sous son surnom de « Raphaël des chats ». Que faire avec des élèves sur lesquels Pestalnzzi, dans une notice publiée en 1778, nous donne des renseignements tels que ceux-ci? « Barbara Brunner a dix-sept ans ; elle nous est venue dans un état de complète ignorance et d'extrême sauvagerie... » Telle autre fillette offrait tous les signes d'un « abrutissement inimaginable ». Les garçons ne valaient pas mieux. Pestalozzi nous les dépeint, rusés, défiants, étourdis, affaiblis parla misère, habitués à la fainéantise. Néanmoins, il n'est pas douteux que l'action bienfaisante d'un éducateur ardent et enthousiaste n'ait eu une influence heureuse sur le caractère de quelquesunes de ces pauvres créatures, qu'il disputait aux mauvais instincts de leur nature et aux habitudes dépravées de leur enfance. Très préoccupé de ae pas les élever au-dessus de leur condition future, il songeait moins à les instruire qu'à les régénérer1 moralement. Au boni de quelques mois, certains

(i) Cesl I idée qu'il exposait, dès cette époque, dai s ses Lettres sur l'rit cation de ht jeunesse pauvre des campagnes, rilitiou Seyffarth, t \ III.

au moins de ces êtres déchus étaient comme transformés. Entrés dans l'asile en un état d'abjection, ils en sortaient, sinon guéris de toutes leurs tares morales, au moins sensiblement améliorés et capables de gagner honnêtement leur vie.

L'essai pédagogique de Neuhof devait pourtant échouer, comme avait échoué l'entreprise agricole. L'établissement traversa des crises, suivies de quelques retours d'espérance. En 1778, Pestalozzi écrivait : « Après une misère qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, mon établissement est sauvé. » Des bienfaiteurs généreux, en effet, lui étaient venus en aide. Dès le début, en 1776, le philanthrope bàlois lselin qui fut pour lui « un véritable père », avait recommandé « aux amis de l'humanité » cet intéressant essai de régénération du prolétariat. Quelques souscriptions retardèrent la ruine finale. D'autre part, une femme de cœur, une humble servante, Elisabeth N;il I r était venue offrir ses services à Pestalozzi, et rétablir un peu d'ordre dans une maison que la maladie ou les absences de Mmc Pestalozzi laissaient un peu dans l'abandon. Elisabeth Naf, comme Babeli, étail le type de ces filles du peuple, qu'un instincl admirable de. dévouement attache pour la vie à une

(i) Elisabeth Naf épousa, en i8oa, Mathias Krusi, le frère >l u premier collaborateur de Pestalozzi. C'esl elle qui a servi de type ;'i la femme idéale personnifiée en Gertrude, celle donl Pestalozzi disait, en la comparant un peu emphatiquement au soleil : ■ Lee leur, je voudrais trouver pour toi une image sensible de cette femme, afin que snn acth ité silencieuse soil comprise et admirée. Ce que je vais dire est énorme, mais j'ose le dire : ainsi chemine <lu nui lin au soir le soleil de Dieu.. ; quand il se couche, tu saisqu il se lèvera de nouveau le lendemain, pour réchauffer la terre. ..Ce grand soleil qui vivifie la terre est l'image de Gertrude et de toute femme qui fait de la chambre de famille le sanctuaire de Dieu...

Camille malheureuse. C'est d'Elisabeth que Pestalozzi disait : «Je me retournerais, je m'agiterais dans mon tombeau, et je ne serais pas heureux même au ciel, si je ne savais qu'après ma mort elle sera plus honorée que moi-même... Sans elle, il y a longtemps que je ne serais plus... »

Mais les difficultés d'argent se multipliaient. Toujours prompt ù l'illusion, Pestalozzi avait espéré que le produit du travail des élèves suffirait à couvrir les frais de leur entretien. Il allait luimême dans les marchés, dans les foires, vendre ses cotonnades et son fil : mais les recettes étaient tout à fait insuffisantes. D'un autre côté, l'indiscipline de ses élèves lui causait d'amèrcs déceptions. Ceux qui avaient des parents, — mieux valaient parfois ceux qui étaient orphelins, — excités par des familles cupides, une fois qu'ils avaient reçu leurs vêtements neufs de la générosité du plus pauvre des hommes, s'enfuyaient et ne reparaissaient plus. Dans l'école elle-même, Pestalozzi ne savait pas se faire respecter. Dès qu'il avait le dos tourné, les garnements se moquaient de lui. La grêle ravageait ses récoltes. Des maladies épidémiques, la rougeole, la gale, sévissaient parmi les '■niants. Il eût fallu des médecins : mais comment les payer? Le cœur ne suffit pas à tout. Jamais Pestalozzi ne sentit mieux la disproportion entre ce qu'il voulait et ce qu'il pouvait. On soutirait du froid, et parfois de la faim. 11 fallut, en 1780r renoncera une lutte impossible, où Pestalozzi avait épuisé toutes ses forces et toutes ses ressources.

Dix-huit ans s'écoulèrent, pour Pestalozzi, depuis le jour où le dernier petit mendiant quitta l'asile de Neuhof, jusqu a celui où le premier orphelin entra dans l'asile de Stans : dix-huit ans cle pauvreté matérielle, de découragement moral, période d'attente et d'inaction, pendant laquelle « il rongea son cœur », comme il disait, « englouti dans la fange de sa misère », végétant « comme une plante foulée au bord du chemin ». Ces années de tristesse, Pestalozzi les passa à Neuhof, dans la modeste demeure qu'il avait conservée. Neuhof, d'ailleurs, fut toujours son séjour de prédilection. C'est là qu'était né son fils, qu'il Pavait élevé; c'est là qu'il reviendra sur la fin de ses jours, fatigué el malade, pour y écrire les Destinées de nm vie, le Chant du Cij</n<\ une surir d'autobiographie <•! puis mourir. De 178() à 1798, ilyasouvenl connu la misère noire. Mais il souffrail plus encore du sentiment de son impuissance, de lu chute de ses espérances, de l'interruption de sa carrière active. Il n'avait pas môme pour se consoler les sympathies de ses voisins. Les paysans, qui n'auiienl

guère qu'on lasse de mauvaises affaires, le considéràient comme un pauvre liai.

Du moins, en attendanl de pouvoir reprendre sa vied'action, il travailla de la pensée; il médita,

il écrivit. Ces dix-huit années ne l'iirenl pas

perdues. C'est alors qu'il composa la pluparl de ses ouvrages. En L780, il publiai! la Soirée d'un ermite suite de réflexions présentées sous forme de brefs aphorismes, *-l qui on! pour principal ob-

jet le relèvement du peuple par l'éducation ; — en 1781, le premier volume de Léonard et Gertrude, le fameux roman populaire, qui eut un vif succès et qui le rendit célèbre du jour au lendemain; l'accueil du public fut plus froid pour les trois dernières parties, qu'il fit paraître en 1783, 1785 et 1787 (1); — en 178-2, Christophe et Else, un autre roman, «le deuxième livre pour le peuple », qui passa inaperçu, et dont il avait voulu faire un manuel d'éducation à l'usage de l'école réelle [Realschule), de l'école universelle; — enfin, en 1797, les Fables, qu'il avait commencé à écrire vers 1782, et qui, ■ sans manquer d'une certaine valeur littéraire, ont surtout un caractère social; et un ouvrage qu'il considérait comme le plus important de ses écrits, les Recherches sur la marche de lu nature dans le développement de Vesprit humain. Celait un essai de philosophie générale, où, malgré un laborieux ell'ort, l'auteur laisse trop voir l'insuffisance et la faiblesse de sa pensée abstraite. Certes, Pestalozzi avait du talent comme écrivain ; et Léonard et Gertrude, aussi bien que les Fables. prouve que par ses imaginations simples, ses observations pénétrantes et familières, par sa sensibilité surtout, il était capable de se distinguer <lans des œuvres de littérature populaire. Mais il n'etail point l'ail pour un travail «le généralisation philosophique. Les Recherches, bien qu'elles aient obtenu l'attention de Fiente, n'eurent aucun succès et ne méritaient -une d'en

(i) On a trouvé dans les manuscrits inédits de Pestalozzi deux autres parties supplémentaires de Léonard ri Gertrude; la cinquième, où il traitail du gouvernement, et la sixième, qui esl pure* ment pédagogique.

avoir. Pestalozzi eût mieux réussi s'il eût essayé, comme il y songea un moment, à la littérature dramatique : il eût inauguré, cent ans d'avance, le « Théâtre du Peuple ».

Pestalozzi était devenu écrivain plus encore par nécessité que par goût. « J'aurais fait des perruques, disait-il tristement, pour donner du pain à ma femme et à mon enfant. » Mais ses écrits, s'ils furent son gagne- pain, lui valurent par surcroît un commencement de réputation et de gloire. L'ermite de Neuhof, bafoué, ridiculisé par son entourage, devint au loin un personnage. L'Assemblée législative lui décerna le titre de citoyen français par le décret du 20 août 1792, dans lequel il était dit que « les hommes qui, par leurs écrits et leur courage, avaient servi la cause de la liberté et de l'alfranchissement des esprits ne pouvaient être regardés comme étrangers en France ». Le nom de Pestalozzi y fut inscrit en bonne compagnie, à côté de noms glorieux, comme ceux de Washington, de Kosciusko, de Schiller, de Klopstock et de quelques autres.

Du côté de l'Allemagne aussi lui venaient des témoignages précieux d-intérêl el de sympathie. Et la même année où il était proclamé citoyen français, il était accueilli avec faveur, dans le voyage qu'il lilà Leipzig, par Goethe, par Wieland, par Klopstock, par Herder. L'année suivante, il entrait en relations avec Pichte, qui devail toujours rester son ami, cl qui disait de lui : « Il est laid, il est vêtu comme un paysan, mais il esl si plein de sentiment que peu d'homino l'égalent.

Les succès de l'écrivain ne faisaienl pas oublier

à Pestalozzi l'aspiration fondamentale de sa vie. Il voulait toujours être instituteur. Il fallut une Révolution pour qu'il le redevint, et pour bien peu de temps encore, dans l'orphelinat improvisé, que le nouveau gouvernement de la Confédération helvétique organisa à Stans, en 1798.

Dans la vie scolaire de Pestalozzi, l'expérience de Stans nous apparaît comme le moment héroïque, celui où il a été le plus véritablement luimême, où il a le plus donné la mesure de tout ce que son cœur contenait de trésors de dévouement et de tendresse. Il avait cinquante-deux ans. Déjà, comme le disait son ami Stapfer, le ministre des arts et des sciences, « il luttait contre la vieillesse qui approchait ». El à l'âge où quelques-uns de nos instituteurs songent déjà à prendre leur retraite, il se chargeait de diriger une école de petits enfants de six à dix ans, dans les conditions les plus défavorables. La tâche, en effet, n'avail rien de tentant. On a dit, non sans raison, qu'en choisissant Pestalozzi. pour la lui confier, le Directoire suisse avait commis une faute. Il s'agissait d'élever des orphelins dans un pays dévasté, désolé par la guerre civile. Et c'était un représentant! du parti vainqueur, c'était un démocrate et un hérétique, qu'on envoyait vers des vaincus exaspérés. Pestalozzi venait prêcher la paix et l'humanité dans une région, le Nildwalden, où, la vrille encore3 l'armée française, unie ;i L'armée suisse, avait l'ail une guerre cruelle. Près «le quatre cents de-, hommes, femmes et enfants ; autant de maisons incendiées; des prêtres massacrés devant les autels; stans à moitié détruit par le l'eu. En

outre, c'était un protestant qu'on adressait comme éducateur à une population catholique et dévote, fanatisée par la prédication des capucins, pour y tenter, dans un couvent désaffecté, un essai d'éducation laïque.

Pestalozzi savait au-devant de quels obstacles il allait. Tout autre eût été effrayé. Lui, n'hésita point. Depuis si long-temps, il se consumait « dans la rag'e et le désespoir » de son inaction. Il sortait d'une sorte d'agonie morale. La mission qu'on lui olfrait à Stans fut pour lui comme une résurrection. Il allait pouvoir enfin appliquer les idées qu'il avait exposées dans Léonard et dort rude. « J'efface, disait-il dans un cri de triomphe, la honte de ma vie.... Je me sens redevenir un homme. » Lutter contre la stupidité, la grossièreté, l'ignorance et le vice, il n'entrevoyait pas qu'il y eût un meilleur emploi possible de son activité. Le gouvernement avait songé à le charger de la direction d'une école normale. Il préféra aller aux tout petits, sentant, bien que sa vraie destination était l'éducation élémentaire. « Pour réaliser le rêve de ma vie, j'aurais consenti à aller tenter mon essai sur les plus hauts sommets des Alpes, sans feu, ni eau... »

Il s'est rencontré des historiens suisses pour blâmer Pestalozzi d'avoir participé à l'œuvre de là Révolution helvétique, «i d'avoir pactisé, par suite, avec l'armée française qui combattail pour elle. Nous ne connaissons rien au contraire qui honore plus Pestalozzi que d'avoir résolument marché avec ceux de ses compatriotes qui étaienl les amis du progrès, et par conséquent avec La fiance el la

Révolution. Il était Français de cœur à cette époque. Ce n'est pas sans quelque fierté patriotique que nous avons vu, au Pesta lozzianum de Zurich, un de ses manuscrits, un Appel aux habitants des bords du Lac, signé : « Pestalozzi, citoyen zurichois et citoyen français». Tant que la Révolution n*eut d'autre but que de servir la cause de l'émancipation des peuples, Pestalozzi lui resta Gdèle. Dans YHelvetisches Volkblatt, journal où il écrivait avant de s'installer à Stans, il adressait à ses concitoyens d'éloquents discours, au moment où la France demandait à la Suisse de lui fournir un contingent de 18 000 auxiliaires armés: « Orna patrie, réjouis-toi! La France, la grande nation, te prend par la main dans un sentiment de fraternelle amitié... Ce n'est pas un petit honneur que d'aller apprendre le métier des armes à côté des légions de Bonaparte, de Jourdan et de M or eau, et de se former au service de la patrie dans l'héroïque armée des Français... » Ce n'est que plus tard que le cœur de Pestalozzi se détourna de nous, lorsque aux aspirations généreuses il vit succéder les chevauchées sanglantes à travers l'Europe et les folies ambitieuses du despotisme de Napoléon.

L'installation matérielle à Stans fut des plus misérables. Pestalozzi n'y avait pour aide qu'une femme de ménage : « J'étais, à moi seul, intendant, comptable, valet et presque servante, dans une maison en ruines. » Les ouvriers travaillaient à l'aménagement de l'asile alors que les orphelins y étaient déjà entrés. Il fallait que Pestalozzi vaquât ;ï mille soins matériels, qu'il s'occupât de

la nourriture, de l'habillement de tout ce petit monde de quatre-vingts enfants, dont la plupart étaient internés à l'école. Il couchait au milieu d'eux. Avec une tendresse de mère, il les soignait, il se faisait leur garde-malade. Il les enveloppait de son amour : « Il fallait, dit-il, que, du matin au soir, ces pauvres abandonnés sentissent que mon cœur était avec eux, que leur bonheur était mon bonheur. » Il s'emparait de ces petites âmes par l'influence constante de sa présence, par le rayonnement de sa sympathie. « Je riais, je pleurais avec eux... » Avec eux il était malade, dans un asile qui était moins une école qu'une ambulance d'enfants : « Nous toussions tous », dit-il, dans les murs humides d'une maison récemment refaite et par un hiver particulièrement rigoureux. Dans une longue lettre touchante adressée à son ami de Zurich, le libraire (iessner, lils de l'auteur des Idylles, Peslalozzi a conté quels moyens il employait pour commemer L'éducation intellectuelle et morale de ses élevés de Stans. Un mot les résume : l'action II agissail sans cesse. Il parlait; il se dépensait sans compter. Dans la classe, il allait d'un élève à l'autre, encourageant les laborieux, tançanl les paresseux. Une animation extraordinaire, une attention soutenue de la part des élèves, récompensaient les ell'orts du maître. « Ils voulaient, ils pouvaient, dit-il; ils persévéraient; ils étaient joyeux. Ils sentaient s'éveiller en eux des forces endormies el i ne,* m nues. » L'ennui qui accompagne trop souvent l'étude avail disparu de l'école, comme une ombre. Ceux qui visitèrent Peslalozzi à S tans rendent, des progrès

accomplis en quelques semaines, le témoignage le plus favorable : « On ne peut en croire ses yeux », écrivait le curé Businger. « Quand j'entrai dans la salle de classe, dit à son tour le publiciste Zschokke, les enfants étaient si absorbés par leur travail qu'ils levèrent à peine la tète. » Les uns apprenaient les lettres, les chiffres; quelques-uns calculaient, d'autres dessinaient. Seul maître avec un assez grand nombre d'élèves, Pestalozzi faisail appel aux plus avancés pour diriger les plus faibles. Ils étaient, ajoute Zschokke, groupés trois par trois; le plus âgé, placé au milieu, passait les bras- autour du cou de ses petits camarades, afin de mieux conduire leur travail. C'était un commencement d'enseignement mutuel. Les exercices intellectuels, comme h Neuhof, alternaient avec les travaux des mains. Bref, les résultats répondirent à l'attente de Pestalozzi. « J'étais convaincu, disait-il, que mon cœur corrigerait, changerait le caractère de mes enfants, aussi vite que le soleil du printemps viendrait ranimer la terre engourdie par l'hiver. Et, en effet, avant que le printemps eût fondu la neige de nos montagnes, mes élèves n'étaient plus reconnaissables. Dans leurs yeux d'anges, dans leurs regards limpides, je voyais le progrès de leurs âmes... » On pourrait appliquer à Pestalozzi ce qu'il a dit du P. Girard: « Le P. Girard opère des miracles ; avec de la boue, il l'ait de l'or. »

Les événements interrompirent brusquement la courageuse tentative de Pestalozzi. Les nécessites de la guerre, qui avait recommencé, exigèrent que l'asile des orphelins devînt un hôpital

militaire. Les petits montagnards durent céder la place à des soldats malades et blessés. L'expérience avait duré moins de six mois, du 14 janvier 1790 au 8 juin de la même année. On ne saurait assurément songer à la proposer comme un modèle à imiter, pas plus qu'il ne serait possible de généraliser l'éducation idéale que Rousseau a imaginée pour son Emile. La « folie de Stans », comme on l'a appelée, quoiqu'elle ait été une réalité, ne doit être considérée que comme une aventure, où seul pouvait se risquer un homme exceptionnel. Où trouver un autre Pestalozzi, animé de la même ardeur? Lui-même n'aurait pu continuer longtemps un pareil effort. Pendant que le petit troupeau prospérait, le berger, en effet, s'épuisait. Il était à bout de forces. Il crachait le sang. Il partit pour la montagne, pour les hauteurs du Gurnigel, désolé de voir son œuvre interrompue, décidé à la reprendre, dès qu'il le pourrait, à la première occasion, mais ayant besoin de rétabli* ses forces et sa santé, dans le repos complet «et dans l'air salubre des hautes cimes. G'esl du haut du Gurnigel qu'il disait, tout en contemplanl les vastes perspectives et 1rs beaux sites des \allées de la Suisse qui s'étendaienl au loin devant lui : o .1 admire la beauté du paysage, mais je songe surtout aux pauvres gens qui habitent dans ces vaîlées pittoresques, au peuple qui y souffre de sa tnauva instruction, de son ignorance el de sa misère Roger de (inimps. qui a été un des meillei

élèves el un des biographes les plus attentifs

Pestalozzi, écrivait, après qu'il avail parcouru,

\rr< 1870, les campagnes de l'Argovie el fail un (j. Compayré, — Pestalozzi. :\

38 PESTAL0ZZ1.

pèlerinage à Neuhof : « Nous n'y avons pas vu de mendiants; partout une population laborieuse et aisée, des terres bien cultivées et de bonnes écoles... Si Pestalozzi a échoué dans son essai pratique pour relever ces populations, les principes qui avaient inspiré son entreprise ont fini par porter leurs fruits. » Les mêmes réflexions nous venaient à l'esprit, lorsque, il y a quelques mois, nous allions visiter Stans et y évoquer le souvenir du passage de Pestalozzi. Dans ce coin retiré de la Suisse, où il trouva, il y a cent ans, les ruines de la guerre civile, les haines excitées, où il fui mal accueilli par une population hostile, — lui qui, comme il arrive, apportait la liberté sous les apparences de l'oppression, — il est aujourd'hui oublié. Mais tout est riant et gai dans la jolie petite ville de Stans, située à quelques kilomètres du beau lac des Quatre-Cantons. Les habitants paraissent heureux, guéris de toute haine, apaisés dans la liberté républicaine. Et tout autour de la petite ville, les champs cultivés s'étendent, les gras pâturages, parsemés de pommiers énormes, de poiriers séculaires, que Pestalozzi a peut-être vu planter, et qui, chaque année, se chargent de fruits abondants. Et du liant de la terrasse du Stanserhorn. qui domine de ses 1900 mètres d'altitude la plaine de Stans couchée à ses pieds, tout en regardant ce joli village blanc dans son cadre de verdure, je me disais que, malgré les apparences, les hommes tels que Pestalozzi ne passent point inutiles dans le monde; que la pensée humaine, elle aussi, porte ses fruits, puisque par la continuation de son effort et avec l'aide du temps, elle parvient à faire régner la

paix, l'aisance et le bonheur, où il n'y avait jadis que fanatisme, guerre et misère ; et que, si Pestalozzi est oublié à Stans, du moins, dans ce coin de l'univers, comme ailleurs, une partie s'est réalisée des rêves qu'il avait conçus pour le bonheur de l'humanité.

C'est à Burgdorf, la seconde ville du canton de Berne, que, quelques mois après la fermeture de l'orphelinat de Stans, l'instituteur Pestalozzi fut rappelé à l'activité. Et à vrai dire, c'est la seule fois qu'il a été réellement instituteur, au sens propre du mot, dans une école régulière, et qu'il a tenu une classe : petite classe, d'ailleurs, d'enfants des deux sexes qui ne savaient pas encore lire. Il se trouvait être à la fois, comme il le dit, « le dernier des maîtres d'école et le réformateur de l'éducation ». Et pendant un an il s'employa, humble sous-maître, « à pousser la modeste brouette de l'A BG».

Je ne sais si l'instituteur-adjoint de la classe enfantine de Burgdorf, visité par un inspecteur d'aujourd'hui, eût obtenu de lui un bon « Bulletin d'inspection ». Sur plus d'un point, je le crains, il aurait été mal noté : ainsi, il distribuai! libéralement les gifles, dans ses mouvements d'impatience ; il parlait très vite et criait ;i tue-tête; il ne donnait guère d'explications à ses élèves, el se bornait ;'i leur faire répéter machinalement deslettres, puis '1rs syllabes et 'les mots. Il ne suivail pas un emploi du temps régulier. Mais en revanche, commenl ne pas admirer le dévouement et le zèle du *< vieillard

iO PESTALOZZI.

célèbre», comme le qualifiaient déjà les rapports officiels, qui, toujours jeune sous ses cheveux gris, s'escrimait à apprendre l'alphabet à des enfants de cinq à huit ans ? Les inspecteurs du temps, les membres de la commission scolaire de Berne, quj visitèrent l'école en juillet 1800, après huit mois seulement d'exercice, n'eurent pour lui que des éloges: « Vos élèves, dirent-ils, ont fait d'étonnants progrès ; les plus habiles se distinguent déjà comme calligrapb.es, comme dessinateurs et calculateurs... Vous avez fait voir quelles forces existent chez les plus jeunes enfants, et par quels moyens ces forces peuvent et doivent être développées... » Après une inspection aussi favorable, Pestalozzi méritait bien de l'avancement : il l'obtint. De la classe enfantine, où il n'était qu'adjoint, il passa comme directeur dans la « seconde école de garçons » : la première était aux mains d'un instituteur qui exerçait, en même temps, le métier de cordonnier, et qui n'avait pas voulu autoriser Pestalozzi à faire chez lui ses expériences. Le château de Burgdorf fut affecté au nouvel établissement. Mais, presque tout de suite, l'école primaire se transforma pour devenir 1' «Institut d'éducation de Burgdorf », un établissement composite et mêlé, moitié école, moitié collège, dont Pestalozzi prit la direction, en s'adjoignant ses premiers collaborateurs, Krusi, Bus- et Tobler 1).

n) Hermann Krusi. né à Gais, dans le canton d'Appenzell, en 177O. avail vingt-cinq ;ms, quand il vint ;'i Burgdorf avec un certain nombre d'enfants appenzellois, <-l il y ouvrit une école. Pestalozzi se l'associa en 1800, el dès lors Krusi resta smi collaborateur Nous <lis"ii- ailleurs comment il étail devenu instituteur. Il abandonna l'institut d'Yverdon, quelque temps vanl la

A peine commencée, la carrière rêvée de maître d'école était donc déjà terminée pour Pestalozzi. Désormais, il va devenir tout autre chose que ce qu'il aurait voulu être : il sera chef d'institution, administrateur d'une grande maison d'enseignement secondaire ou tout au moins d'enseignement primaire supérieur ; il aura un pensionnat à gouverner, de grands garçons à instruire, tout un corps de professeurs à diriger. Que de difficultés et de soucis l'attendaient dans des fonctions auxquelles il savait bien qu'il était impropre ! Il songera plus d'une fois à se démettre, à redevenir maître d'école, à quitter ce qu'il appelait « son I '.onde galérien ». Malgré tout, pendant vingt-cinq ans, il va obstinément se dévouer à sa tâche, avec des fortunes diverses, et supporter vaillamment un fardeau qui l'écrasait ». Il résidera à BurgrJorf jusqu'au i"' juillet 1804 ; en ISO7!, pendant quelques mois à Miinchenbuchsée, dans le voisinage d'Hofwyl, où Fellenberg" (1), son ami intermittent, <<>n-

fermeture de cet établissement; et, après la morl de Pestalozzi, il déviai directeur d'une école cantonale à Trogen, puis de l'école normale de Gais. A Burgdorf el à Yverdon, il était surtout chargé des exercices de langage, el de l'histoire naturelle. Roger de Guimps rend hommage a ses qualités morales 11 csl mort en i s ', ', . — Buss était originaire du Wurtemberg. C'i ^i Tobler qui L'amena à Pestalozzi, comme spécialiste pour le dessin el pour le chant. — Tobler entra à Burgdorf quelques mois après lîn^s. Il était né dans l'Appenzell en 1769. Il mourut en 1843. Il dirigeait une école d'enfants pauvres à Bâle, quand son ami Krusi vint l\ chercher, en 1800. el le décida i< rejoindre Pestalozzi il enseigna surtout la géographie. 11 quitta Yverdon longtemps avant la dissolution «In collège, et. en i*i". il avait

déjà fondé une école industrielle à Mull se. Il dirigea dans la

~- 1 1 i f < ■ il .Mil res établissements

(1) Fellenberg (Emmanuel de), né en 1771, morl en i844,ajoué un grand rôle dans l'histoire de l'éducation Bulsse. Il est le pédagogue vénéré à Berne, comme le I'. Girard l'esl à F ri bourg, comme Pestalozzi l'esl a Zurich el dans toute la Suisse. Son i>nt

tinuaitsesessaisphilanthropiques; enfin à Yverdon, dans le canton de Yaud, du i" juillet 1805 à 1825. « Quel dommage, écrivait, en 1808, le P. Girard, dans son célèbre Rapport sur l'institut d'Yverdon, que Pestalozzi ait été jeté hors de la carrière qu'il avait choisie avec tant d'amour? L'école primaire, modèle de toutes les autres, n'aura donc été qu'un rêve dans sa vie inquiète et laborieuse !... »

C'était bien le sentiment de Pestalozzi lui-même : « Ce que je désirais, ce n'est pas la possession d'un établissement, c'était l'achèvement de ma méthode. » Et en effet, autant que le lui permettaient ses soucis d'administrateur, il ne cessera de poursuivre dans ses instituts cette insaisissable <• Méthode » qu'il avait esquissée dans ses livres, qu'il avait expérimentée dans les asiles, les orphelinats et les écoles, s;ms parvenir encore à la définir. Il s'imaginait parfois qu'elle ne devait pas être bornée à l'enfance, qu'on pourrait l'étendre et l'appliquer aux (''Indes plus avancées de ses nouveaux élèves. Il confiait à ses collaborateurs le soin de l'élucider, en composant des livres d'application, conforme- à ses principes. En 1803, Krusi et Buss rédigeaienl les Exercices intuitifs sur les nombres. les Exercices intuitifs sur les formes cl les grandeurs. De son côté, Pestalozzi avait écrit. îles lSill. une Instruction pour apprendreà lire et à épeler, et surtout le plus important de ses ouvrages pédagogiques, Comment Qertrude instruitses enfants.

était analogue à celui de Pestalozzi, dont il appréciail forl tes méthodes, malgré les dissentiments très vifs qu'il eut avec lui Comme Pestalozzi, dans >'>n Institut agricole, dans son Institut des pauvres, etc., il voulail fonder l'éducation du peuple sur l association ilu travail manuel el de l'instruction.

Le succès de l'institut de Burgdorf accrut la réputation que Pestalozzi s'était déjà faite. Cette maison d'éducation, lisons-nous dans un document officiel, l'ut l'objet d'un engouement extraordinaire. Les louangeurs étaient légion. Le nombre des élèves ne dépassa pourtant pas une centaine. Parmi eux se trouvait l'Appenzellois Ramsauer, qui a raconté avec humour, et non sans malice, ses vieux souvenirs d'écolier (1).

Vers l'année 1803, de nouveaux collaborateurs se groupèrent autour du maître : l'Alsacien Neef (2), le Vaudois Barraud, que Pestalozzi devait envoyer quelques années après en France, à lu prière de Maine de Biran ; le musicien Pfeilfer ; le théologien Murait (3), qui avait failli être le précepteur des enfanls de MmC de Staél ; le pasteur Niederer (4), un théologien lettré, qui De se séparera plus guère de Pestalozzi, et enfin Schmid, avant tout un mathématicien (5 . L'enseignement s'élargis-

(i) Voyez, l'ouvrage de Ramsauer : Kurze Skisse meinea pùdago gischen Lebens, i838.

(2) Neef s'occupait surtout <\<- l'éducation des sourds muets; il vint, à Paris en l8o3, 5 çnseigna quelque temps, puis il alla s'établir aux États I nis.

i:îi Murait, m'- à Zurich en 1780, im h' collaborateur de Pesta lozzi. de i8o3 à 1810.

(4) Niederer, Vppenzellpis comme Krusi, pasteur protestant, s'était pris de iciin d'admiration pour Pestalozzi. il entra ;i Btlrgdorf, en i8o3, poury diriger l'instruction religieuse. Il épousa en l8i/| l'institutrice Rosette Kaslhofer, qui dirigeai! depuis is.s l'institut «le Mlles annexé à l'institul de garçons Pestalozzi l'appelait ■ le premier de ses lils ., mais il eut beaucoup à 9e plaindre de lui H Unit par lui préférer Schmid. Dans les dernières années de la vie de Pestalozzi, Niederer, br lié avec

lui. avait fondé à Yverdon un institut de Allés qui prospéra, et qu'il transporta à Genève en 1837. Il esl mort en l84 ;

(5) Joseph Schmid, le préféré de Pestalozzi, i'-t ;i 1 1 né en 1 dans le Ty roi. Enl ré comme élèv< à Burgdorl en i^ii.n seize ans, il j ni de si rapides progrès que, deux ans après, il était capable d'enseigner l'arithmétique. J'avais, dit il, trouvé en Pestalozzi

Page 1