‹ Pestalozzi et l'éducation élémentaireChapitre 7 sur 12 · V* PESTALOZZI · texte numérisé non relu

V* PESTALOZZI

saitT grâce à ces multiples collaborations spéciales. Toutes les matières étaient étudiées : la chimie, l'algèbre, et aussi les langues moites. Pestalozzi s'essaya lui-même à rédiger des exercices de langue latine. Mais les élèves se faisaient surtout remarquer par leur habileté en dessin et en calcul mental ; et en cela se marquait l'influence de la « Méthode ». D'autre part, la discipline était libérale et douce : « Ce n'est pas une école que je vois, .s'écriait un visiteur, c'est une grande famille. » — « De tous les petits tyrans, disait Pestalozzi, les plus mauvais sont les tyrans d'école »; et il ne voulait de tyrans, ni petits, ni grands.

Ce n'est pas volontairement que Pestalozzi, en 1804, abandonna son premier institut, en pleine prospérité. Mais les événements politiques le dépossédèrent du château de Burgdorf, qui redevint ce qu'il était auparavant, le siège des pouvoirs publics du district. C'est ce qu'il est encore aujourd'hui. Nous avons visité récemment l'ancienne résidence de Pestalozzi. La route est rude pour y monter, par les pentes raides qui y conduisent, tout en haut de la jolie ville industrielle, qui est hère de son Technikum, une école d'ingénieurs, d'électriciens, d'architectes. Comment ne pas songer, en gravissant le chemin aux durs pavés, â tous les curieux qu'y attirait, il y a un siècle, la renommée grandissante de Pestalozzi? Par là est passé Herbart, le favori actuel des pédagogues de Suisse, d'Allemagne et des États-Unis î el .que- lui un grand nombre d'éducateurs allemands, danois, qui

un second père. ■ Après la mort du maître, il s'installa ;'i Paris, où il est mort en i*"n. Schmid était catholique.

venaient, s'initier aux procédés de la méthode pestalozzienne, et qui s'en revenaient la plupart, séduits et convaincus, pour la répandre chacun dans son pays. Ces temps sont loin. Je suis entré dans la cour intérieure du château, solitaire et silencieuse. Sur un mur, on voit un médaillon de Pestalozzi, et, tout à côté, on lit une inscription allemande qui nous apprend que c'est un hommage de reconnaissance, consacré, en 1888, à sa mémoire, par la ville de Burg'dorf. Une autre inscription rappelle que Pestalozzi a prononcé « ces paroles divines » : « Aime tes frères, ne t'aime pas toi-même », et qu'elles sont extraites du livre qu'il composa justement dans ces lieux, Comment Gertrude, etc. C'est tout ce qu'il reste de Pestalozzi à Burg'dorf. De la cour intérieure du château, on découvre un panorama superbe : la verte et industrielle vallée de l'Emmenthal; plus près, des forêts touffues, des escarpements el des rochers; plus près encore, la ville basse où Pestalozzi a été maître d'école. Du château lui-même se dégage une profonde tristesse. J'examine, et je vois 'les fenêtres grillées . il me semble même entendre un sourd gémissement. (Test que le vieux château esl une prison. Par une singulière ironie du sort, l'école d'où sortaient jadis des paroles de confiance dans la dignité humaine, des appels éloquents à la noblesse des consciences, ;'i la liberté de la vie, esl maintenant un lieu de détention pour les malfaiteurs. Précisément, au moment où je franchis le seuil pour m'en retourner, je croise un agent de police, qui escorte un prisonnier, un vagabond de vingt mis. On va isoler le malheureux dans nue cellule. Pestalozzi, dans la

naïveté de son âme candide, l'eût reçu tout autrement, avec des paroles encourageantes ; il eût voulu essayer, sans doute, de le régénérer lui aussi par l'instruction... En fait, n'est-ce pas, ou à peu près, le langage qu'il tint un jour à un criminel qu'on allait enfermer dans un cachot? Il lui prenait amicalement la main, y glissait uni' pièce d'argent, et lui disait: «Si tu avais reçu une lionne éducation, tu serais maintenant un honnête homme, un citoyen utile ; et l'on ne serait pas obligé de t'altacher comme un chien... »

C'est à Yverdon, encore plus qu'à Burgdorf, que IVstalozzi connut les douceurs de la gloire. Il y eut des moments de véritable vogue. Les élèves affluaient de tous les pays, de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Espagne, de la France, autant que de la Suisse et de l'Allemagne. On en refusait, faute de place. Yverdon devint un collège cosmopolite. Ce fut une époque de grandes ambitions. « On nous disait, raconte un (''lève, que le monde avait les veux fixés sur nous.» Les visiteurs abondaient, jusqu'à devenir gênants pour l'ordre et la régularité des études. L'institut d'Yverdon était, aux yeux de l'étranger, comme une des curiosités de la Suisse. On visitait IVstalozzi, comme on allait en excursion à un pie célèbre, à un glacier, comme on va aujourd'hui, à [nterlaken ou à Zermatt, admirer les forces de la nature. Pestalozzi se [.niait complaisamment à ces exhihitions, où il Yiiy.iil un moyen de propager ses théories. (Juand un visiteur de marqueétail annoncé, vite il faisait venir un de ses meilleurs collaborateurs : « Prends tes meilleurs élèves, lui disait-il, et fais voir ce

qu'ils savent le mieux. » On s'attachait à montrer l'institut sous le jour le plus favorable. Les hommes les plus sincères succombent parfois à la tentation d'un certain charlatanisme. Leur excuse, c'est qu'ils poursuivent le triomphe de leurs idées. « C'est un prince qui vient nous voir, disait Pestalozzi : il est le maître d'un grand nombre de serfs ; quand nous l'auronsconvaincu,illes fera instruire. * Mais Pcstalozzi ne se contentait pas de la propagande que lui faisaient ses visiteurs: Mmc de Staël, Proebel, Maine de Biran, la reine de Wurtemberg-, pour ne citer que les plus illustres. Il ne reculait lui-même devant aucune fatigue pour évangéliser le monde. C'est ainsi qu'en 1802, avec une mission ofiicielle d'ailleurs, comme membre delà Consulta helvétique, il lit le voyage de Paris, nourrissant le secret espoir de gagnera sa cause Bonaparte luimême. « Pour ce que je voudrais être, disait-il, la Suisse est trop étroite. Mes idées sont cosmopolites. » Mais l'accueil qu'il recul à l\iris ne fut pas de nature à l'encourager. « Je n'ai pas le temps de m 'occuper des questions d'A B <î », déclara sèchement le Premier Consul. Et Talleyrand, qui un peu plus tard assista à une exposition pratique de la méthode pestalozzienne, dans la classe tenue par Neef, concluait avec dédain : « C'est trop pour le peuple! » Monge, lui aussi, le fondateur de l'École polytechnique, avait dit : « C'est trop pour nous! » Ne nous étonnons pas, après cela, de la sévérité du jugement que Pestalozzi porta sur la France : « On pourrait faire des enfants français 1rs premiers hommes du monde, s'ils étaient élevés par des mains allemandes. Les femmes Irancaisi s

sont bonnes. Mais les hommes ne valent rien!... » Consolons-nous en pensant que Pestalozzi nous avait jugés un peu rapidement, puisqu'il n'avait séjourné à Paris que quelques semaines.

Pestalozzi a toujours cherché des protecteurs puissants. Il savait bien que pour faire triompher les réformes les plus nécessaires, l'action individuelle de quelques rêveurs enthousiastes, tels que lui, est loin de suffire, qu'il y faut l'appui des gouvernements, le concours des législateurs. « Je cherche un ministre qui soit un homme », s'écriaitil. Il crut l'avoir trouvé, en 1808, quand son ami Nicolovius, devenu conseiller d'État et un des directeurs de l'instruction publique en Prusse, lui lit part des projets de réforme que le roi favorisait : « Mon rêve, s'écriait-il, me montre en .Frédéric- Guillaume le héros de l'amour en opposition avec les héros de la guerre! » Il s'accrochait, si je puis dire, à tous les souverains qui passaient près de lui. En 1814, lorsque le tsar Alexandre Ier vint à Bâle, Pestalozzi s'empressa de lui rendre visite. Il lui demanda sans hésiter, l'émancipation des serfs et la réforme des écoles en Russie. Ce qu'il en obtint, ce l'ut une croix, la décoration île Sainl- Wladimir, de quatrième classe. La même année, le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, traversa Neuchàtel : Pestalozzi, quoique malade el exténué, lui demanda audience. A ses amis qui voulaient le retenir, il répondait : « Il faut que je le voie, dussé-je en mourir! Ma visite ne dût-elle avoir d'autre résultat que de procurer à un seul enfant une meilleure instruction, je serai assez récompensé de ma peine... »

Mais c'était surtout dans l'organisation des études d'un collège dont il était l'âme que Pestalozzi déployait tous les efforts, de son activité. Voici quel était à peu près le tableau d'une journée scolaire à Yverdon. Les élèves se' levaient à six heures. Mais Pestalozzi était éveillé avant eux, et il lui arrivait de convoquer les maîtres à son chevet, dès deux heures du matin, pour leur transmettre ses instructions. ' Une fois levés, les collégiens se rendaient dans la cour, pour y recevoir en plein air une ablution d'eau froide, par les jets d'un long tuyau, percé de trous, qui amenait l'eau du puits voisin. Pestalozzi ouvrait la journée par une conférence religieuse ou morale, devant les professeurs et les (''lèves assemblés : c'était la pratique heureuse que de nos jours Félix Pécaul a si brillamment reprise à l'École normale de Fontenay-aux-Roses. Aucune des leçons ne durail plus d'une heure. Elles étaient coupées par des récréations, par des promenades dans les montagnes voisines. Les travaux manuels, cartonnage, jardinage, alternaient avec les études. Chaque élève avait un petit carre de terre à cultiver. L'éducation physique; dent Pestalozzi ne parle presque jamais, n'était pas négligée 1 ). < >n taisait un peu de gymnastique. Le soir, de sept a huit heures, c'était le travail intellectuel libre : on travaillait pour soi, à sa correspondance, à des exercices de dessin. Le chant jouait un grand rôle : en chantait partout et toujours, dans les intervalles des leçons, dans les récréations, dans les promenades. Les

(1) Voyez la vingtième lettre à Greavea, où Pestalozzi recommande l,i gymnastique, surtout au poinl de vue de son utilité morale.

maîtres se mêlaient aux élèves pendant leurs jeux, et jouaient avec eux. Il n'y avait, ni punitions, ni récompenses. Pestalozzi ne voulait ni de l'émulation, ni de la crainte. Les professeurs allaient au rapport, trois fois par semaine. Pestalozzi recevait fréquemment les enfants, par groupes de cinq ou six. Il les arrêtait parfois dans les corridors.- en leur disant : « Et toi aussi, ne veux-tu pas être bon et sage? » Il n'admettait d'autre discipline que celle du devoir, ou plutôt de l'affection, de l'amour. Il n'était pas pour ses élèves un maître : il était le « Père Pestalozzi », et tous étaient ses enfants.

Un semblable régime se rapprochait beaucoup de celui que les réformateurs de notre temps essaient d'introduire dans des fondations nouvelles, telles que le « Collège de Normandie », oui' « Ecole des Roches ». C'était alors une grande nouveauté, et il n'y a pas lieu d'être surpris du succès qu'elle rencontra. Mais, à côté de pages brillantes, l'histoire d'Yverdon contient bien des récits douloureux. Pestalozzi y a été tour à tour le plus célébré et le plus fêté des éducateurs, et le plus décrié, le plus vilipendé des hommes. Ce fut autour de lui une série d'intrigues. De misérables querelles divisèrent les collaborateurs, que, dans la médiocrité de son propre savoir, il avait été obligé de s'adjoindre pour les enseignements spéciaux. Sans doute, il avait eu la bonne fortune, grâce à lai traction qu'il exerçait sur les âmes, de voir venir à lui un essaim déjeunes hommes intelligents et actifs. Mais le malheur fut que les plus distingués cl les plu-* instruits de ces professeurs avaient presque tous un fort mauvais caractère : person-

nels et absolus dans leurs opinions, s'ils possédaient la science qui faisait défaut à Pestalozzi, il leur manquait ce qui constituait sa force, la bonté. Gomment réussir à concilier, à maintenir unis des maîtres qui déjà différaient par leur nationalité, par le génie de la race, — il y avait, à Yverdon, des Allemands, des Français, des Italiens, — et qui différaient aussi par les visées de leurs esprits? Gomment, par exemple, faire marcher d'accord le théologien idéaliste Niederer et le mathématicien réaliste Schmid? 11 eut fallu, pour y parvenir, la main énergique d'un administrateur tel que Fellenberg, celui que Peslalozzi appelait « l'homme de fer », un savoir-faire et une habileté dont il ne disposait pas, puisqu'il en était totalement dépourvu.

De là une série de dissensions intestines, des brouilles suivies de réconciliations, des départs et des retours. Ce fut un perpétuel va-et-vienl de professeurs qui ne parvenaient pas à s'entendre, et qui, après s'être déchirés entre eu\, déchiraient le maître lui-même. Le conllil était à l'étal permanent. Pestalozzi était obligé d'intervenir sans cesse pour rétablir la paix, paix précaire el provisoire. Il adressait à ses collaborateurs des discours pathétiques, entrecoupés de sanglots. Il demandait pitié pour Lui-même: * Je supplie M. et M "" Xiederer, écrivait-il, do m'épargner le mari \ re que je soulli-e depuis six ans. Parfois, excédé, a bout de patience, il s'échappait de cel enfer ». et se réfugiait seul dans la montagne, à Bullet, où il composait des vers de mélancolique résignation : " I )aus les jours d'orage, Dieu m'a soutenu etc. »

D'autre part, il était attaqué du dehors (1 . De tout temps et en tout pays, il s'est rencontré des fanatiques pour décrier les novateurs. < >n l'accusait de favoriser des doctrines antichrétiennes. N'avaitil pas osé écrire que ■< l'homme peut tout, qu'il lui suffit de vouloir, qu'il ne doit compter que sur lui-même »? Ceux de ses collègues qui étaient restés des protestants orthodoxes étaient les premiers à lui jeter la pierre 2 .

Il étail religieux pourtant: il avait l'âme pieuse: « Je reconnais la main de Dieu », disait-il, toutes les fois qu'il lui arrivait quelque chose d'heureux. Mais on ne lui pardonnait pas de se contenter de la religion naturelle, d'un déisme philosophique à la Rousseau, d'un christianisme rationaliste. « Le mystère de la Trinité, disait-il. n'est pas dans la Bible; — Jésus n'est que le plus grand des hommes. »

L'âme sensible de Pestalozzi soutirait douloureusement de tontes ces misères. Il avait beau s'écrier : « Je suis le maître chez moi. » Le pauvre

i Parmi ses détracteurs les plus violents il Faut citer un Anglais, Biber, qui avait été quelque temps employé dans l'institut, el qui publia, en 1827, un véritable pamphlet contre Pestalozzi, un - livre impie- -. «lil M. Guillaume, Où Pestalozzi étail traité de « charlatan ■ el d' ■ hypocrite ■ : Beitrag zar Biographie Peslalozzi's. Outre cel ouvrage allemand, Biber a publié, en i83i, un livre intitulé : //. Pestalozzi and his plan of Education, que nous n'aurions pas mentionné, si nous n'avions appris récemment de M. Herberl Spencer lui-même, — qui a pourtant si exactement apprécié le fort el le faible de la méthode pestalozzienne, — que c'était par ce livre seul qu'il connaissail Pestalozzi.

(2) On a écrit plusieurs livres en Allemagne sur les idées religieuses de Pestalozzi. Voyez Burkart, //. Pestalozzi était-il un incrédule? Leipzig, 1841; — Heer, Sur In méthode de Pestalozzi considérée comme le fondement d'une éducation chrétienne. Zurich, 18:0.

homme, à mesure qu'il vieillissait, plus irritable •et plus faible, était de plus en plus le jouet et la dupe de son entourage. En 1820, il pouvait encore se faire illusion; il s'écriait: «Je me sens heureux maintenant... Dieu soit loué! Tout va bien. Le soir de ma vie est doux et serein... » Gela ne dura point. Le déclin de l'institution commença vers 1824, et s'accéléra rapidement. Le nombre des élèves baissait. Les plus fidèles de ses amis l'abandonnaient. Jaloux de Schmid qui, à partir de I S 1 r> , régna en maître, Niederer et Krusi en vinrenl à installer, à Yverdon même, des écoles rivales, où ils prétendaient recueillir l'esprit pestalozzien, qui, d'après eux, n'était plus avec Pestalozzi. D'autre part, le conseil d'Etat du canton de Vaud exigeait le renvoi de Schmid, dont Pestalozzi ne voulait point se séparer. Enfin, lassé cl découragé, le bon vieillard se résigna à un nouveau renoncement, et, le 2 mars 1820, il quitta définitivement Yverdon. « Ce fut, dit-il, comme si je mettais lin à ma vie, tant cette séparation me lil mal ! «

Il y avait vécu vingt ans. El c'est là, quoi qu'il en ait pensé lui-même, qu'il a atteint l'apogée de sa gloire. « Mon institut, tel qu'il est né à Burgdorf du sein du chaos, tel qu'il a subsisté à Yverdon dans une difformité sans nom, n'était pas le but de ma vie. » Il rêvait toujours d'une humble école de village, avec les tout petits (1). Il n'en est

(i) La meilleure preuve qu'on puisse donner de l'intérêt que Pestalozzi ne cessai) de porter à l'éducation primaire, c'esl la création de l'école normale qu'il organisa, en isis, dans an faubourg d'Yverdon, a Clindy. Cetle institution, donl les Irais devaienl être pris sur l'argenl de la souscription Colla, recul douze enfants pauvres, garçons el Allés, 'i111 s'j préparaient à la carrière de l'enseignement : elle mériterait une étude spéciale.

pas moins vrai que la direction du collège d'Yveri lou reste, aux yeux de la postérité équitable, un des premiers titres d'honneur de l'activité pédagogique de Pestalozzi.

C'est à Yverdon que la Suisse lui a élevé, en 1S8S. le plus beau des monuments qu'elle lui ait consacré. Nous avons salué récemment la statue qui est l'ornement de la place Pestalozzi, tout à côté du vieux château où il a usé la lin de sa vie au service de l'instruction. Il est représenté debout, énergique et doux, avec une cravate bien nouée, comme il n'en a jamais porté : car, on le sait, rien n'était plus négligé que son costume. Auprès de lui. deux enfants, une fille et un garçon, l'écoutent. Il leur montre le chemin de l'école, du château d'Yverdon, qui est demeuré le siège 'les écoles primaires de la cité, avec leurs vingt-deux classes et leur millier d'élèves. L'enseignement secondaire est établi dan s un autre local, dans un collège qui esl un véritable palais, et qui porte, inscrits en grandes lettres sur sa façade, les noms de Pestalozzi et de quelques-uns de ses élèves, Roger de Guimps, Yuillemin, etc. On aurait pu y écrire aussi le nom de Rousseau.

Nous aimons à rapprocher Pestalozzi de Rousseau, car nous voyons en eux deux héros de l'éducation moderne. Frères par la naissance, le citoyen de Genève et le citoyen de Zurich sont frères aussi par le cœur, par leurs aspirations vers une éducation meilleure. Mais, à Yverdon, le rapprochement s'impose particulièrement. C'est à Yverdon en effet, dans ce pays délicieux dont il a célébré la beauté, que Rousseau, en 1762, quarante

ans avant que Pestalozzi y arrivât, est venu tristement vivre les premiers jours de son exil, après la condamnation de V Emile par le Parlement de Paris. C'est d'Yverdon qu'il écrivait : «Je vais errer dans ces montagnes, jusqu a ce que j'y trouve un asile assez sauvage pour y passer en paix le reste de mes misérables jours. » C'est d'Yverdon, où il avait cru mettre le pied sur « une terre de justice et de liberté », qu'il était expulsé, quelques semaines après, par le gouvernement rétrograde de Berne, et obligé d'aller demander l'hospitalité au roi de Prusse. Et c'est ù Yverdon que le gouvernement, transformé parla Révolution de L798, appela Pestalozzi pour y continuer, sous une forme pratique, l'œuvre théorique de Rousseau. De sorte que, dans un demi-siècle, la même ville les a abrités tous deux, qu'elle a vu passer le malheureux proscrit, aigri el irrité par la persécution, ei qu'ensuite elle a accueilli, plein d'ardeur et de courage., le disciple de Rousseau, travaillant lui aussi à l'éducation de l'humanité.

Triste et pauvre, Pestalozzi, à son tour, quitta Yverdon pour reprendre le chemin rie Neuhof. Schmid, son inséparable, son nllcr ego, ayant au moins le mérite de la fidélité, l'accompagna dans sa retraite. Il revit avec plaisir le séjour préféré, où il avait caressé ses premiers projets pour l'émancipation intellectuelle des pauvres gens. Incorrigible dans ses espérances, il songeait encore à y fonder une école de garçons. Mais la morl approchait... ci Je verrai bientôt, disait-il, la lumière céleste. » Quelques hommages de la reconnaissance publique adoucirenl la tristesse de ses derniers

jouis. La vie lui avait été dure : la postérité lui sera douce, et il semble qu'elle ait commencé pour lui, avant qu'il fermât les yeux pour toujours. En 1825, il fut accueilli avec enthousiasme par l'assemblée annuelle de la Société helvétique, dont il faisait partie depuis vingt-neuf ans : on l'acclama président pour l'année suivante. En 1826, il visitait un orphelinat, où les enfants lui offraient une couronne de chêne. Mais les chagrins ne lui lurent pas épargnés, jusque dans ses derniers moments. Sur son lit de mort, il lui fallut subir les injures de Fellenberg, qui osait reprocher au plus désintéressé des hommes d'avoir détourne'' les fonds des souscriptions recueillies pour la première édition complète de ses œuvres, l'édition de Cotta; et aussi les odieux outrages du pamphlet de Biber, qui parut précisément en 182? : « 11 faut que j'1 \ ive encore six semaines, s'écriait le mourant, pour répondre à ces infâmes calomnies ! » Mais les forces l'abandonnèrent. Il avait abusé de son robuste tempérament, qu'il se plaisait à caractériser en ces mots : « J'ai la santé d'un ours » ; et le 17 février 1827, il expira doucement en disant : « Je meurs sans regret. Je pardonne ;i mes ennemis et je bénis mes amis... » Trente hommes et trente femmes, pas davantage, suivirent à Birrle convoi funèbre d'un des plus illustres enfants de la Suisse.

L'histoire de la vie de Pestalozzi, on vient de le voir, se confond avec ses oeu\ res pratiques d'éducation. Bile nous révèle dans tout leur éclat les liantes

qualités morales dont il était doué. Elle montre, à travers toutes les vicissitudes d'une longue existence errante et agitée, un perpétuel effort vers rétablissement définitif d'une méthode d'instruction et d'éducation pour le peuple.

(Juelle était cette méthode? Il est, avouons-le, assez malaisé de la définir. Quelques critiques se sont tirés d'affaire, un peu lestement, en disant que Pestalozzi n'en avait pas. Le fait est qu'il n'est pas parvenu lui-même à l'exprimer dans des formules définitives. Elle est restée vague, indécise, dans son cerveau fumeux, plus apte aux imaginations ardentes qu'aux constructions de la pensée abstraite. Destutt de Tracy écrivait, en iS< )7 , à Maine de Biran, qu'il soupçonnai! que « la mélhode dont on parlait tant n'était pas encore bien débrouillée dans l'esprit de son auteur ». G'étail parfaitement vrai. Pestalozzi a beaucoup cherché : il n'a pas conclu. Il ;i conçu de grandes choses ; il s'est mis en route pour les accomplir ; il s'est démené, surmené, pour les exécuter: il n'a pas abouti. A vrai dire, c'esl un inachevé. « Ses théories, disait Steinmullcr, en 1803, suivaient ses expériences»; •;l comme il a expérimenté toute sa vie, ses théo* ries ont varié. En 1817, dans une lettre à Niederer, il parle de I' « élaboration de sa méthode » : c'était avouer qu'à cette «laie elle n'étail pas encore établie. En 1S20, il rejetait ci le insuffisai erïl

mûries lesidées qu'il avail exposées, en 1801, danë ses Lettres à Gessner l . Ce qui ajoute à la con-

i Vous disons le- Lettres à Gessner, \ 'abréger Le liln

exai i de l'ouvrage est WieGerlrnd ihre Kinder lehrl. Gertrude, e <lu roman de l lonai a'apparall d'ailleurs p.^ dans

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fusion, c'est que ses commentateurs, profitant précisément de ce qu'il y avait d'indécis dans sa pensée, l'ont interprétée souvent d'après leurs conceptions propres : ils l'ont défigurée, altérée, et même obscurcie. On se rappelle ce qu'en disait un élève d'Yverdon, l'historien Vuillemin, dans ses Souvenirs, rédigés d'ailleurs plus de cinquante ans après : « Ce que l'on appelait la « Méthode » de Pestalozzi était pour nous une énigme. Elle l'était pour nos professeurs eux-mêmes. Comme les disciples de Socrate, chacun entendait à sa manière la doctrine du maître; et un jour vint où, après s'être donnés chacun comme le seul qui eût compris Pestalozzi, ils finirent par déclarer que Pestalozzi ne s'était pas compris lui-même... »

Il n'est pourtant pas impossible de démêler, à travers les procédés divers et parfois contradictoires qu'il a tour à tour essayés, les caractères essentiels de la méthode qu'il voulait instituer, les idées dominantes qui ont dirigé son enseignement, et qui font l'unité de sa vie pédagogique. Il s'est même rencontré des disciples assez intrépides pour < m! reprendre sur les idées de Pestalozzi un travail de classification systématique, que n'autorisait guère son génie primesautier et ondoyant. .Jullien (1),

le livre. Elle est devenue le nom symbolique qui représente la mère parfaite, l'institutrice idéale, telle que la conçoit Pesta* lo/./.i.

m Jullien (Marc- Antoine), dit Jullien de Paris, iil> du conventionnel Jullien de la Drôme, vint ù Yverdon, en i8h>. ei j séjourna quelques mois. Il avait joué un rôle militaire el politique - 'us les ordres de Bonaparte, dont il se sépara au 18 Brumaire. Plus tard il rentra en Faveur, el lut chargé de missions en Italie : c esl pendanl une de ces missions qu'il visita 1 institut de Pestalozzi, C'esl Jullien qui fonda, sous la Restauration, le journal /<• Constitutionnel : il prit une part assez active à la révolution de Juillet.

dans son Exposé de la Méthode, œuvre indigeste et lourde, y distingue jusqu'à douze principes fondamentaux, et aussi douze caractères essentiels, pas un de plus, pas un de moins. C'est trahir le modèle et travestir l'original, que prétendre, avec cet excès d'analyse et ce luxe de divisions, emprisonner etcataloguer dans des formules rigoureuses les inspirations variées d'un esprit qui fut toujours en mouvement, et qui ne sut jamais se fixer.

Il y a une idée maîtresse qu'il faut tout d'abord mettre en lumière : c'est l'idée de l'intuition (Anschauung), considérée comme le point de départ de toute connaissance, et par conséquent comme la base de toute instruction. On se rapprocherait delà vérité, si l'on définissait Pestalozzi « le pédagogue de l'intuition ». — « Qu'ai-je fait, disait-il, qui soit mon œuvre personnelle? J'ai posé le principe supérieur qui domine la science de l'éducation, le jour où j'ai reconnu dans l'intuition le principe absolu de toute connaissance. » 11 est vrai que Goménius et Basedow, avant lui, avaient entrevu la même vérité, et essayé de l'appliquer.

Qu'est-ce donc que l'intuition? Ce n'est pas seulement la perception externe des sens. L'intuition sCtend aux expériences de la conscience interne, aux sentiments, aux émotions autanl qu'aux sensations. « L'intuition, c'est L'impression ii édiate

que le monde physique et le monde moral produisent sur nos sens extérieurs et intérieurs. » L'intuition, c'est l'expérience personnelle directe ; el Bi les perceptions sensibles doivent servir de fondement à l'éducation intellectuelle, ce sonl les perceptions morales, ce sonl les sentiments d'amour,

de confiance et de reconnaissance, développés de bonne heure dans la conscience de l'enfant, qui deviendront le point d'appui, solide et sûr, de son éducation morale.

Comprenons bien la pensée de Pestalozzi. Trop souvent l'enseignement usuel présente à l'enfant, dès le début de ses études, des notions abstraites et g-énérales, qui ne correspondent à rien dans son expérience. On lui parlera des fleuves, des océans, -ai i- qu'il ait vu seulement une mare, un ruisseau; des montagnes et des bassins, sans qu'il ait gravi même un coteau. On lui apprendra les grands mots de devoir et de vertu, sans avoir au préalable éveillé dans son cœur les sentiments moraux. On bâtit ainsi sur le sable. On ensemence un champ qui n'a pas été labouré. Ou bien encore, on plaque, en quelque sorte, àlasurface d'une mémoire fragi le des lambeaux de connaissances qui ne sauraienl s'implanter dans l'esprit et y prendre racine. C'est comme des enseignes qu'on accrocherait légèrement à un mur inconsistant et mal construit, et que le premier souffle du vent emportera.

r.V-i a ve<- ce 1 te instruction superficielledes vieilles écoles « gothiques et monastiques » que Pestalozzi veut en finir. Fermons les écoles où c'est le maître seul qui agit, ou bien le livre. Quvrons au contraire l'école où l'enfant, convié à user de ses sens et à exercer sa conscience, trouvera en lui-même le principe de son activité, le support de son développement intellectuel el rai, le germe enfin

d'où, par une évolution progressive, la personne humaine sortira, instruite, éclairée et vertueuse, comme un organisme vivant, à la façon dont l'arbre

sort du gland. Ce germe, c'est l'intuition seule qui peut le déposer dans l'esprit. Et voilà pourquoi Pestalozzi, écartant les livres, supprimant l'abus des leçons didactiques, aspire à mettre l'enfant en face des choses. « Ne le jetez pas dans le labyrinthe des mots, avant d'avoir formé son esprit par la connaissance des réalités. » — « L'enfant ne veut point d'intermédiaire entre la nature et lui. » Souvent il répétait : « C'est la nature qui fait tout. »

Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que Pestalozzi s'en remette aux intuitions naturelles, telles que les sens et la conscience nous les otfrent, dans leur complexité et leur crudité. Il faut qu'elles mûrissent, grâce à une lente analyse. C'est une phrase qui revient sans cesse, comme un refrain, dans les Lettres à Gessner, qu'il s'agit de conduire l'enfant « des intuitions confuses à des perceptions nettes . qu'il faut l'élever* des intuitions vaguesô des notions précises ». Qu'est-ce à dire, sinon que l'éducation de la nature ne suffit point, que l'intuition primitive a besoin d'être éclairée, analysée, qu'il y ;i enfin un <« art de l'intuition »? El cet arl consistera ;'i organiser une série d'exercices méthodiquement combinés, qui seront tour ù tour proposés a l'attention de l'enfant.

Comment ces exercices doivent-ils être ordonnés? D'après un principe «pic Pestalozzi ;i nettement | >os('-, cl que Herbart développera, celui de la « gradation », ou, si l'on veut, de la <■ concentration ». Défions-nous du morcellemenl qui est trop en usage dans les études ordinaires, dans des enseignements où l'en juxtapose sans ordre >)>•< notions incohérentes qui n'ont aucun lien le- unes G. Compayré. — Pestalozzi. I

avec les autres, comme les pièces mal jointes d'une mosaïque mal agencée. De même qu'il faut aux connaissances un point d'appui, qui est l'intuition ; de même, il leur faut un enchaînement et un ordre de développement, et c'est en cela que consiste la méthode. Les notions diverses dont se compose l'instruction élémentaire seront offertes à l'enfant « par séries continues et sans lacunes ». A chaque intuition on reliera, comme à une idée mère, tous les faits qui appartiennent au même ordre d'idées. Il n'y aura jamais discontinuité entre Fêtude d'hier et l'étude d'aujourd'hui. On aura soin, d'ailleurs, — et c'est un point sur lequel Pestalozzi revient avec insistance. — de retenir l'élève sur chaque exercice, avec une lenteur calculée, jusqu'à ce qu'il le possède parfaitement. On ne lui permettra de faire un pas en avant, d'avancer un peu plus loin, que s'il a solidement assuré sa marche sur le terrain déjà parcouru. Rien n'esl plus contraire à une honne méthode d'instruction .comme de passer trop vite d'une étude à une autre, sans être sûr que la connaissance qui précède est complètement acquise, et qu'elle rend possible et aisée la connaissance qui suit. »< Tout ce qui n'est pas complet dans son germe avortera dans sa croissance. » D'ailleurs, c'est un grain I mal. dans l'éducation, que de se contenter d'à peu près; et il importe d'accoutumer l'enfant à faire bien tout ce qu'il fait, pour qu' - il tende à la perfection ». M,ue de Staël «lisait : « 11 n'y a pas d'à peu près dans la méthode de Pestalozzi. »

Dans la gradation et l'échelonnement des exercice- qu'il recommande pour féconder les intui-

tions premières, Postalozzi prétend d'ailleurs suivre l'ordre de la nature. Or la nature veut qu'on ailleT non du simple au composé, — ce qui est une formule équivoque et des plus contestables, — mais, recommandation beaucoup plus claire, de ce qui est proche à ce qui est éloigné. L'observation de l'enfant doit rayonner de ce qu'il touche, de ce qu'il voit autour de lui, à ce qui est situé dans le voisinage, et de proche en proche, aux objets plus lointains. « La connaissance commence autour de l'homme, et de là s'étend concentriquement. »

Pour donner tout de suite un exemple de l'application de ce principe, signalons les exercices d'intuition et de langage, que, dans le Manuel des Mères (1), Pestalozzi, — ou plutôt son disciple Kinsi, qui a rédigé les trois quarts de ce petit volume, — proposait aux élèves de L'institul de Burgdorf. Il n'y a rien qui soit plus près de nous que notre propre corps. Dune, il faul que L'enfant, avant toute autre chose, soi! exercé à connaître, el à pouvoir nommer, toutes les parties de son corps. Jean Macé, en écrivant VHistoire d'une bouchée depain, ne s'est-il pas inspiré de l'idée de Pestalozzi? Il faut que, comme dans des litanies, l'élève détaille les lèvres, les os de la lèvre inférieure, les os de la lèvre supérieure, la bouche, !<■< coins de la bouche, le coin droit de la bouche, etc. Assurément, ces exercices de Langage prètenl à rire: il y en a pins de cinquante pages. El Le critique français Dussaulx disait plaisammenl : « Pestalozzi se donne beaucoupde mal pour apprendre à

(1) Le Manuel </<■* Mères, publié en i8o3, ;i été Iraduil en français en 1821.

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