Morf, IV, p
3. La célèbre M"® de Krùdener se trouvait en Suisse depuis la lin de ISlo, et ses prédications bizarres et enthousiastes ajçitaient le peuple des campagnes, qui la suivait en foule dans ses pérégrinations. Elle fut expulsée du territoire helvétique en 1817, el alla mourir dans son pays natal, la Russie (1824).
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philanthropiques, que les bruyantes querelles de son entourage risquaient de lui faire perdre de vue *. A son retour, il écrit à Nicolovius :
Je veux te parler à cœur ouvert. Si je ne réussis pas à préparer au moins, de mon vivant, Tappilcation de l'idée de rinstruction élémentaire dans les écoles de pauvres et les écoles populaires, et à en assurer Texécution après ma mort, ne fût-ce que sur une petite échelle, la chose essentielle par laquelle je puis encore servir Thumanité sera perdue. Il en sera de même si je ne me trouve pas, avant ma mort, en situation de réunir autour de moi un certain nombre de jeunes gens pauvres, que j'aurai librement choisis, afin de les préparer aux parties les plus rudimentaires de l'éducation populaire, et non seulement de les instruire, mais de les enthousiasmer pour cette tâche *.
La marche de l'institut était redevenue satisfaisante. Le nombre des élèves s'était accru. Beaucoup de ceuxci étaient Anglais; l'Angleterre, en effet, commençait k s'intéresser à la méthode pestalozzienne. La France avait aussi fourni un assez fort contingent : Jullien avait amené à Yverdon, au printemps de 1816, vingtquatre jeunes Français. L'enseignement ne laissait plus rien à désirer; les maîtres remplissaient leur tâche avec zèle^ Le péril financier immédiat était conjuré : les dépenses de l'institut se trouvaient mises en équilibre avec les recettes; et, quant aux dettes, Schmid avait formé le projet de les payer au moyen des bénéfices qui pourraient être réalisés sur une édition complète des œuvres de Pestalozzi. Des négociations à cet
1. Leltre à Schmid, du 8 avril 1816, citée par M. Morf, t. l\\ I>. 496.
2. A. Nicolovius, Denkschrift auf G. H. L. Mcolovius, p. 234. .
3. On a des lettres de Niederer à diverses personnes qui pç.^^ dent témoignage de cet état des choses; elles sont citées ^^^^^ M. Morf, t. IV, pp. 492, 507, 508.
SAi PESTALOZZI.
eflFet furent reprises, dans Tautomne de 1816, avec le libraire Cotta, de Stuttgart.
Le musicien lucernois Schnyder von Wartensee (né en 1786), qui a laissé une certaine réputation, fut appelé à Yverdon par Pestalozzi en août 1816, en remplacement d'un maître de musique dont l'enseignement était insuffisant. Schnyder eut à donner des leçons à la fois dans linstitut de jeunes filles de M«»® Niederer et dans celui des garçons, et il fut logé, avec sa jeune femme, chez Niederer. Il séjourna à Yverdon pendant une année ^ Les Souvenirs qu'il a dictés dans sa vieillesse, publiés récemment, contiennent des renseignements intéressants sur Pestalozzi et ses collaborateurs. Voici le jugement qu'il porte sur Schmid et sur Niederer : «i Niederer était un idéaliste, muni de culture philosophique et d'un esprit étendu (vielseitig) ; Schmid, un réaliste à l'esprit étroit {einseilig). La tête de Niederer planait dans Télher, ses pieds, sans point d'appui solide, étaient suspendus dans les nuages. Les pieds de Schmid étaient solidement fixés à la terre et sa tête restait dans une atmosphère inférieure. Tous deux, étaient, selon l'expression de Pestalozzi, des « forces prodigieuses d {unghûri Kràfté)^ et ne se ressemblaient qu'en ce point, qu'à tous deux manquait également V amour ^ qui, dans le cœur de Pestalozzi, brûlait d'une flamme si pure et si vive '. »
1. En quittant Yverdon, Schnyder von Wartensee se rendit à Francfort, où la recommandation de Pestalozzi lui créa aussitôt d'avantageuses relations. Il se fixa dans cette ville, et c'est là qu'il est mort en 1868. Il entretint une liaison d'amitié avec Frœbel, à la disposition duquel il mit, en 1831, son château de Wartensee, au bord du lac de Sempach, pour y installer un institut d'éducation.
2. LebenseHnnerungen von X, Schnyder von Wartensee, Zurich, Hug, 1888, p. 293.
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L'enseignement mutuel, créé en Angleterre par Joseph Lancaster et le D*" Bell, se trouvait alors dans sa plus grande vogue. La Société pour l'instruction élémentaire, qui s'était fondée à Paris en 4815, cherchait à l'introduire en France. Nombre de personnes qui s'intéressaient à l'éducation populaire, mais qui n'avaient pas profondément étudié les questions pédagogiques, s'imaginaient volontiers que la méthode de Pestalozzi et les procédés des deux Anglais étaient une seule et même chose; d'autres, plus au courant, estimaient que du moins il y aurait un grand avantage à associer les deux systèmes d'éducation. Ce n'est pas sans étonnement qu'on voit Stapfer lui-même, entraîné par le courant, de l'opinion, émettre ce vœu singulier. Il écrivit de Paris à Pestalozzi, le 23 janvier 4816 :
Ce que nous désirons beaucoup, c'est de voir votre méthode psychologique fraterniser avec les exercices hiérarchico-militaires des Anglais Lancaster et Bell. Ces exercices, comme enveloppe ou véhicule de votre système d'éducation si profondément calculé pour le complet et sûr développement des facultés humaines, favoriseraient considérablement la vulgarisation et Padoption de la méthode. Avezvous lu, cher ami, ou votre digne et respectable Niederer — auquel j'envoie un cordial salut — a-t-il lu le livre de Labôrde sur les tentatives de Bell et de Lancaster *?
Bell lui-même vint à Yverdon dans l'été de 1816; il voulait juger par ses yeux de la valeur de cette méthode pestalozzienne dont la réputation, arrivée jusqu'en Angleterre, paraît lui avoir inspiré quelque inquiétude. Un ancien élève de Pestalozzi, Ackermann, qui assista à l'entrevue, nous en a laissé un récit intéressant, que nous traduisons :
1". Lettre publiée dans les Pestalozxi-Biatter^ 1889, p. 38;
884 PESTA I.OZZI.
Gomme le D' Bell ne parlait ni rallemand ui le fraaçais, il me pria de lui servir d'interprète auprès de Pestalozzi. Le hasard le favorisait : il y avait justement ce jour-là des examens publics dans Tinstitut. Je ne quittai pas Bell un instant, traduisant, expliquant, attirant son attention sur tout ce que je croyais pouvoir l'intéresser. Mais rien ne paraissait lui plaire ; à la fin seulement, les exercices militaires des élèves lui arrachèrent quelques témoignages d'approbation.
Nous pensâmes qu'il n'avait peut-être pas eu l'occasion de pénétrer sufiisamment dans l'esprit de l'enseignement donné à l'institut, lequel était, comme on le sait, essentiellement euristique-j nous lui amenâmes donc quelques élèves dans une salle particulière, et nous l'invitâmes a les examiner lui-même. 11 leur demanda de lui donner la démonsiration du théorème de Pythagore. L'un des élèves lit ce qui était demandé. Mais Bell dit que cette démonstration n'était pas la bonne, que dans les écoles anglaises on en avait une autre. L'élève répondit qu il pouvait démontrer encore le théorème d'une autre façon ; et ses camarades dirent qu'ils avaient trouvé plusieurs autres démonstrations. Je crois que jusqu'à douze manières différentes de* démontrer ce théorème avaient été trouvées par les élèves eux-mêmes. Deux ou trois démonstrations furent faites encore pour voir si l'une d'elles ne serait pas la démonstration anglaise, mais inutilement. Sur quoi le D"" Bell déclara que la démonstration enseignée dans les écoles d'Angleterre était la meilleure.
Il fut impossible de- faire comprendre au pédagogue enfermé dans son système qu'au lieu d inculquer à ses écoliers des formules et des recettes toutes faites, il eût été infiniment préférable de développer chez eux l'intelligence et le raisonnement, afin qu'ils pussent s'aider eux-mêmes dans les diverses circonstances de la vie, et trouver euxmêmes les formules et les recettes dont ils auraient besoin.
On convint pour le lendemain d une entrevue dans laquelle Pestalozzi et Bell exposeraient chacun leurs idées sur l'éducation populaire. Bell désirait en outre faire une démonstration pratique de son système. Tout ce qu'il y avait de maîtres au château, d'étrangers et de notabilités dans la ville, vint assister à cette conférence, qui pouvait avoir des conséquences importantes. Pestalozzi commença à expliquer
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ses principes avec toute la précision dont il était capable, avec toute la clarté que comportait la traduction d'une langue dans une autre. Mais il ne persuada point son auditeur. Lorsqu'il vint à parler, par exemple, de raclivité chez les enfants, et dit entre autres choses qu'il se servait aussi peu que possible de l'amour-propre, cet instinct déjà trop fort et qu'il fallait éviter de surexciter; qu'il avait recours à des mobiles plus purs, comme l'attachement au devoir, l'amour pour les parents et les maîtres, et par-dessus tout rititérêt pour l'étude elle-même, intérêt qui dev.ât être éveillé chez l'enfant par un enseignement approprié au degré de son développement intellectuel, — Bell répondit que tout cela était fort beau, mais que lui, Bell, obtenait davantage et qu'il fondait précisément son système sur ce puissant moteur, this powerful engine.
Il annonça alors qu'il allait procéder à sa démonstration pratique. Pestalozzi s'installa sur son canapé, et les personnes présentes sur trois côtés d'un carré tracé sur le plancher avec de la craie, Bell et son interprète occupant le quatrième côté du carré.
Alors commencèrent les exercices sur les lettres et les syllabes, avec toutes les petites compétitions qui les accompagnaient, reposant sur une foule de puérilités : un élève montrait-il de l'hésitation, tenait-il mal son livre, le laissaitil tomber, ne gardait-il pas l'attitude prescrite, tournait-il à droite au lieu de tourner à gauche, autant de fautes qui lui faisaient perdre son rang. 11 simula de la même façon une leçon de calcul, et même une leçon de reliu^ion, c'est-à-dire de catéchisation sur ce modèle : « Dieu a créé le monde ; — Qui a créé le monde? — Qu'est-ce que Dieu a créé? » etc.
Je me retournai vers Pestalozzi, pour voir ce qu'il pensait d'un pareil enseignement. Il était assis sur le canapé, et mâchait le bout de sa cravate, comme il avait l'habitude de faire lorsqu'il en portait une dans les occasions solennelles. Était-ce le témoignage d'une satisfaction intérieure, ou l'indice de son mécontentement? Au lecteur de décider.
Le lendemain, Bell partit pour Fribourg, où il allait visiter les écoles placées sous la direction du célèbre Père Girard. Jullien et moi nous l'accompagnâmes. Avant notre séparation, il me prit à part et me parla ainsi : « J'ai appris maintenant à connaître la méthode de votre Pesta-
lozzi. Croyez-moi, dans douze ans personne n*en parlera phis; la mienne, au contraire, sera répandue dans tout l'univers *. »
Ici se place un incident qui était resté mal connu, et sur lequel M. Morf, par la publication de nombreux documents inédits, a tout récemment fait la lumière. Il s'agit de la venue à Yverdon de l'éducateur prussien Lautz et du groupe d'amis qui l'accompagnaient. Lautz était un jeune Israélite très cultivé, disciple enthousiaste de Fichte, et qui avait rêvé, comme son maître, la régénération de l'Allemagne par l'éducation. Il était riche, et avait fondé à Berlin un institut de jeunes garçons -; mais, mécontent de voir dans les régions gouvernementales la réaction reprendre le dessus, il cherchait pour son activité un terrain où elle pût s'exercer plus librement. Au printemps de 1816, il se mit en rapport avec Pestalozzî : il lui offrit sa collaboration et celle de trois amis, ainsi que les ressources financières nécessaires pour assurer la continuation de son entreprise. Il fut convenu que les quatre jeunes Prussiens viendraient à Yverdon faire connaissance avec l'institut et essayer s'ils y trouveraient un terrain favorable pour la réalisation de leurs projets. Ils arrivèrent en octobre 1816 ', furent chargés aussitôt d'une partie de l'enseignement, et s'enquirent des motifs qui avaient amené le dissentiment entre Niederer et Schmid. Ils entendirent l'un et l'autre exposer son point de vue dans les conférences régulières des maîtres de l'institut. Lautz déclara que la « rhétorique »
1. Ackermann, Erinnerungen ans meinem Leben héi Pestalozzi, 1846. pp. 12-16.