Sur Mieg, voir pins loin. p
L'INSTITUT d'yVERDON : PREMIÈRE PÉRIODE (1805-1810). 223
Parmi ceux qui vinrent de 1805 à 1810, mentionnons entre autres Frœbel \ Cari Ritter 2, le futur rénovateur de la géographie, et Mmc de Staël 3? qui résidait alors à Coppet.
1. Frœbel vint à Yverdon à deux reprises, en 1805 et en 1808; la seconde fois, il resta deux ans, en compagnie de ses trois élèves, les fds de M. de Holzhausen, de Francfort. Voir plus loin, p. 265.
2. Cari Ritter, alors précepteur dans la famille Bethmann- Holhveg, à Francfort, vint deux fois à Yverdon au cours de voyages faits avec ses élèves, en septembre 1807 et janvier 1809; en outre, pendant son séjour à Genève en 1811 et 1812, il fit à plusieurs reprises des visites à l'institut. Il resta en correspondance suivie avec Pestalozzi, pour lequel il avait conçu une vive admiration et une affection toute filiale. Quarante ans après son séjour à Yverdon, il disait à l'historien L. Vulliemin : « Pestalozzi ne savait pas en géographie ce qu'en sait un enfant de nos écoles primaires; ce n'en est pas moins en m'entretenant avec lui que j'ai senti s'éveiller en moi l'instinct des méthodes naturelles; c'est lui qui m'a ouvert la voie, et ce qu'il m'a été donné de faire, je me plais à le lui rapporter comme lui appartenant ». (L. Vulliemin, Souvenirs, p. 35.) Les Pestalozzi-Blâtter, année 1890, ont commencé la publication des lettres de Cari Ritter à Pestalozzi, conservées à la bibliothèque de la ville de Zurich. Plusieurs de ces lettres ont été insérées par M. Morf dans son tome IV.
3. M. Morf a publié (t. IV, pp. 55-57) une lettre fort intéressante écrite à Pestalozzi, le 15 août 1807, par un jeune baron esthonien, Alexandre de Rennecamp, qui avait passé quelques jours à Yverdon et qui, en se rendant de là en Italie, s'était arrêté à Coppet pour y faire la connaissance de Mme de Staël. Voici le récit fort piquant du spirituel voyageur (les passages en italiques sont en français dans le texte allemand) :
« Hier j'ai dîné chez Mme de Staël. Elle m'a dit : On m'a dit que vous étiez très enthousiasmé de M. Pestalozzi et de sa méthode. — Autant de Vun que de Vautre, répondis-je, et vous le seriez autant que moi si vous connaissiez Vun et Vautre. Mme Récamier ne disait rien, n'éprouvait aucun enthousiasme, et s'occupait à arranger une belle boucle de sa chevelure. Le prince Auguste- Ferdinand de Prusse, qui était présent, ne disait rien non plus, et ne pensait sans doute à rien, perdu dans la contemplation de la belle arrangeuse de boucles. Mais à côté de moi était assis un homme très intelligent, M. Benjamin Constant, qui me pria
Pour donner une idée de la physionomie de l'institut à cette époque, du caractère de l'enseignement, et du
de donner à lui et à Mme de Staël des détails sur vous et votre méthode. Rien ne pouvait m'être plus agréable, et me voilà parti, divaguant comme un chaman qui prophétise. Pour tirer d'un seul coup du fond de leur marécage intellectuel ces esprits nourris de conventions, je commençai par cette observation : « Dans le monde entier, le but qu'on se propose, c'est l'acquisi- « tion des connaissances, et si on cherche à développer l'intel- « ligence de l'enfant, ce n'est que parce qu'on veut s'en servir « comme moyen pour atteindre ce but. Pestalozzi, lui, a pour but « le développement de l'intelligence, et pour cela l'acquisition des « connaissances est dans bien des cas un simple moyen. » C'est fort bien entendu! répétait-on après chacune des périodes que j'accumulais. Ensuite il ne fut plus question que de la littérature allemande; sur ce chapitre, la célèbre dame semble avoir appris par cœur toute une série de morceaux dictés par Auguste Schlegel. J'ai voulu vous demander si vous croiriez avantageux que la dame visitât l'institut et apprît à connaître la méthode, auquel cas nous vous l'expédierions franco de port et d'emballage, sollicitant l'honneur d'une réponse par le retour du courrier. » Mme de Staël fit une visite à l'institut d'Yverdon au commencement de février 1808. Quelques jours après, elle écrivit à Pestalozzi pour lui communiquer son intention de rendre un témoignage public de ce qu'elle avait vu dans l'institut, dont elle était très satisfaite; elle ajoutait que. si Pestalozzi voulait lui faire l'honneur d'une visite, elle en profiterait pour s'entretenir encore de l'éducation avec lui. Pestalozzi répondit par la lettre suivante (écrite en français) :
« Yverdon, le 18 février 1S0S.
« Madame,
« Le contenu de votre lettre d'avant-hier a tant d'intérêt pour moi que je me suis résolu à venir à Coppet ces premiers jours. L'intérêt que vous continuez à prendre pour mes vues et pour mon établissement m'est si cher que certainement je ne négligerai aucune occasion de vous prouver mon empressement de m'entretenir avec vous sur les bases de mon entreprise. Je n'ai plus rien dans la vie qui m'intéresse et qui m'occupe que cellesci. Je crois être complètement convaincu qu'elles peuvent faire le bonheur d'une grande partie de mes semblables, et spécialement des plus malheureux et des plus abandonnés d'entre eux. Je me trouverais infiniment heureux de vous voir nourrir les mêmes espérances. Je partage l'admiration de l'Europe pour
l'institut d'yverdon : première période (1805-1810)". 22o
genre de vie des élèves et des maîtres, nous rapporterons quelques témoignages.
L'historien vaudois L. Vulliemin, le continuateur de Jean de Millier, fut l'un des élèves de Pestalozzi. Ses parents habitaient Yverdon, où il était né en 1797. Il entra à l'institut en 1805, et y resta un an et demi. Dans ses Souvenirs racontés à ses petits- enfants, écrits à l'âge de soixante-quatorze ans, il a consacré à Pestalozzi un chapitre auquel nous empruntons ce qui suit :
A huit ans, j'entrai dans l'institut Pestalozzi. Représentezvous, mes enfants, un homme très laid, les cheveux hérissés, le visage fortement empreint de petite vérole et couvert de taches de rousseur, la barbe piquante et en désordre, jamais de cravate, les pantalons *, mal boutonnés, tombant sur des bas qui, à leur tour, descendaient sur de gros souliers ; la démarche pantelante, saccadée ; puis, des yeux qui tantôt s'élargissaient pour laisser échapper l'éclair, et tantôt se refermaient pour se prêter à la contemplation intérieure, des traits qui parfois exprimaient une tristesse profonde, et
votre personne, et je me félicite de l'attention et de la bienveillance que vous accordez à mes essais et à mes intentions ; j'ai une vraie envie de voir ces lignes que vous avez bien voulu écrire sur mon établissement, et je vous remercie pour la grâce de vouloir me les communiquer, ainsi que pour celle de vouloir envoyer le fils de votre secrétaire dans mon institut. Je vous envoie la note de ce que l'enfant doit avoir. C'est monsieur votre fils qui a demandé cette note.
« Dans l'espérance de vous voir dans peu de jours, je me recommande à la continuation de votre bienveillance, et j'ai l'honneur d'être avec un profond respect, madame, votre très humble et très obéissant Pestalozzi. »
On sait que Mrae de Staël, dans son livre De V Allemagne (qui devait paraître en 1810, mais qui ne put voir le jour qu'en 1814), a consacré à Pestalozzi la plus grande partie du chapitre intitulé « Des institutions particulières d'éducation et de bienfaisance » (chap. xix de la première partie).
1. Il y a ici un lapsus de l'écrivain. Pestalozzi a toujours porté I la culotte courte.
i2^6 PESTÀLOzzr.
parfois une béatitude pleine de douceur; une parole ou lente, ou précipitée, ou tendre et mélodieuse, ou qui s'échappait comme la foudre : voilà quel était celui que nous nommions notre père Pestalozzi.
Tel que je viens de vous le dépeindre, nous l'aimions; nous l'aimions tous, car tous, il nous aimait; nous l'aimions si cordialement que, nous arrivait-il d'être quelque temps sans le voir, nous en étions attristés, et que, venait-il à apparaître, nos yeux ne pouvaient se détourner de lui.
5sous savions qu'à l'époque où les guerres de la révolution helvétique avaient multiplié le nombre des enfants pauvres et orphelins, il en avait réuni un grand nombre autour de sa personne, et s'était donné tout entier à eux; qu'il était l'ami des malheureux, des petits, des enfants.
Mes concitoyens d'Yverdon, de la ville où je suis né. avaient généreusement mis à sa disposition l'antique château, fondation du Petit Charlemagne *, et dont les longues salles, se déployant autour de vastes cours, offraient un bel espace aux jeux comme aux études d'une famille nombreuse. Nous étions de cent cinquante à deux cents jeunes gens, de toutes nations, réunis dans ces murs, et qui, tour à tour, recevions l'enseignement ou nous livrions à de jojeux ébats. Il arrivait souvent que, commencée dans la cour du château, la partie de barres allât s'achever sur les gazons qu'entoure la promenade de Derrière le lac. En hiver, la neige nous servait à construire une puissante forteresse, que les uns attaquaient, les autres défendaient héroïquement. Presque jamais de malades parmi nous.
Tous les matins, de bonne heure, nous venions, en rang, recevoir chacun à notre tour une ondée d'eau froide. Nous ne marchions que tête nue. Un jour d'hiver, cependant, que la bise, non celle que les Grecs ont nommée du joli nom de Borée, mais celle qui souffle glaciale sur la place d'Yverdon, faisait tout fuir devant elle, mon père, me prenant en pitié, me couvrit la tête d'un chapeau. Malheureux couvre-chef, mes camarades ne l'eurent pas plutôt aperçu, que le cri courut : Un chapeau! un chapeau! une main l'eut bientôt fait partir loin de ma tête; cent autres le firent voler en l'air, dans la cour, dans les vestibules, puis dans le grenier,