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Surnom du fameux comte Pierre de Savoie

l'institut d'yverdon : première période (1805-1810). 227

jusqu'à ce qu'un dernier coup l'eut fait passer par une lucarne et tomber dans la rivière qui baigne un des murs du château. Je ne l'ai plus revu ; c'est au lac qu'il alla conter ma malaventure.

Nos instituteurs étaient, pour la plupart, des hommes jeunes encore, de ces orphelins de l'âge révolutionnaire, qui, les premiers, avaient grandi autour de Pestalozzi, leur père et le nôtre, quelques-uns aussi des lettrés, des savants, qui étaient venus partager sa tâche. À tout prendre, de science fort peu. J'ai entendu Pestalozzi se vanter, dans un âge avancé, de n'avoir rien lu depuis quarante ans. Ses premiers élèves, nos maîtres, ne lisaient guère davantage. Leur enseignement s'adressait à l'intelligence plus qu'à la mémoire, et il avait pour but la culture harmonique des germes déposés en nous par la Providence. « Attachez-vous, ne cessait de leur répéter Pestalozzi, à développer l'enfant (bilden), et non à le dresser (abrichten) comme on dresse un chien, et comme trop souvent on dresse les enfants de nos écoles. » Nos études portaient essentiellement sur le nombre, la forme et le langage.

La langue nous était enseignée à l'aide de l'intuition; on nous apprenait à bien voir et, par cela même, à nous faire une juste idée des rapports des choses. Ce que nous avions bien conçu, nous n'avions pas de peine à l'exprimer clairement.

Les premiers éléments de géographie nous étaient enseignés sur le terrain. On commençait par diriger notre promenade vers une vallée resserrée des environs d'Yverdon, celle où coule le Buron. On nous la faisait contempler dans son ensemble et dans ses détails, jusqu'à ce que nous en eussions l'intuition juste et complète. Alors on nous invitait à faire chacun notre provision d'une argile qui reposait en couches dans un des flancs du vallon, et nous en remplissions de grands paniers que nous avions apportés pour cet usage. De retour au château, on nous partageait de longues tables, et on nous laissait, chacun sur la part qui lui en était échue, reproduire en relief le vallon dont nous venions de faire l'étude. Les jours suivants, nouvelles promenades, nouvelles explorations, faites d'un point de vue toujours plus élevé, et, à chaque fois, nouvelle extension donnée à notre travail. Nous poursuivîmes ainsi jusqu'à ce que nous

eûmes achevé l'étude du bassin d'Yverdon ; que, du haut du Montéla qui le domine tout entier, nous l'eûmes embrassé dans son ensemble, et que nous eûmes achevé notre relief. Alors, mais alors seulement nous passâmes du relief à la carte géographique, devant laquelle nous n'arrivâmes qu'après en avoir acquis l'intelligence.

On nous faisait inventer la géométrie, se contentant de nous marquer le but à atteindre et de nous mettre sur la voie. On procédait de la même manière en arithmétique. Nos calculs se faisaient de tête et de vive voix, sans le secours du papier. Nous étions quelques-uns qui avions acquis dans ces exercices une facilité surprenante, et, comme le charlatanisme pénètre partout, c'était nous seuls que l'on produisait en présence des nombreux étrangers que le nom de Pestalozzi attirait journellement à Yverdon. On nous disait, on nous répétait, qu'il se faisait au milieu de nous une grande œuvre, que le monde avait les yeux sur nous, et nous n'avions pas eu trop de peine à croire ce que Ton nous disait.

Ce que l'on nommait, non sans emphase, la méthode de Pestalozzi, était, il est vrai, une énigme pour nous. Elle l'était pour nos instituteurs. Comme les disciples de Socrate, chacun d'eux interprétait à sa manière la doctrine de son maître; mais nous étions loin des temps où ces divergences engendrèrent la discorde, où nos principaux maîtres, après s'être donnés chacun comme le seul qui eût compris Pestalozzi, finirent par affirmer que Pestalozzi ne s'était lui-même pas compris; qu'il ne l'avait été... Schmid disait, que par Schmid, Niederer, que par Mederer. A l'époque où je prenais mes premiers ébats dans ces murs habités par une saine et vigoureuse jeunesse, des scènes, pareilles à celles dont Molière a égayé le théâtre quand il a mis en présence les professeurs du bourgeois gentilhomme, et qui devaient amener la ruine de l'institut, n'avaient pas éclaté. La foi dans Pestalozzi maintenait encore unis tous les membres de sa grande famille. Ce n'était pas qu'il ne fût déjà ce qu'il s'est montré plus tard, un faible administrateur. Nul ordre, nulle habileté, nul savoir-faire. Dans sa naïveté enfantine, il avait le cœur fermé à la défiance, il ne croyait pas au mal, et, facile à tromper, il devait tôt ou tard tomber de déception en déception; mais, au temps dont je parle, il

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pouvait tout encore sur les cœurs comme sur les volontés. Un trait vous dira l'esprit qui régnait dans ces commencements.

Ces éducateurs qu'on a vus plus tard remplir le monde de leurs débats, ne recevaient aucun traitement en argent. Il était pourvu à leurs besoins journaliers, et ils ne demandaient pas davantage. La caisse où se versaient les écolages des élèves était déposée dans la chambre du père de famille, et chacun de nos maîtres en avait la clef à sa disposition; lui fallait-il un habit, des souliers? il y puisait selon ses nécessités. 11 en fut ainsi près d'un an sans qu'aucun désordre grave se manifestât. On croirait l'Église. primitive '.

Voici ce que raconte un autre ancien élève, également du canton de Vaud, devenu plus tard pasteur protestant :

j'entrai à l'institut d'Yverdon à sept ans et demi environ, en juin 1808, et j'y restai neuf mois seulement. C'était l'époque la plus brillante de l'institut; on y comptait cent trente-sept élèves, non seulement suisses, allemands et français, mais italiens, espagnols, russes et même américains. L'application des mathématiques était poussée si loin que des enfants de l'âge de douze ans résolvaient de tête des problèmes comme ceux-ci : Combien de fois 2 entiers et 3/4 font-ils de fois 2/5? ■ — 44 fois 1 plus 1/2 x = 60 : quelle est la valeur de #? — D'un autre côté, le sentiment religieux et surtout la foi chrétienne y étaient beaucoup moins développés; ainsi, on me donna force leçons de calcul de tête et d'allemand, mais je ne me rappelle pas qu'on nous ait fait lire la Bible et qu'on nous en ait fait apprendre quelques passages. Pestalozzi faisait une méditation religieuse chaque matin, en se promenant dans une grande salle au milieu des maîtres et des élèves assemblés; mais, comme c'était en allemand et que la prononciation de ce bon vieillard était fort indistincte, je ne pouvais guère en profiter... Ce qui regarde le soin du corps, la nourriture et la propreté laissait aussi beaucoup à désirer. Malgré cela, après avoir extrè-

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