Lettre publiée par M. Morf, t. IV, p
2. A. Nicolovius, Denkschrfft auf G. H. L. Nicolovius, pp. 160-108.
mesure d'agir plus efficacement pour la réalisation de ton grand but. Nous allons renaître dans ta lumière, et en nous aussi tu sauras éveiller des forces miraculeuses. Le gouvernement et le roi personnellement sont tout à fait décidés à l'introduction générale de la méthode *.
Voici la réponse de Pestalozzi, datée du 10 mars 1809. Elle fera juger des sentiments de joie profonde dont l'avait rempli la résolution inespérée du roi de Prusse, dans lequel il crut voir apparaître soudain ce souverain philanthrope qu'il avait vainement cherché vingt ans auparavant :
Je ne mourrai pas sans que la moisson que j'ai semée approche de sa maturité. Mon Père céleste, qui a sauvé mon œuvre, a maintenant incliné vers elle le cœur de ton roi. Je dirige maintenant mes regards vers lui, et je nourris de nouveau des espérances que je n'osais presque plus entretenir au fond de mon cœur. Dieu donne aussi aux rois de la force pour le bien des hommes. Non pas, certes, par le prestige trompeur de l'éclat de leur trône. Il la leur donne quand ce prestige a été ébranlé dans ses fondements, quand leurs royaumes se dérobent sous leurs pieds comme une vaine poussière qu'une puissance supérieure soulève d'un souffle et chasse où elle veut. J'avais toujours vécu dans l'attente d'un roi auquel cette force serait donnée; je ne l'avais pas trouvé; son temps n'était pas encore venu. Le temps est venu maintenant, le roi est là : il est trouvé, tu l'as trouvé, il t'a trouvé, et, grâce à toi, je l'ai trouvé aussi, et je puis lui prouver, non par de vaines paroles, mais par les faits qu'il constate lui-même, ce que la force d'une volonté ferme — même dans le plus profond abaissement — a rendu possible à un pauvre homme. Il a jeté les yeux sur moi, parce que Dieu lui a fait sentir ce que peut un roi qui saura vouloir. Tu vis auprès de lui; le lot que t'accorde la destinée est enviable, quelles que soient les épines dont la voie puisse être semée. Tu adores le Roi suprême qui a porté une couronne d'épines. Celui que tu
1, Morf, IV. p. 182.
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sers ici-bas en porte une aussi, et il comprend maintenant qu'il ne rendait pas son peuple heureux et que son peuple ne le bénissait pas, avant que Dieu la lui mit sur la tête. Mon noble ami, quels pressentiments m'élèvent le cœur! Pense à ce que Frédéric-Guillaume peut devenir pour son peuple, pour l'humanité entière, s'il le veut! Et il le veut! La main du Seigneur s'est étendue sur lui, pour qu'il voulût ! Et il veut!
Ami, pardonne-moi! Je ne puis résister au torrent de mes sentiments; je ne sais pas ce que j'écris. Les mots s'échappent de ma plume, et les images se pressent dans mon àme comme dans un rêve. Mon rêve me montre en Frédéric- Guillaume le héros de l'amour, dont l'humanité a plus besoin que jamais, en opposition à la force trop exclusive de l'héroïsme guerrier. Je ne puis me soustraire à cette image. Mon rêve me montre la victoire finale de l'amour sur l'épée et sur les calamités providentielles de son règne sanglant. Qu'elle a versé de larmes^, l'humanité, de larmes de sang! mais il fallait d'abord qu'elle fût conduite à la connaissance d'elle-même, qu'elle fût conduite à la vérité, avant de pouvoir s'élever à l'amour, qui ne peut subsister que dans la vérité. C'est ainsi que Dieu a préparé à ton roi sa voie, c'est ainsi qu'il lui a fait une route unie.
Ami, combien je suis heureux! Tu me dis : Viens à notre aide! Mais c'est vous qui êtes venus à mon aide! Vous me préparez pour mon lit de mort une satisfaction que je n'avais jamais espérée ni rêvée. Que pourriez-vous me donner de plus grand, de plus sublime, que ceci : d'être à vous"! Être tout à vous est désormais mon devoir; la reconnaissance m'y astreint, et l'amour me le rend doux et agréable. Je t'écrirai souvent; je t'ouvrirai le fond de mon cœur comme à l'homme que Dieu a placé auprès de moi pour que j'appuie ma faiblesse d'enfant sur sa force de père. Que Dieu te fortifie, et que, longtemps après que je ne serai plus, tu puisses continuer à faire du bien à ta patrie et à l'humanité. Veuille Dieu me donner aussi la force de l'aider jusqu'à mon dernier soupir dans ta grande œuvre. Le ciel soit loué, il m'est encore permis d'espérer, il m'est permis de promettre quelque chose : ce qui m'entoure est excellent. Dieu m'a repris l'héritier de ma pauvreté, de ma souffrance, et de leur honte, il m'a repris mon fils unique; mais
il m'a donné, pour mon œuvre immortelle, des fils et des filles, et une abondance de ressources que je n'ai jamais vue entre les mains d'un riche i.
Trois des jeunes Prussiens désignés pour aller étudier la méthode, Henning, Preuss et Kawerau, arrivèrent à Yverdon en mai 1809; le quatrième, Dreist, les y suivit en septembre de la même année. Plus tard, une quinzaine de jeunes instituteurs prussiens furent successivement envoyés à l'institut de Pestalozzi, pour y être entretenus chacun pendant trois ans aux frais de leur gouvernement.
En attendant, et afin de pouvoir mettre immédiatement la main à l'oeuvre, le ministère prussien appela le pestalozzien wurtembergeois Charles-Auguste Zeller, lui donna le titre de liegierungsrath, et le chargea, pour commencer, d'organiser dans l'orphelinat de Kônigsberg des cours normaux à l'usage des instituteurs. Zeller (né à Hohen-Entringen en 1770), après une carrière assez agitée consacrée à diverses tentatives pédagogiques 2, était venu à Yverdon en novembre 1807, et y avait passé quatre mois. Il était ensuite allé visiter Eellenberg à Hofwyl ; avec l'aide de celui-ci, et à la demande du gouvernement de Berne, il ouvrit un cours
1. Lettre publiée en partie par A. Nicolovius, Denkschrifï auf G. H. L. Nicolovius, pp. 173-174, et par Schmid dans Pestalozzi und sein Neuhof, pp. 2-3; imprimée ensuite in extenso par M. Morf, t. IV, pp. 183-185.
2. D'abord pasteur à Brùnn, il y avait fondé une école d'adultes pour les ouvriers. Il vint voir Pestalozzi à Burgdorf en 1803, créa ensuite une école de pauvres à Tubingue, et entra alors en relations avec la princesse Pauline de Lippe-Detmold, qui s'occupait avec zèle de l'éducation populaire; devint professeur au gymnase de Saint-Gall, puis de 1806 à 1807 fit à Zurich une série de cours normaux pour les instituteurs de ce canton et des cantons voisins. On trouve dans la Geschichte der schweizerischen Volksschule du Dr Hunziker, t. II, pp. 229-231, des fragments d'une autobiographie inédite de Charles-Auguste Zeller.
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normal temporaire pour les instituteurs bernois. Le roi de Wurtemberg, qui voyageait en Suisse, assista à l'une des leçons. Pris d'un subit enthousiasme, il voulut que Zeller rentrât dans sa patrie pour y servir la cause de l'éducation, et le nomma inspecteur scolaire à Heilbronn i. C'est là que vint le trouver l'année suivante l'invitation du roi de Prusse, qu'il accepta.
La République batave venait de se donner (1806) cette loi sur l'instruction primaire qui fit l'admiration de Guvier et de Cousin. Louis Bonaparte, devenu roi de Hollande la même année, eut la sagesse de ne pas toucher à la législation républicaine. En 1807, il envoya auprès de Pestalozzi des instituteurs chargés de s'assimiler les principes de la méthode et de les introduire dans les écoles hollandaises.
Le royaume de Naples, où régna Murât à partir de 1808, eut, lui aussi, son institut pestalozzien 2. 11 s'ouvrit au commencement de 1812 3. Le directeur de l'institut de Naples fut Hofmann ; il eut pour collaborateurs Baumgartner et Schneider4. Cet
1. On lit clans une lettre du baron de Wangenheim, ministre de l'intérieur du royaume de Wurtemberg, datée du 1er août 1808 : « Notre roi est devenu pestalozzien du sommet de la tête jusqu'au bout des pieds; c'est un pestalozzien de bon aloi... Il a dit à son ministre de l'instruction publique, le comte de Mandelsloh, de lui adresser un rapport sur les propositions que Zeller pourrait lui faire afin d'introduire ce système dans tout le royaume. » (Cité par Pompée, pp. 178-179.)
2. Déjà avant d'être reine, en 1807, Caroline Murât s'était abonnée à la Wochenschrift fur Menschenbildung. (Morf, IV, p. 79.)
3. Jullien, Exposé de la méthode d'éducation de Pestalozzi, 1812, t. II, p. 389.
4. Hofmann était un Allemand, originaire du Palatinat: Baumgartner, un Suisse, du canton de Claris. Ils figurent tous deux dans la liste du personnel de l'institut d'Yverdon à la fin de 1807, publiée plus haut, p. 222, le premier comme maître, le se-
établissement ne survécut pas à la domination française.
Rendant les premières années qui suivirent l'installation à Yverdon, l'activité littéraire de Pestalozzi et de ses collaborateurs fut assez considérable; mais les publications appartenant à cette époque n'ont qu'une valeur secondaire. Nous nous bornons à en enregistrer les titres. Ce sont :
1° Le journal dont nous avons déjà parlé (p. 210), qui devait être édité à Leipzig par le libraire Grëff. C'est par erreur que Pompée dit : « Pestalozzi publia une feuille périodique qui parut en 1804 et 1805 chez Gràff, libraire de Leipzig1 ». Ce journal parut en 1807, et n'eut qu'un seul numéro, assez volumineux d'ailleurs. Il forme une brochure de xliv-172 pages, ayant pour titre : Vues, expériences et moyens de H. Pestalozzi pour la réalisation d'une méthode d'éducation conforme à la nature humaine 2. En lête se trouve une introduction intitulée : Sur les principes, le plan et la tendance de ce journal -pédagogique2', elle a été réimprimée au tome XI de l'édition Gotta des Œuvres de Pestalozzi. Vient ensuite une étude intitulée : Coup d'oeil sur mes vues et mes essais d'éducation*. Cette étude forme la première partie d'un travail qui devait en comprendre trois (ainsi qu'il est dit à la page 56
concl comme sous-maître. Hofmann quitta Yverdon dans l'été de 1810. Baumgartner y était encore en 1812. Schneider aussi était un sous-maître de l'institut d'Yverdon.