‹ PestalozziChapitre 136 sur 201 · Meine Lebensschicksale, p · texte numérisé non relu

Meine Lebensschicksale, p

Un ami m'accompagna à Yverdon, où nous arrivâmes à la fin d'octobre. Nous descendîmes à l'hôtel de la Maison Rouge, et le lendemain nous nous rendîmes au vieux château flanqué de ses quatre grandes tours rondes. Dans la cour, nous trouvâmes un grand nombre d'enfants; on nous conduisit à Pestalozzi. Il était en costume très négligé, portant un vieux paletot gris, sans gilet, des culottes courtes, et des bas tombant sur ses pantoufles; ses cheveux noirs, épais et crépus, étaient ébouriffés et en désordre; son front était creusé de rides profondes; ses yeux, d'un bleu foncé, tantôt avaient une expression douce et tendre, tantôt jetaient des flammes On remarquait à peine sa laideur, tant sa physionomie accusait de génialité; sur les traits de son visage tourmenté, on lisait à la fois de longues souffrances et de grandes espérances Bienlôt après, nous vîmes Niederer, qui me fit l'effet d'un jeune prêtre catholique; Krûsi, un peu épais, blond, les yeux bleus, l'air doux et bienveillant; Schmid, plus négligé encore que Pestalozzi dans sa mise, les traits fortement accentués, et l'œil perçant d'un oiseau de proie... L'intérieur du château faisait une impression assez triste; mais sa situation est admirable; une grande prairie le sépare de l'extrémité méridionale du beau lac de Neuchàtel, sur les rives duquel descendent les pentes du Jura toutes couvertes de vignobles l .

Les trois commissaires de la Diète vinrent à Yverdon en novembre 1809; ils y passèrent six jours, cherchèrent à tout voir par eux-mêmes, se firent envoyer ultérieurement par écrit les renseignements que le temps ne leur avait pas permis de recueillir sur les lieux, et le Père Girard rédigea ensuite en leur nom un rapport circonstancié.

Le Père Girard était un esprit bienveillant et impartial; mais, choqué par les prétentions excessives de Niederer et des autres fanatiques de la « méthode », il s'attacha, dans son rapport, à bien montrer, d'une

1. K. von Raumer, GescMchte der Pàdagogik. 2e éd., 1847, t. II. p. 423.

l'institut d'yverdon : première période (1805-1810). ^71

part, que la doctrine de Pestalozzi n'était pas aussi neuve dans toutes ses parties que le disaient certains admirateurs compromettants ; et, d'autre part, que les moyens d'enseignement employés à l'institut d'Yverdon offraient encore beaucoup de lacunes et d'imperfections.

Niederer eût voulu que les commissaires, au lieu de s'arrêter à l'examen des faits concrets que leur offrait l'institut, s'élevassent dans la région abstraite des idées, et fissent consister leur mission à constater et à proclamer l'excellence des théories professées par l'école pestalozzienne l. A cette invitation, le Père Girard opposa une fin de non-recevoir. « La partie spéculative, dit-il, n'était pas de notre ressort. Nous devions rechercher ce que l'on faisait, et nullement ce que l'on prétendait faire. Peut-être qu'une philosophie plus profonde et plus subtile que la nôtre trouvera une espèce de bassesse dans notre exposé. Nos idées ne seront pas assez nobles, et nous aurons parlé un langage trop vulgaire. En ce cas, nous oserions lui observer que les expressions ne font pas les choses, et que toute la sublimité de la métaphysique ne consiste quelquefois qu'à dire ce que tout le monde sait avec des mots que personne ne comprend 2. » On voit que le cordelier fribourgeois ne manquait pas de malice.

A cette première question : ce Les principes sur lesquels repose l'éducation à Yverdon sont- ils tellement propres à l'institut qu'on ne puisse les "retrouver ailleurs? » le Père Girard répond en ces termes :

Les grandes maximes sur lesquelles repose l'institut d'Yverdon sont sans contredit les maximes invariables de la

sagesse et de la bonté. Mais Peslalozzi serait-il l'inventeur de ces principes?... Il n'a pas de lui-même une si haute idée. Il ne se croit point l'auteur de son art ; mais il s'honore d'en être le disciple. « Nous ne prétendons pas à l'honneur de l'invention, nous disait-il un soir au milieu de ses enfants; mais nous cherchons à mettre en pratique ce que le bon sens avait appris aux hommes depuis des milliers d'années. » On voit dans ces paroles que Pestalozzi fait remonter bien haut la naissance de l'art qu'il professe. Il l'attribue au bon sens, qui est vieux, et non à la science, qui est jeune, et il le voit encore en tous lieux où il y a des hommes. Nous pourrions nous en tenir à celte déclaration, qui honore la modestie du maître, comme elle confond. la vanité de quelques-uns de ses disciples. Certes des éloges à perte de vue comme à perte de raison, un ton exclusif et méprisant ne sauraient profiter à l'éducation. Ses intérêts demandent de l'équité et du calme. Qu'importe après tout l'invention, là où il ne faut considérer que la chose et son utilité? Les principes de l'éducation appartiennent décidément au bon sens, et si nous nous arrêtons quelques moments à commenter les paroles du respectacle vieillard, nous ne pensons point prouver une vérité qui n'a pas besoin de preuves. Ce sera un hommage que nous rendrons à la lumière commune qui éclaire les hommes, et une espèce de réparation qu'elle a peut-être droit d'attendre de nous dans cette circonstance 1.

Quant à la valeur pratique des moyens d'enseignement employés à l'institut, le Père Girard la juge très inégale. Il passe en revue les différentes branches. Pour l'étude de la langue maternelle, il constate qu'on a abandonné, ou tout au moins réformé le Livre des mères, et qu'on suit surtout le livre élémentaire de Tillich (Der erste Unterricht, par M.-E. Tillich, Leipzig, 1803) ; puis viennent la lexigraphie (sic), la syntaxe, la prosodie, ]a déclamation et le style : « Tout ceci se rapproche trop des livres et des méthodes connues

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pour que nous ayons quelque chose d'important à relever ». La géométrie « est plus avancée que la langue; elle se distingue sous divers rapports » ; c'est à Schmid que le Père Girard reporte le mérite du succès obtenu dans cette branche : « Les progrès en géométrie, dit-il, sont frappants à l'institut; ils paraissent même tenir du prodige, quand on ignore ce que l'on peut faire d'un enfant que Ton conduit avec intelligence comme le fait Schmid, que l'on sait attendre comme lui, et à qui on inspire encore cet enthousiasme qui élève l'âme et double ses forces. » Pour le calcul, le Père Girard félicite Schmid d'avoir amélioré les anciens éléments employés à Burgdorf et « corrigé l'élan indiscret d'un premier zèle » ; il fait l'éloge de son enseignement de l'algèbre : « Ce n'est pas à tort que l'institut attache du prix et quelque gloire à ses mathématiques ». La géographie « n'a fait aucun progrès jusqu'à ce jour »; le programme de cette branche d'étude, à Yverclon, « pèche par trop d'étendue et trop de grandeur; si l'on voulait le poursuivre, il n'y aurait qu'une science naturelle à l'institut, la géographie, et encore les sciences mathématiques et morales ne seraient-elles pas en sûreté devant elle ». Les leçons d'histoire n'offrent rien de caractéristique : ce On nous a prévenus que cette partie a été abandonnée aux instituteurs qui l'enseignent; la direction, nous a-t-on dit, occupée de choses plus pressantes, n'a pu ni la revoir, ni lui imprimer le sceau de sa méthode ». L'enseignement de l'histoire naturelle se fait, au début, par l'observation directe, au moyen des promenades et des collections; vient ensuite une instruction systématique, où le maître emploie, pour la zoologie, le Traité élémentaire dliistoire naturelle, par Duménil (Paris, 1807), et pour la botanique et la minéralogie les ouvrages de Blumenbach,

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d'Emmerling et de Leonhard.Les méthodes employées pour l'enseignement du dessin et du chant sont originales et ont des mérites incontestables, bien qu'on puisse leur adresser certaines critiques. L'enseignement religieux, enfin, comprend quatre cours : « Les deux premiers cours, qui se prolongent beaucoup, sont consacrés en entier au Dieu de la nature : l'enfant est ici un jeune philosophe, ou c'est un philosophe que l'on veut faire de lui, en attendant que l'on en fasse un chrétien; plus tard, un troisième cours déroule sous ses yeux le plus ancien livre du monde, les annales de la religion primitive » ; le quatrième cours, ce qui a le christianisme pour objet, n'entre point dans l'enseignement régulier des classes; il sert à préparer les élèves protestants à la communion, se paye et se donne à part, dure six mois à une heure par jour, et n'admet d'autres enfants que ceux que les parents mêmes désignent » . Le Père Girard se montre très réservé et très circonspect dans ses appréciations sur cette façon d'enseigner la religion : toutefois, il donne clairement à entendre que ce n'est pas celle qui a ses préférences. La Diète, en faisant visiter l'institut, avait voulu savoir si l'on trouverait à Yverclon le modèle d'une école primaire pour les campagnes et les villes? si l'institut offrait les développements qui conviennent à une école secondaire? et enfin si des écoles établies sur le modèle de l'institut pourraient servir d'introduction à l'étude des sciences? A ces trois questions, le Père Girard répond négativement. Il faut bien distinguer, dit-il, entre les maximes fondamentales de l'institut, et l'application qu'il en a faites aux divers objets de l'éducation. « S'agit-il simplement des règles générales, que l'on appelle volontiers du nom de méthode de Pestaiozzi, — quoique ce mot n'ait pas encore une signiti-

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