DERNIÈRE PÉRIODE
veillante qu'il entendait conserver à l'égard des deux disciples qui s'étaient séparés de lui et qui maintenant, à Yverclon même, avaient dressé autel contre autel.
La quittance envoyée à Mme Nieclerer était accompagnée d'une longue lettre 1 où Pestalozzi rappelait dans quelles circonstances la cession de l'institut de jeunes filles avait eu lieu et quelles conditions Mme Niederer avait acceptées ; ces conditions, Mme Niederer ne les avait pas complètement remplies, mais Pestalozzi, bien éloigné de réclamer, était heureux de lui donner quittance générale detoutce dont elle pouvait être redevable. « J'ajoute, disait-il en terminant, que toute réclamation que Mme Niederer pourrait avoir à me faire de son côté sera reconnue valable par moi, acceptée et payée. »
Chose incroyable et qui montre à quelles aberrations de l'intelligence la passion peut conduire, Niederer vit dans l'envoi de la quittance et de la lettre qui l'accompagnait une grave injure et un acte de perfidie! Dix ans plus tard encore, dans le livre de Biber, qui a été écrit sous son inspiration directe, la lettre de Pestalozzi, pleine des sentiments les plus affectueux et les plus délicats, est qualifiée de « manifestation de satanique méchanceté, propre à faire douter de Dieu, de l'humanité et de soi-même - ».
Plein de colère , Niederer répondit sur-le-champ (15 juillet) à Pestalozzi que sa femme et lui n'acceptaient pas le cadeau qu'il prétendait leur faire, et qui, dans les termes où il leur était présenté, était un véritable « assassinat moral » :
1. Biber, Beitrag etc., pp< 155-167. Schmid, Wahrheit etc., p. 42-46.
2. « Eine Erscheinung rein satanischer Bosheit, geeignet, den Menschen an Gott, an seinem Geschlecht und an sich selbst irre fcu machen. » (Biber, Beifraç/ elc, p. 168.)
Si nous sommes vos débiteurs, adressez-nous votre compte, et ne croyez pas pouvoir faire à notre égard de la grandeur d'àme, avant d'avoir accompli ce qu'ordonnent le devoir et la justice. Nous payerons notre dette, quel qu'en puisse être le montant.
En même temps, il annonçait qu'il allait déposer chez le juge de paix d'Yverdon la quittance et la lettre de Pestalozzi; mais que toutefois, pour se conformer à un désir de Mmc Niederer, il attendrait deux jours, afin de laisser à Pestalozzi le temps d'arranger l'affaire à l'amiable au moyen d'une explication verbale, si tel était encore son désir. Il ajoutait :
La santé de ma femme a été, il est vrai, affectée par votre manière d'agir; plus elle a cru en vous, plus il lui a été pénible de vous voir détruire vous-même la haute et noble image qu'elle portait de vous en elle ; mais elle ne veut point sacrifier le repos de sa conscience aux exigences de son être physique, ni ménager son existence terrestre aux dépens de son âme immortelle *.
La réponse de Pestalozzi, en date du même jour, dit en substance qu'il n'a point songé à « faire de la grandeur d'âme », qu'il a voulu simplement terminer une affaire embrouillée qui, par suite du manque de la plupart des pièces justificatives nécessaires, ne pouvait pas être réglée autrement. Il regrette « l'exaltation » qui règne dans la lettre de Niederer et l'emploi de grands mots comme « assassinat moral ». Il refuse l'entrevue proposée avec Mme Niederer, parce que, dit-il, « il se ferait scrupule de paraître devant une femme que seule la crainte de ménager son existence terrestre aux dépens de son âme immortelle peut décider à s'ex-
1. Biber, Beitrag etc., pp. 169-172. Schmid, Wahrheil etc., pp. 46-48»
l*institut d'yverdon : dernière période (1817-1825). 353
poser à la souffrance que lui causera le spectacle de la déchéance morale du pauvre vieux Pestalozzi ». Puis, reprenant le ton sérieux :
La postérité décidera après ma mort si je suis réellement l'homme méprisable, indigne et perdu sans ressources que vous faites de moi. Vous n'êtes pas mon juge; personne ne vous reconnaîtra pour tel, et vous auriez quelques motifs de vous rappeler la maxime : Qui dit trop ne dit rien! Monsieur Niederer, je suis malade; ne l'êtes-vous point peutêtre aussi? Je crois que si nous étions l'un et l'autre en bonne santé, notre affaire, qui est bien plus une affaire de susceptibilité que de comptabilité, pourrait être arrangée en buvant une tasse de café... Comment cela finira-t-il? Si vous tenez absolument à ce que cette affaire devienne une cause célèbre, que votre volonté soit faite J...
Mme la baronne de Guimps, qui habitait Yverdon, s'interposa à ce moment entre les deux parties à titre de conciliateur officieux 2. Mmc Niederer lui ayant dit qu'elle croyait que Pestalozzi était son débiteur, celuici envoya immédiatement (19 juillet) le billet suivant ;
J'apprends que Mme Niederer pense que je suis son débiteur; je prie en conséquence Mm0 Niederer de m'envoyer, revêtu de sa signature, le compte en vertu duquel je lui suis redevable, afin que je puisse reconnaître cette dette avec la simplicité et l'empressement que j'ai toujours mis à reconnaître toutes mes obligations 3.
Mme Niederer prépara alors une copie de son compte. Elle allait l'envoyer, lorsque, sur ces entrefaites, un incident inattendu se produisit. Une petite révolution avait éclaté dans l'institut (24 juillet) : un certain nombre de sous-maîtres, qu'on avait promus