Morf, I, p
DE 1768 A LA RUINE DE i/lNSTlTUT DE NEUHOF, 1180. 25
Les parents d'Anna Schulthess ne tinrent pas longtemps rigueur à leur fille. Trois mois à peine après le mariage, nous voyons déjà Pestaiozzi et sa jeune femme passer chez eux les fêtes de Noël. Dans les premiers mois de l'année suivante, Mme Schulthess et ses fils font plusieurs séjours à Miïligen, et des sommes assez importantes sont envoyées par le père Schulthess à son gendre, pour aider à l'entretien du ménage.
Pestaiozzi établit à grands frais sur ses terres une plantation de garance; en outre, il consacra une partie des capitaux dont il disposait à faire construire, au centre des terrains qu'il avait achetés, des bâtiments comprenant une grange et une maison d'habitation, dans le style d'une villa italienne. Ses amis lui remontrèrent en vain l'inutilité de cette construction coûteuse : il ne voulut rien entendre. En attendant l'achèvement de la nouvelle maison, il continuait d'habiter à Mtïligen avec sa femme. Mais à peine quelques mois s'étaient-ils écoulés que le banquier Schulthess commençait à se montrer inquiet de son argent. Il vint en personne, en avril 1770, voir comment les choses se passaient, et l'impression qu'il emporta de cette visite fut désastreuse; rentré à Zurich, il écrivit à Pestaiozzi qu'il regardait l'entreprise comme marchant à la ruine. Pestaiozzi répondit par une lettre qu'on a conservée ' ; on y voit que le banquier lui reprochait d'avoir dépensé 6000 florins de trop; Pestaiozzi se justifie par des considérations générales, promet d'ailleurs de procéder toujours avec la plus stricte économie, demande l'envoi de 200 à 300 florins pour continuer les constructions commencées, et déclare que, si le banquier s'y refuse, il aura « ruiné la meilleure entreprise du
monde, sans aucun profit pour lui ». Le 12 mai, deux amis de Pestalozzi, Meis et Schmz, vinrent à Mùligen en qualité d'experts ; ils établirent des comptes exacts, et le bailleur de fonds, au vu de leur rapport, déclara qu'il se retirait de l'association. Qu'on juge du désespoir de Pestalozzi, qui se voyait brusquement réveillé au milieu de ses rêves, et menacé de la ruine au moment où sa jeune femme allait devenir mère. Un fragment du journal rédigé par les deux époux (ce fragment va de décembre 1769 à novembre 1770) permet de suivre toutes les péripéties de l'affaire , et retrace toutes leurs angoisses l. Mme Pestalozzi chercha à relever le courage de son mari. Ils se rendirent tous les deux à Zurich; les parents Schulthess intervinrent en faveur de leur gendre, et le banquier se laissa persuader d'attendre encore. Il y eut une accalmie qui dura jusqu'à l'automne. Le 19 août 1770, Mme Pestalozzi accoucha d'un fils, qui reçut le nom de Jacques; à cette occasion les deux belles-mères vinrent à Mùligen, ainsi que la sœur de Pestalozzi, Barbara; celle-ci finit, quelque temps après, par s'établir à demeure dans la maison de son frère, où elle resta jusqu'à son mariage en 1777 2.
Cependant le banquier Schulthess avait décidément perdu confiance. La plantation de garance n'avait pas réussi. Tschiffeli, sur son domaine de Kirchberg,
1. Ce fragment de journal a été mis par Mme Zehnder-Stadlin à la disposition de M. Morf, qui en a publié les principaux passages (t. I, pp. 108-120).
2. Les Pes'talozzi-Blâtter (année 1882, p. 12), ont publié les lettres de félicitation adressées de Neuhof, le 15 avril J 777, par Pestalozzi, par sa femme et par son frère Jean-Baptiste à leur sœur, à l'occasion de son mariage. Barbara était allée en visite à Leipzig chez une tante; c'est là qu'elle fît la connaissance du négociant Grosse, qu'elle épousa.
n'avait pas été plus heureux de sou côté : mais si l'insuccès, pour l'agronome prudent et bon calculateur, se traduisait par une perte insignifiante, pour Pestalozzi ce fut un désastre. Il fallut procéder à une liquidation, à la suite de laquelle le commanditaire se retira en sacrifiant une somme de 5000 florins *.
Pestalozzi gardait son domaine : mais il n'avait plus de capitaux ni de crédit. La maison en construction ne put être achevée sur le plan primitif; il fallut se résoudre à ne lui donner que le rez-de-chaussée2. Pestalozzi vint l'habiter avec sa femme et son fils au printemps de 1771 : il l'appela Neuhof. Renonçant à la culture de la garance, il résolut alors de se livrer à la production du lait et du fromage. A cet effet, il ensemença ses champs avec du trèfle, de la luzerne et de l'esparcette, et acheta du bétail3. Cet essai ne devait pas réussir mieux que le premier : Pestalozzi ne possédait pas les connaissances pratiques nécessaires, il ne disposait pas de fonds suffisants; son terrain était aride et ne produisait qu'un maigre fourrage. Après trois ans de luttes contre la fortune adverse, il dut reconnaître qu'il était inutile de s'obstiner dans une voie impraticable.
Il fallait vivre cependant. Ayant échoué définitivement comme agriculteur, Pestalozzi voulut essayer de l'industrie. Il installa (1774), dans un bâtiment attenant à la grange de Neuhof et qu'il fit construire exprès 4,un atelier pour le filage du coton. L'idée lui était venue de
1. Lettre de Schinz du 12 avril 1783, Pestalozzl-B lutter, 1881, p. 44.
2. Morf, I, p. 125. La note placée par l'auteur au bas de la page donne d'intéressants détails sur les destinées ultérieures de cette habitation de Pestalozzi, aujourd'hui disparue.
3. Détails donnés par Huber, Pestalozzi-Blàtter, 1882, p. 75.