‹ PestalozziChapitre 176 sur 201 · DERNIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PÉRIODE

périr, et m'a sauvé. » Il connaît bien d'ailleurs les imperfections et les défauts de Schmid; malgré la reconnaissance qu'il lui doit et l'amitié qu'il a toujours eue pour lui, il sait mieux que personne ce qui manque à son jeune lieutenant, et il est le premier à en souffrir.

Il est presque impossible de trouver deux hommes plus différents l'un de l'autre que lui et moi; mais ce que je n'ai pas, ce dont j'avais besoin, ce que mon ami mourant regardait comme le seul salut possible pour moi, il le possède à un haut degré... Je ne me fais pas de lui une idole; je sais ce qu'il est et ce qu'il n'est pas ; je sais qu'il lui manque bien des choses que d'autres possèdent. Il manque de science, il manque d'art. Au point de vue littéraire, il est aussi ignorant que moi. L'énergie de son caractère me contrarie souvent d'une façon pénible. Mais j'ai une grande admiration pour les forces naturelles, telles qu'elles se manifestent chez les enfants du peuple, et ce respect me fait pardonner les écarts qui sont dus à l'insuffisance de l'éducation première. C'est dans ce sentiment qu'il faut chercher le secret de ma manière d'être envers Schmid.

Après s'être ainsi expliqué en toute franchise, en présence de celui-là même qu'il jugeait de la sorte> Pestalozzi revendique pour lui-même la liberté d'action, dans la pleine conscience de son droit et de la valeur de son œuvre. Il rappelle comment on a voulu le placer sous tutelle; comment, durant des années, une domination étrangère s était substituée à la sienne dans sa propre maison.

Pendant des années, je fus comme un rocher perdu au milieu du courant. Ma seule force était la voix intérieure, qui persistait à me dire : « N'abandonne pas ton droit ». Cette pensée seule me donna la force de résister. Les flots autour de moi ne s'inquiétaient guère de cette résistance, et roulaient comme si je n'eusse pas été là. Aux yeux de je semblais vraiment ne plus exister.

L'anéantissement de ma liberté d'action paraissait à presque tous ceux qui m'entouraient la condition indispensable du salut de mon établissement et de mon œuvre. L'amitié qu'on m'accordait encore n'était plus que de la commisération pour la faiblesse de mon âge; on déplorait mon obstination, qui me menait à la ruine. Personne ne croyait, au commencement de l'année dernière, qu'à la fin de cette même année les maîtres et les élèves de ma maison seraient encore réunis autour de moi. Mais Dieu m'a secouru. Il m'a sauvé et a sauvé ma maison, contre toute probabilité humaine. Je suis sauvé! Mon àme, loue le Seigneur!... Mais maintenant, il faut que je fasse aussi ce qui dépend de moi pour atteindre mon but. Il est absolument indispensable que je réunisse autour de moi des hommes et des jeunes gens, aussi généreux et aussi intelligents que je pourrai les trouver, pour travailler, à présent que les ressources ne me font plus défaut, à la réalisation du but le plus élevé que je me sois proposé dans ma vie; il est indispensable que je réunisse autour de moi des témoins qui puissent attester qu'il n'est pas vrai que le bon et le noble ne soient plus mon idéal; il faut, avant de mourir, que je me lave de la calomnie qui prétend que le vieux Pestalozzi n'est plus qu'un squelette sans vie, où l'on ne trouve plus rien de son esprit et de son cœur d'autrefois; il faut que j'aie près de moi des témoins dignes de foi, qui déposeront de ce que je fais, du matin au soir, et pendant mes longues veilles, pour la cause à laquelle j'ai consacré ma vie : il le faut, non pas pour moi, mais pour l'honneur de cette œuvre même.

Enfin, en terminant ce remarquable discours, il invite ses anciens collaborateurs, Niederer et Krùsi, à se rapprocher de lui dans un sentiment d'apaisement et de confiance :

Je m'adresse â vous, Niederer et Krùsi ! Au jour où je I fais cette fondation que nos enfants et nos petits-enfants j béniront, je vous dis : Réconciliez-vous aujourd'hui avec ma | maison; soyez avec moi les fondateurs de cette œuvre, pour ! que plus tard, quand les jours de notre vie humaine seront I oubliés, quand le tombeau recouvrira notre dépouille, des

l'institut d'yverdon : dernière période (1817-1825). 379

pauvres, heureux et secourus par les effets de cette fondation, vous bénissent avec nous comme cofondateurs de cette pieuse association. Vous l'êtes, vous êtes avec nous les fondateurs de cette association pour le salut des pauvres, Niederer et Krùsi! Vous avez passé avec moi une grande partie de votre vie à rechercher les moyens de réaliser notre but... Niederer, je ne suis pas capable d'élever, par la profondeur de la pensée, les hommes à la connaissance de la vérité que je voudrais leur communiquer; ce n'est que par le cœur que je la sens, et je sais que cela n'est pas suffisant pour les besoins du monde. Je sais que, pour un tel résultat, ton concours est nécessaire. Tu conçois nettement la vérité, comme un ensemble rigoureusement systématique; tandis que moi, qui n'ai pas la force qu'exige une telle conception, je dois me contenter de la sentir, d'y croire et de chercher à la mettre en pratique. Niederer, chacun a son talent. Nous reconnaissons le tien, et nous sentons que nous en avons besoin, pour faire de l'éducation de l'homme une science, et pour réaliser l'accord de sa vérité avec la vérité de la foi en Jésus-Christ. Nous voyons dans tes efforts la satisfaction d'un besoin de notre époque et un service rendu à l'humanité. Nous honorons la force avec laquelle tu insistes, dans ton enseignement, sur l'affranchissement de la volonté humaine de l'influence de la chair et du sang, comme le fondement de toute véritable éducation. Nous t'en prions, dans cette heure solennelle, en te remerciant pour ce que tu as déjà fait : ne prive pas notre maison du bienfait de ton heureuse influence, tant que je vivrai ; ne l'en prive pas même après ma mort. Et toi aussi, cher Krûsi, je t'en prie, pense aux jours d'autrefois, et sois sûr que l'amitié que j'avais pour toi ne s'est point refroidie. Nous savons toujours apprécier le bien que nous connaissons en toi, et désirons sincèrement que ton cœur se rapproche des nôtres. Pense à l'étendue du bien qu'il est maintenant en notre pouvoir de faire. Nous souhaitons de te voir de nouveau collaborer à l'œuvre qui est la tienne et la nôtre, pour ton bien et pour le nôtre. Krùsi, au jour où je dispose ma maison afin de pouvoir m'en aller en paix là où finissent tous les vertiges de la vie et où toutes les duretés de ses déceptions se perdent dans la douce lumière divine, en ce jour je te prie de t'associer de

nouveau, dans la mesure de tes forces, à ce qu'il y a de plus sacré et de plus essentiel dans mon œuvre..

Après ce touchant appel, que suivent d'autres apostrophes à Lange, à Schmid, à tous les collaborateurs de l'institut, Pestalozzi s'écrie en terminant :

Amis et frères! dans ce sentiment, devenez tous les rénovateurs de ma maison, les restaurateurs de son ancien esprit; soyez les témoins que l'esprit de ma jeunesse, l'esprit qui s'est manifesté en sa première fleur dans Léonard et Gertrude, et, plus mûri, dans Comment Gertrude instruit ses enfants, que cet esprit vit encore en moi. Oui, il vit encore en moi; je vis encore en lui, et je veux vivre en lui jusqu'au tombeau.

Schmid prit la parole après Pestalozzi. Il commença par déclarer qu'il n'avait pas approuvé le sacrifice que s'imposait Pestalozzi, le trouvant imprudent; puis, il ajouta que, n'ayant pu l'empêcher, il voulait s'y associer, et qu'il consacrait à la fondation annoncée la somme de 6000 francs, c'est-à-dire tout ce qu'il possédait1.

C'est probablement à l'impression produite par cet acte de Pestalozzi qu'il faut attribuer l'attitude conciliante prise quelques jours plus tard par Fellenberg. Celui-ci fit écrire (25 janvier) par Stâhele qu'il renonçait à la publication de la brochure polémique dont l'impression avait été commencée 2 ; qu'il abandonnait

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