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CHAPITRE III

Détresse de Pestalozzi en 1780. Dénuement et tristesse sans espoir. La servante Elisabeth Nâf. Iselin et les frères Fiïssli engagent Pestalozzi à se faire écrivain. — Premiers essais publiés en 1780 : Soirée dhm solitaire, Mémoire sur les lois somptuaires. — Les deux Volksbùcher de Pestalozzi : Léonard et Gertrude; comment, ce livre fut composé; sa publication par l'intermédiaire d'Iselin (1781); analyse du livre; son grand succès, sa traduction en français ; Christophe et Else (1782), le second « livre pour le peuple ». — Le Schweizer-Blatt (1782). — Idées de Pestalozzi sur l'éducation à ce moment. Ce qu'il avait voulu faire à Neuhof. Théorie exposée dans Christophe et Else. Éducation donnée par Pestalozzi à son fils. — Liaison avec Félix Battier, de Bâle.

Pestalozzi connut alors la misère noire. Dans la solitude de sa maison de Neuhof, il resta sans argent, quelquefois sans pain et sans feu1. Mais ce qui fut plus dur à supporter pour lui que les privations matérielles, ce furent les souffrances morales. Les paysans du voisinage ne l'aimaient pas : les innovations qu'il avait essayées leur avaient déplu, et ils s'étaient réjouis de son insuccès et de sa ruine. Ils le lui témoignaient ouvertement par leurs ricanements lorsqu'ils le ren-

1. Lettre de Schinz du 12 avril 1783. (Pestalozzi-Blâtter. 1881, p. 45.)

contraient; les gamins le poursuivaient de leurs huées. On l'affublait de sobriquets méprisants. On l'appelait Pestilence et Epouvantait '. Ses manières bizarres étaient bien faites d'ailleurs pour exciter la moquerie du vulgaire. On le voyait se promener dans les champs et sur les chemins, tantôt plongé dans de profondes rêveries, tantôt gesticulant et parlant tout haut 2. La négligence de sa toilette et la pauvreté de sa mise lui donnaient l'air d'un mendiant3. Un jour, raconte Emmanuel Frôhlich 4, il était allé au château

1. Emmanuel Frôhlich, Erinnerung an Vater Pestalozzi, dans les Pddagogische Blâtter de Kehr, 1881, p. 116. — Emmanuel Frôhlich (1769-1848), de Brugg, successivement tanneur, receveur des péages et maître d'école, avait beaucoup connu Pestalozzi. Dans sa vieillesse, il écrivit des Souvenirs sur Pestalozzi. qui circulèrent manuscrits; Bandlin, à qui il les avait communiqués, les inséra textuellement, en 1846, dans son volume Der Genius von Vater Pestalozzi, aux chapitres ix et xi. Une copie du manuscrit de Frôhlich, trouvée dans les papiers de M. Melchior Schuler, a été publiée en 1881 par le Dr J. Keller dans les Pddagogische Blâtter de Kehr; c'est à ce dernier texte que nous renverrons quand nous aurons à citer Frôhlich.

2. Huber, dans les Pestalozzi-Bldtter, 1882, p. 89;Baumann, dans les Pestalozzi-Bldtter, 1883, p. 13. Il s'agit évidemment de la période où Pestalozzi était absorbé tout entier dans la composition de ses premiers ouvrages.

3. Dans une lettre écrite plus tard de Burgdorf à Zschokke (sur Zschokke, voir plus loin, p. 138, n. 1) et que celui-ci a publiée en 1832 dans son Promelheus fur Beclit und Licht, Pestalozzi parle en ces termes de l'existence menée par lui à Neuhof :

« Ami, ne le savais-tu pas? Pendant trente ans ma vie n'a été qu'une succession de désastres financiers et une lutte contre une misère qui me poussait au désespoir. Ne savais-tu pas que pendant près de trente ans j'ai vécu de privations, et qu'aujourd'hui encore je ne puis ni fréquenter la société ni aller à l'église, faute de vêtements convenables? 0 Zschokke, ne savais-tu pas que dans la rue je suis un objet de risée, parce que ma mise est celle d'un mendiant? Ne savais-tu pas que mille fois j'ai dû me passer de dîner, et qu'à l'heure où presque tous les pauvres se mettent à table, j'étais réduit à dévorer avec rage un morceau de pain sur les grands chemins? »

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