Voir plus haut, sur Nicolovius, la note 1 de la
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Il devenait évident qu'il ne fallait rien espérer des princes.
A ce moment même, la France, dont Pestalozzi ne semble guère s'être préoccupé jusqu'alors, lui décernait un hommage d'un caractère sans précédent. On connaît le célèbre décret du 26 août 1792 4, par lequel l'Assemblée législative, ce considérant que les hommes qui, par leurs écrits et par leur courage, ont servi la cause de la liberté et préparé l'affranchissement des peuples, ne peuvent être regardés comme étrangers par une nation que ses lumières et son courage ont rendue libre ; qu'au moment où une Convention nationale va fixer les destinées de la France, et préparer peut-être celles du genre humain, il appartient à un peuple généreux et libre d'appeler toutes les lumières, et de déférer le droit de concourir à ce grand acte de raison à des hommes qui, par leurs sentiments, leurs écrits et leur courage s'en sont montrés si éminemment dignes », déclarait « conférer le titre de citoyen français » à un certain nombre d'étrangers. Parmi ceux que l'Assemblée nationale appelait ainsi à prendre part à l'œuvre de l'émancipation de la France et de l'humanité se trouvait Pestalozzi, dont le nom était associé à ceux de Priestley, de Bentham, d'Anarcharsis Gloots, de Campe, de Washington, de Klopstock, de Kosciuszko, de Schiller, et de neuf autres personnages plus ou moins célèbres.
Par qui le nom de Pestalozzi avait-il été signalé à l'attention des rédacteurs du décret? Sans doute, on
1. Ce décret, rendu sur le rapport de la Commission extraordinaire des Douze et du Comité d'instruction publique réunis, avait été provoqué par une pétition adressée à l'Assemblée législative le 24 août. L'orateur des pétitionnaires était Marie- Joseph Chénier. Le rapporteur du décret fut Guadet.
doit admettre que la réputation littéraire de l'auteur de Léonard et Gertrude était arrivée jusqu'à Paris, de même que celle de Schiller et de Klopstock; mais il est permis de supposer aussi que les relations qui avaient existé entre l'Illuminisme allemand et la franc-maçonnerie française avaient pu faire connaître plus particulièrement Pestalozzi à quelques membres de la Législative.
Le résultat de la distinction dont Pestalozzi avait été l'objet de la part de l'Assemblée nationale fut de diriger son attention vers la France. Il prit au sérieux l'invitation d'apporter à la Révolution son contingent de lumières, et se mit à préparer un livre sur la situation politique de la France et de l'Europe. « J'apprends, écrit-il au jeune Emmanuel de Fellenberg, qu'on a persuadé à quelques membres de l'Assemblée nationale que je serais capable de dire avec succès au peuple français les vérités qu'il a besoin d'entendre en ce moment; je ne sais toutefois s'il m'appartient de l'essayer '. )) Une autre lettre nous indique l'évolution qui s'était accomplie dans sa manière de voir à l'égard des princes. « Dans le pays, dit-il, tout le monde affirme que je vais aller à Paris; quelques femmes de pasteurs du voisinage ne parlent plus du démocrate hérétique qu'en se signant... Léonard et Gertrude n'en sera pas moins à tout jamais un témoignage de ce que j'ai essayé de faire pour sauver l'aristocratie honnête ; mais mes efforts n'ont été récompensés que par l'ingratitude, à ce point que le bon empereur Léopold,
1. Lettre du 15 septembre 1792. Cette lettre de Pestalozzi à Fellenberg se trouve, ainsi que les suivantes, dans une brochure publiée en 1834 par Fellenberg lui-même sous ce titre : Heinrich Pestalozzi s bis dahin unedirte Briefe und letzte Schicksale; Berne, Jenni.
PESÏALOZZI ÉCRIVAIN, DE 1783 À 1798. 103
dans ses derniers jours, parlait encore de moi comme d'un bon abbé de Saint-Pierre l. » Trois semaines après, il est résolu à partir pour Paris : « Je suis décidé, dit-il, à écrire pour la France sur diverses parties de la législation, et, quand j'irai vous voir, j'aurai -déjà fort avancé ce travail. Je publierai ce que j'écris en le signant de mon nom, et la Suisse pourra, avant que je me rende en France, voir et juger mes principes dans toute leur étendue 2. »
Il n'alla pourtant pas à Paris : la tournure que prirent les événements en 1793 l'empêcha sans doute d'exécuter ce voyage. Mais il acheva la rédaction de l'écrit politique commencé; et c'est évidemment de cet ouvrage qu'il est question dans une lettre à Fellenberg du 15 novembre 1793, où Pestalozzi dit que son manuscrit est entre les mains d'un copiste. Toutefois diverses considérations l'engagèrent à ne pas publier ce travail ; si l'on en croit MmG Niederer % il aurait redouté les persécutions que la franchise de son langage n'eût pas manqué de lui attirer de la part des gouvernements suisses. L'ouvrage a été imprimé pour la première fois en 1872 par M. Seyffarth, dans le tome XVI des Œuvres complètes, d'après une copie de la main de MmeNiederer; comme cette copie ne portait aucun titre, M. Seyffarth a intitulé le morceau : Essai sur les causes de la Révolution française, et, pour excuser les sympathies que Pestalozzi témoigne à l'égard de la Révolution, il suppose — à tort — que l'ouvrage a dû être achevé avant l'exécution de Louis XVI. Depuis lors, le
i. Lettre du 19 novembre 1792.