Le schilling valait à peu près un sou
et de considération à ceux de nos artisans qui mènent une vie sévère, retirée, économe, libre. et républicaine, comme aux véritables piliers de notre liberté *.
Le premier écrit de quelque étendue qu'ait composé Pestalozzi fut publié en 1766 dans une revue littéraire qui paraissait à Lindau, les Kritische Nachrichten, dont les rédacteurs étaient en relations amicales avec Zurich. C'était un récit de la tentative d'Agis pour rétablir à Sparte les lois de Lycurgue. Ce morceau, dans le goût de Rmisseau, traite des affaires contemporaines sous des noms antiques : Pestalozzi y fait la satire de ses compatriotes, en célébrant les vertus Spartiates, la simplicité, la frugalité, en flétrissant l'amour des richesses, les enrôlements mercenaires au service des princes étrangers. Une traduction d'un passage de la troisième Olijnthienne de Démosthènes, qui sert de préface à cet essai^ est pleine aussi d'allusions politiques : l'administration oppressive des magistrats zuricois, leur avidité, leur haine pour quiconque osait élever la. voix en citoyen libre, y sont indirectement flagellées 2.
L'attitude prise par le jeune Pestalozzi n'était pas faite pour lui concilier les bonnes grâces des familles dominantes. Il fut mis à l'index, et bientôt il dut comprendre que toute perspective avait disparu pour lui d'obtenir jamais quelque fonction où il pût servir la patrie. Un conseil qu'il reçut de son ami le plus cher acheva de le décider à renoncer à la carrière des emplois publics qu'il avait ambitionnée, et à se contenter
1. Cet article a été reproduit en entier par M. Morf. t. I. pp. 86-88.
2. L' Agis, précédé du Fragment de la troisième Olynthienne, a été Réimprimé par M. SeyfTarth dans les Œuvres complètes de Pestalozzi, t. VI.
de l'existence paisible et obscure d'un simple particulier. Cet ami, Bluntschli, étudiant en théologie, de quatre ans plus âgé que lui, donnait les plus brillantes espérances l, lorsqu'il fut atteint d'une maladie de poitrine qui l'enleva à. l'âge de vingt-cinq ans (mai 1767). A son lit de mort, Bluntschli le fit venir, et lui dit : « Pestalozzi, je meurs ; pour toi, abandonné à toimême, ne choisis point quelque carrière où tu pourrais être victime de ta bonté et de ta confiance. Cherche une profession calme et tranquille, et ne te lance jamais dans une entreprise importante, à moins d'avoir auprès de toi un homme de confiance qui possède, avec le sang-froid et la raison , l'expérience des hommes et des choses 2. » Ces paroles firent sur le jeune enthousiaste une profonde impression; il ne les oublia jamais, et se repentit souvent de ne pas y avoir mieux conformé sa conduite.
Ici se placent les deux faits qui marquent dans l'existence de Pestalozzi le commencement d'une période nouvelle : ses fiançailles avec Anna Schulthess, et sa résolution de se vouer à l'agriculture.
Anna Schulthess, née en 1738 ou 1739 3, était la fille
1. Bluntschli exerçait sur ses camarades une influence morale considérable; il jouait auprès de quelques-uns d'entre eux le rôle d'un véritable directeur de conscience, comme on peut en juger par ses lettres à Gaspard Schulthess, que Mme Zehnder-Stadlin a publiées. (Ouvrage cité. pp. 260-275.) — Bluntschli, dit M. Môrikofer [Heinrich Pestalozzi and Anna Schulthess, p. 87), était un librepenseur, et c'est à son influence qu'il faut attribuer « la froideur et les opinions hétérodoxes de Pestalozzi en matière de foi (Kàlte und Zwiespalt in Glaubenssachen), que les croyances religieuses très fermes de son épouse ne parvinrent pas à modifier ».