‹ Pétain et le pétinismeChapitre 2 sur 20 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

en vint à comparer la fâcheuse situation du pays après la Libération à celle qu'il avait avant ce grand événement et il apparut chez bien des Français cette chose surprenante et abominable : la nostalgie du temps de la honte. Bientôt, des regrets murmurés on en vint à l'apologie ouverte. Il se forma une légende épique où les hommes de Vichy tenaient le rôle de paladins de l'honneur national et de la grandeur française. Et peu s'en fallut qu'au regret du régime du maréchal ne s'ajoutât, chez certains, le regret du gendarme allemand qui en formait le soutien.

De ces aberrations psychologiques, on a donné des raisons simplistes : ambition des uns, avidité des autres, tentatives désespérées d'anciennes oligarchies dirigeantes de ressaisir leurs privilèges au prix de l'indépendance nationale. Ces explications comportent assurément une part de vérité, mais elles sont incomplètes et laissent de côté certains des éléments du problème. L'opposition des sentiments du peuple à ceux de la bourgeoisie (si exploitée à des fins politiques après la Libération) n'existait point en 1940. La nation presque unanime accueillit l'armistice avec joie et en acclama l'auteur. Dans quelques villes et villages la population, au premier aspect des uniformes verts, ne manifesta que de la curiosité, parfois mêlée d'une certaine sympathie. C'était, à tout le moins, de la résignation qui accueillait l'envahisseur et celui-ci dut se muer en occupant et se rendre odieux par ses exactions et ses crimes pour soulever une haine où la souffrance matérielle avait souvent plus de place que la fierté nationale blessée.

Un autre fait indéniable est l'existence d'un nombre assez considérable de gens parfaitement désintéressés, sincèrement patriotes, ardemment antiallemands et pourtant admirateurs enthousiastes de l'homme à qui la défaite avait pu seule donner le pouvoir et qui n'eût pu s'y maintenir que par le triomphe de l'ennemi. C'est peut-être là le plus curieux de tous les paradoxes que l'on rencontre dans l'étude du pétinisme.

Il est certain que bien des détails obscurs de l'histoire du régime de Vichy seront mieux compris à mesure que les acteurs, grands et petits, de cette tragi-comédie livreront leurs souvenirs au public et que seront ouvertes des archives cachées. Mais la lumière ainsi obtenue ne sera point suffisante. Tout d'abord, les « mémoires » sont rarement sincères, soit que leur auteur cherche délibérément à se montrer aux lecteurs sous le jour le plus favorable, soit que, de bonne foi, il s'abuse sur les mobiles qui le guidaient au temps où se produisaient les événements qu'il raconte. (Qu'on se rappelle les conversions de septembre 1944 avec l'oubli du passé collaborateur ou attentiste — oubli sincère à force de naïveté.) Puis, les documents peuvent bien éclairer tous les aspects d'un fait; leur secours est presque nul s'il s'agit de rechercher les mobiles secrets des actions et plus encore de déterminer les causes d'un phénomène psychologique. Peutêtre ici, un mot entendu en passant, un silence un peu trop prolongé, l'expression fugitive d'un regard, seraient-ils d'une utilité plus grande. Mais pour faire usage de ces éléments de vérité, de nature si fluide, il convient de les fixer avant que l'écoulement du temps ne les ait effacés ou

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