LES JEUX DES ENFANTS
Signé : BRVEGEL 1560.
Bois. H. 118. L. 161 cm.
Plus de 200 figures (15 cm. à l’avant-plan).
Vienne. Kunsthistorisches Hofmuseum, No 704.
PROVENANCE. — Ce tableau est cité par Carel van Mander sans indication de propriétaire : « Hy heeft oock gemaect …... een ander, van allerley shelen der kinderen ». (Trad. litt. : Il a fait aussi un autre, de
toutes sortes de jeux des enfants).
Pour le reste, sa provenance est inconnue, il n’est cité dans aucun des anciens inventaires autrichiens publiés, et paraît, pour la première fois, dans le catalogue de la Galerie du Belvédère (Mechel 1783).
SUJET. — Mieux que tout autre tableau, celui-ci nous renseigne sur les tendances du peintre. Il nous le montre animé du même esprit que les folkloristes de nos jours, qui peuvent le réclamer comme un illustre précurseur. Cette fois Bruegel sort des voies battues par ses devanciers, il ne marche pas davantage dans l’ornière des rhétoriciens. Le sujet choisi par lui est neuf; il le traite avec la préoccupation d’être exact et complet, et ce souci scientifique l'emporte chez lui sur le souci proprement pittoresque. Il nous donne, mieux que par l'écriture, une véritable encyclopédie des jeux de l'enfance dans les Flandres.
Pour l'interprétation des divers jeux représentés, voir A. DE Cocxk et Is. TEIRLINCK : Kinderspel en hinderlust in Zuid-Nederland, 3 vol. 1901-1905. Gand, A. Siffer (1).
Voir aussi ci-dessus p. 106.
CoMPosITION. — Le procédé de composition est analogue à celui du Combat entre Carnaval et Carême, sauf qu'ici la figure allégorique, ou l'épisode symbolique, est supprimé.
(x) Publication de l'Académie Royale flamande de Belgique.
Les divers groupes sont notés sur le vif, avec la plus pénétrante observation des gestes vrais. Comme jadis Hubrecht van Eyck, Bruegel rompt avec toutes les conventions. Rien de plus instructif à ce point de vue, que de comparer ses œuvres avec les tableaux à petites figures de Hemessen. Malgré l’analogie des sujets, on voit encore partout chez celui-ci, l'attitude, le geste préconçus par le peintre : le modèle posé, ou interprété d’après des traditions apprises, souvent d’origine italienne. Bruegel, au contraire, a su regarder la vie avec des yeux vierges : il a fixé en traits rapides et résumés, l’image qui impressionnait sa rétine, sans l'accomoder aux exigences préjugées d’une esthétique enseignée. Il a donné à la peinture européenne les premiers instantanés.
Par contre, dans ses œuvres les plus anciennes, l’unité de composition est absente. Il procède par addition de motifs indépendants, sans autre unité que celle du lieu et de l’idée générale à exprimer.
PERSPECTIVE. — Pour pouvoir montrer distinctement tant de motifs différents, le maître a recours à l'élévation de l’horizon, supposant un point de vue placé très haut. Déjà il applique au dessin des figures les effets de ce choix du point de vue : de là, les raccourcis de haut en bas, les chapeaux cachant les visages, etc., qu'il affectionne. Cependant la conséquence n’est pas encore rigoureuse; sous le rapport de la perspective, comme sous ceux de la composition et de la lumière, l’unité manque encore.
Signalons ici une autre particularité de la construction du tableau dans l’espace. Le plan des maisons qui forment le fond de la place où s’ébattent les enfants, est sensiblement parallèle au bord inférieur du cadre, donc perpendiculaire au regard du peintre. D'autre part la rue qui s'ouvre à côté, selon toute vraisemblance à angle droit avec ces façades, est dans l’axe du regard du peintre et les lignes perspectives des maisons qui forment le côté de la place, convergent vers le même point à l'horizon. Il s'ensuit que Bruegel s’est supposé placé tout près du bord senestre du tableau, ou, en d’autres termes, que celui-ci ne représente qu’un peu plus que la moitié gauche de son champ visuel.
La raison de cette curieuse construction semble se rattacher à la prédilection de Bruegel pour la ligne oblique dominant la composition, * prédilection que M. Romdahl a signalée avec beaucoup de justesse.
(Voir notre reproduction).
Néant.