Pétersbourg et Moscou, souvenirs du couronnement d'un tsar;
Ceci n'est point un livre, mais un recueil de lettres écrite; tantôt à la sortie du bal, du spectacle ou de l'église, tantôt au retour d'une fête populaire, d'un feu d'artifice ou d'une revue, mais toujours trop hâtivement pour qu’elles ne se ressentent pas d'une grande précipitation et souvent d’une extrême fatigue. C'est un amas confus, je l'avoue, de renseignements curieux, je le crois, recueillis ici, là, un peu partout, au salon et dans la rue, dans la foule et dans l'intimité; au milieu d'un pays d'autant plus intéressant pour nous
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qu’il nous est plus inconnu, et qu’il est plus éloigné du nôtre ; au milieu de mœurs tantôt primitives et tantôt raffinées, mais toujours étrangement surprenantes pour des gens qui, comme nous, ont peu à peu vu leur esprit, leurs habitudes, comme leurs vêtements, passer sous le niveau monotone de l’habit noir. Si donc, lecteur et ami, j’ai pu t’intéresser quelques heures, ou amuser un seul instant ton esprit curieux, aie-moi un peu de reconnaissance, appuie-moi d’un peu de sympathie, et je serai le plus satisfait d’entre les hommes qui écrivent.
Voilà ce que j’écrivais à Moscou, quand je ne voulais que réunir en un opuscule mes lettres relatives au couronnement de l’empereur Alexandre II ; depuis, mon séjour en Russie, s’étant beaucoup plus prolongé que je ne le croyais d’abord, m’a mis à même de recueillir nombre de renseignements nouveaux, d’apprendre sur ce pays bien des choses que j’ignorais, et l’opuscule s’est fait livre; est-il devenu meilleur en grossissant, je l’ignore !
« Il y a trois choses principalement qui sont requises dans l’histoire, dit Guy-Miège, l’auteur de la Relation des Trois Ambassades du comte de Carliste , dans sa préface au lecteur : la méthode, l’éloquence et la vérité. » Je n’écris pas l’histoire, aussi manqué-je complètement de méthode; pour ce qui est de l’éloquence, je n’ai point à m’apprécier; mais je puis garantir que je dis la vérité, ou du moins crois la dire, ayant fait tout le possible pour arriver à la connaître avant de vouloir la transmettre. Du reste, j’ai toujours eu, en écrivant, présentes à la mémoire, ces paroles de M. de Ségur :
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mi
« La morale de ceci est qu’un voyageur, avant de critiquer avec trop d’amertume les abus qui le frappent dans les lieux qu’il parcourt, doit se retourner prudemment et regarder en arrière, pour voir s’il n’a pas laissé dans son propre pays des abus tout aussi déplorables ou ridicules que ceux qui le choquent ailleurs. La Russie a, d’ailleurs, un droit réel à la bienveillance des étrangers; nulle part ils ne trouvent une plus courtoise hospitalité; jamais je n’oublierai l’accueil non-seulement obligeant, mais cordial, qu’on me fit dans les brillantes sociétés de Pétersbourg. »
Ceci dit, je dois hautement remercier tous ceuxqui, en Russie, ont bien voulu me guider de leur expérience, m’aider de leur savoir, ou de leur bienveillance; et tout d’abord S. E. Mr Noroff, ministre de l’instruction publique, qui a mis la plus charmante obligeance à me faire communiquer tous les renseignements dont j’ai eu besoin à la chancellerie de son ministère ; puis M. Gilles, directeur de l’une des sections de l’Hermitage, et les conservateurs de cette section, MM. Brossette, Koëlher et de Muralte. Mais à ce dernier je dois une mention et des remercîment tout particuliers. Que de fois ne m’a-t-il pas aidé de sa solide érudition et de ses connaissances étendues! que de fois ne m’at-il pas tendu une main secourable, quand je m’égarais au milieu de ces études, nouvelles pour moi, des richesses nationales ou étrangères que possède la Russie! — Je le vois encore m’indiquant les sources, me montrant la route, et, dans sa modestie injuste envers lui-même, se retirant pour laisser toute liberté d’allure à mon appréciation personnelle. Merci encore à Taddée de Bulgarinc, ce producteur fécond qui,
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depuis trente ans, dirige en chef V Abeille du Nord , qui, à soixante-dix ans, tient encore d’une main si ferme sa plume de publiciste, cette plume qui a écrit soixante volumes de romans de mœurs, intéressants, vrais et jamais longs, et je ne sais combien d’études de toute nature sur les questions sociales les plus difficiles, en même temps que les plus diverses.
Et sur ce, lecteur, que Dieu te garde, et qu’il fasse ainsi de ton serviteur.
Léon Godard.
De Stettin à Pétersbourg par l'Aigle de Prusse, — Pétersbourg. — Fête des Lanternes. — Fête du 15 août. — Te Deum à, l’Église catholique.
Saint-Pétersbourg, 3-15 août 1856.
Nous voici à Saint-Pétersbourg, apres une traversée de trois jours à travers la Baltique, traversée qui, pour avoir été bonne, n’en a pas moins eu ses petits moments désagréables. Le bateau qui nous a amenés, l'Aigle de Prusse , regorgeait de monde (216 personnes pour 130 places), à ce point que beaucoup de passagers couchaient, qui là, qui plus loin, sur le pont, dans le salon, fort mal .toujours. Mais le couronnement de l’empereur amène tant de monde en Russie, que ceux-là qui ont les plus mauvaises places se trouvent encore heureux d’en avoir. A Berlin , à Stettin , les hôtels sont remplis; à
Saint-Pétersbourg, on ne trouve plus à se loger ; que sera-ce à Moscou ? — Si nous n’avions pas à bord de V Aigle de Prusse César et sa fortune, il ne s’en fallait guère que nous n’eussions l’équivalent : c’étaient le prince Alexandre de ïlesse, frère de l’impératrice de Russie ; le jeune prince héréditaire de Hesse, son neveu; le duc d’Oldenbourg; le prince de Wittgenstein, aide de camp de l’empereur Alexandre, et sa jeune femme, une fille des Cantacuzène. C’était encore la mission militaire française qui va à Moscou pour les fêtes impériales : le général Lebeuf, commandant l’artillerie de la garde; les généraux Frossart et Dumont, le lieutenant-colonel d’état-major comte Reille, MM. de Baufremont , de Galiffet, Piquemale et d’Espeuil. C’était, enfin, toute une colonie d’artistes dramatiques, et des meilleurs : madame Volnys, une femme d’esprit et de grand talent; M. et madame Leméml, deux charmants comédiens de verve dont vous devez encore rire de souvenir, et puis une belle fugitive dont le départ était encore un doute quand nous avons quitté Paris, et à propos de laquelle on n’aura plus besoin d’interroger J. Janin ni les échos : madame Madeleine Brohan , après avoir fait route avec nous de Stettin ici, a débarqué le 12 août (31 juillet russe) à Saint Pétersbourg, avec l’intention d’y rester dix mois ou cinq ans, selon que, dans dix mois d’ici, la Comédie-Française acceptera ou n’acceptera pas sa démission de sociétaire.
Vu de la Néva, quand on y arrive, Pétersbourg présente un coup d’œil à la fois étrange et pittoresque propre à enchanter un œil d’artiste. Ces quais de granit, ces grands ateliers de construction, et puis le soleil qui se joue dans ces coupoles orientales aux mille reflets,
ces dômes et ces flèches dorées qui scintillent à éblouir et qui découpent leurs silhouettes byzantines sur un ciel d’un bleu un peu pâle, mais doux au regard , tout cela fait un ensemble grandiose et beau qui plaît à première vue.
Vu de l’intérieur, Pétersbourg est une ville neuve admirablement percée, horriblement mal pavée, où les monuments d’assez bon style se rencontrent à profusion et feraient un très-bel effet si l’on ne s’apercevait, trop vite hélas 1 que tout cela n’est que brique et plâtre. (Le grand malheur de cette ville, qui sans cela serait vraiment belle, c’est de manquer de pierre.)
C’était fête avant-hier dans la capitale de toutes les Russies, une fête assez singulière, la fête des Lanternes , c’est-à-dire que l’on rallumait pour la première fois les becs de gaz éteints depuis deux mois, attendu qu’ils sont tout à fait inutiles durant ces belles nuits blanches de juin et de juillet, pendant lesquelles on lit facilement dans les rues. Aujourd’hui, ce n’est plus cela, les nuits sont de longs crépuscules, et bientôt ce seront de vraies nuits noires qui plus tard empiéteront sur les jours.
M. de Morny, qui est arrivé ici il y a une dizaine de jours, par voie de terre, a été reçu vendredi dernier à Peteroff, résidence d’été de la cour. Un bâtiment militaire russe est venu chercher notre ambassadeur en son palais, et l’a conduit jusqu’au bas de l’escalier du château impérial, où il a été admirablement accueilli, nous diton, par l’empereur et sa cour. Pendant qu’avait lieu cette visite officielle, la population russe, qui ne se montre pas moins courtoise que son souverain vis-à-vis de nos compatriotes, courait en foule visiter le petit bâtiment français, la Seine , qui a amené les .équipages de
l’ambassadeur extraordinaire, et qui était amarré au quai de la Cour; les dames russes se louaient fort, nous assure-t-on, de la galanterie avec laquelle nos matelots leur ont fait les honneurs de leur bâtiment.
On nous promet splendeurs et merveilles pour les fêtes du couronnement, à Moscou. L’empereur de Russie a donné à cette occasion vingt millions de roubles argent (quatre-vingts millions de francs), et la ville trente-six millions de francs. — Quelle fête ne peut-on pas faire avec dépareilles sommes? D’autre part, on ne nous promet pas que la curiosité doive y être à bon marché; j’ai entendu le prince de Wittgenstein dire qu’il avait retenu trois chambres à Moscou pour un mois, moyennant huit cents roubles argent (trois mille deux cents francs).
Tout est arrivé en ce pays à des prix tellement exagérés, qu’on craint, en les donnant, d’être taxé d’exagération. Les ouvriers, et on n’en trouve pas, demandent un salaire quadruple; tel qu’on payait 20 kopecs la journée (80 cent.), se paye aujourd’hui un rouble (4 fr.).
Veuillez agréer, monsieur, etc.
P. S. Aujourd’hui 15 août, à l’occasion delà fête de S. M. l’empereur Napoléon II f, un Te Deum solennel a été chanté à l’église catholique de Saint-Pétersbourg. Toute la colonie française était là. L’ambassade extraordinaire, en grands costumes, se trouvait placée au chœur; près d’elle, tout le personnel du consulat et de la chancellerie , et les ministres des cours étrangères , parmi lesquels on remarquait lord Granville, le ministre de Sardaigne, le ministre de Grèce en fustanelle albanaise; et puis, c’étaient encore le prince Esterhazv,
M. de Montferrand, l’architecte de Saint-Isaac et de la colonne Alexandrine, en costume de conseiller d’État
russe, etc . L’empereur Alexandre était représenté à
cette cérémonie par ses ministres, un de ses aides de camp généraux, par le général Galakof et par le colonel de police Blaremberg.
Après le Te Deum , M. de Morny a reçu au palais Voronzof tous les Français établis ou de passage à Saint- Pétersbourg.
Transport des Régaux de Pétersbourg à Moscou.
Pétersbourg, 9-21 août 1856.
Mardi 7-19 août a eu lieu ici l’un des préliminaires des fêtes du couronnement; on a transporté en grande pompe, du Palais-d’Hiver au chemin de fer de Moscou, les Régaux , c’est-à-dire les joyaux de la couronne , ou, plus exactement encore, toutes les couronnes de l’empire que doit ceindre le czar au jour du sacre (la couronne de Livonie, de Courlande, d’Esthonie, du grand-duché de Finlande, etc.), couronnes qui doivent toujours rester à Moscou et n’apparaître qu’au grand jour de la consécration religieuse du pouvoir autocratique. Ces bijoux impériaux avaient été transportés à Pétersbourg lors de l’enterrement de l’empereur Nicolas, afin de suivre jusqu’à sa dernière demeure le corps du prince défunt. — Mardi donc, à dix heures du matin, par un temps un peu froid, mais par un beau soleil, un brillant cortège quittait le Palais-d’Hiver pour gagner sa destination en suivant la Perspective Newsky dans presque toute sa longueur. La Perspective Newsky est la grande rue et la rue la plus brillante de Pétersbourg: c’est presque nos boule-
vards, à part les arbres, ranimation et les coudes. La Perspective, qui a une lieue de longueur, est bordée de chaque côté par des constructions monumentales; elle prête admirablement à la mise en scène d’une fête publique. Aussi était-ce une chose curieuse, belle même, que ce défilé de l’autre jour. — Le cortège était ainsi composé :
Tout d’abord et à cheval, le colonel de la police avec un officier de gendarmerie : puis un piquet de chevaliersgardes, avec la lance et l’oriflamme, et portant la tunique blanche, la cuirasse de cuivre, le casque doré, surmonté de l’aigle d’argent à deux têtes, ailes déployées, le tout étincelant au soleil et ayant fort bon air.
Puis venaient dix voitures à six chevaux avec piqueurs, postillons et cochers à la livrée verte et or ; dans chacune de ces voitures, deux ou quatre grands dignitaires de la couronne en costume de cour, cordons au cou et plaques au cœur, portant les couronnes dont nous avons parlé sur des coussins; après quoi un nouveau piquet de chevaliers-gardes qui fermaient la marche. — Pas de troupes pour faire la haie, et peu de monde pour regarder passer, attendu que, vu la saison d’été et les fêtes de Moscou, Pétersbourg est un désert. C’est, me disait une méchante langue de nos compatriotes, à peu près aussi animé que Versailles un jour de pluie.— N’en croyez rien toutefois. Et maintenant venons à quelques nouvelles: L’empereur quitte Pétersbourg le 14-26 août : il s’arrêtera à Petrovfky, près de Moscou, où il doit, pendant plusieurs jours, rester en retraite religieuse fort stricte; le 19-31 août, il fera son entrée solennelle à Moscou, et le 26 août- 17 septembre aura lieu à l’église de l’Assomption, au Kremlim, la cérémonie du couronnement. Les
fêtes de Moscou dureront environ six semaines, après quoi retour à Pétersbourg , où nouvelles fêtes; d’où il résulte que M. de Morny ne quittera pas la Russie avant le mois de janvier, époque à laquelle il devra être rentré en France pour présider la session du Corps législatif qui s’ouvre en février.
L’ambassadeur français, et, je crois, tout le corps diplomatique, part demain matin à sept heures pour la ville sainte, où, grâce à un convoi express extraordinaire, elle arrivera en 15 ou 17 heures au lieu de 22 que met le vulgaire.
Les comédiens français partent également demain matin, mais à H heures; par une mesure galante, mais assez singulière, on a, dans le convoi qui leur est réservé, attribué les premières classes aux dames exclusivement, d’où réclamations nombreuses et vives de la part de plusieurs maris, et particulièrement d’un de nos comiques, qui, dit-il, connaissant la galanterie des employés russes, ne veut pas laisser son épouse (elle a bien la cinquantaine ) plus d’un jour et peut-être une nuit loin de sa protection légitime.
A bientôt ma première lettre, datée de Moscou, où je serai dimanche.