‹ Pétersbourg et Moscou, souvenirs du couronnement d'un tsar;Chapitre 2 sur 75 · II · texte numérisé non relu

II

Moscou et la Moskwa. — Le Grand Théâtre, le plus grand et le plus beau qui soit en Europe. — M. Cavos. — Arrivée de l’empereur à Petrovsky.

Moscou, 15-27 août 1856.

Moscou est la Rome du Nord.

Mme de Staël.

On a badigeonné le Kremlin, et je n’en suis pas moins dans l’enchantement. Voici donc une ville vraiment originale, offrant à l’œil des aspects nouveaux, à l’esprit quelque chose d’inconnu dans notre Occident.

Pétersbourg s’efface du souvenir et rentre dans la catégorie des villes ordinaires d’Europe dès que l’on aperçoit Moscou. On se demande alors comment cette ville éminemment russe a pu déchoir et reculer au second rang, et on se sent pris d’admiration pour cet empereur qui, de sa volonté faisant du génie, a su vaincre les instincts et les préjugés d’un peuple tout d’instinct pour lui faire sa place dans le monde européen, de ce Pierre le Grand qui, malgré les Russes, leur a donné une civilisation nouvelle en leur donnant une capitale nouvelle.

Moscou est le séjour, la capitale des Russes, sinon de la Russie; tout y est russe, l’aspect comme les mœurs,

les habitudes comme les points de vue et les constructions. C’est une ville fort grande, de forme elliptique, qui aurait, s’il faut en croire les ingénieurs, 4 3 werstes 330 sagènes de grand axe (à peu près 14 kilomètres), 8 werstes 30 sagènes (8 kilomètres) de petit axe, et 40 werstes (47 kilomètres) de circonférence. Vue des terrasses du Kremlin ou du sommet de la haute tour d’Ivan, c’est un des spectacles le plus singulièrement pittoresque qu’on puisse imaginer; c’est comme un immense échiquier garni, dont les pièces diversement espacées auraient chacune une coloration différente et dont le fond serait un massif de verdure ; c’est un mélange sans confusion de dômes byzantins étincelants d’or et de flèches aiguës, tantôt vertes, tantôt bleues, tantôt argentées; ici un couvent aux coupoles bombées, là comme une pagode indienne, là encore une sorte de minaret éclatant de blancheur, plus loin les clochers d’une église qui laissent retomber de toutes parts des chaînes or ou argent, qui donnent une physionomie étrange, mais élégante et jolie, à l’édifice ainsi couronné.

C’est, au milieu de tout cela, la Moskowa, dont les eaux rares en été, quelquefois terribles au printemps, reflètent toutes ces splendeurs; c’est encore de la verdure partout, partout des arbres, des jardins, des bois même qui enserrent la ville et dont la verdure un peu sombre fait un fond superbe au tableau ; c’est enfin, pardessus le tout, l’azur net et pur (aujourd’hui du moins) d’un ciel beaucoup plus beau que celui de Pétersbourg.

Il n’y a guère à Moscou que des maisons à un ou deux étages, presque toutes avec jardin , toutes peintes en blanc, en jaune , etc. ; avec des toitures vertes qui s’har-

monisent bien dans l’ensemble de ces monuments de tons et d’aspects si différents.

La ville sainte, la Mère, comme disent les paysans russes, est pour le moment (on nous dit que cela est exceptionnel) riante et animée, quoique tout le monde attendu n’y soit pas encore arrivé et qu’on commence à craindre qu’il ne vienne pas. On a fait ici d’énormes préparatifs pour recevoir les étrangers, et, comme à Paris en 1 855 , on a compté sans ses hôtes . Malgré la splendeur inusitée des fêtes qui vont avoir lieu, malgré ce spectacle, pour bien des années sans doute unique, que va nous offrir le couronnement du tzar, Moscou est bien loin et la vie y est bien chère pour des simples touristes I Heureusement les personnes obligées par leurs fonctions d’assister aux solennités du sacre sont nombreuses, et, si les habits noirs manquent un peu , la foule ne manquera ni en haut ni en bas, ni en broderies ni en cafetan. — On voit déjà circuler dans les rues nombre d’équipages à quatre chevaux conduits à la Daumont , avec postillons russes au cafetan national, au chapeau bas de forme%, large de fond et presque sans bords; bien prend, d’ailleurs, à tous ces grands personnages d’avoir leurs équipages, car les voitures sont hors de prix, 3,600 francs par mois, ou encore 750 francs pour deux heures à trois berlines qui ont amené quelques personnes du chemin de fer à l’ambassade de France, ou encore un rouble et demi (6 francs) pour une course dans un droscbki découvert, et, d’ailleurs, un pavé à écorchements, impraticable, pire, si c’est possible, que celui de Pétersbourg ou de Lyon.

Moscou possède un grand théâtre que l’on termine en ce moment ( il avait été brûlé par accident il y a deux

ans), et qui est certainement l’un des plus grands et des plus beaux qui soient en Europe. La salle, décorée avec beaucoup de goût, suivant les plans d’un architecte italien, M. Cavos , atteint d’énormes proportions; elle a 98 pieds de diamètre au plafond, tandis que San-Carlo de Naples n’en a que 72 ; l’ouverture de la scène est de 60 pieds, elle n’est que de 58 à Saint-Charles. Cette salle à cinq rangs de loges , toutes avec salon , contient deux mille cinquante personnes assises, et dans les loges, où il n’y a que cinq fauteuils, on peut facilement tenir dix ou douze; les ors, qui y sont répandus à profusion, mais avec goût, sont placés sur un fond bleu très-clair, du meilleur effet; les tentures sont de soie ponceau. C’est lundi prochain que doit être inaugurée cette mer- > eille , destinée aux représentations de la troupe italienne et du ballet; la troupe française , qui a à sa disposition une scène moins vaste et moins splendide , commence demain ses représentations ; demain donc nous verrons madame Volnys dans la Joie fait peur; Leménil, Têtard et Neuville dans Embrassons-nous , Folleville et Deux profonds Scélérats ; et mademoiselle Mila dans Je dîne chez ma mère.

Que si maintenant j’arrive à quelques renseignements relatifs aux fêtes, je devrai modifier quelque peu ceux que vous donnait ma dernière lettre. L’empereur est arrivé mardi soir, 14-26 août, à Petrovski, à quelques verstes de Moscou; il a quitté le chemin de fer à Kimki, et de là, suivant une route neuve faite ou refaite à cette occasion et brillamment illuminée, il a gagné la résidence impériale, où il doit séjourner jusqu’au vendredi 17-29 août, jour de son entrée solennelle à Moscou. Jusqu’à cette heure, les Moscovites de vieille roche considèrent

qu’ils n’ont pas d’empereur, le czar Alexandre n’ayant pas été présenté au peuple : et ce n’est qu’à compter du moment où les notables d’entre les marchands auront offert au souverain le pain et le sel à la porte du Kremlin que le pouvoir impérial sera régulièrement constitué aux yeux du peuple russe, éminemment formaliste. Le lendemain de son entrée à Moscou, l’empereur quittera le Kremlin pour gagner le couvent de Troïtza, à 63 verstes de la ville. C’est dans ce couvent révéré et remarquable à plus d’un titre que reposent les restes de saint Serge; c’est là aussi que l’empereur doit faire sa retraite religieuse, et non à Petrovski, comme j’avais eu le tort de vous l’annoncer.

C’est enfin le 26 août (7 septembre) qu’aura lieu, en l’église de l’Assomption, au Kremlin , la cérémonie du couronnement, à propos de laquelle Moscou s’est faite brillante et belle : toutes les coupoles sont repeintes ou redorées , toutes les maisons remises à neuf, toutes les bornes peintes, toutes les places, échafaudées de portiques et de constructions de toute nature, propres à recevoir des lampions qui, je dois le dire, feraient honte à nos lampions de France : ce sont de jolies petites vasques de terre cuite, à la forme élégante et svelte, à humilier même nos verres de couleur. Partout sur le passage du cortège se dressent des estrades où, dès à présent, on se dispute les places à des prix fabuleux, cinquante roubles argent (200 francs) sur les premières banquettes, et trois roubles (12 francs) sur les dernières, d’où l’on ne verra rien.

Voici ma lettre terminée, et je ne vous ai pas parlé du Kremlin; c’est que le Kremlin est tout un monde ou au moins toute une ville, et que je devrai y revenir.

Entrée solennelle de l’empereur Alexandre II à Moscou.

Moscou, 17-29 août 18aü.

C’est aujourd’hui qu’a eu lieu l’entrée solennelle du czar Alexandre II à Moscou. Le temps , qui ce matin était sombre et pluvieux, s’est levé vers les onze heures, et le soleil s’est mêlé à la fête.

Dès avant onze heures, la Tverskaia, l’une des principales rues de Moscou , qui va de la barrière de Petrovski nu Kremlin, et que le cortège devait suivre dans toute sa longueur, la Tverskaia était envahie de toutes parts; les trottoirs, les fenêtres, les estrades établies ad hoc se garnissaient de inonde, et la circulation des voitures était interdite.

A une heure et demie, le corps diplomatique, dans ses équipages de gala, gagnait le palais ou plutôt la maison (il n’y a guère à Moscou de véritables palais qu’au Kremlin) de la princesse Kotschoubey, d’où, d’après l’ordre de l’empereur, il devait assister au défilé. La princesse Kotschoubey possède une de ces immenses fortunes russes qui étonneraient nos millionnaires parisiens, et.

l’empereur, n’ayant pas dans la Tverskaia, sur le passage du cortège, de résidence impériale propre à recevoir les ambassadeurs étrangers, avait choisi, à cet effet, l’hôtel de la princesse, qui non-seulement a fait avec la meilleure grâce du monde les honneurs de son salon au corps diplomatique, mais qui encore lui a donné un grand diner, suivi d’un bal qui a duré une partie de la nuit.

C’était pour la première fois que sortaient les voitures d’apparat des envoyés extraordinaires étrangers; aussi n’était-ce pas autour d’elles une mince curiosité; je suis heureux de constater, d’ailleurs, que les équipages de M. de Morny étaient de beaucoup les plus élégants et les plus riches; ni le prince Esterhazy, malgré ses hulans, ses magnifiques hussards blancs, flanqués derrière ses voitures, ni lord Granville, ni le prince de Ligne, personne ne pouvait lutter de splendeur avec les équipages dorés et la livrée ( blanc, rouge et or ) de l’ambassade de France. Des deux côtés de la voiture de l’ambassadeur se tenaient à cheval, sur deux magnifiques bêtes de pur sang, le prince Paul de Beaufremont, capitaine de lanciers, et le marquis de Galiffet, officier des guides, tous deux attachés à l’ambassade extraordinaire.

A trois heures le canon du Kremlin annonçait au peuple assemblé que l’empereur quittait Petrovski ; à quatre heures moins un quart, la tête du cortège entrait dans Moscou au bruit de 71 coups de canon et des cloches tintant à toute volée.

C’était tout d’abord un grand maître de police , et 12 gendarmes à cheval sur deux de front

L’escorte particulière de S. M. l’empereur, composée de Tchirkesses (Circassiens), au casque d’acier, pointu.

PÉTERSBOURG ET MOSCOU, avec le gorgeret et la cotte de mailles, Tare et le carquois sur le dos.

Les Cosaques de la garde et les Cosaques de la mer ÏSoire, rouges aussi, avec des ornements d’argent, montés sur leurs petits chevaux indomptés des steppes.

Les représentants de la haute noblesse à cheval et en uniforme, ayant à leur tête le maréchal de la noblesse du district de Moscou.

Les députés des peuplades asiatiques soumises à la Russie.

Ici, l’œil étonné ne savaitoù s’arrêter, tant étaient divers et singuliers les costumes tantôt de soie et d’or, tantôt de peaux de bêtes, aux couleurs éclatantes ou sombres, de ces représentants de tant de peuples; c’étaient des Mogolsetdes Tatares, des Circassiens et des habitants des frontières de la Chine, avec le bonnet pointu de poil de chèvre, des Persans à la longue robe, des montagnards du Caucase et des hordes de cavaliers presque sauvages plutôt couverts que vêtus; les uns armés d’arcs comme les Circassiens, de lances énormes comme les Cosaques, les autres portant le yatagan au manche d’argent ciselé ou le sabre à la poignée de bois façonnée au couteau.

Il y avait là des représentants detoutes les nations qui vivent et végètent du Caucase au Kamtschatka, de la mer d’Okost à la mer Caspienne. Réunion et contraste étranges ! spectacle singulier, bien fait pour surprendre notre esprit autant que nos yeux !

C’était ensuite le premier fourrier de la chambre, suivi de valets de pied, de coureurs, de chasseurs et de nègres de la cour, etc.

Les maîtres des cérémonies, les chambellans, les gentilshommes de la chambre, les grandes et les secondes

charges de la cour, les membres du conseil de l’empire, etc., les uns à cheval, les autres en phaéton découvert.

Le Ier escadron des chevaliers-gardes de l’impératrice.

S. M. l’empereur à cheval, portant le costume de lieutenant-général d’infanterie, casque de cuir au panache blanc, tunique vert foncé, avec le grand cordon bleu de Saint- And ré.

L’empereur Alexandre est un homme de trente-huit ans, à la figure intelligente et ouverte, aux yeux clairs et bienveillants. Beau et bon cavalier, il porte fièrement l’uniforme; sa prestance est noble, sa taille belle; tout en lui respire la dignité du commandement, tempérée par un air de bonté qui, je crois, est le trait saillant de sa physionomie.

Après l’empereur venait une suite fort nombreuse de ministres, de généraux, d’aides de camp, etc.; puis le grand-duc héritier Nicolas-Alexandrovitch, les princes de la famille impériale et les princes étrangers, tous à cheval.

S. M. l’empératrice mère Alexandra-Fœdorovna, dans un carrosse d’apparat doré, surmonté de la couronne impériale et attelé de huit chevaux conduits par huit palefreniers; aux portières du carrosse se tenaient, à droite, le dignitaire en fonctions de grand écuyer, et à gauche l’aide de camp général attaché à la personne de Sa Majesté; le carrosse était précédé d’un officier des écuries impériales, à cheval; deux pages sont placés aux soupentes; quatre Cosaques de la chambre, en ‘grande tenue, marchent des deux côtés du carrosse , qui est suivi de six pages de la chambre, à cheval, de deux palefreniers également à cheval.

S. M. l’impératrice Marie-Alexandrovna, avec S. A. I. monseigneur le grand-duc Vladimir-Alexandrovitch, dans un carrosse d’apparat doré, attelé de huit chevaux, etc. ; et dans des carrosses également dorés, avec dessus de velours rouge et panneaux peints, LL. AA. II. mesdames les grandes-duchesses Marie-Pavlovna, Alexandra- Josephovna , Alexandra-Petrovna , Hélène - Pavlovna , Marie-Nicolaievna de Leuchtemberg, Catherine-Alikhaïlovna et madame la princesse d’Oldenbourg, toutes sœurs ou belles-sœurs de S. AL l’empereur.

Le 1er escadron des cuirassiers de la garde.

Les dames d’honneur et les demoiselles d’honneur à portrait, ces dernières en costume national et coiffées du kakochnik; le kakochnik est une espèce de diadème d’étoffe, brodé d’or ou d’argent, haut de forme, et qui encadre d’une manière charmante une jolie figure. Les nourrices, les seules femmes qui dans les villes portent encore le costume russe, sont toutes coiffées du kakochnik (I).

Le cortège impérial était fermé par deux superbes régiments de la garde, les hussards et les lanciers.

L’empereur s’est arrêté cinq fois avant d’arriver au Kremlin, pour recevoir les félicitations des différents corps de fonctionnaires de la ville. A la porte de la Résurrection , LL. MM. ont mis pied à terre pour saluer l’image de Notre-Dame d’Ibérie. Sur tout le parcours du cortège, le clergé se trouvait à la porte des églises, bannières en tête, et l’empereur s’ap-

(1) Les nourrices portent non le kakochnik, mais le pavonik, qui diffère de celui-là en ce qu’il porte un fond fermé, tandis que le kakochnik n’est qu’une espèce de large diadème d’étoffe.

prochait, se découvrait et baisait une patène et une croix que lui présentait le pope ; cela s’est renouvelé vingtdeux fois.

LL. MM. et LL. AA. II. se sont arrêtées au Kremlin, devant le perron de Krasnoë Kryltzo, et, précédées du saint synode et du clergé, elles ont pénétré dans la cathédrale de l’Assomption, pendant que les chantres entonnaient un cantique d’actions de grâce.

Au moment de l’entrée de LL. MM. dans l’église, on a tiré une salve de quatre-vingt-cinq coups de canon. LL. MM. IL, après avoir baisé les saintes images et les reliques, se sont rendues, précédées des métropolitains de Moscou, aux cathédrales de l’Archange-Michel et de l’Annonciation, et, après s’être inclinées devant les tombeaux de leurs ancêtres, elles se sont dirigées vers la palais du Kremlin.

A l’arrivée de LL. MM. au palais, le maréchal du couronnement, le président et les membres du consistoire du palais de Moscou ont présenté à l’empereur le pain et le sel ; en ce moment on a tiré 101 coups de canon; après quoi l’empereur et la famille impériale sont rentrés dans les appartements intérieurs du Kremlin.

Et maintenant, disons-le, ce cortège était réellement splendide ; il y avait quelque chose de féerique, même pour nous, habitués aux fêtes parisiennes, dans ce mélange d’uniformes chamarrés, de costumes étranges ou riches, de toilettes toutes resplendissantes d’or et de pierreries, dans ce défilé de trente ou quarante carrosses dorés à six ou huit chevaux empanachés ; pour nous, qui étions placés de manière à embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce cortège dont nous avions à l’aise vu les détails, c’était un magnifique spectacle : on eût dit

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un immense serpent aux écailles (For et d’argent se jouant au soleil pour mieux faire admirer et resplendir ses riches et brillants replis.

Ajoutez à tout cela les fusils, les lances, les sabres et les cuirasses étincelant au soleil, la haie de ces uniformes brillants qui s’étendait pendant plusieurs kilomètres, mettez encore la foule, cette foule aux vêtements singuliers, au cafetan ou à la robe de drap, non pas cette foule française remuante, turbulente même, d’une vivacité dont rien ne peut arrêter les élans, mais une masse silencieuse, recueillie, respectueuse, acclamant cependant au passage son empereur des vivats les plus chaleureux et les plus sympathiques, et vous aurez, autant que l’imagination peut donner l’idée de la réalité, vous aurez, dis-je, l’idée de ce que nous avons vu tantôt, de ce spectacle grandiose et surprenant que, je le crois, je n’oublierai jamais.

— Un épisode du défilé nous a donné la mesure de ce respect dévoué de la discipline, de cette impassibilité incroyable qui caractérise les soldats russes, et qui a fait dire d’eux : Il 11e suffit pas de les tuer, il faut encore les pousser pour qu’ils tombent; cet épisode nous a rappelé l’histoire de ce pompier qui, lors de l’incendie du palais d’hiver, à Pétersbourg, se trouvait dans une chambre déjà embrasée, lorsque passe un pope qui lui crie de quitter cette place où il va inévitablement périr.

« Donne-moi ta bénédiction, répond le soldat; on m’a placé ici, je dois y rester. » Et il resta.

Mais venons au fait qui s’est passé sous nos yeux :

Le cheval de main de l’une des voitures d’un ambassadeur, effrayé sans doute du bruit des trompettes russes, peu harmonieuses, il faut le dire, se mit tout d’un coup

à se dresser sur ses pieds de derrière, menaçant de ceux de devant Jes soldats qui faisaient haie près de lui. Eh bien, pas un de ces hommes, qui eussent reçu un coup violent, peut-être mortel, si le cheval était venu à s’avancer d’un pas encore, pas un de ces hommes ne bougea, la haie resta ferme sans reculer ni fléchir. Du reste, les soldats qui se sont si peu émus d’un danger qui pouvait devenir réel appartiennent à un corps quia fait ses preuves de bravoure, le régimentde Paul, ou des trous de balles , comme on dit ici. Ce surnom singulier de régiment des trous de balles vient de ce que jamais, depuis la formation du corps, on n’y a changé les plaques de cuivre qui garnissent les shakos hauts, rouges et pointus des soldats, d’où il résulte que ces plaques, transmises d’homme à homme, sans jamais être renouvelées, sont pour la plupart percées de trous glorieusement cherchés sur les champ de bataille.

Il y a eu ce soir illuminations partielles au Kremlin, dans la cour de l’arsenal; les grandes illuminations n’auront lieu que le 26 août (7 septembre).

P. S. S. M. l’empereur n’ira pas au couvent de Troitza, selon la coutume de ses prédécesseurs, faire la retraite religieuse, il ira à Astankina, à deuxwerstes de Moscou, dans une propriété appartenant au romte Cheremetieff. Il y a là un château charmant et une église dans laquelle l’empereur pourra faire ses dévotions.

Revue de quatre-vingt mille hommes à Petrovski. — Le Marclimarch. — La chapelle du prince Georges Galitzin. — Incroyables résultats obtenus. — Un Anglais satisfait. — Plat d’or orné de brillants du gouvernement de Pultava.

Moscou, k septembre 1856.

En attendant le grand jour du couronnement qui approche, Moscou prélude par des fêtes aux fêtes nouvelles que va faire éclore la solennité du 26 août-7 septembre. Hier, c’étaient des courses de chevaux; ces jours derniers, l’ouverture du Théâtre-Français, l’ouverture du Grand Théâtre-Italien, celle du Ballet et du Théâtre- Russe; mais je vous reparlerai de tout cela. Pour le moment, venons à la revue, la chose capitale de ces jours passés. Le 20 août - Ier septembre, l’empereur, venu d’Astankina, où il est retiré, à Petrovski, où sont campées les troupes arrivées à Moscou pour le couronnement, l’empereur passa en revue toute une armée, et une superbe armée! Il y avait là, dans l’immense plaine qui se trouve en avant du camp, quatre-vingt mille hommes de toutes armes, infanterie, cavalerie, artillerie, etc. ; ces troupes, magnifiques de tenue, la cavalerie et l’artillerie, montées admirablement, ont défilé au pas devant

PÉTERSBOURU ET MOSCOU.

l’empereur, entouré d’un état-major des plus nombreux et* des plus brillants, état-major qu’il serait difficile de faire plus beau, et surtout plus imposant, attendu qu’il s’y trouvait non-seulement des représentants militaires de toutes les nations, des généraux français et des généraux sardes, des officiers supérieurs anglais, autrichiens, prussiens, etc., etc., et des chefs des cohortes de la Mingrélie et. des hordes des frontières asiatiques, mais encore, à cheval et en grand uniforme, les ambassadeurs des peuples amis ou alliés, ainsi M. de Morny, qui se trouvait tout près de l'empereur.

Les fds du czar, tout jeunes encore, marchaient à la tête de leurs régiments; le grand-duc héritier ( il a treize ans) conduisant les grenadiers à cheval de la garde ; le grand-duc Alexandre-Alexandrovitch à la tête de ses hussards, et enfin le grand-duc Yladimir-Alexandrovitch, âgé de huit ans, à la tête des dragons. Comme avantgarde de cette armée marchaient ou plutôt couraient à toute bride, en faisant de la fantasia orientale, les Tchirkesses à la cotte de mailles et au casque d’acier, dont je vous ai déjà parlé; les Lesghines et les Cosaques rouges de la mer Noire; puis les tirailleurs à pied de la famille impériale, l’un des plus beaux corps de l’armée russe, qui portent le costume national, le cafetan noir à ornements d’or et ne descendant que jusqu’au genou, la ceinture rouge et le bonnet de peau, noir, à fond de drap; puis..., etc.

Après le défdé, qui a duré près de trois heures, la cavalerie a exécuté ce qu’on appelle ici le March-mareh, manoeuvre qui termine toutes les grandes revues russes, et qui consiste en ceci : Toute la cavalerie, rangée sur une ligne de plus d’un kilomètre, à un signal donné,

PÉTERSBOUUG ET MOSCOU.

part à fond de train pour arriver, s’arrêter brusquement devant l'empereur, qu'elle salue de ses hourrahs ; ce.lte manœuvre est d’un très-bel effet : il y a quelque chose de saisissant à voir ces énormes masses s’ébranler, puis s’élancer à toute bride dans la carrière, puis enfin s’arrêter presque comme un seul cavalier, et dans le plus grand ordre, en face du souverain.

Et maintenant je vais vous parler duffaitle plus extraordinaire que j’aie rencontré en Russie et probablement de la chose la plus singulière, musicalement parlant, qui se puisse rencontrer où que ce soit. Il s’agit des chœurs de la chapelle du prince Georges Galitzin, maréchal du gouvernement, à Moscou, chambellan de S. M. l’empereur Alexandre II.

La chapelle du prince, y compris ce qu’il appelle sa classe préparatoire, se compose de quatre-vingt-dix chantres de huit ans et demi à quarante ans; ces chantres sont des paysans pris dans les domaines du prince , paysans qu’il a fait élever sous ses yeux, chez lui, et qu’il instruit lui-même; excellent système, grâce auquel il a obtenu les résultats les plus incroyables et les plus satisfaisants, résultats dont je vais vous entretenir, vous priant d’excuser des répétitions de mots inévitables quand on veut ne pas trop se laisser envahir par des termes techniques d’une intelligence difficile pour les personnes qui n’en ont pas l’habitude.

Ces chantres sont tous excellents musiciens, et harmonistes à ce point, qu’ils déchiffrent à livre ouvert quelque partition et quelque clef que ce soit; ils ont tous l’oreille si exercée que, en leur donnant la note fondamentale d’un accord, chacune des quatre parties du chœur prend dans cet accord la note propre au diapason de sa voix,

et que le chœur tout entier donne immédiatement l’accord complet; ou, chose extraordinaire, jusqu’ici incroyable, sur la demande d’un accord quelconque dont on prononce le nom, sans leur donner au piano le ton, le chœur prend avec une justesse incroyable l’accord demandé. Ainsi, l’autre jour, au milieu d’une séance, arrive chez le prince un de ses amis; aussitôt celui-là de demander à l’arrivant : « Quel accord voulez-vous que donnent mes chantres? » L’accord de fa, fut-il répondu, et le chœur, sans hésiter, de donner immédiatement, sans l’aide du piano ni d’un instrument quelconque, l’accord demandé. Mais voici presque mieux : à la fin d’un chœur, sans accompagnement, ces chantres n’ont jamais baissé d’un quart de ton ou même d’un coma, c’est-à-dire que, si on frappe au piano l’accord final , on trouve qu’ils l’ont donné avec une irréprochable justesse, une précision mathématique, ce que, je le sais, vont déclarer impossible tous les musiciens, et ce qui cependant est vrai.

Le prince, qui obtient de ses chantres tout ce qu’il veut, leur fait aussi exécuter des tours de force; par exemple, chanter tout le Pater sans respirer, au moins de façon apparente; il a imaginé de faire respirer chacun d’eux tour à tour, et non tous ensemble; d’où il résulte que, pour l’auditeur, il n’y a pas de respiration prise.

Le chœur exécute de la manière que je vous ai dite les chants de la liturgie grecque et aussi .les morceaux classiques de notre musique religieuse, comme le Requiem de Mozart ou Y Ave verum de Bortniansky, que, sans le savoir, les églises de Paris ont emprunté à ce compositeur russe. Voilà ce que nous avons entendu à plusieurs

reprises, et ce qui, je dois le dire, nous a émerveillés, non pas seulement moi profane, mais encore M. Josse, l’auteur du Talisman , aujourd’hui chef d’orchestre du Théâtre-Français de Pétersbourg; M. Auguste Durand, organiste du Panthéon de Paris, en ce moment à Moscou, où il fait bruit de talent, grâce à un orgue-mélodium d’Alexandre , sur lequel il exécute des choses charmantes de sa composition ; M. Tagliafico, etc. C’est, du reste, de ces chantres du prince Galilzin que Lablache disait : « Qu’on me les confie pendant un an, et je me charge de rapporter à leur maître un million et de mettre un million en poche. » Mais quelles peines infinies, quel dévouement à l’art musical et au progrès social n’a-t-il pas fallu au prince pour arriver à de pareils résultats avec de tels éléments ! Il lui a fallu quinze ans d’un labeur presque continuel de douze heures par jour, et cela tout en remplissant soit ses fonctions de maréchal du gouvernement de Tambof , soit ses devoirs de citoyen en Crimée, où il a fait la campagne dans la milice de Koursk, que commandait son père le prince Nicolas, excellent musicien, lui aussi, à qui Beethoven a dédié ses derniers quatuors ; soit encore en s’acquittant de sa charge de chambellan à la cour.

Mais quelques détails encore; la chose est vraiment trop intéressante au point de vue de l’art et de l’influence moralisatrice qu’elle peut avoir pour n’en pas parler longuement.

Le prince Georges prend ses chanteurs à l’âge de six ans et demi. Pendant un an on les prépare, on les dégrossit. De sept ans et demi à huit ans et demi, on les fait solfier à demi voix, jamais trop haut, pour ne pas leur abîmer la voix. A huit ans et demi ce sont donc

déjà de bons musiciens qui conservent leur voix de soprano pur jusqu’à l’àge de dix-sept et dix-huit ans, grâce aux ménagements employés dans leurs études.

11 y a parmi ces chantres des voix de basse profonde que nous n’avons pas en France, des voix qui descendent jusqu’au contre-/# et contr e-sol, c’est-à-dire un demi octave plus bas que Lablacheü! — Du reste, vous pourez juger par vous-même à Paris, cet hiver, de la vérité de ce que j’avance ; le prince, j’espère, y amènera sa chapelle et l’y fera entendre. Mais à propos du prince Georges Galitzin, voici une anecdote assez singulière dont il a été, il y a quelques jours, le héros. — Il se trouvait ici, à Moscou, dans le salon d’un hôtel et laissait courir ses doigts sur le piano, quand un monsieur très-grave, s’approchant de lui, lui dit dans ce langage franco-accidenté que parlent les Anglais: « Pardon, monsieur, vous faites plaisir à ma femme avec votre musique, mais vous ne la satisfaites pas complètement, vous vous arrêtez toujours au beau moment : veuillez donc continuer. » Le prince exécuta alors le plus gracieusement du monde un morceau de son répertoire, après quoi l’Anglais vint le remercier chaudement, et ouvrant son calepin : « Le nom de vous, s’il vous plaît; je vais mettre sur mon portefeuille que vous avez fait plaisir à milady.

— Prince Georges Galitzin.

— Non, fit l’Anglais.

— Comment, non? mais si.

— Non ! et l’Anglais commençait à se fâcher ; je connais Galitzin, et ce n’est pas vous.

— Mais, reprit le prince, en Russie il y a des Galitzin beaucoup.

— Oh vès ! lit l’Anglais, je comprends; prince Galit-

PÉTERSBOURG ET xMOSCOÜ.

zin-Beaucoup. » Et il écrivit sur ses tablettes ce nom de sa formation : Galitzin-Beaucoup.

Il avait pris le Pirée pour un homme.

J’ai vu tantôt l’un des plats et l’une des salières dans lesquels on doit offrir dimanche à l’empereur le pain et le sel; c’est le don de la noblesse du gouvernement de Pultava, et c’est de toute beauté ; le plat, en or massif, est du prix de 70,000 francs. Tout autour sur ses bords court une charmante guirlande de vigne finement ciselée, détachant ses ors mats sur les ors brillants du fond; dans cette guirlande se trouvent enlacés les écussons de tous les districts du gouvernement ; en bas les armes de la province, et en haut le chiffre de l’empereur; au milieu du plat, et faisant relief, les armes de la Russie, entourées de cette inscription en brillants : « Offert à S. M. l’empereur Alexandre Nicolaïevitch, le jour de son couronnement, par la noblesse du gouvernement de Pultava.» Trente plats en or, semblables ou à peu près à celui que je viens de décrire, seront offerts à l’empereur par la noblesse de toutes les provinces, et plus de cent plats en vermeil par les marchands des villes.

Proclamation du tzar. — Distribution au peuple de proclamations en langue slavonne. —Cérémonie intérieure et extérieure du couronnement.

Moscou, 23 aoùt-4 septembre 1856.

Ce matin, pour la première fois, a eu lieu la proclamation du czar Alexandre II, proclamation qui, suivant le cérémonial habituel, doit être faite durant les trois derniers jours qui précèdent la cérémonie. Ce matin donc, à neuf heures du matin, étaient réunis dans la cour de l’Arsenal, au Kremlin, devant le palais du Sénat, un aide de camp général, général en chef, deux aides de camp généraux, généraux-majors, deux grands maîtres des cérémonies, deux hérauts d’armes, quatre maîtres des cérémonies de la cour, deux secrétaires du sénat, tous à cheval et chargés de faire la proclamation. Ils étaient escortés d’un escadron des chevaliers-gardes de S. M. l’impératrice et d’un escadron de la garde à cheval avec leurs timbaliers et le corps complet des trompettes.

A neuf heures un quart, un brillant cortège, suivi de douze chevaux de main richement caparaçonnés, sortait du Kremlin et venait se ranger au pied de la statue deMinin

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et Pojarsky. Là, àun ordredonné par le général commandant, les hérauts d’armes lèvent leurs masses, les assistants se découvrent, les trompettes sonnent l’appel, et un des secrétaires lit à haute voix la proclamation suivante :

« Notre très-auguste, très-haut et très-puissant seigneur l’empereur Alexandre Nicolaievitch, étant monté sur le trône héréditaire de ses ancêtres celui de toutes les Russies, ainsi que ceux du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande, qui en sont inséparables, a daigné ordonner que le couronnement de Sa Majesté et son sacre auraient lieu le 26 du mois d’août, en faisant participer à cette sainte cérémonie son auguste épouse, l’impératrice Marie Alexandrovna. Cet acte solennel est annoncé par la présente proclamation à tous les fidèles sujets, afin que, dans cette heureuse journée, ils redoublent leurs prières au Roi des rois pour qu’il répande par sa toute-puissance ses grâces et ses bénédictions sur le règne de Sa Majesté, et que pendant sa durée il maintienne la paix et la tranquillité, à la gloire de son saint nom et pour la prospérité inaltérable de l’empire. »

Après la lecture de cette proclamation, les hérauts d’armes en distribuent des exemplaires imprimés en langue slavonne, au peuple, fort avide de les obtenir; le chœur des trompettes exécute l’hymne national, puis le cortège se divise en deux parties, dont chacune va parcourir un côté de la ville et relire sur chaque place la proclamation. La même cérémonie sera recommencée demain et après-demain. Pendant le temps de la proclamation faite au peuple, deux maîtres des cérémonies, dans des carrosses d’apparat dorés, se rendent chez les

ambassadeurs et ministres étrangers pour leur annoncer le jour fixé pour la cérémonie du couronnement.

Après avoir assisté au Kremlin à la distribution des proclamations, j’allai voir le transportées insignes impériaux fait en grande pompe, et là j’assistai à une scène curieuse, qui prouve que chez le peuple russe l’amour du souverain l’emporte de beaucoup sur la curiosité. Au moment où les popes, vêtus de drap d'or, les maîtres de cérémonies, etc., défilaient sous les yeux de la foule avide de les voir, on entendit au loin quelques hurras et quelques cris de : Vive l’empereur! et en un moment cette multitude qui se pressait autour de la procession avait disparu complètement pour aller saluer son empereur. Quant aux insignes, ils continuaient seuls, avec leur cortège doré, leur marche triomphale.

27 aoùt-8 septembre 1856.

C’était aujourd’hui le grand jour, l’empereur Alexandre II a ceint la couronne des czars. — Ce matin, dès cinq heures, tout Moscou était sur pied, de toutes parts on se dirigeait vers le Kremlin, que déjà, à six heures, on abordait avec difficulté , les issues y étant rares et étroites, comme des entrées de forteresses. — Une fois, à grand’ peine, arrivé à l’intérieur, on se trouvait au milieu d’une foule de gens du peuple qui, pour être certains d’une place, éloignée encore cependant de la cour d’Ouspenkoi (l’Assomption), où devait se passer la cérémonie, avaient passé la nuit à la belle étoile, par un temps, d’ailleurs, magnifique, et presque chaud, par exception.

A sept heures toutes les personnes munies de billets pour les estrades étaient rendues à leurs places. A neuf

heures, le personnel de toutes les ambassades était à la cathédrale de l’Assomption , où s’est accomplie la solennité du couronnement. Toutefois il y avait là une exception : l’ambassade de la Porte-Ottomane et l’ambassade persane , auxquelles la religion de Mahomet défend d’assister à un service divin dans un temple appartenant à un autre culte , sont restées, durant toute la cérémonie religieuse, sur une estrade extérieure préparée à leur intention.

A neuf heures trois quarts, au son des cloches de toutes les églises delà ville (il y en a 390), au son de l’hymne national entonné par quelques centaines d’instruments de cuivre, le cortège impérial se mettait en marche et apparaissait sur le perron dit Krasnoié Kryltzo , et venait étaler ses splendeurs inouïes à la vue de tous sur l’escalier Rouge, qui du palais descend à la place d’Ouspenkoi.

Cette place, d’ailleurs, assez peu étendue (elle n’est guère plus grande, mais en revanche beaucoup plus irrégulière, que la cour intérieure du Louvre), contient les trois cathédrales de l’Assomption, de l’ Archange-Michel et de l’Annonciation , dans lesquelles l’empereur devait s’arrêter; elle communique, de plus, comme nous l’avons dit déjà, au nouveau palais du czar, par ce qu’on appelle l’escalier Rouge.

C’était donc là qu’étaient réunis tout l’intérêt et toutes les magnificences de la cérémonie; aussi, outre les députations russes de toutes armes, et les troupes placées en haie sur le passage du cortège, cette place contenait une foule bariolée d’une multitude d’uniformes de tout genre, étrangers pour la plupart, étranges le plus souvent. A neuf heures trois quarts, ai-je dit, le cortège impérial se met en marche. C’est d’abord sous un dais

de drap d’or, porté par seize officiers supérieurs, Sa Majesté l’impératrice mère Alexandra-Feodorovna, soutenue par ses deux fils , les grands-ducs Nicolas et Michel, et suivie de son petit-fils le grand-duc héritier, des princes étrangers, des dames et demoiselles d’honneur en costume national, et précédées de maîtres des cérémonies, de gentilshommes de la chambre, de chambellans, etc. A leur arrivée à l’entrée de la cathédrale de l’Assomption, S. M. et Leurs Altesses sont reçues par le clergé, avec la croix et l’eau bénite. — Avant que S. M. l’empereur se mette en marche, l’un des archiprêtres, avec la croix , assisté de deux diacres portant l’eau bénite dans un bassin d’or, en asperge le chemin par où doivent passer' l’empereur et les princes de l’Eglise grecque. Ceci fait, viennent: un peloton de chevaliers-gardes avec la cuirasse de drap rouge étoilée d’argent; — les pages de la chambre, maitres des cérémonies, etc., —et, cortège plus original et caractéristique, les anciens des paysans des domaines de l’État, un pour chaque gouvernement (la Russie est divisée en gouvernements) trois fonctionnaires délégués par les colons étrangers; — les anciens des paysans des apanages, des domaines du Palais et des domaines privés de l’empereur;

— les anciens des corps des marchands de toutes les villes du gouvernement de l’empire, du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande, la plupart portant le cafetan d’honneur brodé d’or et notre affreux chapeau rond ( à la main il est vrai ) ; — les marchands étrangers ;

— les différents ordres de fonctionnaires en nombre infini, — les sénateurs en uniforme rouge et or de toute richesse; — les ministres, etc.; — deux grands maîtres des cérémonies du couronnement; — deux hérauts d’ar-

mes vêtus de brocart d’or, avec la toque de velours écarlate et la masse d’armes à la main; — les insignes impériaux portés par de hauts fonctionnaires ; — les aides de camp de l’empereur; — un peloton de chevaliersgardes; — un maréchal de la cour; — le grand maréchal de la cour, et, sous un dais de drap d’or semé d’aigles, S. M. l’empereur, ayant à ses côtés S. M. l’impératrice et S. A. I. le grand-duc Constantin; — puis des dames et des demoiselles d’honneur; — un peloton de chevaliersgardes; — le corps des marchands de Moscou et un dernier peloton de chevaliers-gardes.

L’empereur, vêtu de l’uniforme de général de division avec le pantalon rouge, portait encore, contrairement à l’usage de ses prédécesseurs, qui toujours les ont quittées à leur avènement au trône, les aiguillettes d’aide de camp, qu’il conservait en mémoire de son père.

Lorsque les insignes impériaux approchent de la porte de la cathédrale, tout le clergé en habits pontificaux se porte sur le parvis, et le métropolitain de Moscou encense les insignes; le métropolitain de Novogorod les asperge d’eau bénite. A l’arrivée de LL. MM. II. sur le parvis, le métropolitain de Moscou, après avoir prononcé un discours, présente la croix à baiser à LL. MM. II.; le métropolitain de INovogorod les asperge d’eau bénite.

Après la cérémonie du sacre, qui a duré plus de deux heures, et dont je ne vous parlerai que demain, ne voulant aujourd’hui vous rendre compte que des choses extérieures, S. M. l’impératrice mère et son cortège sortent de la cathédrale de l’Assomption par la porte Sud pour regagner le palais, tandis que l’empereur, ayant en tête la couronne impériale ( une couronne toute étincelante de brillants, et qu’on estime 6 millions de roubles (24

millions de francs), et portant le manteau de brocart d’or doublé d’hermine, sort de l’église par la porte Nord, quitte la cour d’Ouspenkoi pour passer devant la tour d’Ivan Yeliki, et devant la fameuse cloche, monstre de bronze que connaît le monde entier; là le peuple, accouru en foule pressée, acclame son empereur de hourrahs chaleureux et souvent répétés. Derrière l’empereur, et sous le même dais, marche l’impératrice Marie... Le cortège entre dans la cour d’Ouspenkoi, s’arrête à la cathédrale de l’Archange-Michel, d’où, après avoir baisé les saintes images, il va à la cathédrale de l’Annonciation, d’où enfin il gagne le palais par l’escalier Rouge.

Pendant toute cette marche les cloches sonnent, l’artillerie tire une salve de 101 coups de canon, l’hymne national retentit de toutes parts.

A demain pour la cérémonie intérieure de la cathédrale de l’Assomption, le banquet impérial et les illuminations que je vais voir de ce pas.

27 août-8 septembre 1856.

La cathédrale de l’Assomption (Bolschoï Ouspenskoï Sobor), dans laquelle ont eu lieu hier les cérémonies du sacre, n’a rien de remarquable à l’extérieur, sinon ses cinq coupoles byzantines resplendissantes d’or, dont la dorure, renouvelée au dix-septième siècle, sous le czar Mikaïl Feodorovitch, employa 210,100 feuilles d’or du poids de 721 ducats. A l’intérieur, c’est comme toutes les églises vouées au culte chrétien grec, un bâtiment à murs plats, sans reliefs, ornés de peintures et d’images d’une richesse infinie. L’iconostase, c’est-à-dire la paroi qui sépare l’église du sanctuaire, supporte cinq rangs

d’images de grandeur naturelle, le premier entièrement couvert en vermeil et orné de pierres précieuses de toutes natures, les autres aussi richement dorés et ornés.

Cette église renferme le tombeau de la plupart des métropolites russes; à gauche, auprès de la porte du Nord, se trouve le siège ordinaire des czars, recouvert, à l’occasion du sacre, de velours cramoisi avec galons et franges d’or, ses panneaux intérieurs tendus de drap d’or; au centre du dossier, les petites armes de l’empire. A droite, au contraire, le siège du métropolitain; il est en pierre, adossé contre le pilier, et couvert d’un dais; surmonté d’une croix.

A neuf heures du matin Je corps diplomatique prend place dans l’église sur des gradins situés à gauche du trône : sur le premier gradin, S. Exe. M. le comte de Morny, doyen du corps diplomatique; —lord Granville, ambassadeur extraordinaire de S. M. la reine Victoria; le prince Esterhazy, ambassadeur d'Autriche, revêtu de ce costume hongrois qui a une réputation européenne : sa veste était entièrement garnie de perles fines sous lesquelles disparaissait complètement le tissu; son shako portait une aigrette en diamants retenue par un nœud de brillants à faire envie à un souverain; son sabre et jusqu’à ses éperons étaient ornésTle brillants; — toujours sur le premier gradin, le prince de Ligne, ambassadeur extraordinaire de Belgique, le général sarde Broglia, lady Granville et madame la princesse de Ligne.

Cette cathédrale, petite comme toutes les églises de Moscou, ne peut guère contenir que quatre à cinq cents personnes. En son milieu est dressé un dais en velours cramoisi relevé de glacets d’or, orné de galons, franges, cordons et glands d’or; la corniche dorée avec

ornements sculptés, ayant à ses quatre coins des couronnes impériales et au centre de chaque face des aigles dorées. De chaque côté des draperies, des écussons surmontés de couronnes portent en champ d’or le chiffre de S. M. ; en leurs coins des aigles dorées et des croix en glacet d’or. Sous le dais, l’estrade du trône, tendue de velours cramoisi et or et élevée sur douze marches séparées par deux plates-formes; au centre de l’estrade, le trône duczar Ivan III, destiné à l’empereur, et celui du czar Michel Feodorovitch, destiné à l’impératrice Marie Alexandrovna. A la gauche du trône est placée une table recouverte en drap d’or, destinée à recevoir les insignes impériaux; à la droite, un siège impérial sous un dais en velours, c’est le trône du czar Alexis Mikhailovitch, destiné à S. M. l’impératrice mère.

Sur le deuxième gradin, les ministres plénipotentiaires et envoyés extraordinaires des autres puissances et les ministres résidents; sur les gradins suivants lès secrétaires et attachés de toutes les missions. Je vous ai dit que les ambassadeurs de Perse et de Turquie étaient placés extérieurement, leur religion ne leur permettant pas d’assister à un office chrétien; quant au nonce du pape, il a dû arriver ce matin seulement, ne pouvant pas non plus assister à la cérémonie religieuse du sacre.

Sur les gradins placés à la gauche du trône se trouvaient les grands-ducs, les grandes-duchesses et les autres membres de la famille impériale, et enfin sur les gradins du fond, derrière le trône, les grands dignitaires de l’empire.

Les jeunes grands-ducs, fils du czar, conduits parleur gouverneur, sont les premiers rendus à l’église; après eux vient S. M. l’impératrice mère, près de laquelle se placent les grands-ducs Michel et Nicolas.

Arrivé près du trône impérial , l’empereur parcourt l’assemblée du regard. A sa gauche viennent se grouper le grand-duc Constantin et le prince Pierre d’Oldenbourg; à sa droite S. M. l’impératrice, et près d’elle le prince de Hesse, son frère, et le prince Georges de Mecklembourg.

Tous les assistants sont debout, et le métropolitain de Moscou, Pbilarète, gravit lentement les marches du trône et vient présenter à l’empereur la profession de foi orthodoxe ; Sa Majesté la lit d’une voix ferme et haute, après quoi les métropolitains de Novogorod, Kiew et Pétersbourg apportent le manteau impérial, que revêt le czar. Une fois couvert du manteau de brocart, l’empereur s’incline devant le métropolitain de Moscou, qui lui impose les mains et récite les prières d’usage en pareille circonstance. Les prières finies, l’empereur se relève, et, saisissant des deux mains la couronne, il la pose luimême sur son front. A ce moment, l’impératrice vient s’agenouiller devant son auguste époux, qui , touchant seulement de cette couronne, trop lourde pour une femme, le front de Marie-Alexandrovna, sans l’y laisser reposer, l’associe à sa toute-puissance, comme il l’a associée au bonheur de sa vie privée.

En cet instant, les magnifiques chants de la liturgie grecque remplissent de leurs accents suaves et beaux les voûtes de la vieille cathédrale d’Ivan-Kalita ; le canon du Kremlinannonce par une salve de cent uncoupsau peuple moscovite que son empereur est couronné, et les trois cent quatre-vingt-dix églises de Moscou font tinter à toute volée leurs cloches innombrables. Pendant ce temps encore, le clergé et tous les assistants viennent présenter au czar leurs félicitations. Il s’est produit en cet instant

une scène faite pour émouvoir profondément tous ceux qui l’ont vue et ne jamais s’effacer de leur mémoire. Le czar était debout, près de lui sa mère, qu’il pressait sur son sein, pendant qu’il serrait avec affection la main de l’impératrice Marie-Alexandrovna, qui lui amenait ses enfants. Autour de ce groupe principal-, et réunis dans un même sentiment d’affection, tous les membres de la famille impériale. A voir l’union de cette famille, à voir la joie vraie, l’émotion profonde qui l’agitait en ce moment, on se prenait presque à regretter pour elle ces splendeurs du rang suprême toujours glaciales pour les élans du cœur; à voir ce bonheur intime dont l’étiquette n’avait pu arrêter l’effusion, on se sentait ému, et plus d’un venu là plus curieux que disposé à l’émotion a, dans ce moment, essuyé une larme furtive. Puis, la scène change d’aspect et redevient grandiose. Le czar, agenouillé, dit une prière, puis, se relevant et seul debout quand tous les fronts sont courbés, quand les voix demandent au ciel la bénédiction suprême, ce maître de soixante-huit millions d’hommes semble grandi par le sentiment de l’immense responsabilité qui pèse sur lui, chef suprême des corps comme des âmes de son peuple.

Après le canon de la messe , les portes du sanctuaire s’ouvrent, et deux archevêques s’avancent vers Sa Majesté pour lui annoncer le moment du sacre. Aussitôt l’empereur descend du trône, l’impératrice le suit jusqu’à la porte du sanctuaire. Le métropolitain de Moscou, tenant le vase précieux qui contient le saint chrême, y trempe le rameau d’or pour oindre le front, les paupières, les narines, les lèvres, la poitrine et les mains de Sa Majesté en disant : « Impressio doni Spiritus Sancti »(Ceci est le sceau du Saint-Esprit.) Le métropoli-

hO

tain de Novogorod essuie les traces de T onction sainte.

D’après un vieux cérémonial russe que j’ai sous les yeux, autrefois, pendant sept jours, le czar ne devait ni laver ni essuyer aucune des parties qui avaient été ointes de l’huile sacrée. Il n’en est plus, je crois, ainsi.

L’impératrice -s’est approchée après l’empereur , et a reçu, mais seulement au front, l’onction sainte.

La cérémonie du sacre achevée , le métropolitain conduit l’empereur à l’autel par la porte du sanctuaire, et là l’empereur communie sous les deux espèces, après quoi l’impératrice reçoit la communion à la porte du sanctuaire des mains du métropolitain de Moscou.

La messe achevée, l’archidiacre entonne le Domine salvum. A ce moment, un vieux général, le prince Menschikoff, je crois, accablé sans doute par le poids d'une émotion trop vive, s’est trouvé mal.

Après la cérémonie, S. M. l’impératrice mère a quitté l’église par la porte du Sud pour regagner le palais, tandis que l’empereur et l’impératrice, suivis de leur cortège, allaient à la cathédrale de l’Archange-Michel, puis à celle de l’Annonciation. Une fois parvenu en haut de l’escalier Rouge, et avant de rentrer dans le palais, l’empereur se retourne vers la foule, qu’il salue à plusieurs reprises au milieu des hurrahs sympathiques du peuple assemblé.

Une fois Leurs Majestés Impériales rentrées au palais, l’archi-maréchal annonce que le banquet est prêt (il était environ une heure et demie, et la cérémonie avait commencé à neuf heures et demie). Leurs Majestés montent sur le trône, près duquel, sous un dais, est dressée une table à trois couverts pour l’empereur et les deux impératrices.

Sur l’ordre de l’empereur, l’archi -maréchal, le grand maréchal de la cour, etc., etc., quittent la salle pour aller chercher les plats, qui sont apportés par des officiers supérieurs, précédés de l’archi-maréchal, et accompagnés de chaque côté par des officiers des chevaliers-gardes, l’épée nue à la main.

Les plats apportés, l’empereur ôte la couronne et le métropolitain bénit le festin. Au moment où l’empereur demande à boire, le corps diplomatique se retire à reculons. Pendant tout le repas, les chanteurs de la troupe italienne , revêtus d’un habit de cérémonie bleu et or, l’épée au côté, exécutent différents morceaux, et particulièrement le septuor des Huguenots.

Le Kremlin et le Tsar Kolokol.

Moscou, 4 septembre 1856.

Madame,

Il y a un an, à pareille époque, je gravissais l’Etna, et je viens d’assister au Kremlin à la proclamation d’un czar : voilà , certes , qui ne se ressemble guère. Et qui sait où je serai l’an prochain, à jour correspondant? à l’Alhambra, à Grenade, ou au pied des Pyramides, ou peut-être, mieux encore, près de vous, à Paris. — A Moscou, oui, je suis à Moscou, moi qui, dans mes instincts de vagabondage, disais toujours : « Il est un pays que, certes, je ne visiterai jamais, eussé-je vu tous les autres, et ce pays, c’est la Russie; rien ne m’y attire, au contraire, tout m’en éloigne : la difficulté des communications, ce climat horriblement froid, qui ne pourrait m’alter, à moi, frileux par excellence; etc., etc. » J’étais si peu disposé à ce voyage, que, à Stettin, au moment de notre embarquement sur l'Aigle de Prusse, encombré outre mesure de passagers attirés par le couronnement, je faillis rebrousser chemin. Contrarié, à juste titre, de ce que, aprèsavoir env oyé de Paris une dépêche télégraphique

afin d’avoir sûrement des cabines particulières à bord, on n’en avait réservé ni à mon compagnon de voyage ni à moi, je pris celui-ci à part, et lui tins sérieusement ce langage : Écoute , mon cher ami , nous avons fait une sottise de venir jusqu’ici ; ne la poussons pas plus loin ; au diable le couronnement! Si tu veux m’en croire, nous allons reprendre nos bagages, regagner le chemin de fer, faire un tour en Allemagne et rentrer à Paris. Mes raisonnements ne surent pas le convaincre, et nous partîmes pour ce pays, que, vous le voyez, je n’étais pas disposé à voir, et dans lequel aujourd’hui je commence à me plaire beaucoup. — Sic transit... ce qui veut dire : La tête de l’homme est une véritable girouette. — Oui, je le répète, le 4 septembre 1855, je quittais Catane par 38 degrés d’une chaleur qui ne m’était pas désagréable, et je commençais à gravir à dos de mulet le doyen des volcans européens. Le soir venu, je reposais ma tête au sein des neiges éternelles, tandis que j’ai passé ma journée à courir du Kremlin à Petrovsky, observant avec quelque curiosité l’organisation de la voirie moscovite, qui en est encore aux éléments. — La poussière est passée à Moscou à l’état de véritable fléau, elle s’amoncelle dans les rues sur un pied d’épaisseur, et quand souffle une rafale de vent, ce sont des nuages à vous aveugler qui se lèvent de terre et vous enveloppent de toutes parts; pour combattre ce désagrément , on a imaginé, c’est assez naturel, d’arroser les rues, et voici comme on s’y prend : Les hommes préposés à cet emploi ont devant eux un seau d’eau, à la main une casserole ou une écuelle, et de temps à autre ils envoient quelques litres d’eau dans les jambes des passants. — Vous le voyez, c’est une organisation toute primitive. Du reste, cela ne vous étonnera

Uk PÉTERSBOURG ET MOSCOU,

guère quand vous saurez que les corbeaux seuls ont l’entreprise de la propreté des rues, et que nul autre qu’eux ne nettoie soit la voie publique, soit même les cours des maisons. — Heureusement ces bêtes sont ici fort nombreuses et leurs instincts voraces en font d’excellents conservateurs de la salubrité publique. Mais voulezvous faire comme j’ai fait tantôt, et revenir avec moi au Kremlin ? là, au moins, on n’a guère qu’à s’étonner d’admiration, et il faut être plus méchamment critique que je ne suis pour trouver quelque chose à reprendre.

Le Kremlin, ai-je dit quelque part, est tout un monde, monde de construction et de souvenirs, quoiqu’il date à peine de cinq siècles, en le faisant remonter jusqu’à Dimitri-Donskoï, au temps où furent construits ses premiers remparts de bois (1370-1380). L’imagination occidentale, dans ses rêves les plus poétiques ou les plus étranges, ne saurait rêver l’effet produit par cette masse imposante et bizarre, amas de donjons aux lourdes proportions, de tours élancées, de murailles plus fortes que le temps qu'elles ont vaincu et que le feu qui n’a pu les entamer, de flèches aériennes aux resplendissements féeriques, de dômes byzantins aux formes jolies et tout éclatants d’or. — Et si c’est la nuit qu’on pénètre pour la première fois sous les voûtes sombres qui conduisent au palais des anciens grands princes, on se sent saisi à la fois d’un sentiment d’inexprimable angoisse et comme séduit par l’attrait d’un charme inconnu : il vous semble que ces grands crochets de fer dont on aperçoit à peine le bec aigu portent encore les têtes sanglantes des strélitz révoltés; il vous semble qu’il va sortir de ces grandes masses noires aux ombres capricieuses et tourmentées la légion guerrière du dieu Odin ou les six

mille exécuteurs d’Ivan le Terrible. Si, quittant l’ombre, on se trouve tout à coup en pleine lumière, sur la grande terrasse , que l’on regarde le ciel pâle comme l’argent et pâlissant encore aux bleuâtres clartés de la lune, si l’on regarde ces blanches façades semi-gothiques et semi-sarrasines du nouveau palais, le clocher d’Ivan dominant tout les alentours, le jardin d’Alexandre, que les murailles crénelées qui le circonscrivent plongent dans l’ombre, et partout dans le ciel les clochers qui scintillent et semblent des étoiles fixées sur notre terre, on se croit transporté au Walhala, cet Olympe du Nord, au séjour des blanches Valkyries. Mais bientôt aussi, arraché à la poésie par la réalité, on se prend à penser que là fut le véritable berceau de la Russie, qui vagissait si faiblement alors, et qui depuis... On repasse dans son esprit toutes les luttes qu’eurent à soutenir ces vieilles pierres pour sauvegarder l’indépendance du peuple qui vivait à leur abri, toutes les résistances victorieuses qu’elles opposèrent aux turbulents voisins de la Russie naissante. On y voit Ivan IV, jeune et victorieux , rentrant triomphalement dans cet asile sacré qu’avait fait construire son grand-père, et que plus tard il devait transformer en un antre de tigre, en un séjour maudit de Dieu, et, puissance terrible de la peur, adoré encore de ces peuples décimés par sa cruauté.

Donc le Kremlin ou Kreml (I) est un vaste polygone irrégulier de cinq côtés ( qui a plus d’étendue que plu-

(1) Kreml signifie en russe fort ou citadelle , et dans toutes les villes anciennes et un peu considérables de Russie, on trouve une place entourée de murailles , au milieu de laquelle sont la cathédrale et d’autres édifices publics; l’ensemble de ces monuments se nomme Kreml.

sieurs autres villes médiocres, ditOlearius), entouré d’une haute muraille crénelée, et qui plonge au midi sur la Moskova ou Moskwa-Rika (comme disent les Russes), qu’il domine d’une hauteur de deux cents pieds. Parallèlement de l’autre côté, au nord, il regarde la vieille ville et longe la place Rouge, cette place où se trouvent les statues de Minin et Pojarsky, et l’église de Saint-Rasile, cette Vassili Blajennoïi si excentrique de forme, si incroyable de couleurs, qu’à la première vue on la considère comme le chef-d’œuvre du grotesque architectural, mais à laquellel’œil s’habitue peu à peu et qu’il finit par contempler avec un certain charme. Ce n’est pas que cette réunion de neuf dômes, tantôt taillés en forme d’ananas, tantôt côtelés comme des melons, etc., que cet amas de lignes brisées à plaisir pour ne jamais présenter rien de régulier à la vue, ce n’est pas que ces heurtements de couleurs, du vert avec du rouge, du jaune avec du bleu, etc., ce n’est pas que tout cela soit beau ou joli, non, mais c’est d’un effet si étrange, si inattendu, qu’après avoir ri, on regarde et qu’on finit même par se plaire à regarder. — Mais voici la Porte-Sainte , découvronsnous, comme c’est l’usage, et passons. A notre droite c’est le Voznécenskoï Monaster , monastère de l’Ascension, couvent de religieuses de première classe, qui malheureusement, comme presque tous les couvents de femmes en ce pays, ne jouit pas d’une réputation immaculée; on

raconte même . Mais non, n’ébruitons pas le scandale,

passons, d’autant que si le chant des religieuses ne manque ni d’originalité ni de charme, leurs deux églises ne présentent rien de curieux à l’œil de l’artiste ou même du simple touriste. — Plus loin , et toujours à droite, voici la fameuse cloche que connaît l’univers, au moins de

réputation, cette cloche qui a tant donné de mal aux savants et fourni matière à tant de discussions. — Estce, se demandaient-ils, la cloche de Boris Godounof, ou celle d’Alexandre Mikhailovitch? était-elle suspendue dans le clocher d’Ivan Veliki ou dans le clocher voisin? est-elle tombée parce qu’elle était trop lourde, ou bien est-ce un incendie qui l’a mise où elle est ? Et plus on allait, plus la discussion devenait orageuse et embrouillée, ce, pendant que les moines qui avaient la cloche dans leur circonscription montraient aux voyageurs curieux, moyennant rétribution, ce monstre d’airain enfoui sous terre, près duquel on descendait par unescalier pratiqué à ses entours. Enfin , après plusieurs essais inutiles déjà tentés, malgré l’opposition des moines qui en tiraient revenu, malgré résistance plus sérieuse, les croyances du peuple moscovite, qui considérait cette cloche comme un palladium et croyait que Moscou périrait dès l’instant qu’elle reverrait le jour, l’empereur Nicolas décida qu’on tirerait de terre le Tsar Kolokol , « la reine des cloches, » et qu’on bâtirait au-dessus même de l’emplacement où elle était enfouie un clocher spécial qui lui servirait de support et d’abri. — Un architecte français, M. de Monferand, fut chargé de ces difficiles opérations, et, le 23 juillet -1836, à sa gloire et au grand étonnement de la foule moscovite, il tirait de terre la plus grosse des cloches connues, et prouvait, grâce aux deux inscriptions qu’elle porte, que cette cloche avait été fondue en 1733, par ordre de l’impératrice Annelvanovna, pour remplacer celle du czar Alexis Mikhailovitch, brisée lors de l’incendie du Kremlin, en 1701 . Il démontrait encore que, malgré les savantes dissertations écrites à ce sujet , cette cloche n’avait jamais quitté cette place, où clic avait été

PÉTERSBOUhG ET MOSCOU.

fondue, attendu qu’elle reposait encore sur le grillage en fer qui lui avait servi de premier support, et que la ciselure des bas-reliefs n’était pas terminée; quant à la brisure, il l’explique par la chute de débris enflammés retrouvés aux alentours et dus à l’incendie de -1737.

Mais laissons la technologie, et revenons au Tzar Kolokol.

— C’est un véritable monument de vingt pieds sept pouces de hauteur, de vingt-deux pieds huit pouces de diamètre, que, vu son poids immense de douze mille ponds (quatre cent quatre-vingt mille livres), on a dû renoncer à suspendre dans un clocher, pour le placer sur un piédestal de granit au bas de cet autre clocher d’Ivan Veliki, d’où la ville de Moscou ressemble plus à une féerie d’or, de lapis et de malachite, qu’à une cité européenne. Que si, franchissant une grille située derrière la cloche, nous pénétrons dans la cour de l’Assomption, nous allons trouver les trois cathédrales de l’Assomption, de l’Annonciation, de l’Archange-Michel, où se sont accomplies les cérémonies du couronnement, et l’escalier Rouge. Sortons donc de cette cour, suivons la magnifique terrasse du Kremlin, qui domine le jardin d’Alexandre, l’ancien quartier des strélitz et la campagne, et qui mire coquettement ses créneaux dans les eaux de la Moskowa, et pénétrons au palais actuel des czars.Là tout brille d’un éclat nouveau. C’est la salle de Saint- Georges, blanche et or avec les décorations de l’ordre; la salle de Saint-André et la salle du Trône, toutes resplendissantes d’une ornementation splendide et de bon goût. Mais, si, descendant quelques marches, on quitte toutes ces modernes richesses , on se trouve tout à coup dans cette salle des Ambassadeurs où sans doute Mikaïl Feodoro-

vitcli , portant en tête le bonnet de martre à fond d'or et entouré de ses boyards vêtus de riches fourrures, recevait les envoyés de Suède et du Holstein et ces Polonais si fiers alors qu’ils ne voulaient pas se découvrir devant le grand prince de Moscovie, puisqu’ils représentaient leur maître, devant lequel se découvrait le czar; dans cette salle des Ambassadeurs, où les sièges de pierre sont taillés dans des murs d’une épaisseur à étonner les forteresses. Et plus loin, voilà cette salle voûtée due à l’architecte Pietro Antonio (1491), tapissée en velours cramoisi brodé d’or, tout autour de laquelle sont suspendus les écussons des différents gouvernements de la Russie, et où le czar nouveau couronné vient prendre son premier repas, et recevoir le corps diplomatique et les grands corps de l’État. — Montons maintenant cet escalier défendu par une grille de fer, et nous allons nous trouver dans ce Granovitaia Palata (palais anguleux), taillé à l’extérieur à facettes de diverses couleurs, et décoré à l’intérieur d’une manière plus fantastique encore: le sol est dallé en pierres ouvragées, fouillées au ciseau, et présentant des dessins ornementés de toutes sortes ; les plafonds, voûtés et supportés par des colonnes, sont peints à fresque comme les murs; et l’on ne sait plus guère, en visitant ces appartements, si l’on est chez quelque mandarin lettré, amateur des arts, ou dans le palais féerique de quelque souverain d’Orient échappé aux contes arabes. — Plus loin, c’est le palais du Sénat , avec ses cinquante ou soixante administrations diverses; le palais du Patriarche , le Saint-Synode , Y Arsenal, etc., etc.; et enfin Y Oroujeinaia Palata (palais des Armures), construit, à ce que prétend Schnitzler, sur l’emplacement occupé jadis par la maison qu’habitait

Boris Godounof avant d’être tzar, rOroujeinaia Palata, ou Trésor , renferme, en or, en argent, en pierreries , plus de richesses encore que la cathédrale de l’Assomption, richesses auxquelles les souvenirs viennent ajouter leur inestimable valeur. — Ce sont d’abord quinze couronnes or et pierreries, depuis celle que donna l’empereur d’Orient à la grande princesse Olga (946) lorsqu’elle alla à Constantinople recevoir le baptême; la couronne à turquoisesduroyaumedeKasan, etc., jusqu’à cette couronne de Pierre le Grand qui compte huit cent quarante-sept brillants de toutes grosseurs, et dont la croix est enchâssée sur un très-gros rubis. Toutes ces couronnes sont garnies d’une bordure en zibeline; puis le sceptre de Vladimir Monomaque, tout en or et d’un mètre de long, orné de deux cent soixante-huit diamants, trois cent soixante rubis et quinze émeraudes, et de dix sujets peints sur émail; un trône en ivoire , offert en 1473 à Ivan III par l’empereur d’Orient, à l’occasion du mariage d’Ivan avec sa nièce Sophie. Cette princesse était la dernière descendante des Paléologues; nièce de ce Constantin Paléologue auquel, en 1453, Mahomet II enleva Constantinople et la vie; Sophie apporta au tzar Ivan III, son mari, ses droits à la couronne d’Orient, qu’il ne put guère revendiquer, mais que depuis... Le trône de Michel Feodorovitch , garni de huit mille huit cents vingtquatre turquoises; celui d’Alexis Mikailovitch, ornés de huit cent soixante-seize diamants, de douze cent vingt-quatre pierres de toutes sortes et d’une quantité innombrable de perles. — Nombre de cannes ayant appartenu aux grands princes ou tsars, or, ivoire etc.; puis des aiguières, des coupes, une écritoire en lapis lazuli, des plats, des gobelets, des tasses, etc., etc.,

le tout, en en exceptant les couronnes , les sceptres et les croix qui n’ont pas été pesés, donnant cent quinze livres d’or et à peu près six mille trois cents livres d’argent.

Le théâtre à Moscou : Minin et M. Duzi. — Théâtre -Italien : madame Bozio, Lahlache , madame Cerrito. — Théâtre-Français : débuts de madame Madeleine Brohan.— Madame Yolnys. — Leménil. — Madame Roger-Solié. — Têtard.

Moscou, 30 août-11 septembre 1856.

Les débuts de madame Madeleine Brohan ont eu lieu hier au soir; elle a paru dans les Contes de la Reine de Navarre , et a obtenu un succès grand et mérité, sur lequel je reviendrai. Mais, avant cela, je saisis cette excellente occasion de vous parler théâtre, et de le faire avec quelques détails. Je ne vous reparlerai pas de la salle du Grand- Théâtre, dont je vous ai dit les magnificences, oubliant, je crois, de vous faire constater que, malheureusement, comme il n’y a pas de gaz à Moscou, toutes ces richesses brillent au feu un peu terne des quinquets. Et c’est grand dommage, car le rideau, véritable œuvre d’art, dû au pinceau de M. Duzi, un Vénitien, mérite d’être vu et bien vu. Ce n’est pas là une toile ordinaire, c’est un immense tableau habilement composé, bien et solidement peint, et dont les teintes vigoureuses s’harmonisent on ne peut mieux avec l’ensemble delà décoration.

Ce tableau représente un des épisodes glorieux de l’histoire de Russie, cpie je vais vous dire. En 1612, la ville de Moscou et la Moscovie tout entière étaient au pouvoir des Polonais. Cependant, un boucher de Nijni INovogorod, homme de cœur, de patriotisme et d’énergie, souffrait impatiemment le joug de la domination étrangère ; aussi rêva-t-il la délivrance de sa patrie. Dès lorsMinin, c’était son nom, n’eut plus de repos; son commerce le mettait en relations avec les bourgeois et le peuple de son pays, et il les eut bientôt, grâce à l’énergie de ses convictions et à son éloquence sauvage, amenés à partager son désir de liberté. Dès ce moment l’armée vengeresse était trouvée, mais il lui manquait un chef, une tête intelligente qui pût la diriger sans compromettre inutilement tant de sang généreux. Minin, ardent et courageux au combat, se crut au-dessous d’une tâche aussi lourde que celle de la direction d’une armée : il alla donc trouver le prince Pojarsky, qui, blessé dans un précédent combat, avait été transporté au couvent de Troitza. A peine remis de ses blessures, Pojarsky accepta , avec enthousiasme la proposition de Minin. Bientôt après, les troupes libératrices marchaient sur la ville sainte et chassaient les étrangers.

Le peintre a choisi le moment de l’entrée des vainqueurs au Kremlin pour sujet de son tableau. Pojarsky et Minin sont à cheval, entourés de soldats et du peuple moscovite, qui les acclament et leur payent d’une reconnaissance chaleureuse leur dévouement à la patrie ; à droite, deux magnifiques groupes de femmes et d’hommes du peuple; à gauche, et derrière les triomphateurs, une foule immense, accourue pour les complimenter; en avant, la Porte-Sainte, cette porte sous laquelle, aujour-

5/i PÉTERSBOURG ET MOSCOU.

d’hui encore, nul (étranger ou moscovite) ne passe sans se découvrir, la Porte- Sainte, mais sans l’image sacrée et révérée qui la décore et la consacre, la religion grecque ne permettant pas de reproduire dans une œuvre profane, comme un tableau, aucun des objets du culte. Nous avions vu la toile de M. Duzi avant qu’elle ne fût en place, et nous l’avions trouvée fort belle; mais là, dans cette salle splendide, sans trop d’éclat et sans mauvais goût, elle produit tout son effet, et cet effet est vraiment beau.

Le Théâtre-Italien ou Grand-Théâtre a commencé le cours de ses représentations par les Puritains , qu’ont chantés madame Bosio, Lablache et Calzolari; par Ernani , avec madame Lotti, une grande et belle voix; par Don Pasquale , avec Lablache. — Mademoiselle Bagdanoff a dansé Giselle ; on attend encore les débuts de madame Cerrito.

Il y a, après-demain jeudi, spectacle-gala, c’est-à-dire spectacle auquel assistera officiellement toute la cour. On n’est admis au théâtre, ce jour-dà, que sur invitations et en uniforme ou en costume. Ce sera, je crois, dans cette magnifique salle, un beau spectacle que celui de cette assemblée brillante : je verrai et vous dirai. Le spectacle se compose de VElisire d’Amore et d’un ballet.

Venons au Théâtre-Français, qui, depuis que nous sommes ici, nous a fait passer en revue une partie du répertoire parisien. Ce fut d’abord la Joie fait peur , avec madame Volnys, qui nous a étonnés et émus, après madame Allan. Ce n’est plus le jeu, admirable de douleur quoique un peu affaissé, de madameAllan, maisc’est peut-être de la douleur plus réelle, plus comme on la rencontre dans la vie, de la douleur sans atonie. Par mo-

ments, la femme qui vit reparaît sous la mère qui se meurt, et c’est plus la vérité que la lente agonie à laquelle nous avait habitués à Paris la regrettable madame Allan.

Madame Volnys a des éclats de sensibilité d’un admirable effet et d’un irrésistible entraînement; je ne crois pas qu’il soit possible aux plus bronzés de ne pas pleurer de sa douleur. Ah ! quel effet elle produirait aujourd’hui sur notre public depuis si longtemps habitué à l’adorer, depuis si longtemps passionné d’elle ! quel accueil on lui ferait sur la scène de ses anciens succès ! Certes, aux chaleureux applaudissements du public français, Léontine Fay reconnaîtrait que le parterre ne vieillit pas et qu’il reste constant à qui a su lui inspirer une admiration légitime. Nous attendons avec impatience la soirée d’après-demain, dans laquelle madame Volnys doit jouer Péril en la demeure. Cependant, connaissant ses qualités, la délicatesse de son jeu, son intelligence des choses scéniques, nous savons presque à quoi nous en tenir. Madame Volnys est de ces bien-aimées du public auxquelles il faudrait dire, si Sancho n’était pas mort et qu’on pût encore citer des proverbes : « Plus je te vois, plus...»

Après la Joie fait peur , ce fut le Gendre de M. Poirier : encore une révélation d’acteur, pour nous au moins. Nous ne connaissions Leménil que par de lointains souvenirs; et quel n’a pas été notre profond étonnement quand, cherchant un acteur de gros rire et de talent vaudevillesque, nous avons trouvé un comédien de grande école, jouant M. Poirier avec un naturel dont rien n’approche, avec un sentiment de ce qu’il faut pour être vraiment comique sans arriver à la charge qui nous a surpris autant que ravi ! \ h ! voilà un comédien qui

PÉTKRSBOURG ET MOSCOU.

manque à Paris. Sainville et Yillars sont morts; mais Leménil est là avec leur verve et leur fine naïveté, et peut-être aussi avec un sentiment plus vrai du comique. Ou’on fasse à Leménil un rôle comme celui de Poirier,

et Paris verra, chose rare, un véritable comédien...

Madame Roger-Solié joue avec beaucoup de distinction le rôle d’Antoinette, créé à Paris par madame Rose- Chéri. Que si maintenant nous venons à des pièces de moindre importance, nous devons parler de la Femme qui se grise et de l'Amour, que qiï cest qu ça? le grand succès de l’hiver dernier en Russie. Dans ces deux vaudevilles, comme dans Je dîne chez ma mère , mademoiselle Mila s’est montrée pleine de gentilles intentions comiques. Elle a de la verve, de l’entrain, beaucoup de gentillesse, c’est-à-dire tout ce qu’il faut pour réussir ; aussi réussit-elle beaucoup ici. Perdu dans des vaudevilles bons quelquefois, mauvais le plus souvent, nous retrouvons ici un comédien dont l’Odéon a souvenir et qui y a laissé de légitimes regrets : Têtard, qui n’est pas ici à sa place, attendu qu’on n’y joue guère le grand répertoire, dans lequel il avait révélé des qualités réelles, fait ce qu’il peut dans des pièces indignes de lui et qu’il parvient cependant, Atlas de nouvelle espèce, à porter jusqu’au succès, tant un acteur, quand il a du talent, se peut transfigurer. Un dernier mot pour Neuville, qui, ici comme à Paris, est toujours très-amusant.

Revenons à la soirée d’hier. La salle du Théâtre- Français regorgeait de monde. Malheureusement, l’empereur, retenu par un deuil de famiile , n’avait pu venir au spectacle. L’assemblée, toutefois, était brillante; les ambassadeurs étrangers, les ministres et tout ce que Moscou compte aujourd’hui de notable, étaient là, atten-

liant curieusement, mais sans l’anxiété d’un public français, ces débuts promis et annoncés depuis longtemps. Enfin, Marguerite de Navarre paraît, et, pendant les premières scènes, on sent que la crainte oppresse sa poitrine et gêne son débit; et puis il semble que ce public russe, qui cependant connaît la pièce, n’en comprenne pas les intentions. Peu à peu, toutefois, l’actrice, redevenue maîtresse d’elle-même, reprend pied sur son terrain, et dès lors le public sent ses glaces se fondre à ce feu sacré; dès lors cette parole sympathique, ce jeu spirituel et noble, ce sourire fait pour enchanter les plus froids et les plus maussades, et ces beaux yeux brillants d’intelligence, tout cela saisit l’assemblée, qui paye en bravos souvent répétés tout le plaisir que lui fait éprouver madame Madeleine Brohan. Dès ce moment , tout va bien, le public russe comprend qu’il n’a pas seulement affaire à une charmante femme , mais à une grande artiste, et il essaye de lui prouver, en la rappelant à la fin de chaque acte, qu’il lui sait gré d’avoir quitté la Comédie-Française et ses admirateurs de Paris , pour venir lui apporter quelques-unes de ces joies de l’esprit dont sont si avides les spectateurs intelligents.

A côté de cette beauté éclatante, à l’ombre de ce talent aussi noble que gracieux, aussi délicat que distin- . gué, apparaissait pour la première fois aussi, hier soir, sur la scène moscovite, une toute jolie actrice, pensionnaire autrefois à la Comédie-Française, mademoiselle Theric , qui était en beauté et avait mis sa gentillesse au service de ce rôle un peu niais d’Isabelle de Portugal, que déjà elle avait joué à Paris. Mademoiselle Theric a été bien accueillie, et ramenée à la fin de la pièce par madame Madeleine Brohan, qui a dû revenir jusqu’à

trois fois; elle a eu sa part des chaleureux applaudissements qui ont terminé cette soirée.

A bientôt, nous dit-on, les Demoiselles de Saint-Cyr, pour la continuation des débuts de madame Brohan et de mademoiselle Theric.

Voici donc bien et dûment madame Brohan à Moscou, où elle a débuté avec succès. Qui sait si toutefois il ne se trouvera pas encore à Paris quelque plaisant à l’imagination trop vive pour prouver qu’elle n’est pas en Russie, mais en Chine, ou peut-être bien aux eaux? n’at-on pas trouvé le moyen de la dire à Plombières, et je ne sais où encore, quand elle était à Bruxelles et à Anvers? Je devrais maintenant, avant de terminer, vous parler du théâtre russe, qui a ici un répertoire et des acteurs, et qui a une véritable originalité; mais je ne suis pas encore assez initié pour risquer une appréciation ou même une description que je remets à plus tard.

Fête populaire à Petrovsky par la pluie battante. — Festin homérique : cent bœufs, quatre mille moutons, cent mille tartes à la crème, fontaines donnant du vin et de l’eau-de-vie. — Un Diogène moscovite. — Le ballet de la Fille de Marbre. — Accident arrivé à Cerrito. — Un proverbe représenté chez S. A. I. la grande-duchesse Hélène: Qui perd gagne, etM. le comte Joachim Murat.

Moscou, 9-2 1 septembre 1856.

Ah! que de gens mouillés ! Hier, samedi, la pluie tombait à torrents, et pas une éclaircie, pas un moment de répit pendant toute cette journée de fête populaire. Je dois dire, d’ailleurs, qu’il faut qu’on soit en ce pays furieusement habitué à la pluie, car elle n’a empêché personne de se rendre à Petrovsky; et, malgré la boue, dans laquelle on entrait jusqu’à mi-jambe, malgré les rafales d’eau qui leur fouettaient la figure, plus de cent mille personnes, presque toutes à pied et sans parapluies, ont assisté à ce festin du peuple, qui ressemblait par plus d’un côté aux repas homériques.

Outre la foule immense de piétons, la route de Moscou à Petrovsky était, durant trois verstes, garnie, à ne pas y mettre une brouette, de voitures de toute sorte, berlines, calèches, droschkys découverts. Certes, les onze mille voitures de louage qui se trouvent à Mos-

cou étaient en marche. Nous n’avions pu cependant qu’à grand ’peine, et moyennant quatre roubles et demi (-1 8f.), nous procurer pour trois heures une praletka, petite voiture à deux places à peu près couverte.

Au milieu de la plaine de Petrovsky, et sur un espace de huit kilomètres de circonférence, on avait dressé des tables pour le peuple et nombre de jeux publics de toute nature, des balançoires, des chevaux de bois, des théâtres représentant, les uns des pièces russes, les autres des batailles, un cirque en plein air, au milieu duquel, je le répète, malgré la pluie battante, les écuyères en robe de gaze et de satin venaient faire leurs évolutions au grand contentement du peuple, qui ne paraissait pas s’inquiéter le moins du monde delà boue ni de la pluie... Il y avait encore des montagnes russes, et là on se battait pour avoir une place dans les chariots... Puis, en avant de cet espace réservé à la foule, se trouvaient dressés le pavillon impérial, ravissante petite construction en bois, meublée intérieurement à la Pompadour, et, de chaque côté, des tribunes pour le corps diplomatique et les invités. La fête était indiquée pour deux, heures, et, à un signal de l’empereur, le peuple devait se précipiter sur les provisions qui garnissaient les tables ; mais malheureusement, à un faux signal donné dès six heures du matin, les impatients s’étaient rués sur les délices promises étalées sous leurs yeux , et à deux heures il ne restait plus rien que les fontaines d’où coulait du vin, qui n’avaient pas été ouvertes le matin. Un ballon, qui s’est enlevé majestueusement dans les nuages, très-bas en ce moment, a couronné la fête. — Mais il ne restait rien d’un repas préparé pour deux cent mille personnes, rien de ces quinze cents bœufs, de ces quatre mille mou-

PÉTERSBGURG ET MOSCOU.

tons aux cornes dorées, garnis de housses de calicot rouge, et que la veille nous avions vus étaler sur leurs quatre jambes de bois leur mélancolique résignation; rien de quatre mille jambons, de cent mille poules, de cent mille canards, de quatre mille jambonneaux, de cent mille gâteaux à la crème, de deux cent mille kalatches (on appelle ainsi un certain pain fait en forme de nœud d’épée, que mange le peuple en Russie); tout cela avait été englouti dès le matin, sans préjudice de ce qui avait été la veille donné par quelques gardiens infidèles (il y en a môme en Russie) à leurs amis et connaissances, ou même à des moujiks passant, mais sachant par expérience la puissance séductrice de deux ou trois kopecs. Toute la journée, ce fut donc une longue et fournie procession de gens rapportant qui un des baquets dans lesquels étaient sur les tables le vin et l’eau-de-vie ; qui un saucisson ; qui même un de ces petits arbres, façon de noël, qui garnissaient le milieu des tables, et laissaient pendre à leurs branches des cuisses de poulet, de canard, des cervelas, etc....; qui enfin le bois de la table sur laquelle ils n’avaient plus rien trouvé.

A une heure, l’empereur, à cheval et suivi d’un nombreux état-major, sortit du charmant petit palais de Petrowsky, situé en face la plaine et où il venait d’arriver, et, après avoir fait une promenade au milieu de la foule jusqu’au pavillon qui lui était destiné, il donna le signai (signal vivement attendu ; s’il n’y avait plus rien à manger, il y avait encore beaucoup à boire) du commencement de la fête. Le ballon partit, et les fontaines, en grand nombre, dressées au milieu de la plaine, coulèrent du vin; ce fut alors un spectacle curieux, une lutte gargantualesque d’ivrognes, qui ne s’inquiétaient de la

pluie que parce qu’elle mouillait leur vin. Bientôt les fontaines furent prises d’assaut, chacun tendant son écuelle ou même son chapeau, et buvant plus que son soûl; puis ceux qui n’avaient pu approcher, impatients de voiries premiers venus garder la place, se mirent à les assaillir à coups d’écuelles et de baquets, rejetant ceux qui, déjà ivres, ne pouvaient plusse tenir; ou bien encore les plus éloignés, désespérés de ne pouvoir atteindre le but désiré, ramassant à pleines mains la boue pour en couvrir les favorisés et leur faire quitter la bonne place... tout cela, d’ailleurs, se réglant en famille, sans intervention de gendarmes ni de boutchniks. Toutefois, comme les fontaines furent assez vite épuisées, le peuple voulut voir ce qu’elles avaient dans le ventre et tâcher d’en tirer une dernière goutte; chacun alors se mit tranquillement à les frapper à coups de pieu ou de baquet pour les démolir, ce qui fut assez vite fait; et, a ce moment, passant près d’une fontaine éventrée, je vis un cosaque qui en retirait un moujik ivre : cet homme, intelligent dans sa passion, avait trouvé le moyen de se fourrer, dès le commencement, dans l’intérieur de la fontaine et l’avait empêchée de couler, ce qui fait qu’elle avait été vite abandonnée et qu’il était resté en dedans, seul maître d’un tonneau plein. — Qu’en eût dit Diogène, qui n’eut jamais qu’un tonneau vide?

La place resta garnie jusqu’au soir d’une foule immense , barbotant et trempée de pluie, mais ne voulant rien perdre des amusements qui lui étaient destinés. Au retour ce fut encore pis qu’à l’aller : un encombrement de piétons et de voitures à effrayer tout autre que des cochers russes; les voitures, sur cinq ou six rangs, se touchaient toutes par le brancard ou les roues; aussi

PÉTERSBOURG ET MOSCOU, avons-nous remarqué plus de dix calèches enfoncées. A un moment donné, la presse était telle que toutes les files s’arrêtaient, puis on repartait ; et comme les voitures n ont pas l’habitude d’aller au pas et qu’elles sont attelées, même les plus mauvaises et les plus laides, d’excellents petits chevaux fort impatients, on repartait à grande vitesse et on arrivait donner du brancard dans le caisson de la voiture précédente, qui se trouvait enfoncée sans, je

dois le dire, qu’on s’en inquiétât beaucoup de part ni d’autre.

A quatre heures, nous étions rentrés à Moscou, un peu mouillés, mais heureux d’avoir assisté à ce spectacle étrange et saisissant d’une foule considérable, s’amusant avec un calme qui ferait croire en France qu’on s’ennuie.

Ce même soir nous assistions, au Théâtre-Français, au second début de madame Madeleine Brohan, dans les Demoiselles de Saint-Cyr, où elle a obtenu, plus encore que dans les Contes de la Reine de Navarre, un succès retentissant de bravos. L’empereur, l’impératrice, le grand-duc Constantin, la grande-duchesse Catherine assistaient à cette représentation ; et Sa Majesté l’impératrice a fait, après la représentation , complimenter madame Brohan.

P. S. Il est arrivé avant-hier au Grand-Théâtre un fâcheux accident, à la fin du ballet de la Fille de marbre, qu’avait dansé à ravir madame Cerrito. Un portant est tombé sur la gracieuse ballerine, l’a renversée et l’a blessée à l’épaule; déjà même ses jupes de gaze s’enflammaient, quand on lui a porté secours. Heureusement madame Cerrito va bien aujourd’hui et en a été quitte pour une grande peur et une blessure légère.

Oh

Moscou, 12-24 septembre 1856.

P. SI Je n’ai pas le temps de vous parler ce soir, pressé que je suis, non par l’heure du courrier, mais par l’envie de dormir, du grand bal masqué donné au Kremlin par l’empereur, ou d’un autre bal offert par l’assemblée de la noblesse au czar; je ne vous parlerai que d’une fête toute française et de laquelle à ce titre je vous dois compte; il s’agit de la représentation chez son A. I. la grande-duchesse Hélène, tante de l’empereur, et, en présence de toute la cour, d’un proverbe dû à la plume élégante d’un diplomate devenu député. Ce proverbe, qui a pour titre Qui perd gagne , est de donnée originale et écrit d’un style à la fois spirituel , fin et portant coup. — Ce n’est pas là seulement l’œuvre d’un homme du monde qui a de l’esprit , c’est mieux ; cela marche d’une manière vive et pimpante, avec un reflet de sentiment et presque de l’habileté scénique. Aussi je vous laisse à penser comment et combien cette saynète a réussi, jouée qu’elle était par madame Volnys, madame Madeleine Brohan et MM. Deschamps etFédé. — Jusqu’au jour de la représentation on avait gardé le plus profond secret sur le nom de l’auteur, dont la modestie nerveuse ne pouvait s’accommoder de la publicité ; comment s’arrangera-t-il d’une • représentation sur la scène française ? — Mais en présence des applaudissements légitimes et répétés de ce grand public , en présence de la demande réitérée que faisait l’empereur du nom de l’auteur de ce petit chef-d’œuvre, c’est ainsi qu’il qualifiait Qui perd gagne , madame la grandeduchesse dut trahir l’incognito de M. le comte Joachim Murat, secrétaire du Corps législatif, attaché à la mis-

sion extraordinaire de France en Russie, et dès lors ce nom fut couvert d’applaudissements nouveaux : « Gomment! disait un vieux prince philosophe et sceptique : être diplomate, spirituel et amusant, mais c’est un tour de force ! »

Bal offert par l’ambassadeur de France à l'empereur. — La galerie de campagne de M. deMorny. — Concert donné parM. Auguste Durand, organiste de Sainte-Geniève, dans les salons de l'ambassade de France.

Moscou, 17-29 sept mbre 1856.

On s’attendait à des merveilles, et l’on n’a pas eu de mécompte. M. l’ambassadeur de France avait voulu être le dernier à recevoir l’empereur. Sa fête devait clore cette série de brillantes fêtes que nous venons de traverser; elle devait, par conséquent aussi, être la plus belle, le courronnement de l’œuvre... On avait l’expérience des fautes commises, le secret de ce qui avait manqué aux devanciers; tout cela rendait, ajuste titre, tout le monde exigeant. Eh bien ! nul n’a récriminé; chacun, sortant, ce matin, au jour, des salons de l’ambassade de France, s’émerveillait et s’extasiait... et, en conscience, il y avait de quoi. Les parois de la grande salle de bal étaient d’un bleu pâle, sur lequel courait un treillage d’or garni de lierre naturel qui montait jusqu’au plafond; de temps en temps, dans des cartouches, des peintures décoratives dans le goût du dix-huitième siècle : de petits

amours ou de gracieuses figures de femmes. Tout autour, à hauteur d'appui, des fleurs naturelles qui faisaient ressembler cette salle à une vaste corbeille dont la bordure eût été de fleurs et le milieu d’or, de pierreries et d’étoffes précieuses. Au milieu de tout cela scintillaient de grands lustres de cristal et tout autour de superbes candélabres d’or supportant des milliers de bougies.

Sur fun des côtés de cette salle, et dans un enfoncement préparé à cet effet, se trouvait la loge impériale, capitonnée de bleu plus foncé, de manière à s’harmoniser avec la décoration générale, tout en la relevant d’un ton plus accusé.

Et maintenant que vous connaissez le cadre, voyons le tableau.

Au milieu d’abord, l’empereur et l’impératrice, l’empereur revêtu du costume de cour blanc des hussards de la garde et portant le grand cordon de la Légion d’honneur; la grande-duchesse Constantin, l’une des plus charmantes femmes de Russie ; le grand-duc Constantin, les grands-ducs Michel et Nicolas, frères de l’empereur, portant le costume brun, or et rouge, de la milice, et le cordon bleu de Saint-André; le grand-duc héritier en hussard noir; le prince Pierre d’Oldenbourg; le prince Alexandre de Hesse, frère de S. M. l’impératrice; M.le comte de Morny, avec le grand cordon de Saint-André ; puis les aides de camp généraux, les dames d’honneur à portrait, c’est-à-dire qui portent sur l’épaule un médaillon de la souveraine et le cordon de Sainte-Catherine, qui leur donne rang de lieutenant général et fait que les postes prennent les armes quand elles sortent; puis — et j’aurais dù dès longtemps la nommer — l’ancienne reine de Mingrélic, portant une couronne de forme étrange,

68 PÉTEHSBOORG ET MOSCOU.

mais belle toutefois, et faite, je crois, de platine, d’or et de lapis lazuli ; puis la jeune princesse de Géorgie ; puis la cour; puis le corps diplomatique ; puis... en un mot, huit cents personnes, et pas un habit noir, mais, en revanche, quelques costumes d’homme d’une exceptionnelle beauté.

Je ne vous parlerai plus ni des Mingréliens, ni des Kurdes, ni des Persans, ni des Albanais, ni... mais seulement de trois Autrichiens, le prince Esterhazy, le comte Valentin Esterhazy et le comte d’Appony, qui portaient tous trois l’habit hongrois de velours noir soutaché de soie et la pelisse pareille, mais cela pour le prince Esterhazy, par exemple, avec une garniture de turquoises montées à jour, formant brandebourgs et garnissant toute la poitrine ; au cou, en guise de cordon de je ne sais quel ordre, trois émeraudes grosses comme deux doigts, et enfin un sabre d’argent au fourreau parsemé de brillants, de turquoises, etc. Voyez-vous d’ici toutes ces richesses ressortant sur un fond de velours noir de la plus entière simplicité ?

L’empereur et l’impératrice arrivèrent au bal dès neuf heures et demie ; à ce moment , l’orchestre, placé dans une tribune haute et conduit par Sax, joua l’hymne national Bojé Tsara Khrani... puis les danses commencèrent. L’impératrice se retira dans un petit salon qui lui avait été préparé, pendant que l’empereur parcourait seul les salons, s’arrêtant ici, là, causant avec un général, avec un ambassadeur, avec les uns et les autres, toujours bienveillant pour tous, et paraissant se complaire à cette fête que lui offrait la France.

Conduit par M. de Morny, l’empereur alla visiter et admirer cette galerie rie quatorze tableaux que l’ambas-

sadeur de France a su faire une des plus belles qui se puissent voir, vous allez en juger : c’est d’abord, honneur à qui de droit! un magnifique portrait de Rembrandt, le portrait de son doreur; puis, je suis l’ordre du placement, les B ravi de Meissonnier; puis un Enlèvement d’Europe , par ledit Rembrandt, trouvé à Moscou par M. de Morny; puis un Metzu de toute beauté, un portrait de Denner aussi trouvé en Russie, un Wouvermans, un Pierre de Iïooghe, deux têtes de Greuze, et un petit Fragonard, charmant d’effet, d’une lumière et d’une couleur à égayer l’œil le moins sensible.

L’impératrice, à son tour, accompagnée de la grandeduchesse Constantin, fit, à onze heures et demie, un tour dans les salons, et à minuit trois quarts on servait un souper, où trois cents personnes assises prenaient place à la fois.

À la table du milieu, l’impératrice, et, derrière elle, M. l’ambassadeur, et M. Baudin, premier secrétaire de l’ambassade française; à droite de S. M., le prince Frédéric des Pays-Bas, la grande-duchesse Constantin, lord Granville, la princesse de Ligne ; à gauche, le prince héréditaire de Hesse, madame la baronne de Seebach, le général Broglia, le prince de Ligne ; en face, la princesse de Mingrélie. Quant à S. M. l’empereur, il s’était placé à une petite table, au milieu des dames et des demoiselles d’honneur.

Après le souper, LL. MM. H. restèrent encore quelque temps au bal et ne se retirèrent qu’à une heure et demie du matin. On n’a pas, depuis le commencement des fêtes, d’exemple d’un aussi long temps passé au bal par l’empereur. Après le départ de LL. MM., on commença à danser le cotillon, puis la mazurka polonaise, que

les Russes dansent d’une façon gracieuse et charmante. Le bal ne finit qu’avec le jour, à cinq heures et demie, fit ce ne futqu’à cette dernière heure que les grands-ducs, qui avaient dansé toute la nuit, le quittèrent.

Aujourd’hui, à Moscou, il n’est bruit que des splendeurs de l’ambassade de France, et les Russes nous accordent sans conteste la palme du triomphe : ils ont même, chose qu’on n’a pas faite jusqu’à ce jour, demandé qu’on leur laissât visiter ces salons féeriques ; ce à quoi l'ambassadeur a répondu en disant qu’il était tout disposé à faire voir ses salons à tous... mais au profit des pauvres; et il a organisé, pour après-demain jeudi, un bal par souscription, à cinq roubles par personne, moitié pour les nécessiteux de la colonie française, moitié pour les pauvres de Moscou.

Maintenant encore, ce soir, un feu d’artifice monstrueux (dont je ne pourrai vous parler, car il faudrait remettre à demain ou après le départ de cette lettre), et puis les fêtes du couronnement à Moscou seront closes. L’empereur quitte cette ville le 22 septembre-4 octobre , le corps diplomatique le dimanche, et les troupes dramatiques lundi. Moscou va reprendre son aspect habituel, sa tristesse et son vide. Mais, en ce temps-là, nous assisterons à l’entrée solennelle de l’empereur à Saint- Pétersbourg, et nous vous en donnerons des nouvelles.

Il y a eu aujourd’hui, 1 7-29 septembre, dans ces mêmes salons de l’ambassade de France, un concert des plus brillants donné par un de nos compatriotes, homme de talent sérieux et sympathique. M. Auguste Durand , organiste de Sainte-Geneviève, a fait entendre au public russe, surpris de cette presque révélation , un instrument que l’on connaissait ici sans en savoir toutes les res-

sources: l’orgue-mélodium d’Alexandre. M. Durand a exécuté plusieurs morceaux de sa composition, tous pleins de mélodie, et d’une mélodie distinguée, gracieuse et facile. En tant qu’exécutant et que compositeur, M. Durand a obtenu le plus grand et le plus légitime succès; il a été couvert d’applaudissements et de bravos. Du reste , M. Durand n’en était pas à sa première ovation moscovite, il est depuis quelque temps le lion musical de la ville sainte; il n’est pas un salon ici qui n’ait voulu l’avoir ou l’entendre, et la grande-duchesse Hélène, tante de S. M. l’empereur, après avoir entendu l’organiste de Sainte-Geneviève, lui a envoyé en témoignage de sa satisfaction une épingle en turquoise enrichie de diamants.

MM. Calzoiari, Tagliafico et Têtard, mesdames Maray et Tagliafico avaient prêté leur concours au bénéficiaire, et tous ont bien mérité du public, qui leur a rendu en applaudissements chaleureux tout le plaisir qu’ils lui avaient causé.

Moscou. — La vieille ville : ses bazars, le Gostinoi Dvor, la porte des Bottes. — Étymologie du verbe schoukiner ; le marché aux P. .x. — Le Toitskoi Traktir et ses cent-quinze garçons. — Pudeur de cet établissement. — Un menu russe de haut goût. — Le stchi national. — Abattis de barbes au théâtre Italien. — Les clubs à Moscou.

Moscou, 22 septembre-^ octobre 1856.

C’en en est fait des splendeurs du couronnement , il n’en reste plus guère que des échafaudages et... des souvenirs. L’empereur quitte aujourd’hui Moscou , et déjà nombre de membres des missions étrangères ont devancé son départ. Les généraux Lebœuf, Frossard et Dumont sont partis, il y a troisjours, pour Varsovie et la France; le colonel Reille, rappelé dans notre pays par des affaires de famille, les avait précédés, accompagné du marquis de Gallilïet. MM. Siméon, d’Espeuille, de Maussabrée et Piquemale les ont suivis, il ne reste plus ici, avec M. de Morny, que l’ambassade fixe, composée de : M. Baudin, premier secrétaire; le vicomte de Lespine , deuxième secrétaire ; le marquis de Piennes , le marquis de Sayve et le marquis de Courtarvel, attachés; et, en outre, le comte Joachim Murat, secrétaire du Corps lé-

PÉTERSBOUBG ET MOSCOU. 73

gislatif; le comte de Lavalette; le duc de Grammont-Caderousseet le prince Paul de Beaufremont, qui, je crois, ne quitteront la Russie qu’avec l’ambassadeur extraordinaire.

Il est temps, du reste , de quitter Moscou. Depuis les belles journées de soleil qui ont prêté leur riant éclat aux fêtes extérieures du couronnement, à peine avons-nous aperçu un coin de ciel bleu , toujours un voile gris au firmament, toujours de la pluie, tantôt fine et pénétrante, tantôt torrentielle, toujours de la boue, et quelle boue ! Ah ! la poussière est certes passée , à Moscou , à l’état de fléau : mais la boue, c’est encore une autre affaire! Avez-vous quelquefois traversé en France, parle dégel, quelque chemin de traverse? Eli bien, voilà... En un mot, la boue de Moscou est presque pire que le macadam des boulevards; jugez.

C’est dans cette boue qu’il a fallu patauger durant sept verstes pour aller voir, l’autre soir, ou plutôt ne pas voir, le feu d’artifice. On en disait merveille, et la vérité est que l’un des artificiers les plus justement renommés de Russie avait consacré quatre mois aux préparatifs; mais il avait compté sans le climat, qui est venu, d’un souffle de vent et d’une nuée de brouillard, dissiper toutes les espérances et voiler à tous les yeux ces derniers éclats d’une fête qui s’éteignait pour ne reparaître que dans quelque cinquante ans. Toutefois, accompagnant le feu d’artifice, il y avait une chose dont il faut vous parler et sur l’effet de laquelle on comptait beaucoup, quoiqu’elle fût, à mon avis, plus singulière qu’effectivement admirable. M. Lwolf, l’auteur de l’hymne national russe Boghe Tsaria Khrani, avait imaginé de faire accompagner par le canon les trois mille chanteurs qui de\ aient entonner

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ce chant patriotique, et, pour ce faire, il avait adapté à un clavier des fils électriques correspondant à Ja lumière de canons placés à cinq verstes des exécutants ; lui-même, assis à ce clavier, accompagnait l’hymne, et, au temps fort de chaque mesure, grâce à cette combinaison, le canon venait renforcer de ses basses formidables les voix humaines, un peu perdues, quoique si nombreuses, dans ce vaste espace à ciel découvert.

Mais, à la veille de quitter Moscou, — je pars lundi matin 24 septembre (G octobre) pour Pétersbourg, — je veux vous parler de quelques curiosités moscovites que sans doute je ne reverrai plus : c’est d’abord la Vieille- Ville, puis les marchés, puis les restaurants russes, puis les bazars... Mais vous allez voir, comme disent les entrepreneurs de lanternes magiques.

Proche le Kremlin, entouré de murailles crénelées comme lui et le comprenant dans son enceinte, se trouve le vieux Moscou, ce qu’ici on appelle encore la Ville (Gorod). C’est là le centre commerçant par excellence; on y vend de tout et à tout prix ; il s’y fait des affaires de millions de roubles argent et des affaires d’un demicopeck; c’est, après toutefois la foire de Nyjni-Novgo rod, l’une des Babels modernes les plus incroyables qui se puisse rencontrer. Mais procédons par ordre; pénétrons dans ce temple en plein air du lucre à bon marché, et voyons : Nous voici à ce que nous autres Français nous avons appelé la Porte-des-lîottes, parce que sous cette porte se trouvent établis des cordonniers en plein vent, dont les seules fonctions consistent à reconnaître si vos chaussures sont bonnes ou mauvaises; si votre soulier s’éculc, si votre botte perd sa semelle, on vous en avertit poliment, et on vous présente un marteau, des

clous, etc.; vous vous asseyez sur un escabeau de bois, restaurez vous-même votre chaussure, donnez quelques copecks à l'aimable homme qui a pris soin de votre santé, ne voulant pas que vous attrapiez de rhume, chose cruelle en ce pays, et vous partez; suivant celte ligne, vous êtes dans le département des cordonniers, descendez ces quelques marches qui semblent conduire à une cave, vous voilà dans la boutique sombre et odorante d’un chausseur à la mode; vous allez avoir là des hottes vernies à tiges de maroquin pour 3 roubles ( 1 2 fr.), j’en ai acheté... ah! et des galoches superbespour 4 francs. Allons plus loin, bous tombons dans le Vschi-Vaia- Boiga. Je n’oserai jamais traduire cela en français : le Marché aux p..x. Devinez. Là la foule est compacte et d’une propreté qui, hélas! n’a rien de douteux; là chacun est marchand et acheteur à la fois ; on vient apporter les objets dont on ne sait plus que faire, ceux auss que, dans un moment d’égarement, on a rencontrés chez autrui, ceux encore qu’on vient de trouver dans la poche de son voisin ; on y apporte ses vieilles défroques, sa pipe et son caftan usé, un mouchoir, une serviette ou un rasoir, les choses les plus indispensables comme les plus superflues.

Là, moyennant 15 copecks (12 sous), on a un de ces essuie-mains russes si curieux par leur bordure en dentelle de couleur; pour 50 copecks on a un bonnet fourré de Cosaque ou une chemise rouge de moujik, etc. Suivons : Nous \oilà chez les marchands de pantoufles brodées de Tarjok, et de bottes tartares; plus loin, c’est la rue de la Bourse et les magasins arméniens : là, ce sont toutes les curiosités du Caucase et de la Perse, les yatagans, les poignards tchirkesses, les pipes de cerisier

garnies d’argent, les bracelets d’argent niellés du Caucase, les soieries chinoises les plus belles et les plus brillantes, les costumes cireassiens les plus riches, les tapis persans les plus magnifiques et les plus originaux. Ah! que de fois j’ai regretté là ne n’avoir pas cent mille livres de rente! — A droite sont les marchands de fourrure. On se figure généralement, en France, que la Russie est le pays des fourrures à bon piarché... Oui, en ce sens que les fourrures très-belles et très-chères sont plus nombreuses et un peu moins chères ici qu’à Paris, mais voilà tout; les fourrures d’un prix médiocre ne sont pas belles, ne valent rien et se payent plus cher qu’ailleurs (I).

Nous passons ici devant la Bourse envahie en ce moment par des Persans au bonnet pointu, et devant le Troitskoï Traktir , auquel nous reviendrons tout à l’heure. .. et nous pénétrons dans les lignes du Gostinoï dvor, ce qui veut dire bazar étranger, et ce que à tort, mais à l'imitation du bazar de Saint- Pjétersbourg, les Français de passage dans la ville sainte ont nommé Schoukina dvor (de schouk'a, brochet, parce que ce qui est aujourd’hui le Temple de Pétersbourg était autrefois le marché au poisson). De Schoukina dvor, nous avons

(1) Voici pour exemple le prix de quelques fourrures à Pétersbourg. — Elles sont un peu meilleur marché à Moscou : une peau de martre zibeline d’environ 0,35 c. à 0,40 c. de longueur, 15, 20, et quelquefois 50 roubles (c’est-à-dire, 60, 80 et jusqu’à 200 fr.); martre du Canada, 5 à 6 roubles (20 à 24); vison, 4 à 5 roubles ; castor pour col de paletot, 0,50 centimètres, 30 à 40 roubles (120 à ICO); la moindre pelisse de yénotte (fourrure com, mune) coûte au moins 80 roubles (320 fr.). C’est en Allemagneparticulièrement à Berlin, à Leipzig et à Breslau qu’on trouve les fourrures les moins chères.

tiré un verbe français schoukiner , expression devenue nécessaire à Moscou, entre nous Français de tous états, qui sommes, ou peu s’en faut, tout le jour au bazar. Aussi n’entend-on plus guère, entre Français et Françaises, en ce moment, que cette conversation stéréotypée : Où vas-tu ? Schoukiner. — D’où venez-vous ? De schoukiner.

Ah ! c’est que schoukiner est une chose pleine d’intérêt et d’attrait, on trouve au Schoukine des curiosités de toute nature : de la vieille argenterie byzantine de toute beauté, des croix grecques émaillées attenant à des chaînes de vieil argent, à ravir, par leur forme originale et jolie, nos Parisiennes les plus élégantes, qui seraient, j’en suis sûr, bien heureuses de porter ces chaînes en bracelets. On y trouve des lapis lazuli et des malachites en profusion, et, ce dont sont friands les Russes superstitieux, des quantités de talismans, c’est-à-dire des turquoises ou des lapis, sur lesquels sont gravés des caractères religieux slavons, ou encore des bijoux chinois et persans apportés par les caravanes; du toula, c’est-àdire de l’orfèvrerie fond argent mélangé d’or et guilloché de noir, fabriquée dans la ville de Toula; des cuillers de forme russe, toutes rondes avec le manche droit et rond, et des kakochnichs, la coiffure élégante des paysannes russes, et enfin des images grecques, tableaux peints avec revêtement d’argent ou d’or, qui ne laisse voir que la tête et les mains des personnages ; des croix avec émaux enchâssés dans le métal, des aspersoirs, qui, hélas ! ont plus l’air de balais que de bénissoirs; et enfin tout le matériel sacré du rite grec, le tout ayant conservé les formes et les aspects byzantins, les personnages naïfs et raides de la vieille école, avec leurs auréoles d’or et

leur carapace d'argent... et les chapelets que j’allais oublier. Ce sont des lanières de cuir avec de petits grumeaux également en cuir formant les dizaines, et au bout, en guise de croix, trois triangles d’une égale grandeur sur lesquels sont inscrites quelques paroles russes empruntées au rite grec.

Mais il est est temps d’aller dîner, la visite au bazar ayant été longue. Revenons donc au Novo Troistkoï Trahtir, nouveau, sans doute, parce qu’il n’est fondé que depuis quatre-vingt-quatre ans; restaurant de Troitza, parce que la maison dans laquelle il est établi appartient au couvent de Troitza, ce qui donne même lieu à une particularité assez curieuse : cette maison étant monastérique, comme disent les Russes, les cabinets particuliers y doivent toujours rester porte ouverte...

Le Troistkoï Traktir est le plus grand et le mieux approvisionné et achalandé des restaurants de Moscou. Aussi fait-il d’excellentes affaires, quoiqu’il paye au couvent 30,000 francs de loyer. On y consomme par jour trois veaux exclusivement nourris de lait, six cents livres de bœuf, de 50 à 00 sterlets, cent bouteilles de champagne (ce qui n’est guère), quarante livres de thé, quatre cènts livres de sucre, seize cents seaux d’eau rien que pour le thé, et 1,200 kalatcha (pain russe), 700 pains bis et 500 pains français.

Il y a 1 10 garçons de table, tous vêtus de la chemise blanche flottant sur le pantalon blanc large et d’un grand tablier blanc, et 15 cuisiniers. La recette journalière y est en ce moment de 2,000 à 2,500 roubles argent (8 à 10,000 fr.), et en temps ordinaire de 800 à 1,000 roubles.

Voici maintenant le menu original de notre dîner

d’hier : D’abord et comme toujours, avant la soupe, du caviar arrosé de kummel ou de hatchiclicnné, sorte d’eau-de-vie aromatique ; en fait de potage, du stchi au gruau, c’est là une soupe nationale que tout le monde en Russie dévore avec délices, depuis le moujik jusqu’au boyard, c’est... de la soupe aux choux... mais excellente, je dois l’avouer, moi qui n’ai pas de sympathie pour le chou. C’est une espèce de chou farci mis en soupe, mais préparé au moins vingt-quatre heures à l’avance, sans quoi il paraît que cela ne vaudrait rien. L’hiver, quand les Russes voyagent dans l’intérieur, ils ont toujours dans leur voiture du stchi congelé, qu’on fait dégeler et qu’on mange aux stations.

Avec le stchi comme avec toutes les soupes ici, on mange des petits pâtés à la viande ou au poisson appelé piroggi. Après la soupe on nous servit du cochon de lait au raifort, puis du bitok , espèce de hachi de viande, puis du sterlet du Yolga, ce poisson justement célèbre, car il est vraiment excellent; puis enfin, après le raisin, du thé jaune aromatique; le tout avait été arrosé de champagne frappé, hase inévitable de tout repas russe de bonne compagnie, et de lompapo, une boisson originale celle-là, mais qu’il faut boire (elle est bonne) sans J 'avoir vu faire. On met sur la table un énorme shopka d’argent, grand vase en forme de gobelet d’escamoteur retourné; là-dedans est le lompapo, c’est-à-dire de la bière mélangée de citron, de sucre et de pain noir grillé, mélange agréable à boire, je le répète, mais désagréable à voir.

Voilà un menu difficile à composer au Café de Paris, et qui n’en est pas moins (ah! j’ai la reconnaissance de l’estomac), et qui n’en est pas moins

PÉTERSBOUUG ET MOSCOU.

propre à satisfaire les gastronomes les plus difficiles et les mieux en goût : qu’ils y viennent voir.

Maintenant, faut-il vous conter comme quoi il y a eu avant-hier au Théâtre-Italien un abattis de barbes assez curieux? On donnait la Traviata , c’est-à-dire la Dame aux camélias, en costume Louis XIII, avec accompagnements de M. Verdi. Ces messieurs les Italiens, qui ne se gênent pas beaucoup, avaient trouvé bon de conserver leurs barbes; ce qui, dans cette pièce toute de fantaisie, ne faisait pas mal d’ailleurs; mais au milieu du premier acte arrive le directeur général, qui aperçoit ces messieurs en scène, tout heureux d’étaler sur le velours de leurs pourpoints des barbes magnifiques. Aussitôt, ordre est donné de faire tomber ce symbole d’une toutepuissance qui paraît usurpée. La toile se lève pour le second acte, acteurs et choristes paraissent ; mais on ne les reconnaît plus; que leur est-il arrivé? Sont-ils indisposés et a-t-il fallu les remplacer?... Non... mais ils sont., rasés... Alors, éclat de rire général; puis la représentation continue, pendant que, dans la coulisse, on bourre un coussin de la dépouille de ces mentons récalcitrants.

Faut-il vous dire encore que, hier, je prends un ùvochik (une voiture de place), et que, n’ayant pas de monnaie pour le-payer à l’arrivée, je demande au cocher, avant de monter, la monnaie de trois roubles ? Aussitôt je vois, non sans quelque étonnement, mon homme relever son caftan, plonger la main dans sa botte, en extraire un vieux mouchoir sale, noué aux coins, et tirer de ces nœuds trois billets d’un rouble, qu’il me donne, après quoi il refait ses nœuds et remet.... sa bourse dans sa botte.. .

Presque toute la monnaie de ce pays est, vous le savez, en papier. On a des billets de un rouble, de trois roubles, etc. ; c’est même, je crois, ce qui fait qu’on appelle cela rouble argent.

Et sur ce, je vais faire une dernière visite au Kremlin.

Tout à vous.

P. S. Le départ de l’empereur est encore remis, mais il aura lieu décidément demain dimanche, à onze heures du soir. Sa Majesté va à Tsarkoe Selo , près de Pétersbourg, la résidence ordinaire d’automne ; elle y restera jusqu’au 5 octobre russe, jour de son entrée solennelle dans la capitale de toutes les Russies, puis y retournera jusqu’aux premières neiges.

Ah ! un dernier mot sur le club anglais : — C’est, avec l’assemblée de la noblesse, le club allemand et le club des marchands, le lieu de réunion ordinaire des Moscovites, mais il faut, pour en être membre, être noble ou étranger. — C’est un club à la française, qui ne diffère guère de nos cercles qu’en ce qu’on y sert, à la manière orientale, le chibouc allumé. On y cause., on y joue, et on y lit tous les journaux russes et ceux des étrangers qui pénètrent dans l’empire ; on y trouve, par exemple, quelques journaux français. Les salons de ce club sont grands et beaux, mais je vous le redis, rien n’y est exceptionnel, et je ne vous en parle que pour constater que Moscou a ses clubs tout comme Paris.

Retour à Pétersbourg. — Entrée de l’empereur. — Déjà la neige. — Les maisons russes. — Le Dvornik. — Le pigeon, oiseau sacré. — Isvochks et Drochkys. — Le fond de la langue russe. — Axiome.

Saint-Pétersbourg, merci edi 3-13 octobre 1836.

Peut-être serait-ce le moment de s’écrier, comme madame Ugalde dans Galatée : Partons , le ciel nous favorise ; voilà qu’il fait le plus beau froid du monde, et que les fêtes de Pétersbourg ne font guère que refléter, mais déjà pâlies, les fêtes de Moscou. Hier, par un temps resplendissant et une température assez douce comparativement aux deux ou trois degrés au-dessous de zéro de ces jours derniers, l’empereur a fait, avec le même cérémonial qu’à Moscou, son entrée solennelle dans la capitale de toutes les Russies. — Je ne recommencerai pas ici une description déjà faite ; je ne vous parlerai plus ni de carrosses d’apparat dorés, ni des lesghiens, ni même des dames d’honneur à portrait, mais je profiterai de l’occasion pour vous dire quelques mots du pays luimême, de ce qui s’y passe tous les jours, à défaut de ce qui s’y passe une fois tous les demi-siècles. — Et tout

d’abord, apprenez que depuis mou retour de Moscou, qui a eu lieu en vingt-cinq heures, pour vingt-deux qu’il faut vulgairement, la température a pris des allures russes qui me rappellent à chaque instant que je suis loin de notre Paris, et qui m’obligent déjà à me vêtir de fourrures comme un vieux Russe. Le 25 septembre, c’està-dire le 5 octobre de notre calendrier, nous avons, sur la route de Moscou à Pétersbourg, trouvé de la neige qui ne fondait pas au soleil, alors que nous avions laissé à Moscou une température comme l’automne nous la fait en France. — Depuis, nous avons eu à Pétersbourg un petit froid assez vif, et aujourd’hui, le soleil aidant, le thermomètre marque zéro.

♦ Du reste, si Je froid arrive, on a déjà fait les préparatifs pour s’en défendre; et les maisons russes, fort mal construites en général, je vous en reparlerai, sont admirablement disposées contre le froid : partout des doubles fenêtres, entre lesquelles se trouvent placés de la ouate contre le vent et du sel pour absorber l’humidité; et une fois ces fenêtres posées en octobre, en voilà pour huit mois d’une clôture hermétique, sans ouvrir même le fortouchka ( petit vasistas). C’est la mort, dit-on en Russie, et nul ne l’ouvre; il faut se résoudre pendant tout l’hiver, hiver de sept à huit mois, je le répète, à une vie de serre chaude, qui, jointe à l’usage fréquent des bains de vapeur, étiole et fane très-vite les femmes russes. On tâche toutefois, pendant ce long emprisonnement sans air, de se faire un peu illusion, et les appartements deviennent partout de petits jardins d’hiver : des fleurs de tous côtés viennent égayer la vue et vous reposer de ce presque éternel rideau blanc si triste et si morne. Partout encore au\ maisons de ce pays des dou-

PÉTERSBOORG ET MOSCOU.

blés portes, les escaliers fermés, et dans chaque appartement d’immenses poêles de faïence de dix pieds de haut qui échauffent tout un étage, y donnent une température constante et égale qui permet de laisser toutes les portes ouvertes à l’intérieur, et vous laisse la faculté, même par un froid de 20 à 25 degrés, de rester chez vous en manches de chemise. Que si maintenant

on veut sortir, quelque froid qu’il fasse, on est si bien défendu par les fourrures, si bien enveloppé de toutes parts, qu’à part le nez qui court quelque danger réel, on ne s’aperçoit pas qu’on soit dans un pays plus fait pour des ours blancs que pour des hommes.

Les maisons de Pétersbourg, vous disais-je, sont fort mal bâties en général; les appartements y sont nombreux, mal disposés, mais leur plus grand inconvénient pour un étranger nouveau venu en Russie, c’est la difficulté qu’il éprouve à y trouver quelqu’un. Vaste cara- \ansérail à plusieurs cours, avec des escaliers de tous côtés, vous êtes perdu dès que vous y pénétrez, car vous ne pouvez pas imaginer que ce trou borgne enfoui à six pieds sous terre, que vous ri apercevez pas en entrant, puisse être le logis d’un homme et renfermer un portier ; un portier, que dis-je? ah 1 si les concierges de Paris m’entendaient! Eh bien, pourtant, il y a là-dedans un dvornick , qui parle exclusivement russe quand il parle quelque chose, et qui est chargé de vous indiquer où demeure la personne que vous demandez; il est vrai qu’il y a aussi sous la porte-cochère, dans un tableau ad h,oc} les noms de toutes les personnes qui habitent la maison. Bonne et intelligente mesure, me direz-vous.

— Oui, mais c’est en russe. — Eh ! apprenez le russe!

— C’est ce que je fais.

Autre chose encore : les maisons ici ne portent pas de numéros ; quand on indique une adresse, on dit la rue et le nom du propriétaire de la maison; si le propriétaire change et la plaque indicative aussi, vous voilà pour des heures à chercher avec votre cocher qui ne vous comprend pas, et quand vous parvenez à trouver l’ami que vous allez voir, les effusions de votre amitié sont mélangées de l’amertume des ennuis éprouvés et du temps perdu. — Ah! misères humaines !

Mais vous avez trouvé la maison que vous cherchiez, vous êtes dans votre appartement bien clos et bien chaud, et, la nuit venue, le sommeil vous gagne, vous croyez qu’il suffit tout simplement de vous mettre au lit et que vous allez reposer mollement bercé par des rêves d’or. — Ah! oui, une fois couché, vous croyez qu’on a oublié le matelas, tant est molle votre couche, de vraies planches, unies comme miroir. Dire qu’on s’est plaint autrefois de la dureté des coucous ! Il n’y a pas longtemps encore que l’usage des lits est introduit généralement en Russie; et alors que le moujik couche sur la terre, et le dvornick , même par les froids les plus rigoureux, sur le banc de pierre qui est à la porte de la maison qu’il surveille, nombre de seigneurs, j’en ai vu souvent, s’étendent pour dormir sur un divan de cuir en jetant sur eux une simple couverture.

Venons aux isvochicks. On nomme ainsi les cochers de place, on les tronve dans toutes les grandes rues de Pétersbourg. Les places sont indiquées, non pas comme à Paris par des petits bureaux logeant ‘un inspecteur, mais par une suite d’auges en bois, où les chevaux mangent l’avoine, la partageant fraternellement avec les pigeons, ces envahisseurs de la ville de Pierre le Grand,

dont je ne crois pas vous avoir encore parlé. Les pigeons, respectés ici à l’égal des animaux sacrés des anciens, pullulent à effrayer pour l’avenir, et déjà ils sont si nombreux, si familiers et si considérés , qu’un jour- il m’est arrivé de voir mon isvochick mettre son cheval au pas pour passer au milieu d’une volée de pigeons qui picoraient tranquillement dans la grande Morskaia, l’une des rues les plus fréquentées de Pétersbourg; ils abusent, du reste, je dois le dire, de la position qu’on leur a faite ici, et s’en vont salissant de la manière la plus déplorable tout ce .qur est bas-relief ou ornement extérieur. Cela est on ne peut plus sensible à l’église de Saint-Isaac, où il a fallu, pour ne pas voir tous les bas-reliefs de bronze disparaître honteusement sous la malpropreté de ces petites bêtes, prendre des mesures énergiques et en défendre l’approche par des petites pointes de bronze imperceptibles à la vue, mais suffisantes pour que le pigeon qui viendrait s’y poser en soit désagréablement affecté et perde l’intention d’y revenir. Mais retournons aux isvochicks et à leurs droschkys.

Un drochky, la voiture la plus simple du monde, se compose tout bonnement d’une banquette posée en long sur deux essieux fort bas; on se place sur cette banquette à cheval ou de côté, au choix, mais immédiatement derrière le cocher ; et moyennant 1 5 kopeks (60c.), on fait à fond de train une course si longue qu’elle soit; on conserve la voiture une heure pour 36 ou 40 kopeks (I 60). Le drochky, qui est d’une fort jolie forme, porte à l’extrémité de son brancard une espèce d’arc en forme de cœur, qui couronne le cheval et donne à son allure quelque chose de très-élégant. Le drochky de place n’a qu’un cheval, le drochky de maître en a

deux et quelquefois trois placés sur la même ligne; mais alors ce second cheval, qu’on appelle un fou , est un trotteur, il court toujours follement la tête rejetée sur le côté, de manière à presque raser la terre de sa crinière; lancé à toute volée, c’est là un attelage on ne peut plus original et joli.

C’est par la nécessité de ses relations avec les isvochicks qu’un étranger qui arrive en Russie est forcé de prendre les premières notions de la langue russe; le vocabulaire, indispensable pour s’en faire entendre est, d’ailleurs, assez restreint : avec prearna (tout droit), na prava (à droite), na leva (à gauche), stoi (arrête), et nazad (retourne), on les mènerait au bout du monde; il faut alors savoir où l’on va? Oui, mais après vingt-quatre heures de séjour ici, on connaît la ville comme qui que ce soit. Il n’y a à Pétersbourg qu’une seule rue, la Perspective de Newski, les autres ne sont que des accessoires, assez habilement placés pour faire valoir leur doyenne et souveraine, la Perspective; c’est à la Perspective qu’on voit, qu’on vend, qu’on fait tout; là, tous les jours, de trois à cinq heures, on passe en revue toute la population; et si vous voulez voir un ami, gardezvous d’aller chez lui, il n’y serait pas, promenez-vous sur la Perspective, et sûrement vous le rencontrerez.

Je vous citais tout à l’heure les cinq ou six mots nécessaires pour se faire conduire partout; mais on pourrait encore, à la grande rigueur, se passer de ces mots. Il n’y a en Russie que deux mots tout à fait essentiels, deux mots bases , deux mots qu’on répète plus ici qu’on ne disait autrefois le by God en Angleterre et qu’on ne dit aujourd’hui la buona mano en Italie, deux mots avec lesquels on peut se tirer des positions les plus dif-

ficiles, deux mots qui, en résumé, et comme eût dit Figaro, sont le fond de la langue. Ces deux mots presque cabalistiques, les voici : c’est dourak , imbécile, et karacho, très-bien. Avec cela, ne craignez rien, vous traverseriez la Russie de long en large et de large en long, même les steppes, surtout les steppes, attendu que vous n’auriez oncques à qui parler.

Et sur ce, permettez-moi de terminer par une remarque que je faisais hier en voyant cette foule tranquille et sans turbulence rangée sur le passage de l’empereur. « En Russie, il n’y a pas plus de gamins que de femmes, tout cela se résume en des à peu près d’hommes . »

Pétersbourg, 14-26 octobre 1856.

Ma chère amie,

A peine à Pétersbourg, me voici en possession de quelques pages faites pour plaire à votre esprit; elles sont d’allure toute française, quoique écrites de la main qui brûla Moscou; lisez, et vous verrez de quelle philosophie solide était nourri le comte Rostopchine, et quelle gaie tournure il donne à ses appréciations sur les hommes et sur les choses. Mais que sert de vous dire tout cela, puisque je vous envoie l’œuvre? Je ne la crois pas éditée; elle fut, m’a-t-on dit, publiée il y a plus de vingt ans dans un journal disparu ; aussi, sauf meilleur avis, la publierai-je à mon retour à Paris.

Voici l’incident qui donna lieu à ces pages : Un soir, chez la princesse G..., on discutait assez vivement, et l’on en vint à parler de l’incendie de Moscou, qui fut pendant vingt ans le dada patriotique des vieux Moscovites. Chacun de dire son mot, qui en bien, qui en mal; les uns blâmant , les autres louant le comte Rostopchine , qui arriva en pleine discussion; la situation était embarrassante. Le silence se fit, et la maîtresse de la maison s’a-

dressant brusquent au nouvel arrivant : « Comte, lui ditelle, on parlait de vous, et Ton disait que vous devriez écrire vos Mémoires; vos Opuscules, publiés jusqu’à ce jour, ne suffisent pas à arrêter la langue quelquefois un peu méchante de vos détracteurs. » Et elle lançait un regard et un sourire à un général , fort des amis de Rostopchine, mais qui tout à l’heure médisait à Taise de son ami.

Que votre volonté soit faite, princesse, répondit Rostopchine. Et le lendemain, il apportait à madame G... le manuscrit que je vous livre.

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