Tallorahwa postimees; en estonien. A Dorpat
Le théâtre Alexandra. — Une comédie russe : le Promis de la ligne des couteaux. — Rentrée de M. Bourdine. — MM. Martinof et Samoïlof.
Pétersbourg, décembre 1856.
Le théâtre Alexandra est un beau et grand théâtre, situé presque sur la perspective Newsky, dont il est séparé par un square ; monumental d’aspect extérieur, il est à l’intérieur grand et mal éclairé, ce qui lui donne quelque chose d’un peu triste.
C’est au théâtre Alexandra que les acteurs russes donnent tout l’hiver leurs représentations, consommant, comme on fait d’ailleurs au Théâtre-Français, une quantité de pièces considérable; épuisant, année moyenne, un nombre d’œuvres dramatiques suffisant pour alimenter, pendant des temps indéfinis, plusieurs de nos scènes parisiennes. Curieux de savoir à quoi m’en tenir sur le théâtre russe, que je ne connaissais guère que par une seule représentation entr’aperçue à Moscou , et par quelques renseignements qu’avait bien voulu me donner le comte Sollohoub (Salagoupe) , l’un des auteurs dramatiques les plus spirituels de ce pays, je fus hier
au théâtre Alexandra, où, par bonne fortune, on donnait une pièce du crû, et non pas une de ces mauvaises traductions ou imitations du français, comme on en donne trop souvent; de plus, on m’avait promis les débuts ou plutôt la rentrée d’un acteur de talent, M. Bourdine, qui, je dois le dire dès à présent, m’a étonné, malgré tout le bien qu’on m’avait dit de lui. — Mais je reviendrai sur les qualités de M. Bourdine ; voyons d’abord la pièce qui lui a servi de début : Genich iz nogeroi linii [le Promis delà ligne des couteaux ) , comédie en cinq actes de M. Krasofsky. Un mot sur ce titre. La scène se passe à Moscou ; et, à Moscou comme à Pétersbourg, d’ailleurs, le marché ou gastinoï dvor , est divisé en rangées ou lignes de magasins renfermant tous la même marchandise; ici, la ligne des cordonniers; là, la ligne des drapiers, etc.; d’où : le Promis delà ligne des couteaux. Le théâtre représente l’intérieur d’un marchand russe, il n’y a pas à s’y tromper, car au milieu du salon, sur une table, se trouve placé l’inévitable samovar, le meuble russe par excellence. Le samovar est une espèce de bouilloire de cuivre poli, traversée à l’intérieur par un cylindre dans lequel on inet de la braise, grâce à laquelle on a, presque à la minute, de l’eau bouillante. L’eau bouillante est d’ailleurs un des éléments de la vie en ce pays, où le thé est passé à l’état de consommation perpétuelle. On prend le thé (le paysan comme le boyard ) en se levant, après être levé , avant de se coucher, en se couchant, le matin, au milieu de la journée, le soir, la nuit, toujours enfin! Il est donc important, indispensable d’avoir toujours de l’eau bouiiiante
Mais revenons à Ivan Dorophievitch Mordoplouief,
marchand de la troisième guilde (I), notre héros. Ivan, fils de Dorophée, est jeune et riche; il a deux boutiques à Moscou, l’une à la ligne des couteaux, au Gastinoï Dvor; l’autre à la Ilienka (2). Dorophée, son père, était un de ces hommes à barbe (on nomme ainsi les hommes du peuple et les serfs en Russie) que le commerce enrichit jusqu’à l’impossible , un de ces hommes comme les Alexeiefde Moscou, auxquels la Banque ne veut plus escompter de papier ni prendre de fonds, sous prétexte qu’ils sont trop riches, ou comme le Jakovlef delà place Michel, à Pétersbourg, qui possède quatre-vingt millions de roubles argent (trois cent vingt millions de francs), et de plus des mines considérables en Sibérie; Jakovlef, qui disait un jour : « Je pourrais donner un rouble à tous les habitants de l’Empire et être riche encore ; » Jakovlef, qui, au temps de la guerre, donna, en manière de dons patriotiques, deux millions de roubles (huit millions) au trésor public.
Notre Mordoplouief est à la tète d’une fortune de ce genre; c’est vous dire assez qu’il a des amis nombreux, et parmi ceux-là un certain Alexandre Kharitonovitch Peretitchkin, fils de marchand comme Ivan, mais qui, ayant voulu se lancer dans les belles manières, a mangé tout ce que lui avait laissé son père, et vit maintenant aux dépens de ceux qui l’écoutent. Ivan, élevé à la rude école de ces vieux marchands qui ignorent qu’on peut
(1) On nomme guilde ce que nous appellerions corporation des marchands, et selon que le négociant russe paye à l’État une redevance, espèce de droit de patente, plus ou moins élevée, il appartient à la lrc, à la 2me ou à la 3me guilde, et jouit de certaines immunités y attachées.
(2) La Ilienka, rue de Saint-Élie, est une des rues les plus commercantes de Moscou.
lire et écrire, qu’il est un temps qui a nom la jeunesse pendant lequel l’homme a besoin de distractions et de plaisirs, qui ne savent qu’une chose : compter, mais qui la savent si admirablement, qu’avec eux, deux et deux font toujours cinq; — Ivan, dis-je, a conservé avec les mœurs de son état le long surtout de drap tombant jusqu’à la cheville, la haute botte, le gilet court, les cheveux longs, séparés au milieu de la tête, et la barbe longue, qui constituent le vieux Russe; tandis que son ami Alexandreporte le pantalon de nankin, l'habit noir, le lorgnon, etémaille sa conversation de quelques mots français.
Alexandre, qui va dans le monde , y a fait la connaissance d’un certain Ergraf Simeonovitch Sandarakof,tchinovnik (on appelle ainsi tous les employés civils) en retraite, qui a plus de bagout que d’argent, et par-dessus le marché une fille, Joulinka, élevée par sa mère Zenaïde dans ccs excellents principes, que: tout mari est bon à prendre qui a delà fortune. Alexandre, qui veut lancer son ami, et qui, d’ailleurs, voit là pour lui-même dans l’avenir une maison qui sera comme la sienne et où il ne manquera jamais de rien; Alexandre imagine un essai de mariage entre Mordoplouief et Joulinka; il chante, auprès de Zenaïde et de son mari, les louanges d’Ivan sur tous les modes connus à Moscou, et ce qui prouve qu’il connaît un tant soit peu le monde, ou que les hommes se ressemblent par toutes contrées, il fait sonner fort haut l’encaisse de la maison Mordoplouief. La mère, alléchée par les roubles du marchand, consent à le recevoir, et fait à sa fille une leçon de morale ou plutôt de pratique de la vie, digne du plus profond de nos observateurs; pendant quoi, Alexandre Pcrelitchkin s’en va à la Ilienka, tâcher de persuader à Ivan qu’il faut qu’il se marie, non
pas sans toutefois avoir préalablement, et comme par hasard, amené la jeune fille et sa mère au comptoir d’Ivan, qui les a vues, et qui, sur les paroles assez habiles de son ami, se persuade facilement que cette jeune fille est charmante; notre marchand, d’ailleurs, serait infiniment flatté d’épouser une jeune fille du monde , bien élevée et qui salue si bien, et qui parle si gracieusement, et qui a de si doux yeux...
Oui, mais, pour arriver à posséder tout cela, il faut, dit Alexandre, changer du tout au tout. Cette jeune personne ne s’en ira pas prendre un ours de Sibérie mal léché, qui porte la barbe et ce costume grotesque bon pour des serfs et de misérableslavky(les épiciers du pays), mais indigne d’un homme qui veut pénétrer dans les sphères intelligentes et coquettes de la haute société; et voilà Ivan qui, à son grand regret, au grand ébahissement du plus vieux commis de son père, qui n’a rien vu de pareil depuis l’incendie du Kremlin, voilà Ivan qui quitte le surtout de drap pour l’habit bleu à boutons d’or, la culotte large pour le pantalon collant, etc., et qui se met à prendre auprès de son ami des leçons de grâce. Il y a là une scène que M. Bourdine rend à ravir : l’embarras de cet homme, qui ne retrouve l’usage ni de ses bras, ni de ses jambes dans ses vêtements gênants et incommodes, la maladresse avec laquelle cet homme qui tout à l’heure, à l’aise et chez lui, ne manquait pas de grâce dans sa force un peu brutale, la maladresse avec laquelle il exécute la reproduction des gestes , des saluts, etc., de cet élégant de mauvais aloi qui veut le civiliser ; tout cela est rendu par M. Bourdine avec un naturel et un comique parfaits.
Alexandre parti, Ivan répète seul ce qu’on vient de lui
enseigner, et là encore, l’acteur a des étonnements, des fureurs, des maladresses du meilleur et du plus franc comique. Après quoi vient la présentation du futur à la famille de la future, et une déclaration de celui-là à celleci, qui est un chef-d’œuvre d’embarras. et de niaiserie. Le pauvre garçon sort de là suant sang et eau, désolé de sa stupide timidité, mais affolé d’amour pour cette perle du Pont des Maréchaux (1). La jeune fille trouve que décidément, si riche qu’il puisse être, il est aussi par trop bêta, et la voilà qui, malgré les conseils de madame sa mère, n’ose plus oser.
Sur ces entrefaites, l’ami Alexandre apporte à Joulinka, de la part de son fiancé, des cadeaux si riches, si magnifiques, qu’ils raccommodent toutes choses. On se prépare donc à la noce, ou tout au moins à la soirée des fiançailles, à laquelle nous assistons à l’acte suivant. Pendant cette soirée, Ivan, resté seul, se met à prendre du thé à la russe, tenant le verre à deux mains et se délectant à cette boisson chère et hygiénique. Il entend venir sa belle-mère et sa fiancée, et pour ne pas être surpris dans le sans façon de ses habitudes, il se réfugie derrière un paravent ; la mère et la fille viennent s’asseoir et causer. La fille, toute résolue qu’elle est à accepter la fortune de Mordoplouief, objecte à sa mère que cependant il est bien stupide.
— Bah! dit la mère., qu’importe, au contraire? tu en auras plus facilement raison; et puis, si tu savais combien peu compte un mari dans un ménagebien mené; chez une femme de tête, intelligente ! Va, marie-toi; une fois riche de son argent, que t’importe ce goujat? tu le mettras à la raison ; tu le laisseras à la maison quand tu sorti) La principale rue de Moscou.
PÉTEKSBOURG ET MOSCOU. 151
tiras, etc., etc.; le mariage n’est pas une chaîne, c’est la liberté quand on le fait riche. Va, va, épouse, et tu verras.
Joulinka, bien disposée d’ailleurs par avance, cède à ces raisonnements d’une puissante et saine logique, et conclut: « Oui, au fait, mieux vaut qu’il soit bête comme il est. » Sur ce, Ivan, qui atout entendu, quitte l’appartement sans être vu. Quelques minutes après, et quand tout le monde est réuni, on est fort étonné de ne le pas voir. Il rentre alors, pâle, les cheveux défaits: il est ivre ! Et, s’avançant, terrible, au milieu de la scène, il apostrophe d’une façon sanglante cette mère qui a fait de sa fille une poupée sans cœur, et qui n’aime que l’argent; cette fille viciée à l’aurore de la vie, qui ne craignait pas de trafiquer d’elle-même et de torturer, pour quelques milliers de roubles, le cœur d’un pauvre et loyal garçon. Et là, d’un cri sublime, il dit: « Car je l’aimais, moi! » Puis, s’exaltant à ses propres paroles, il paraît prêt à frapper, quand saisissant une bouteille de rhum, il l’avale à longs traits, et versant un verre de vin, il le donne à un valet étonné, auquel il dit : « Va, bois; tout cela est à moi ; je l’ai payé ! » et puis il tombe anéanti; et bientôt, se relevant d’un bond presque furieux, il quitte cette maison maudite.
Il y a dans cette comédie, vous pouvez en juger par cette analyse succincte, d’excellentes choses, un vrai talent d’observation, et des remarques faites sur nature, d’une vérité absolue, et, je le répète, M. Bourdine y a été parfait, naturel et vrai toujours, jamais forcé.
On donnait après cela, ce même soir, une petite pièce du comte Salagoupe, imitée de Wilde: les Malheurs d'un tendre cœur ; mais il était tard, je n’ai pas vu cela.
Toutefois, alléché par cette représentation, je retournerai au théâtre russe, d’autant que l’on m’y promet un acteur, JM . Martinof, plus fort encore que M. Bourdine, — c’est ce qu’on dit, — et un certain Samoïlof, qui a aussi beaucoup de talent.
Nous verrons.
Vers à Molière.
Pétersbourg, décembre 1856.
Ah ! tu veux que je t’écrive; ah ! tu reviens à la charge, et te plains de mon silence, je devrais dire de ma modération; si donc je t’envoie des vers de ma façon, tu n’auras mot à dire; tu l’as voulu, Georges Dandin. Avant tout, il te faut une petite explication : le « sonnet, c’est un sonnet, » m’y voici. Têtard, que tu connais, avait imaginé, pour son bénéfice, une espèce de tableau vivant composé des Femmes de Molière; il voulait toutefois une devise, et je la lui ai faite ; c’est elle que je t’envoie et qu’il a qualifiée : Bouquet à Molière.
Molière, à ce grand nom qui plane et qui domine, L’homme de cœur, ému, respectueux s’incline;
L’homme d’esprit se tait, et le bon sens ravi Hit d’un rire tout franc et sa main applaudit.
Pourquoi? — C’est qu’il n’a pas seulement du génie, Molière, il a du cœur. — L’épreuve de la vie N’ayant pu le corrompre ou seulement l’aigrir,
Le lit observateur en le faisant martyr;
Sachons donc l’en louer, l’eu admirer, en somme, fe n’est pas si commun que d’ètre un honnête homme
Quand on a du talent et que l’on a souffert.
— Le goût est dépravé, quand le pain fut amer.
Lui rit de sa douleur, il en fait une école
Où l’un se moralise, où l’autre se console ,
Où chacun peut puiser une utile leçon;
Sa muse, gaie ou triste, est toujours la raison;
Aussi dans tous pays la masse intelligente Le lit et l’étudie, et l’aime, et le commente.
Admiré de chacun et de chacun compris.
Il est par son talent homme de tous pays;
Et si parfois , sa verve aux allures gauloises ,
Couvre d’un mot risqué ses finesses narquoises,
Notre oreille affadie aux pudeurs d’aujourd’hui,
Ne se choque pas trop, car ce mot est de lui ;
Et la saine raison tout bas s’en vient nous dire :
« Allez, ne craignez rien, se farder serait pire;
Le mot, si cru qu’il soit, 11e fait jamais de mal Quand la pensée est franche et quand le but, moral. »
— Molière, honneur à toi, qui sais pour nous instruire Nous dévoiler ton cœur ; qui sais nous faire rire
Où tout autre moins fort nous aurait fait pleurer.
Mais que faut-il en toi le plus fort admirer,
De ton cœur d’honnète homme ou de ce caractère Qui ne voulut jamais s’abaisser à se taire ?
Honneur à vous aussi , moralistes, penseurs ,
Qui fûtes ses suivants ou bien ses précurseurs,
Têtes d’airain et d’or, grands réformateurs d’hommes , Jalons intelligents de ces temps où nous sommes,
De ces temps de progrès qui verront, grâce à vous , S’aimer les nations et s’aimer.... les époux.
Vous, vulgarisateurs, prêtres de la pensée Par qui dans tout le monde elle va dispersée Éclairant les esprits ; grande communion Où les jours à venir puiseront l’union,
La concorde, la paix; — eh! oui, car ce 11’est guère . Lorsqu’on pense beaucoup que l’on pense à la guerre. Honneur encore à vous, à vous ses petits-fils.
Qui , de son mâle esprit inspirés et nourris ,
Voulez, suivant sa trace et sa muse hardie ,
Du temps où nous vivons trouver la comédie ;
A vous, jeunes chercheurs, pionniers du travail ,
Qui n’allez pas donner votre talent à bail ,
Et qui ne croyez pas qu’aux cinq coins de la ville Il faille chaque jour jeter un vaudeville.
Son passé , vous dit-on , a tué l’avenir.
Non, non, ayez l’espoir avec le souvenir.
— Mais quoi! voici venir toutes ces bien-aimées.
Ediles de son esprit par son cœur animées.
Eh ! oui , toutes sont là , belles , jeunes toujours !
Chez Molière les ans passent comme des jours.
Derrière un éventail voyez-vous Célimène ?
Son regard provoquant doucement se promène Sur sa cour attentive à sa méchanceté ;
Mais Alceste bientôt , champion de vérité ,
S’en va d’un mot aigu balayer la cohue Qui, dans son antichambre et médit, et se rue. Célimène, chez nous, par malheur vit encor,
Tandis qu’ Alceste, hélas ! tandis qu’ Alceste... est mort! Dorine, te voilà, vive et verte soubrette,
Dont l’esprit a bon cœur et le cœur bonne tête ;
Ta langue , par moment, bat plus fort qu'un moulin ; Mais dans le gynécée as-tu filé le lin ?
Va, va., tu parles d’or, j’aime cette franchise Que sur tes dents de chat le droit bon sens aiguise. Pourquoi, ma chère enfant, n’as-tu pas eu de fils? Approchez-vous, Alcmène ; approchez, Cléanthis;
Et vous , belle Henriette , à l ame douce , aimante , Votre simplicité vous faisait séduisante ;
Vous ne connaissiez pas l’art utile et charmant Qui fait d’une ingénue un petit monument :
C’est d’abord de l’acier, du fer, une armature Base de l’édifice, avec quelque soudure...
Puis... du fer qui se courbe en arrivant... plus haut;
Et puis, on met du plâtre, — où? sur le chapiteau. Enfin, pour achever de donner bonne grâce,
D’un badigeon épais on recouvre la face.
On eût, de votre temps, et Ton eût eu raison,
A m’entendre parler, cru voir une maison.
Nul ne s’y tromperait aujourd’hui, sur mon àme; Dès longtemps le parterre a dit : C’est une femme.. Ce dernier ridicule emprunté d’autrefois,
Il fut pourtant flétri par d’éloquentes voix ;
Voyant de blanc, de rouge une femme enlaidie, Juvénal se disait : « C’est une maladie.
Car il n’est pas possible à des êtres pensants De se grimer ainsi, par mode, à leurs dépens. » Mais j’aperçois encor la noble et pure Elmire,
Vertu rare en tout temps, qu’à bon droit on admire Pourtant monsieur Orgon aurait bien mérité De payer, un petit, son incrédulité.
Et puis , voici Bélise , Éliante , Isabelle ,
Georgette , avec Agnès aussi chaste que belle ,
Types d’un contour net, tous pleins de vérité,
De verve , de finesse ou de naïveté ,
Filles d’un sens exquis, que toujours le parterre Acclame de bravos , se souvenant du père , Souvenir bien vivant... à Pans, mais... ici?
Bah! vous êtes Français par la langue et l’esprit,
11 n’est donc pas besoin, messieurs, d’une prière Pour vous faire applaudir les Femmes de Molière.
Le cliasse-neige. — Une soirée chez madame Cerrito. — Le marché de la Sennaia; son aspect et ses bêtes gelées. — Noël. — Les arbres de Noël en Russie. — Fermeture intelligente des magasins le dimanche.
Pétersbourg, 25 décembre 1856 - 6 janvier 1857.
Mon cher ami,
J’ai entendu parler du simoun, je connais le mistral, ce mistral marseillais qui nous fit tant de peine à la veille d’un de nos départs pour l’Italie; je connais aussi cette bise aigre qui, en septembre, tourmente Genève et surtout les jupons des Genevoises, et qui, durant trois, six ou neuf jours, rend le lac Léman impraticable , meme aux bateaux à vapeur; eh bien! je crois que tout cela n’est rien comparativement à ce qu’on appelle ici le chasseneige , chasse-neige dont, le dimanche, avant-veille de Noël, nous avons joui pendant quinze ou vingt heures , chose exceptionnelle d’ailleurs, cette horrible tourmente n’a ordinairement que quelques heures de durée. — Mais pour avoir sévi plus longtemps qu’il ne fait d’habitude, ce chasse-neige n’a pour cela rien perdu de sa déplorable intensité; aussi était-ce à la fois quelque chose de curieux et de parfaitement désagréable que la Perspec- • tive et les autres rues de Pétersbourg par ces tourbillons de vent et de neige qu’on eût dits soufflés par le génie de
la destruction; les chapeaux, car il y avait des imprudents, quelques Français sans doute, qui étaient sortis en chapeau, volaient de toutes parts, et il n’y avait pas à espérer de les rattraper; les traîneaux marchaient à grand’peine, et le soir, ou plutôt vers une heure du matin, ils avaient, chose incroyable quand on connaît les isvochiks russes, ils avaient cessé leur service. Aussi, sortant d’une soirée que nous avait offerte madame Cerrito , qui avait déployé pour nous recevoir une bonne grâce et un entrain à faire oublier chasse-neige, frimas et tous les inconvénients que nous devions rencontrer pour regagner nos logis; en sortant, dis-je, de chez la gracieuse ballerine, je fus heureux au possible de trouvera mon service la voiture d’un de mes amis, sans quoi force m’eût été de périr sous la neige , faute de pouvoir demander une hospitalité qui m’aurait été agréable et douce, mais que les convenances, etc., etc....
Parmi les mille et un désagréments du chasse-neige, il y avait encore ceci, qu’on ne voyait pas à deux pas devant soi; aussi, de temps à autre, allais-je me cogner contre quelque chose de long et noir, dont l’extrémité supérieure était garnie de longs poils : c’était un passant comme moi, enveloppé dans sa pelisse, qui grognait comme moi et continuait son chemin; cet inconvénient était d’ailleurs un des moindres, attendu que les passants étaient rares. Voilà pour la ville, c’est-à-dire pour une enceinte défendue contre les fureurs du vent par les édifices et les maisons; mais songe un peu à ce que doit être un pareil temps pour l’homme qui se trouve en rase campagne. Oh! malheur à lui, malheur au voyageur ou au paysan qui amène à la ville ses provisions ! il n’y a plus pour eux de salut; les chevaux effrayés relu-
sent démarcher, hennissent d'effroi 'et frappent le sol d’un pied impatient; toute trace de chemin a disparu, tout horizon est fermé à l’œil par un impénétrable rideau de neige fine qui frappe à la figure et la fouette de ses mille imperceptibles aiguilles; le vent est si violent que l’homme même ne marche qu’à grand’peine, et qu’au bout de quelques pas, vaincu par la fatigue , la force du \ent, et la souffrance que cause à ses yeux le continuel contact d’un vent sec tout chargé de neige , il est obligé de s’arrêter et d’attendre que la tourmente passe ou que la mort arrive, car s’il faut en croire plusieurs auteurs russes, et particulièrement Poutchkine, il n’est pas rare de voir de malheureux voituriers engloutis sous la neige avec leurs équipages quand le chasse-neige est violent et dure quelque temps ; des caravanes tout entières auraient même péri dans la traversée des steppes.
Le lendemain de ce jour de tourmente, par un froid de \o° sans soleil, mais sans vent, j’allai prendre Têtard, l’ancien acteur de l’Odéon ; Têtard , l’auteur de ces merveilleuses petites charges d’acteur qui ont tant fait rire et qui sont si ressemblantes; Têtard enfin, qui depuis trois ans habite la Russie, et qui, grâce à son naturel curieux et observateur, en connaît toutes les étrangetés. Nous partîmes ensemble pour une grande promenade à travers le Gastmoï et le Schoukina Dvor , envahis à la veille de Noël par une masse populaire compacte et nombreuse ; mais, habitués quenous sommes l’un et l’autreà ces deux marchés si profondément originaux, notre course n’y fut pas longue, quoique ralentie par la foule des acheteurs et des promeneurs. A chaque pas s’étalaient de petites boutiques ambulantes, avec des jouets d’en-
fants, des bottes de feutre, des gants de cuir , fourrures, etc., etc., toutes choses mises par leur prix à la portée de tout le monde. C’étaient encore des rangées d’arbres de Noël, tout préparés, et qui n’attendaient plus que l’ornement qui doit les parfaire et les faire adorer des enfants grands et petits, les bonbons et les bijoux, les dentelles et les étoffes dont on décore leurs branches. ■Mais nous y reviendrons; passons et laissons passer ces hommes portant sur leurs épaules des arbres de Noël, ces traîneaux et ces voitures de toutes sortes, chargés... d’arbres de Noël, et arrivons à la Sennaia (prononcez Sennoï), Sennaia, c’est-à-dire marché au Foin, ainsi nommé sans doute parce qu’on n’y vend guère que de la viande de boucherie, delà volaille et autres provisions débouché. — La Sennaia est, surtout aux approches de Noël, l’un des endroits les plus pittoresques de Pétersbourg. — Là, d’un côté, des boutiques en bois à demeure, où se trouvent les marchands de viande de boucherie, viande gelée s’entend, et que, chose assez peu ordinaire chez nous, on fend à coups de hache, sur un billot, comme ou pourrait faire d’un morceau de bois, et dont on ramasse ensuite par terre les éclats pour les livrer à l’acheteur. I)e l’autre côté, se trouvent les paysans venus de tous les gouvernements de la Russie, et auxquels leurs télègues (voitures pour le transport des marchandises) servent de boutiques; ce sont là des animaux de toutes espèces, depuis le mouton et le porc jusqu’au cochon de lait et à la gelinotte, gelés toujours, c’est convenu, mais ayant les tournures les plus singulières, faisant les mines les plus grotesques qu’on puisse imaginer. Chacun fait à ce marché ses provisions; l’un emporte sur l'épaule deux oies roides et allongées, qu’il tient par leur cou, de-
venu plus dur qu’un bâton; l’autre monte en traîneau, et assied près de lui un grand diable de porc, au grouin digne et durci, aux pattes de devant tendues de la plus drôle de façon qu’on puisse concevoir ; d’autres encore ont sous le bras un cochon de lait, qu’on dirait moulé en plâtre, tant la gelée a accusé nettement les plis de son gras individu; d’autres emportent trois ou quatre poules réduites par le froid à ressembler à ces poulets de carton , mets principal et sans accessoires de tout dîner de théâtre.
Le soir de ce jour, c’était réveillon, mais notre réveillon n’existe pas en Russie, pas plus que le mot en russe; on remplace en ce pays notre habitude de faire mettre aux enfants souliers ou sabots dans la cheminée par la coutume allemande, devenue russe, des arbres de Noël. — L’arbre de Noël est un pin véritable, qui varie dans sa hauteur depuis quatre pieds jusqu’à dix ou douze, selon la richesse ou la générosité de celui chez qui il est planté. On plante cet arbre, monté sur un pied, au milieu d’un salon ; on garnit lesbranches de bougies, de bonbons et de cadeaux de toute sorte, attachés à l’arbre par des faveurs bleues ou roses; chaque présent portant sur une étiquette le nom de celui ou de celle à qui il est destiné , et à une heure dite , ordinairement huit heures du soir, on ouvre le sanctuaire et on laisse les enfants ravis se précipiter au pied de l’arbre de Noël, et conquérir chacun ce qui lui revient. — L’arbre que nous avons vu était des plus jolis; il élevait sa flèche, d’un vert foncé, de huit pieds de haut, au milieu d’un salon éclairé seulement par des lanternes vénitiennes de couleur et les bougies mêlées aux rameaux du bienheureux arbre ; à son pied gisaient les boîtes, trop grosses pour être sup-
portées par ses branches fragiles, et à ses entours pendaient, disposés avec élégance et goût, de petits cornets de bonbons, des jouets et des poupées. — Au moment de l’ouverture de la porte du salon, ce fut un unanime cri de joie de la part des quatre enfants de la maison, qui depuis quelques minutes déjà attendaient anxieusement cet heureux instant, et qui durant tout le dîner n’avaient pas perdu de vue un moment la porte de ce salon si plein de promesses; ce cri de joie fut si franc, si bien parti unanimement de ces petits cœurs contents, que nous ressentîmes comme eux un plaisir très-vif de ce ravissement enfantin, et que je ne sais pas si nous n’étions pas aussi heureux qu’eux-mêmes de leur bonheur.
Noël, comme Pâques, est une des fêtes les plus chômées du rite grec; un Russe se garderait bien de manquer à la messe l’un de ces jours; aussi les boutiques et magasins sont-ils rigoureusement fermés (il est vrai que l’on observe le dimanche à Pétersbourg presque aussi strictement qu’à Londres, et que, sauf certains pharmaciens, pas tous, les commerçants n’ouvrent pas le dimanche; cependant, par suite d’une mesure intelligente, il reste ouvert, au Gastinoi et au Schoukina Dvor, un magasin de chaque sorte de choses nécessaires; en unmot, une boutique dans chaque ligne, et chaque marchand à son tour ouvre un dimanche, d’où il résulte à la fois que l’acheteur pressé peut toujours se procurer ce dont il a besoin, sans que le marchand ait rien à craindre d’une concurrence qu’il fera à son tour). Donc, le jour de Noël , la physionomie de Pétersbourg était tout autre que celle de la veille; c’était bien encore une quantité considérable de promeneurs, de voitures et de passants, mais on ne voyait plus un acheteur oh un homme affairé.
PÉTERSBOU RG ET MOSCOU. 163
Il faisait d’ailleurs un temps superbe; le soleil, resplendissant et pur, jetait ses reflets dorés sur ces grandes masses blanches unies, et sans taches, qui couvrent les toits de tous les édifices ; on eût dit qu’il se plaisait à mêler le brillant de ses ors avec les plaques d’argent mat et sans reflet de la neige et les miroitements métalliques de la glace ; c’était un contraste joyeux et beau , et jeme prenais à l’admirer sans me souvenir que le thermomètre Réaumur marquait — 15° .
Le 6 janvier : bénédiction solennelle des eaux de la Né va.
Immersion des enfants dans l’eau glacée du fleuve.
Pétersbourg, 7-19 janvier 18'i7.
Ce n’est pas, comme nous catholiques, la fêle des Rois que célèbrent le G janvier les chrétiens grecs, mais bien le baptême du Christ, et c’est en souvenir de la bénédiction des eaux du Jourdain qu’on bénit chaque année à cette époque les eaux de la Néva. — Donc, hier, à une heure de l’après-midi, par une neige épaisse, et une température douce de trois degrés au-dessous de zéro, le canon tonnait, et l’Empereur sortait du Palais d’hiver, précédé de sous-ofïiciers portant les étendards sacrés, de dignitaires portant une image sainte, et du clergé en habits pontificaux; d’abord les chantres de la cour avec leurs ornements verts et or, puis les prêtres avec ces grandes chapes de brocart d’or si élégantes et belles, tous ayant en main des cierges allumés, puis les livres liturgiques et les encensoirs portés par des diacres vêtus de la lévite de drap d’or. A côté de l’empereur marchait le grand-duc Nicolas, son frère, et après eux le comte Aldlerberg, ministre de la cour, et la maison militaire de S. M; ; puis venaient trois officiers de cha-
cun des régiments de la garde, celui du milieu portant l’étendard de son régiment.
Tous recueillis et la tête découverte; heureusement, comme je l’ai déjà dit, la température était douce; mais quelquefois il fait quinze à vingt degrés de froid, et pourtant l’empereur, les siens et les dix ou douze mille hommes de foule qui se pressent aux abords du palais , n’en restent pas moins pendant les vingt ou trente minutes que durent les prières et la bénédiction des eaux, la tête découverte. — Le cortège, cierges allumés, avec les oriflammes et les encensoirs, gagna processionnellement un pavillon construit sur la Néva en face le palais d’hiver, pavillon orné des images du Précurseur et de plusieurs autres saints, et là, après les prières consacrées, les prêtres descendirent sur la glace du fleuve, dans laquelle on avait pratiqué un trou, et bénirent les eaux en y trempant une croix; puis plongeant un vase dans ces eaux sanctifiées, ils y trempèrent l’aspersoir, nommé basilicum (parce que liturgiquement il doit être fait de basilic), qu’ils présentèrent à l’empereur; celui-ci s’en signa, embrassa trois fois le prêtre et donna à son frère le goupillon sacré.
Le prêtre aspergea ensuite les drapeaux de la garde, et les assistants, touchant le front de ceux qui étaient les plus proches; puis le clergé et le cortège impérial regagnèrent le Palais d’hiver. — Autrefois, on avait l’habitude d’amener à l’aspersion les malades et de tremper dans ces eaux glacées de jeunes enfants qu’on considérait alors comme bénis de Dieu; mais depuis longtemps déjà, cette coutume, qui subsiste encore à Moscou et dans l’intérieur de la Russie, a été abolie à Pétersbourg. — Les détracteurs de toutes choses, racontent, à ce pro-
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pos, une anecdote plus comique que vraie, et que voici: ils prétendent que souvent le prêtre , saisi par le froid, et les doigts demi-glacés, laissait échapper l’enfant qu’il plongeait dans l’eau; qu’alors, imperturbable et sans s’occuper davantage du petit malheureux, sans doute parce qu’il considérait qu’il allait tout droit au paradis, il se retournait et disait cette simple parole : « Drougoï (à un autre). » Ce sont là de ces historiettes qui font rire sous cape, et qui sont, à tout prendre, innocentes vu le peu de véracité qu’on leur accorde.
A peine la cérémonie religieuse était terminée, que le peuple en foule compacte se précipitait vers l’endroit où la glace avait été cassée et l’eau bénite, car il a été dit :
« Elle est pour sanctifier les maisons de ceux qui en prennent, afin qu’elles soient délivrées de toute affliction, dispute et calamité. »
Chacun donc voulait approcher et remplir, qui une jatte de terre, une bouteille, qui encore un vase de bois. Cette eau se conserve précieusement toute l’année, et, au jour de la maladie, le croyant fidèle la boit en guise de remède. Parmi les plus désireux d’approcher de l’endroit bénit, on voyait des femmes et de jeunes enfants, des nourrices avec leurs nourrissons, qu’elles oignaient au front de cette eau consacrée.
Avant deux heures l’empereur rentrait au palais, et le corps diplomatique et les grands corps de l’État, qu’on n’avait pas voulu exposer tête nue au froid, et qui avaient vu la cérémonie de l’intérieur des appartements impériaux, se retiraient, pendant que la foule recueillie, regagnait à pied ou en traîneau la Perspective de Nevsky et la ville.