XXI H
Un mariage grec : cérémonies liturgiques au dix-neuvième siècle ; cérémonies de toutes natures au dix -septième. — Récit d'un chroniqueur. — Une demande en mariage en 1549. — Le baron de Herbestein et ses Commentai' i de/ la Moscovia.
Le lendemain môme de la bénédiction des eaux de la Neva, à huit heures et demie du soir, des voitures de gala se dirigeaient, suivant la Perspective de Newsky, vers le palais de la princesse Kotschoubey Belosetsky, où allait s’accomplir un mariage dès longtemps pressenti dans la société russe, mais qui n’avait été décidément annoncé que depuis cinq à six jours. — Le futur époux appartenait par sa position aux plus hautes sphères du monde officiel; quant à la jeune fiancée, Russe et princesse, elle avait dix-huit ans à peine, des cheveux d’un blond charmant, un visage spirituel et joli, éclairé par deux grands yeux noirs; tout en elle était gracieux; on eût dit un de ces lutins charmants et pudiques des légendes du Nord, mais lutin auquel on avait coupé les ailes afin de pouvoir le revêtir d’une robe de fiancée. — L’assistance était peu nombreuse, et à part le corps diplomatique, représenté par les chefs de mission, on ne voyait à cette cérémonie que les parents de la jeune et
future épouse et les assistants du marié; c’étaient pour ce dernier et en qualité de père et mère assis, le prince, (autrefois comte) Orloff et la princesse Kotschoubey, et pour la mariée, le prince André Troubetskoï et la princesse VoronzofF. — Mais sans plus attendre, disons les détails de la cérémonie de ce mariage grec ; et pour cela nous ne saurions mieux faire que traduire avec l’aide de M. de Muralte, auquel nous devons déjà tant d'aide et de renseignements, que traduire et annoter quelques pages des Lettres de Mouravief sur le culte de l'Eglise d’Orient.
Nous aurons ainsi, avec la description des cérémonies, l’explication des symboles qu’elles représentent. — « Le mariage, dit Mouravieff, au dix-huitième chapitre de son troisième livre, n’a rien d’obligatoire, quoi qu’il ait été béni par Dieu et qu’il lui soit agréable, quand il répond à son but. L’homme doit s’unir avec la femme pour arriver aux fins voulues par Dieu; mais la polygamie, cette dispersion des forces vitales étant contraire à ses lois, est sévèrement défendue parla loi chrétienne, comme aussi les secondes et troisièmes noces ; et si, dans sa condescendance à la faiblesse humaine, l’Église les permet, au moins doivent-elles être expiées par des prières de purification et des pénitences, comme transgressives de la pureté primordiale d’un seul mariage, et comme tendance à la sensualité.
« L’Égiise tient surtout à ce que les liens sacrés ne puissent être dissous, rappelant la parole « ce que Dieu a » joint, l’homme ne peut Je disjoindre. » — Le manque à lafoi conjugale, seul, peut, d’après les paroles du Christ, excuser la dissolution d’une union si intime. — D’après les canons des Conciles généraux, ceux quisepromettent
mariage ne doivent être dans aucun rapport de parenté, au moins jusqu’au cinquième degré; les liens de la parenté spirituelle provenant du sacrement de baptême (parrain et filleule, parrain et marraine) doivent être également respectés. — Mais venons aux particularités du rite. — Avant toutes choses et pour prévenir toute tromperie, on proclame trois fois, en trois jours de fête consécutifs, après la messe et devant les fidèles assemblés, les noms de ceux qui veulent mariage; pendant ce temps les époux se préparent par la confession et la communion à leur nouvel état. — Les fiançailles, qui autrefois se célébraient séparément, se pratiquent maintenant immédiatement avant raccomplissement du sacrement. — Le prêtre dit quelques prières, puis faisant trois fois le signe de la croix, il donne au fiancé un anneau d’or qui par son éclat indique qu’il doit paraître à la femme comme le soleil ; puis la fiancée reçoit un anneau d’argent comme symbole de la lune, puisqu’elle est la lumière inférieure qui reçoit tout son lustre de la lumière supérieure, et ainsi le prêtre fiance les promis au nom de la Sainte-Trinité ; après quoi, ils échangent leurs anneaux, ce. pendant que le prêtre leur rappelle les fiançailles patriarcales de Rebeccaavec Isaac, fiançailles accomplies en Mésopotamie par un esclave d’Abraham, et qu’il prie le Seigneur de les fortifier dans la foi, l’union, la charité et la vérité; puis les fiancés, cierges allumés à la main, précédés par le prêtre qui porte l’encensoir, font le tour de la nef; afin de se convaincre que si la lumière du sacrement les éclaire, c’est pour qu’ils suivent la voie du Seigneur, semant sur leur route les bonnes œuvres, encens cher et agréable à Dieu ; le chœur chante durant ce temps le psaume 128 de David. — Le prêtre rappelle aux
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fiancés qu’ils doivent librement, mais devant Dieu et les hommes, se promettre l’union éternelle du cœur, sans préjudice pour leurs autres devoirs sacrés ; puis il prie Dieu de les conserver comme Noé dans l’arche, comme Jonas dans la baleine, comme les trois jeunes gens dans la fournaise ardente à Babylone, de leur donner la joie qu’éprouva l’impératrice Hélène découvrant la Sainte- Croix, de leur accorder l’union en toute chose, une longue vie, la sagesse, l’amour mutuel avec la paix, la bénédiction de la fécondité, l’abondance de tous les dons terrestres et une couronne immortelle dans le ciel. Prière dite, il pose au-dessus de leurs têtes deux couronnes, que soutiennent deux jeunes membres des familles unies, et dit : « Le serviteur de Dieu est couronné en faveur de » celle-ci, servante del’Éternel ; » et après les avoir bénits : « Dieu Saint, couronne-les d’honneur et de gloire. » Sur ce, un diacre apporte au prêtre une coupe remplie d’eau et de vin (la coupe de l’union commune), qu’il boit comme signe de leur réunion intime, leur ordonnant d’y boire trois fois, afin qu’ils sachent que dorénavant ils doivent puiser au même vase le bonheur et le malheur, et ne plus se séparer; il réunit encore leurs mains dans la sienne, divin sceau de leur indissoluble union; puis les conduit trois fois autour du pupitre qui supporte les Saints-Évangiles, leur indiquant que c’est sous le contrôle de la parole divine qu’ils doivent maintenant marcher. Pendant cette procession, les deux chœurs chantent : « Réjouis-toi, Isaïe, la Vierge a conçu et mis au monde Emmanuel Dieu et homme; son nom est Orient; en glorifiant son nom, nous voulons glorifier la Vierge sainte. Saints martyrs, qui avez combattu le glorieux combat et reçu la couronne, priez pour eux et pour
PÉTERSBOURG ET MOSCOU, nous, etc.»— Après cette procession solennelle, le prêtre ôte les couronnes et dit : « Sois exalté, ô fiancé, comme Abraham, béni comme Isaac, et que ta postérité soit nombreuse comme celle de Jacob; va en paix et pratique les préceptes de Dieu; et toi, fiancée, sois bénie de l’Éternel comme Sarah, heureuse comme Rébecca et féconde comme Rachel; réjouis -toi avec ton mari dans les limites de la loi, et tu plairas à Dieu. » — Le prêtre fait une dernière prière, et, sur son ordre, les fiancés devenus époux scellent d’un baiser leur amour sanctifié. » •
Cela fait, il restait à accomplir le mariage catholique, l’époux appartenant à notre culte. Dans un appartement consacré, proche la chapelle grecque, l’abbé Couder, curé de l’Église catholique de Moscou, et, croyons-nous, le seul prêtre français qui soit en Russie, donna au couple auguste la bénédiction nuptiale; puis, à la manière russe et quand tous les assistants à la suite des époux eurent regagné les salons, on servit du champagne, et chacun but à la prospérité des nouveaux mariés. — A onze heures, tout était terminé. Comme on l’a vu, nous n’avons pas parlé du mariage civil ; ce n’est pas seulement par cela que les cérémonies de cette union toute légale manquent de pittoresque et d’intérêt, c’est que le mariage civil n’existe pas en Russie ; mais puisque voilà que nous avons décrit, plus mal que bien, un mariage russe tout religieux, accompli en l’an de grâce 1857, il nous prend fantaisie de reproduire ici le récit d’un mariage russe du commencement du dix-septième siècle, emprunté à un voyageur de ce temps; il s’est complu à une description qui nous paraît d’autant plus intéressante, qu’on nous assure que nombre des chosesqu’il rapporte se passent encore de même dans
l’intérieur de la Russie, chez les paysans; nous donnons la parole à notre chroniqueur :
« Le mariage est honorable parmi les Moscovites, et la polygamie y est défendue : un veuf, et même une \cuve, se peut marier deux ou trois fois; mais on ne permet pas que Ton passe à de quatrièmes noces, et le prêtre qui les aurait bénites serait chassé (1).
» Ils observent dans leurs mariages les degrés de consanguinité, et ils ne permettent pas que les deux frères épousent les deux sœurs, et ils respectent aussi l'alliance spirituelle, ne souffrant pas que les parrains et marraines se marient entre eux.
» Les solennités de leurs mariages se font de la manière suivante :
» On ne permet en aucune façon aux garçons et aux fdles de se voir et encore moins de se parler de mariage, ou d’en faire aucune promesse intime de bouche ou par écrit ; mais quand ceux qui ont des enfants à marier, particulièrement des fdles, ont trouvé un parti raisonnable, ils parlent aux parents du garçon, et leur témoignent le désir qu’ils ont de faire alliance avec eux. Si les autres agréent la proposition, et si celui que l’on recherche demande à voir la fille, on le refuse absolument; toutefois, si elle est belle, on consent que la mère ou quelque autre parent la voie; et si on la trouve sans défaut, c’est-àdire qu’elle ne soit ni aveugle, ni boiteuse, les parents traitent entre eux des conditions du mariage, et en demeurent d'accord, sans que les accordés se voient; de sorte que le marié ne voit son épouse que lorsqu’on la lui
(1) Celui-là est autorisé à de quatrièmes noces qui a converti un juif à la religion grecque.
amène dans la chambre , et ainsi il arrive quelquefois que tel, qui pense avoir épousé une belle fille, en a une contrefaite, et même qu’au lieu de la fille de la maison, on lui donne une autre parente, ou bien une servante, ce dont je sais plusieurs exemples; tellement qu’on ne doit point s’étonner du mauvais ménage que l’on voit souvent entre eux.
» Quand les grands seigneurs, les knez et les bojares marient leurs enfants, on nomme, de la part du marié, une femme, qu’on appelle suacha , et une autre delà part de la mariée, qui donnent conjointement les ordres nécessaires pour les noces.
» Celle de la mariée \a le jour des noces au logis du marié, et y dresse ie lit nuptial. Elle se fait accompagner de plus de cent serviteurs, qui portent sur la tète les choses nécessaires pour le lit et pour la chambre des mariés. Le lit se dresse sur quarante gerbes de seigle, que le mari fait coucher par ordre, et les fait entourer de plusieurs tonneaux pleins de froment, d’orge et d’avoine. Tout étant en ordre, le fiancé part de chez lui sur le tard, accompagné de tous ses parents, ayant derrière lui, à cheval, le prêtre qui le doit marier. 11 trouve à l’entrée du logis de la fiancée tous ses parents, qui le reçoivent avec les siens, que l’on invite de se mettre à table. On y sert trois plats, mais personne n’en mange, et on laisse au haut bout de la table une place vide poulie fiancé; mais pendant qu’il s’entretient avec les parents de la fiancée, un jeune garçon l’occupe et ne s’en ôte point que le fiancé ne l’en fasse sortir à force de présents. Après que le fiancé a pris sa place, on amène la fiancée; superbement parée, et ayant le visage couvert d’un voile, on la fait asseoir auprès du fiancé; mais afin qu’ils ne
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puissent point se voir, on les sépare d’une pièce de taffetas rouge-cramoisi , que deux jeunes garçons tiennent tandis qu’ils sont assis.
» Après cela la suacha de la fiancée s’approche d’elle, la farde, trousse ses cheveux en deux nœuds, lui met la couronne sur la tête et achève de l’habiller en épousée. La couronne est en feuille d’or et d’argent doré, battue fort mince, et doublée d’une étoffe de soie, et elle a à côté des oreilles cinq ou six rangs de perles, qui lui pendent jusque sur le sein. La robe ou surveste, qui est à manches larges d’une aune et demie, est brodée d’or et de perles aux extrémités, surtout au collet, qui est large de trois doigts, et tellement rehaussé de broderie, qu’il semble plutôt à un collier de chien qu’à autre chose, et cette sorte de robe revient à plus de mille écus.
» L’autre suacha orne le fiancé; et cependant les femmes montent sur les bancs et chantent mille sottises. Après cela entrentdeux jeunes courriers, richement vêtus, portant un très-grand fromage et quelques pains sur une civière, de laquelle pendent plusieurs peaux de martre. On en apporte autant de la part de la fiancée, et le prêtre, après les avoir bénits, les envoie à l’église. Enfin, on met sur la table un grand bassin d’argent, plein de petits morceaux de satin et de taffetas, de la grandeur qu’il faut pour faire des bourses, de petites pièces d’argent carrées, du houblon, de l’orge et de l’avoine, le tout mêlé ensemble. La suacha , après avoir recouvert le visage de la fiancée, en prend quelques poignées et les jette sur ceux de la compagnie, qui disent cependant une chanson et ramassent ce qu’ils trouvent à terre.
» Cela étant fait, les pères des fiancés se lèvent, et changent entre eux les bagues. Après ces cérémonies, la
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suacha conduit !a fiancée, dans un traîneau, à l’église, accompagnée de ses amis et esclaves, qui font par le chemin mille impertinences et vilenies. Le fiancé la suit avec le prêtre, qui prend ordinairement si bien sa part du vin de la noce, qu’il le faut tenir à deux, tant à cheval qu’à l’église, pendant qu’il bénit le mariage.
» Dans l’église où la bénédiction se doit faire, on couvre une partie du pavé de taffetas rouge, et par-dessus on met une autre pièce de la même étoffe, sur laquelle les fiancés se tiennent debout. Avant que de les marier, le prêtre les fait aller à l’offrande, qui consiste en poissons, fritures et pâtisseries. Après cela on bénit les fiancés en leur tenant des images au-dessus de la tête, et le prêtre prenant la droite du fiancé et la gauche de la fiancée entre ses mains, leur demande trois fois si c’est de leur bon gré qu’ils consentent au mariage, et s’ils s’aimeront l’un et l’autre comme ils doivent. Après qu’ils ont répondu qu’oui, tous ceux de la compagnie se prennent par la main, et le prêtre chante le psaume CXXVIII, à quoi les autres répondent par couplets, d’autant cependant de la même façon que l’on danse ici aux branles. Le psaume étant achevé, il leur met une guirlande de rue sur la tête, ou sur l’épaule si c’est un veuf ou une veuve, disant : Croissez et multipliez , et après cela il achève de les marier en prononçant ces paroles : « Ce que Dieu a conjoint , l'homme ne le séparera point. »
» Pendant que le prêtre prononce ces mots, ceux qui sont de la noce allument tous de petites bougies, et l’un d’entre eux donne au prêtre une tasse de bois ou bien un verre plein de vin clairet qu’il boit; et après que les mariés lui ont fait raison en le \idant chacun trois ibis, le marié jette la tasse à terre, et lui et la mariée la foulent
aux pieds en prononçant ces paroles : « Ainsi puissent tomber à nos pieds et être brisés ceux qui tâcheront de semer la division ou de l'inimitié entre nous. » Après cela les femmes jettent sur les mariés de la graine de lin et du chanvre, et leur souhaitent toute sorte de prospérités. Elles tirent aussi la mariée parla robe, comme si elles la voulaient arracher au marié; mais celle-ci tient si bien à lui, que leurs efforts demeurent inutiles. Les cérémonies du mariage étant ainsi achevées, la mariée se remet dans son traîneau, qui est environné de six cierges, et le mari remonte à cheval pour retourner tous deux à son logis, où se font les noces.
» Dès qu’ils y arrivent, le marié avec ses parents et amis se mettent à table pour faire bonne chère; mais les femmes emmènent la mariée dans la chambre, où elles la déshabillent et la mettent au lit. Après quoi on fait lever le marié de table, et six ou huit jeunes hommes, qui portent chacun un flambeau, le conduisent dans la chambre.
En entrant ils mettent les flambeaux dans les tonneaux pleins de froment et d’orge, et se retirent. On leur fait présent à chacun de deux peaux de martre. Dès que la mariée voit venir le marié, elle se lève du lit, s’enveloppe d’une simarre fourrée de martre, va au-devant de lui, et le reçoit avec soumission, en lui faisant la révérence d’une profonde inclination de tête; et c’est alors que le marié la voit pour la première fois au visage. Ils se mettent ensemble à table, où on leur sert, entre autres viandes, une volaille rôtie que le marié déchire, et jette la partie qui lui demeure entre les mains, la cuisse ou l’aile par-dessus l’épaule, et mange l’autre. Après ce repas les mariés se vont coucher, et tout le mondç se retire, à la réserve d’un des anciens serviteurs de la maison, qui
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sc promène devant !a porte de la chambre, pendant que les parents et amis font toutes sortes de charmes à l’avantage des nouveaux mariés.
“ Ce serviteur, s’approchant de temps en temps de la porte, demande si « tuut va bien...» dès que le mari répond qu’oui, on ordonne aux trompettes et tymbaliers de sonner, lesquels entendant ce mot, se mettent à faire un beau bruit, jusqu’à ce qu’on ait préparé les étuves, où les deux mariés se baignent, mais séparément. On les lave d’eau d’hydromel et de vin; et la mariée envoie au marié une belle chemise brodée d’or et de perles au collet et aux extrémités, et un bel habit. Les deux jours suivants se passent en festins, danses et autres divertissements, où les femmes se servent de l’occasion, pendant que leurs marys sont yvres et s’émancipent bien souvent de leur devoir aux dépens de leur honneur.
» Aux noces des bourgeois et des gens de moindre condition, on ne fait pas tant de cérémonies. La veille du mariage, le fiancé envoie à la fiancée un habit, un bonnet fourré, une paire de bottes, une cassette avec des bijoux, une toilette, un peigne et un miroir. Le lendemain, on fait venir le prêtre, qui porte une petite croix d’argent, et se fait conduire par deux garçons portant des cierges allumés. En entrant dans la maison, il donne la bénédiction avec sa croix, premièrement aux deux garçons et ensuite aux conviés. Après cela, on met les fiancés à table, les deux garçons tenant une pièce de taffetas entre eux; mais lorsque la suacha coiffe la fiancée, on lui présente un miroir, et les fiancés, approchant leurs joues l’un près de l’autre, se voient et rient l’un contre l’autre. Les deux suacha jettent cependant du houblon sur les fiancés. Après cela on les conduit à l’église, et les céré-
monies se font de la même façon que pour les gens de qualité.
» Dès que les noces sont achevées, il faut que les femmes se résolvent à la retraite, et à ne sortir de la maison que fort rarement , souffrant plus souvent les visites de leurs parents et amis qu’elles n’en font. Et comme les Allés des grands seigneurs et des bons marchands ne sont pas instruites au ménage, aussi s’en mêlent-elles fort peu quand elles sont mariées. Leur principale occupation est de coudre ou de broder des mouchoirs de taffetas blanc, ou de faire de petites bourses ou quelques autres gentillesses. »
— Et pendant que j’en suis à emprunter aux chroniqueurs, peut-être serait-il bon de citer une phrase relative au mariage et tirée des Commentari délia Moscovia du baron de ïlerbestein; la voici donc : « Cosa disonesta e vergognosa, ad uno giovane, addimandare una donzella per moglie ma gtie ufAcio del padre délia virgine parlare col giovane, accioche tolga per moglie la sua Agliuola.»
« C’est une chose déshonnête et honteuse pour un jeune homme, que d’aller demander une jeune Aile pour femme, mais c’est le devoir du père de la jeune Aile d’aller trouver le jeune homme afin qu’il prenne la Aile pour femme. » — Voilà certes qui était assez singulier comme façon de procéder, mais je me plais à supposer que depuis 1549, époque à laquelle le baron de Ilerbcstain faisait son voyage en Moscovie, les Dusses ont changé de manière de voir comme de manière de faire.
La langue et l’alphabet russes. — Le Taïtien de Diderot. —
De quelques usages à emprunter à la Russie.
Mon ami ,
Tu me demandes si je commence à parler un russe courant , c’est ainsi que tu t’exprimes. Hélas! à part la cinquantaine de mots nécessaires pour me faire comprendre de mon cocher et conduire mon traîneau; à part le jargon du Gostinoï Dvor et des boutiques, je n’en dis guère plus que lorsque tu me quittas, Diderot va te dire pourquoi :
« Levoyage deM. de Bougainville est sui\i d’un petit vocabulaire taïtien, — c’est Diderot qui parle ainsi dans ces cinquante ou soixante pages si élevées par la pensée, si belles quelquefois par le style, si nettes dans l’expression de l’idée, qu’il a appelées « Supplément au voyage de Bougainville; » — on voit dans ce vocabulaire que l’alphabet de ce peuple n’a ni b, ni c, ni d , ni f ; ni g, ni q , ni k , ni y , ni z; ce qui explique pourquoi Aotoion (un Taïtien qu’avait emmené M. de Bougainville), qui était dans un certain âge, ne put jamais apprendre à parler notre langue, où il y avait trop d’articulations étrangères et trop
de sons nouveaux pour ses organes inflexibles. » C'est par suite de difficultés de même genre que les étrangers ont tant de peine à apprendre la langue russe, et par contre, c’est grâce à ce nombre considérable de leurs articulations et de leurs sons de toute nature (I) que les Russes en particulier et les Slaves en général parviennent à parler vite et bien toutes les langues européennes; rompus dès l’enfance par la richesse et le nombre des sons de leur langue aux prononciations les plus ardues , ce ne sont plus pour eux que des jeux d’enfants que d’aborder les langues étrangères; c’est aussi grâce à leur habitude de dire et redire les articulations les plus difficiles qu’ils doivent de prononcer nettement et sans accents tous les idiomes. — Ceci dit, je veux te prouver par quelques exemples que peut-être tu as tort de médire des Russes autant que tu le fais, et je t’envoie, pour ce faire, un chapitre de ma façon, court d’ailleurs, et que, si je l’adressais au public, j’intitulerais :
De quelques usages a emprunter a la Russie : Des tours à signaux pour les incendies . — Du remplacement des cartes de visites par une liste générale imprimée au profit des pauvres. — Le Fulmicoton appliqué aux illuminations.
Une chose excellente et qu’il serait bon d’imiter, c'est la manière dont en Russie on prévient immédiatement toute la ville de l’incendie qui vient d’éclater dans un quartier. — À Moscou comme à Pétersbourg, comme
(1) L’alphabet russe se compose de 34 caractères, tandis que l’alphabet grec n’en a que 2 4 et l’alphabet français 26. Cette adjonction a été nécessaire pour rendre des sons qui n’existent pas dans les idiomes autres que le slave.
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dans chaque ville et beaucoup de villages de l’empire, au siège de tout bureau de police, à Pétersbourg, au centre de la ville, à la Douma (Hôtel de Ville), et aussi dans chaque quartier se trouve une tour élevée sur le haut de laquelle un homme monte constamment la garde; de ce poste il domine la ville, et, dès qu’il aperçoit au loin une lueur d’incendie, il hisse, le long d’une perche, une, deux ou trois boules, ou plus, selon le numéro du quartier atteint; un drapeau blanc si l’incendie est très -violent, un drapeau jaune quand les secours y sont arrivés; si c’est la nuit, ces signaux sont remplacés par un système de feux ; de plus, il avertit d’un coup de sonnette le poste de pompiers le plus proche, et en moins de cinq minutes les pompes attelées et montées par leurs servants partent au galop de trois chevaux rapides. Toujours, si c’est en ville, l’Empereur arrive des premiers sur le lieu du sinistre, encourageant de sa présence les travailleurs qui, d’ailleurs (et nous en avons eu la preuve au mois de novembre dernier à l’incendie du marché aux pommes), montrent une intrépidité vraiment impassible ; malgré leur piètre apparence, leur tunique d’un gris sale et leurpanialon enfoncé dans des bottes qui semblent n’avoir plus que des tiges, malgré leur casque de tournure assez peu fière, les pompiers russes n’en sont pas moins très-bien organisés et très-propres à faire aussi bien que tous autres leur difficile devoir; nous le répétons, nous les avons vus à l’œuvre, et nous avons eu lieu d’être étonnés non-seulement de leur intrépidité, mais de leur prestesse, de leur habileté à combattre le terrible fléau et à en arrêter les ravages. — Si nous ne parlons pas de l’organisation du corps, c’est que nous n’avons rien à envier à
]a Russie sous ce rapport, et que si nous avions son système de signaux avertisseurs, il n’existerait pas au inonde de ville mieux défendue contre l’incendie que Paris. — On employait autrefois en Moscovie, à en croire Olearius, des moyens énergiques, sûrs peut-être, mais dont il est bon de ne pas abuser pour combattre les ravages du feu dans les maisons de bois. « Pour prévenir les désordres, dit-il, il est enjoint aux strelits ou mousquetaires de la garde , et aux archers du guet , de porter la nuit des haches avec lesquelles ils abattent les maisons que le voisinage du feu menace d’un semblable accident, et, par ce moyen, ils empêchent que le feu n’aille plus loin, avec bien plus de succès que s'ils entreprenaient de l'éteindre. » Je le répète : moyen sûr peut-être, mais un peu violent.
— Autre chose. — Depuis plusieurs années, chacun en France, surtout aux approches du jour de l’an, s’en va criant et déblatérant contre cette coutume d’échanger des cartes de visites, qui, à mon sens, n’a rien de ridicule, tout au contraire; eh bien, il est ici une habitude que Paris devrait emprunter à Pétersbourg, attendu qu’elle concilie tous les avis, la voici : — Les visites obligées se font en Russie non-seulement une fois l’an, au renouvellement de l’année, mais encore une autre fois à Pâques, et, pour éviter cet ennui d’envoi de cartes dont nous nous plaignons, on a imaginé de créer, au profit des pauvres, une liste générale qui s’imprime au Journal de Saint-Pétersbourg, sur laquelle liste on va faire inscrire son nom moyennant 3, 5 roubles, ou plus, versés à la caisse des bureaux de bienfaisance; cette liste imprimée est envoyée à tous ceux qui s’y sont fait inscrire et qui se considèrent comme ayant reçu des cartes de tous ceux qui y sont ins-
crits et comme leur en ayant envoyé. — Voici donc un moyen simple, ingénieux, et profitable aux malheureux, de remédier à cet inconvénient contre lequel nous nous déchaînons à outrance ; ayons le courage de l’introduire chez nous, et avouons en nous inclinant que :
C’est du Nord, aujourd’hui, que nous vient la lumière.
— Encore un emprunt à faire à la Russie : c’est sa manière d’allumer ses lustres dans les salons de bal ou les illuminations du dehors, et cela en un clin d’œil. — Au lieu d’être , comme par exemple cela arrive à la coupole du Panthéon, à Paris, des heures entières à allumer, en risquant de plus la vie des allumeurs, ici on emploie un moyen des plus simples: tout en posant les lampions ou les verres de couleur, on attache à la mèche de chacun un cordon de fulmi-coton, qui s’en va serpentant de mèche à mèche, du haut en bas d’un édifice, ou de bougie à bougie du haut en bas d’un lustre, et, quand vient l’heure d’allumer, on enflamme le bout pendant de ce fulmi-coton et la flamme s’en va décrivant ses méandres de feu et allumant, sans exception ni manquement, tous les lampions ou toutes les bougies.
Discussions religieuses populaires au Kremlin. — Le livre de M. Haxthausen. — Les sectes religieuses en Russie.
J’avais beaucoup entendu parler à Moscou d’une coutume singulièrement intéressante qu’a conservée le peuple : celle de se réunir à Pâques, au Kremlin, pour y discuter en plein air les questions religieuses les plus ardues ; comme je ne devais pas assister à ces discussions et que les renseignements que me donnait mon Guide moscovite habituel me paraissaient confus et difficilement admissibles, je n’y avais pas prêté toute l’attention que j’aurais dû, et j’avais laissé passer avec tant d'autres mensonges ce que je croyais, sinon un mensonge de plus, tout au moins une coutume tombée en désuétude ; quand, il y a quelque temps, à Pétersbourg, me trouvant au ministère de l’Instruction publique, j’entendis un monsieur à l’air grave et digne parler de ces discussions populaires. Dès lors, ma curiosité surexcitée n’eut plus de répit, et j’allai demandant à tous et partout des éclaircissements à ce sujet ; déjà , j’avais réuni des documents assez curieux, mais bien des lacunes encore restaient à combler, surtout une difficile
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sinon impossible à remplir : je n’avais ni vu ni entendu; comment redire? mais, relisant, ces jours derniers, le chapitre si bien fait et si rempli de M. de Ilaxthausen (I) sur les différentes sectes de l’Église en Russie, je trouvai au complet ce que je cherchais. Dès lors je n’hésitai pas à emprunter à ce baron érudit les curieux renseignements qui suivent :
« Depuis un temps immémorial, il (le peuple de Moscou) s’assemble, pendant la semaine de Pâques, sur la grande Place, devant l’Ouspeskoi Sobor (cathédrale de l’Assomption), au Kremlin , pour discuter sur des matières religieuses. A ces réunions, uniquement composées de gens du peuple, on ne voit ni ecclésiastiques, ni employés de l’administration ou de la police, et la présence d’un kvartalnoi (on prononce à Pétersbourg quartal, officier de quartier) ou d’un boutochnik (soldat de police) y serait inutile; car l’ordre le plus parfait et la plus complète tranquillité y régnent constamment. Le peuple fait lui-même la police et sait jusqu’à réprimer les paroles un peu trop vives. D’un côté se rassemblent les défenseurs de l’Église orthodoxe, et de l’autre les Roskolniks (schismatiques) des différentes sectes, mais surtout des Staroverzi (vieux croyants). Les groupes se forment, les adversaires s’avancent, et alors commencent des discussions remarquables par l’aménité et une convenance surprenante. Un des champions aborde, en ôtant son chapeau, celui qui se trouve en face de lui, et demande la permission de lui adresser une question qu’il serait bien aise d’entendre réfuter. Personne n’interrompt la discussion,
(1) Études sur la situation intérieure , la vie nationale et les institutions rurales de la Russie, par le baron Auguste Haxtiiausen, — Hanovre-Hallin, 1847.
et chacun attend , pour commencer, que son tour soit venu. Quand on entend de simples paysans discuter ainsi, on est vraiment étonné de la dialectique et du bon sens dont ils font preuve. Si l’un des adversaires se trouve embarrassé pour répondre et est obligé de battre en retraite, un autre vient à son aide ou bien continue la conversation à sa place ; que l’un s’échauffe, se mette à crier ou dise seulement : Ce n’est pas vrai, aussitôt les autres l’arrêtent et le rappellent à l’ordre par les mots : « Pas chia na da i na niet » (tu te lances dans les oui et les non) ; s’il persiste et ne veut pas se calmer, on lui retire la parole et on la donne à un autre.
» Jadis, les classes supérieures de la société ne faisaient aucune attention à cette coutume intéressante ; mais la tendance à étudier le caractère de la nationalité ou, pour mieux dire, à sonder la vie intime des peuples, laquelle depuis une dizaine d’années s’est développée dans tous les pays de l’Europe, s’est fait sentir en Russie. Cinq jeunes gens de la société moscovite prirent donc le parti d’assister, incognito, à une de ces réunions. Ils étaient tous les cinq des hommes aussi distingués par leur savoir et leur intelligence que par leur caractère et leurs goûts. Parmi eux se trouvait M. de C. , poète d’une très-belle réputation et doué d’une grande éloquence naturelle. Ils se déguisèrent en paysans, et se rendirent, pendant la semaine de Pâques de 1841 , sur la place du Kremlin, pour se mêler inaperçus à la foule, et prendre même, s’il était possible, part aux discussions. Ils y trouvèrent une grande foule de peuple, et s’approchèrent des parleurs. Ce fut M. de C. qui, le premier, se mêla de la conversation. On le regarda par-dessus l’épaule, probablement parce que n’étant pas autorisé à parler, il avait osé prendre
!a parole; mais bientôt, étant venu victorieusement a u secours du champion de l’Église orthodoxe, que son adversaire avait mis au pied du mur, il attira l’attention générale , et finit peu à peu par s’emparer de la conversation.
» Alors , du côté des starovers s’avança vers lui un vieillard à tête vénérable, avec de longs cheveux et une barbe blanche descendant jusqu’à la poitrine. Il était de la secte des Poromane ou bezpoporstschina (sans prêtres) .
» La discussion était arrivée à l’argument suivant :
le roskolnik. — Il n’y a pas d’Église extérieure; car Jésus a dit : que ses disciples sont des églises vivantes; mais disséminés par la persécution ces serviteurs de la vraie foi ont été obligés de fuir dans les bois et dans des antres impénétrables, connus de Dieu seul. L’église en pierre , le temple érigé par la main des hommes peuvent-ils donc aussi se soustraire par la fuite aux persécutions des forts?
m. de c. — Frère, tu interprètes mal le texte des saintes Écritures. Il n’y est pas dit : Vous, disciples, vous êtes les églises , mais l’Église. L’apôtre dit : Celui qui n’obéit pas à l’Église, celui qui enfreint les commandements de l’Église, etc.; par conséquent, tu vois bien, qu’il est question d’une Eglise morale et non des maisons pour le culte du Seigneur. C’est la communauté des fidèles, avec ses évêques et ses prêtres, qui forme l’Église dont parle Jésus-Christ.
le r. (passant tout d’un coup à un autre sujet). — Mais les sacrements, dis-moi, comment peut-on les administrer et les recevoir, quand il est écrit : « Celui qui est
en état de péché reçoit dans l’Eucharistie la mort et la condamnation éternelle. » Or, quel est l’homme sans péché? où est la créature humaine qui puisse dire : Je suis pure, devant Dieu? même au moment de la confession, pendant les courts instants qui séparent cet acte expiatoire de la communion, il commet déjà une foule de fautes! Il n’y a qu’un moment où l’homme ne pèche pas : c’est celui de la mort; et à cette heure suprême c’est son ange gardien qui lui administre invisiblement les saints Sacrements !
m. de c. — Que dis-tu, frère? C’est Jésus qui a institué l’Eucharistie en disant : « Mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang, versé pour la nouvelle alliance.» Serait-ce donc pour les morts qu’il l’aurait établie, quand à chaque instant il dit : « Je suis le Dieu des vivants! » Comment pourrait-on confesser ou communier un mort, un froid cadavre dont l’âme est déjà devant Dieu? C’est aussi pour administrer les saints Sacrements qu’ont été établis les évêques et les prêtres !
le r. — Que me parles-tu des évêques et des prêtres ! Ne sont-ils pas des hommes et des pécheurs comme nous? Ote-leur les riches vêtements qui les recouvrent, et tu verras s’ils sont autre chose que de pauvres mortels.
m. de c. — Tu as raison, ce ne sont que des hommes comme nous ; mais le tsar est aussi un homme, et tu lui obéis cependant? En te soumettant à sa volonté, tu courbes la tête, non devant le mortel, mais devant le pouvoir, la dignité, la charge qu’il revêt. Il en est de même des évêques et des prêtres, car c’est par eux que parle l’Église.
le r. — Tu me parles toujours de l’Église; mais où
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est-elle donc dans ce temps de misère et de ténèbres? Quand je suis jeté sur une île déserte ou au milieu des païens, puis-je dire que je me trouve au sein de l’Église? Non, frère, c’est impossible; car, alors, je ne puis pas la connaître ?
m. de c. — Que tu ne connaisses pas l’Église, frère, c’est possible, mais elle te connaît. Chaque jour, à chaque messe, elle prie pour toi le Tout-Puissant; car tu es en elle, quand même ton corps, ta personne physique
serait éloignée d’elle à l’autre extrémité du monde.
le r. (revenant à un autre thème après un moment de silence). — Oui, par rapport à la croix? Dis-moi donc, comment se fait-il, que vous fassiez ce signe de la croix autrement que Jésus-Christ, quand il n’y a qu’une croix ou plutôt qu’un symbole? Regarde toutes les images qui représentent le Sauveur, et tu verras que pour faire ce signe, il réunit le pouce, le doigt annulaire, le petit doigt et étend les deux autres; tandis que vous, vous joignez, au contraire, les trois premiers doigts.
m. de c. — J^e signe de croix fait par le Christ n’était qu’un signe de bénédiction pour son peuple, par conséquent lui seul avait le droit de le faire de cette manière. C’est pour cette raison que les évêques et les prêtres l’emploient aussi quand il bénissent les fidèles au nom de Jésus- Christ. Alors c’est la main de Dieu qui bénit et non la leur. Nous, nous sommes de pauvres pécheurs, qui ne peuvent se hénir eux-mêmes. Enjoignant les trois premiers doigts symboles de la Trinité, nous l’implorons de nous bénir. Regarde comment font les évêques et les prêtres, pauvres pécheurs comme nous, quand ils se signent! C’est toujours les trois premiers doigts réunis;
car alors ils ne se mettent plus à la place du Seigneur.
» Le Roskolnik était visiblement embarrassé de répondre. Ne sachant que dire, il s’en prit à la personnalité de son adversaire, beaucoup mieux mis que le reste des paysans, et n’ayant pas de barbe. C’est contre cette dernière circonstance qu’il dirigea particulièrement son
attaque, sûr qu’il était de la sympathie des auditeurs.
— Dis moi donc, frère, pourquoi beaucoup d’entre vous se rasent-ils la barbe ? ne savez-vous donc pas que c’est un péché? Vous défigurez l’image de Dieu sans aucune raison valable; vous rejetez ce que Dieu a fait croître. Or, ne savez- vous pas que Jésus-Christ portait une barbe, et que tous les saints que nous devons prendre pour modèles l’ont portée aussi !
m. de c. — J’approuve et je ne trouve pas déraisonnable de ne pas raser la barbe et de laisser croître les cheveux, surtout quand on croit remplir par cela un précepte religieux; mais la couper aussi n’est pas un péché 1 Dieu a-t-il donc un corps physique? et peux-tu prétendre à une ressemblance corporelle avec le Créateur? Non, c’est ton âme, ton intelligence, qui sont divines, et non cette poussière périssable que tu nommes ton corps. En conviens-tu ?
le r. — Oui, mais Jésus?
m. de c. — Jésus avait-il une barbe, quand il n’était encore qu’enfant? Tu dis que le chrétien doit suivre l’exemple de Jésus-Christ, c’est vrai; mais duquel? de l’enfant instruisant dans le Temple, ou de l’homme-Dieu mourant sur la Croix? N’est-ce pas un orgueil démesuré que de chercher à ressembler à Dieu? Et la Vierge, mère
du Christ et toutes les femmes ne sont-elles donc pas faites à l’image de Dieu? et cependant elles n’ont pas de barbe I
le r. — Oui, mais il s’agit ici des hommes !
m. de c. — Eh bien, saint Georges ne portait pas de barbe, comme tu peux t’en assurer ici par son image.
le r. — C’était un guerrier, obligé probablement de se soumettre aux ordres de ses chefs !
m. de c. — Bien, mais saint Laurent, qui n’était pas guerrier, n’en portait pas non plus?
le r. — Si fait, il en portait !
m. de c, — Tu te trompes.
le r. — Non; au surplus dès que la question (paschla na da i na niet) roule sur des oui et des non, il n’y a que les livres seuls qui puissent en décider. Néanmoins tu as bien parlé avec savoir et raison ; maintenant adieu, car il est temps de nous séparer.
ri. de c. — Adieu, frère, mais écoutez encore ces mots, toi et vous tous, frères : Quand on crucifia le Christ, on déchira ses vêtements pour se les partager. Dites, était-ce bien?
le r. — Certainement non.
ri. de c. — Et cependant vous, frères starovers, vous le faites tous les jours! Vous faites même cent fois davantage ; car l’Église n’est pas le vêtement du Christ, mais son corps , sa fiancée, et vous la déchirez sans cesse !
« Ici M. de C. et ses amis saluèrent les starovers et s’en allèrent suivis par une foule de paysans orthodoxes, qui les reconduisirent jusqu’à la Krasnïa Plostchat (place Bouge), devant le Kremlin. Là un paysan de la troupe
s’approcha de M. de C., et lui dit : Tu as bien parlé, frère , reviens encore le plus souvent que tu pourras pour nous soutenir et nous aider. Maintenant donne à nous tous le baiser fraternel de Pâques. Pendant ce temps un autre avait tiré à l’écart un des compagnons de M. de C. et lui avait demandé : « Dis-nous, frère, qui est celui qui a si bien parlé?» — «Un gentilhomme comme moi et ces trois autres I » — « Comment, un gentilhomme! s’écria-t-il, un gentilhomme, et il sait tout cela?... »