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LES MONUMENTS DE SAINT-PÉTERSBOURG

Pose de la première pierre du monument élevé à la mémoire de l’empereur Nicolas. — La colonne Alexandrine. — L’église de Saint-Isaac. — M. de Montferrand. — Statue équestre de Pierre le Grand. — Falconnet et mademoiselle Collot.

Pétersbourg, 29 décembre 1856-10 janvier 1857.

Mon cher

Avant-hier 26 décembre 1856, a eu lieu la pose de la première pierre du monument commémoratif élevé à l'empereur Nicolas Ier, et quoique cette cérémonie se soit, pour ainsi dire, passée en famille militaire, puisqu’on n’y avait convoqué ni le corps diplomatique, ni aucune dame, elle a présenté quelques intéressants épisodes qu’il est bon de vous faire connaître, en vous disant aussi ce que sera et ce qu’est déjà ce monument. — Voyons d’abord la cérémonie : — L’armée y était représentée par des détachements de chaque régiment de la garde, avec leurs étendards, par les cent gardes du corps du palais , par le corps des cadets et les officiers

supérieurs appartenant à l’état-major général; puis c’étaient le conseil des ministres, le Sénat, etc., et tous les gens de la maison de feu l’empereur. Dans la baraque en planches qui protège les fondations, décorée en façon de tente militaire, on avait disposé des places pour les assistants, et élevé, sur une estrade tendue de drap rouge et exhaussée de deux marches, un autel pour le service divin, qui fut célébré par S. E. le métropolitain Grégoire; malgré la rigueur de la température extérieure (il faisait -15° de froid), l’architecte avait obtenu intérieurement une température de 4 6° au-dessus de zéro, magnifique résultat auquel applaudit beaucoup l’empereur. — A une heure précise , S. M. Alexandre II, suivie de S. A. I. le grand-duc héritier, le duc de Meklembourg Strélitz , les grands-ducs Nicolas et Eugène Maximilianowitch de Leuchtemberg, le grand-duc Nicolas, le prince Pierre d’Oldembourg et ses deux fils aînés, entraient dans l’enceinte réservée. — Après le service divin et pendant que les chantres de la chapelle impériale faisaient entendre les chœurs de la liturgie grecque, l’empereur reçut des mains de M. de Montferrand, l’architecte chargé des travaux, la truelle et le marteau d’argent, et posa, ainsi que chacun des membres de sa famille, une brique ornée de l’aigle impériale dorée, à la partie supérieure des fondations du monument. — Voici comment les choses étaient disposées : Au centre des fondations, qui consistent en un massif plein en granit, on avait ménagé un enfoncement carré de deux pieds cinq pouces anglais, dans lequel fut placée une caisse en bronze doré, renfermant des médailles, au nombre de quatre-vingt-douze, frappées sous le règne de l’empereur Nicolas (médailles en platine, or, argent et

cuivre) ; la caisse renfermait encore , sur une plaque de cuivre gravé, l’inscription suivante : « En l’an 1856 de- » puis la nativité de Jésus-Christ, en la seconde année du » règne de l’empereur de toutes les Russies Alexandre II, » a été posée, par S. M. , cette pierre commémorative » du monument à son père, de glorieuse mémoire, » l’empereur Nicolas Ier, le 2G du mois de décembre.

» En la présence :

» Du ministre de la cour, comte Adlerberg, du direc- » tour général des constructions de l’empire, le général » Tchewkine, et de l'architecte du monument, le con- » seiller d’État Montferrand. »

L’enfoncement destiné à recevoir la caisse de bronze fut comblé jusqu’au niveau du plan général parles briques dont nous avons parlé.

Après la pose de ces briques, l’empereur passa la truelle à quelques-uns des vieux serviteurs de son père, entre autres au prince Orlof, au grand maître de l’artillerie, qui avait ôté sa jambe de bois pour s'agenouiller devant ce monument, consacré à son ancien maître, etc.... L’empereur était visiblement ému; la cérémonie terminée, il embrassa avec effusion ses fils, qui étaient près de lui, et se retira.

Arrivons au monument : il présente une masse pyramidale d’un peu plus de huit sagènes de hauteur (cinquante-neuf pieds et demi anglais), surmontée d’une statue équestre. L’empereur y est représenté dans le costume de chevalier garde, l’un des costumes de l’armée russe qui se prête le mieux à la statuaire; il a en tête le casque surmonté de l’aigle à deux têtes, il porte la cuirasse et la longue épée de combat. Cette statue sera de bronze et aura trois sagènes (vingt et un pieds anglais) de hauteur;

l’exécution en est confiée à un homme d’un talent éprouvé, le baron Clodt, Fauteur des chevaux du pont Ànischkof, des chevaux du palais Royal à Naples et de ceux de Berlin. M. de Montferrand, l’habile architecte de Saint- Isaac, chargé de la direction des travaux de ce monument commémoratif, a bien voulu nous communiquer ses plans et dessins avec les quelques renseignements que nous allons vous transmettre : Ce seront d’abord à la base deux monolithes granit rose de Pitterlax (Finlande) qui ne mesurent pas moins de sept sagènes (quarante-neufpieds anglais), et qui étonneraient, sinon les monolitheségyptiens, au moins tous les monolithes modernes; puis vient un troisième socle en porphyre gris (dit Serdobolsky); puis du Rosso de Finlande, ce porphyre qu’on a employé au tombeau de l’empereur Napoléon; puis une partie supérieure en marbre blanc de Toscane, ornée de trophées d’armes, de quatre figures emblématiques ; la Force, la Justice, la Religion et la Sagesse, et de bas-reliefs bronze, qui représenteront différents actes de la vie de l’empereur défunt.

Comme ensemble, ce monument sera d’un bel effet; s’il faut en croire les croquis et le talent des exécutants et du directeur; il sera à la fois d’un aspect simple et grand ; il est d’ailleurs admirablement placé près du pont Bleu, entre le palais de la grande-duchesse Marie Nicolaiewa de Leuchtemberg et l’église de Saint-Isaac. — Puisqu’à propos de cette œuvre, non encore terminée, nous avons parlé de M. de Montferrand, passons en revue les monuments que lui doit la capitale de l’empire Russe, ce sera à la fois un moyen de rendre hommage à un talent réel, à une longue carrière artistique, habilement et grandement remplie , et de faire connaître les presque seuls

monuments que possède Pétersbourg. — Nous vous parlerons tout d’abord de la colonne Alexandrine. C’est une colonne d’ordre dorique dans des proportions colossales; le fût en granit rouge de Finlande, d’un seul morceau, a quatre-vingt-quatre pieds anglais de hauteur; c’est le plus grand monolithe connu : la colonne de Pompée, à Alexandrie, n’a que soixante-trois pieds, l’obélisque de la place Saint-Pierre, à Rome, soixantedix-huit, et si l’obélisque de Saint-Jean de Latranena quatre-vingt-dix-neuf, il faut dire qu’il est en trois morceaux. — Aussi que n’a-t-il pas fallu vaincre de difficultés pour extraire cette masse, qui, avant la taille, pesait neuf millions de livres , des carrières de Pitterlaxe, pour la transporter à Pétersbourg, et enfin pour l’élever au milieu de cette place du palais d’Hiver, où elle est à la fois un ornement et un souvenir. M. de Montferrand a mené à bien cette œuvre, et au jour du triomphe, quand, le 30 août 1832, aux acclamations d’une multitude immense, effrayée d’abord du labeur à accomplir, mais bientôt rassurée par le succès, quand, dis-je, ce monolithe aux proportions gigantesques s’en vint tranquillement prendre place sur son piédestal, l’architecte fut bien payé de ses travaux par les bravos de la foule et par cette parole, vraie d’ailleurs, de l’empereur Nicolas : « Montferrand, vous vous êtes immortalisé. » — Élevée à la mémoire de l’empereur Alexandre Ier par son frère, l’empereur Nicolas, cette colonne porte en inscription ces mots : A Alexandre 1er la Russie reconnaissante; le piédestal est orné d’armures anciennes et des figures colossales du Niémen et de la Vistule, de la Victoire et de la Paix, de la Justice et de la Clémence, de la Sagesse et de l’Abondance. La partie supérieure

est couronnée par un ange, sous les traits d’Alexandre, tenant la croix, regardant vers la terre et montrant du doigt le ciel (1 ) .

Venons à l’œuvre capitale de notre architecte, à celle qui doit mettre Je sceau à sa renommée et graver à tout jamais son nom parmi ceux des grands constructeurs de tous les temps; à l’église cathédrale de Saint-Isaac :

Le projet de construction de l’église de Saint-Isaac remonte à Pierre le Grand, qui, né le 20 mai 1675, jour consacré par l'Église grecque à la fête de saint Isaac le Dalmate, voulut élever sous ce vocable un temple à Pétersbourg; aussi posait-il, le 6 août 1717, la première pierre d’une église de ce nom, située sur l’emplacement actuel du palais du Sénat; cette église étant devenue insuffisante dans ses proportions pour la cour nombreuse de Catherine II, l’impératrice résolut d’en faire construire une autre sous la même invocation, mais plus grande et plus belle; elle devait être entièrement construite en marbre ; la mort de Catherine arrêta les travaux de l’architecte Rinaldi, qui déjà avait conduit l’édifice jusqu’à la hauteur de son entablement; cependant, repris sous Paul Ier, les travaux furent achevés avec trop de hâte, et l’on eut un édifice sans harmonie dans son ensemble. Frappé des inconvénients de cette construction trop précipitée, et voulant avoir un monument digne à la fois de la capitale de l’empire russe et du tsar qui, le premier, en avait eu l’idée, l’empereur Alexandre Ier voulut, en 1817, que, quitte à démolir, on lui soumît des plans qui réalisassent la pensée première, et parmi nombre de concurrents, il choisit M. de Montferrand, à qui

(1) La colonne tout entière, piédestal, fût et statue, a cent et cinquante-quatre pieds de hauteur.

fut confiée l’édification ou la réédification de cette église si difficile à conduire à bien. — A partir de ce moment et jusqu’à ce jour, les travaux ont été menés sans relâche; déjà l’ensemble du monument est complet, il ne lui manque plus guère que quelques détails d’ornementation intérieure pour être livré au culte, et sa consécration aura lieu le 29 mai prochain, jour anniversaire de la naissance de Pierre Ier.

L’église cathédrale de Saint-Isaac , édifiée à peu près sur les données de Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Londres et du Panthéon de Paris, présente un aspect grandiose, et d’autant plus saisissant qu’elle se trouve presque isolée dans sa masse et domine à ses alentours des maisons peu élevées qui font valoir plus encore les trois cent quarante pieds d’élévation de sa vaste coupole dorée. — Bâtie en forme de croix grecque, l’église nouvelle n’a pas ce que dans les temples catholiques nous appelons la nef ; ses quatre portiques latéraux sont décorés de seize colonnes monolithes de granit de Finlande, avec base et chapiteau de bronze, de cinquante-six pieds de hauteur, chaque fronton supporte un bas-relief de cent pieds de long, en bronze, représentant au nord et à l’est, l’ascension de Notre-Seigneur et saint Isaac le Dalmate arrêtant l’empereur Yalens, qui marche contre les Barbares, et dû au ciseau habile de M. Lemaire, l’auteur du fronton de la Madeleine; au sud et à l’ouest, l’adoration des Mages et saint Isaac bénissant l’empereur Théodose le Grand, et dus à M. Vitali. Les huit portes de bronze de l’édifice, doubles en profondeur, sont d’une très-belle exécution ; elles portent à l’extérieur de grandes figures d’apôtres ou de métropolitains; à l’intérieur des bas-reliefs à la manière des portes, de L. Ghiberti.

Aux angles de l’édifice et sur la terrasse supérieure à Tentablement, se trouvent quatre campaniles où seront les cloches. Mais pénétrons dans l’intérieur, car je ne ferais, en continuant ma description, que l’embrouiller plus encore, et je ne la trouve pas d’une netteté telle qu’on puisse risquer de la rendre moins claire.

Intérieurement c’est un amas de richesses à étonner, et au milieu duquel c’était une vraie difficulté d’échapper à l’entassement et au mauvais goût; l’architecte a su éviter cet écueil ; tout est harmonieux, ensemble et détails, tous ces ors, toutes ces matières précieuses que je vais vous citer hâtivement comme curiosités, tout cela se fond bien, sans que l’œil soit froissé. — L’iconostase, c’est-à-dire la paroi qui, dans les églises grecques, sépare le temple du sanctuaire, est orné de huit colonnes et de deux pilastres en cuivre cannelé, plaqués de malachite ; ces colonnes ont trente-sept pieds et demi de hauteur, trois pieds et demi de diamètre (le placage est d’une épaisseur de trois lignes) ; elles ont coûté ensemble un million de roubles argent (quatre millions de francs), et l’on a, pour les obtenir, épuisé entièrement une mine de malachite, en Sibérie; — de chaque côté de la porte principale (porte en argent) de l’iconostase se dressent deux colonnes en lapis lazzuli de dix-huit pieds de hauteur sur deux de diamètre (deux lignes et demie de placage). — L’iconostase est en marbre statuaire blanc , avec ornements en bronze doré, d’or moulu. Les images, qui le décorent sont de grandeur naturelle et en mosaïque ; elles sont dues à des artistes russes, que les plus habiles mosaïstes de la fabrique du Vatican sont venus former ici même. — Il y a bien aussi des peintures dans Saint- Isaac, mais mieux vaut peut-être n’en pas parler, c’est

là la partie faible; quant à Ces statues, jamais image en relief ne pénétra dans une église grecque. — Tout est donc dit dans ma description, sauf ceci: que cette église, à laquelle on travaille depuis quarante ans, a depuis ce temps employé chaque jour, en moyenne deux mille ouvriers , au salaire , énorme en ce pays , de un rouble argent par jour; de plus, elle a coûté, jusqu’ici, vingt-trois millions de roubles, et coûtera, finie, trente millions de roubles argent , c’est-à-dire cent vingt millions de francs.

11 me faudrait bien encore, sinon pour être complet, tout au moins pour ne pas laisser dans mes énumérations des lacunes trop considérables, vous citer, parmi les monuments de Pétersbourg, le Palais d’hiver, que, d’ailleurs. je ne rappelle que pour mémoire (il a été tant décrit); le palais de l’IIermitage, dont quelque jour je ferai la monographie; l’église cathédrale de Kasan, imitation en raccourci de Saint-Pierre de Rome et de ses portiques, mais bien située sur la perspective de Newsky, et faisant, par un clair de lune ou un temps de neige, le plus bel effet du monde. Il me faudrait aussi vous parler de cette statue de Pierre le Grand, due à Étienne Falconnet, et qui, placée au milieu de la place de l’Amirauté, domine fièrement la Néva et ses entours; mais je laisse la parole à Castera, l’historien, souvent indiscret, de Catherine II, non pas que sa description soit remarquable par le style, mais elle est exacte et donne quelques renseignements curieux; la voici : « L’année 1782 avait été marquée par l’inauguration de la fameuse statue de Pierre Ier, ouvrage dans lequel le génie de Falconnet seconda si heureusement les intentions de Catherine.

« L’artiste conçut le dessein d’élever sa statue sur un

rocher brut qui servirait de piédestal. Cette idée neuve et originale qui avait quelque chose de grand, plut à l’impératrice, qui aussitôt fit commencer des recherches pour avoir un bloc convenable de granit. Au milieu d’un marais de la Carélie, et non loin d’une baie formée par le golfe de Finlande, on trouva un rocher absolument isolé, qui était élevé au-dessus du sol de vingt et un pieds, et en avait quarante-deux de long sur trente-quatre de large. On s’empressa de creuser tout autour, et on eut la satisfaction de s’apercevoir qu’il n’était adhérent à

aucun autre roc . Bientôt il arriva heureusement au

lieu de sa destination... L’un des côtés du rocher avait été frappé de la foudre, et, lorsqu’on voulut y porter le ciseau pour en ôter les parties endommagées , on vit qu’au lieu d’être composée d’une matière homogène, la masse entière n’était qu’une collection de pierres précieuses, comme du cristal de roche, de l’agate, du granit, des topazes, des cornalines, des améthystes; et, bientôt, les femmes les plus élégantes de Pétcrsbourg furent parées de bracelets, de boucles d’oreilles et de colliers qui provenaient de cet étonnant rocher.

» Pierre Ierest vêtu à la romaine et couronné de lauriers. Le modèle de la tête, qui est admirablement belle, est l’ouvrage de mademoiselle Collot, qui épousa depuis le fds de Falconnet. Le cheval que monte le Tsar paraît s’élancer, et a les deux pieds de devant en l’air; avec ceux de derrière il foule un serpent de bronze, symbole de l’Envie; et ce serpent, mordant la queue flottante du cheval, en assure l’équilibre. — On lit, d’un côté du piédestal } cette inscription latine : « Petro Primo , Ca- » tharina Secunda, 1782, » et de l’autre côté, la même inscription en russe : « Petrou Pcrvomou , Ekaterina

« Vtoraia. » Ce à quoi nous ajouterons : Cette statue est à la fois belle, fièrement posée, et d’une élégance de forme qui décèle ce même ciseau qui fouilla amoureusement les contours gracieux et jolis de la Baigneuse du Louvre , ce petit chef-d’œuvre de trois pieds de haut, si fin, si distingué dans sa tournure, si naïf et chaste qu’on le dirait échappé de la main d’une femme, tant il a de délicatesses charmantes, mais où l’on reconnaît la touche ferme d’un maître, quand on en considère le modelé. Toutefois, si nous n’avons pas de reproches à faire au Pierre 1er en tant que statue, nous lui reprocherons, en tant que portrait, de ne pas ressembler assez au plâtre moulé sur nature après la mort de Pierre le Grand, qui est conservé dans la galerie de l’Ermitage consacrée au souvenir de cet empereur.

La douane et la police. — Anecdotes et vérités y relatives. — Histoire d’une nourrice. — Le Boutochnik et son quartier. — Organisation. — La police à Moscou.

Les douaniers russes sont-ils les plus honnêtes gens du monde? Non; mais, certes, les plus polis et les plus accommodants; et pour qui connaît nos beaux douaniers de France , les douaniers belges et autrichiens! et les mendiants d’Italie qui sont chargés de visiter les étrangers, ils ont une incontestable supériorité. Le douanier russe vous séduit par son affabilité et son excessive obligeance; et je voudrais, pour mon compte, qu’il n’y eût

que des douaniers russes au monde, et pourtant . —

Dès le lendemain de notre arrivée à Pétersbourg, nous allâmes à la douane réclamer nos bagages que nous avions laissés la veille au soir au bateau, et là nous trouvâmes des employés qui nous comblèrent de politesses et visitèrent nos effets tout en causant avec nous comme si nous avions été de vieux amis; fort avides, je dois le dire d’ailleurs, de renseignements de notre part, attendu qu’il y avait là, en meme temps que nous, réclamant ses baga-

ges comme nous, une belle Française qui arrivait en Russie précédée d’une renommée de beauté et de talent, bien faite pour piquer la curiosité de messieurs de la douane; aussi, pendant que madame Madeleine Brohan cherchait à reconnaître ses malles perdues au milieu de tout le chargement du bateau qui nous avait amenés, ces messieurs nous interrogèrent-ils avec une insatiable curiosité. — Visite faite de nos bagages, on nous demanda quelques kopeks pour je ne sais quoi, et on nous donna une pancarte écrite en russe, avec laquelle on nous dit démonter dans les bureaux. — Ah! nous débutions bien; nous tombions en plein Tchinovniks, et les Tchinovniks de la

douane! Aussi . — nous montons dans un premier

bureau, puis dans un second, un troisième, et partout nous voyons, chose surprenante pour nous alors, dans le coin de chaque pièce, une image sainte avec une lampe allumée ; et nous nous disions : Voici une garantie morale de la moralité de l’administration russe ; sous les yeux de Dieu, ces gens, qu’on dit religieux, doivent faire leur devoir en conscience et ne s’écarter jamais du droit chemin. — A force d’aller de bureau en bureau, et conduits par un employé décoré , monsieur de fort bonnes manières, nous arrivâmes vis-à-vis d’un autre monsieur, fort bien aussi et parlant français, qui nous dit : « Messieurs, c’est quatre roubles à payer. — Pourquoi, monsieur? on nous a dit en bas que nous ne devions plus rien. — Pardon; — et il nous montrait notre papier russe déjà tout couvert d’annotations, etc.; — pardon ; pour six paires de gants, trois roubles. — Cri de stupeur de notre part, et lui, sans s’émouvoir : Pour un nécessaire, un rouble. — Mon compagnon de voyage me regarde et me dit : « Que faire?» — Payer, lui dis-je, ce qu’on réclame; iln’estpas

supposable que ce monsieur, à l’air respectable, ait là, dans une administration publique, à son bureau même, l’intention de nous voler 16 francs. — Nous payons, et descendons pour demander des explications. — On nous dit alors que nous avions eu tort de payer, ayant été prévenus que nous ne devions rien, que maintenant que cela était inscrit sur les registres , il était inutile de ré clamer , les réclamations devant être faites par écrit en russe, etc., etc., et n’aboutissant guère. — Nous avions donc été refaits presque légalement. — Quel début 1 — J’étais outré; mais, depuis, j’ai appris à mieux voiries choses à leur vrai point de vue ; je ne me laisse plus voler, et, si je le suis, je ne me fâche plus, ayant reconnu toute l’inutilité d’une colère sans but.

La police est théoriquement on ne peut mieux organisée en Russie; elle se compose à Pétersbourg d’un général grand maître , d’un colonel maître depolice , de tchastnipristaf , c’est-à-dire majors de district, chargés de la surveillance d’une certaine circonscription , et sous leurs ordres de kvartalnoi nadziratel , inspecteurs de quartier, à peu près nos commissaires de police; dans les bureaux de ceux-ci, pour les remplacer en leur absence, des pomoschtniks (aides); des gorodavoi (gardiens de ville), ayant les attributions de nos brigadiers de sergents de ville, et enfin des boutochniks , soldats de police, établis au coin de chaque rue principale, dans des petites baraques de bois (boutka) , où l’on trouve, au grand besoin , des renseignements et la liste nominative des maisons situées dans la circonscription du boutochnik. — Le boutochnik avait, il v a

six mois encore, une grande hache montée au bout d’un long manche, qui lui donnait un certain air digne et imposant; mais depuis quelque temps la hache du boutochnik a disparu, et il a perdu, avec elle et son shako en double décalitre, tout caractère d’originalité pour conserver seulement son caractère à lui : il est doux et poli, mais je le soupçonne fort négligent, et plus disposé à faire la cuisine dans la boutka que la police à l’extérieur. — Je n’en voudraispasmédire, d’ailleurs, n’ayant jamais eu que d’excellentes relations avec le boutochnik de mon quartier, que je ne connaissais pas, et avec ses camarades des autres circonscriptions, qui m’ont, toutes les fois que je le leur ai demandé, fort obligeamment indiqué mon chemin.

Il est de donnée vulgaire, qu’en Russie un objet volé est à tout jamais perdu, et que ce dont il se faut garder le plus c’est de le réclamer, sans quoi on ne sait guère à quoi l’on s’expose; jugez-en : Un jour, on vole chez un marchand onze couverts d’argent; déclaration faite à la police, on lui demande le douzième, afin d’avoir plus de facilité à faire des recherches ; il ne revit jamais ni le dernier ni les onze autres, et les méchantes langues prétendent qu’on avait complété la douzaine. — Autre histoire : Un vol important (quatre ou cinq mille roubles) se commet dans un magasin étranger, chez un négociant qui, depuis longtemps établi en Russie, était à la veille de liquider et de quitter le pays. Il fait sa déclaration à la police, et dès lors le malheureux n’eut plus une minute de repos. C’était chaque jour, chez lui, visite du nadziratel ou des pomoschtniks; c’étaient à tout instant des

renseignementsqu’on venait lui demander, sur les circonstances dans lesquelles le vol s’était commis, sur la valeur des objets volés, sur les soupçons qu’il pouvait avoir, etc., etc. ; toutes choses qu’on lui avait demandées maintes et maintes fois déjà, et qu’on ne se lassait pas de venir lui redemander. Bientôt ces visites réitérées tournèrent à l’état de persécution, on ne le laissait plus dormir la nuit, et notre homme, riche d’ailleurs, se décida à abandonner les poursuites pour être tranquille; mais, bah! il avait compté sans la police; on lui dit que peut-être il pouvait consentir à perdre son argent, mais que la police russe n’avait pas l’habitude de laisser les coupables impunis! ni de les laisser tranquillement jouir du fruit de leurs méfaits, etc., etc. Sur ce sermon, qu’on lui avait assez vertement jeté à la tête, notre négociant revint chez lui, se disant qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que la police fit son devoir, pourvu qu’elle le laissât en paix liquider ses dernières affaires et dormir en repos. Effectivement, de tout un mois, il ne vit pas le casque sans pointe des hommes de police, et déjà il se félicitait d’en être quitte et se préparait à partir, quand il fit demander au nadziratel de son quartier les papiers qui lui étaient nécessaires pour avoir un passe-port pour l’étranger. Sur ce, on le fit appeler ; il arriva devant l’autorité, qui lui demanda à quoi il pensait de vouloir partir, « chose impossible tant que les valeurs n’étaient pas retrouvées ; à qui, s’il s’en allait, s’adresserait-on désormais pour avoir des renseignements? etc., etc.; » et notre homme de se désoler, quand il réfléchit qu’il était en Russie, tira quelques roubles pour le secrétaire, un billet rosé de dix roubles pour l’officier de police, ce à quoi on lui répondit en souriant, et en lui donnant toutes les autorisa*

tions nécessaires pour quitter celte pairie des beaux hivers et de la police coûteuse.

Médisance troisième. — Un soir, dans un quartier éloigné de Pétersbourg, un officier qui revenait à pied, grand et solide gaillard, qui n’avait rien à craindre des mauvaises rencontres, aperçoit trois individus qui dévalisaient un malheureux isvochitk , et le battaient à le laisser mort sur place; notre homme avance et parvient à mettre en fuite les trois malfaiteurs, après quoi, se retournant pour porter secours à l’isvochitk, il aperçoit, à cinquante pas à peu près, une boutka, et à la porte le boutochnik qui regardait sans curiosité, et comme un homme qui a, ma foi, bien autre chose à penser, la scène qui venait d’avoir beu. Notre officier s’approche furieux du boutochnik , et lui demande pourquoi il reste là sans bouger, quand de pareilles choses se passent sous ses yeux. — « Ce n’est pas dans mon quartier, » répond l’homme de police sans s’émouvoir, « cela ne me regarde pas; » et il continua à se promener en songeant ; cependant, menaces ou prières, il finit par se laisser convaincre de porter secours au pauvre cocher contusionnéque, aidé de l’officier, il remet dans un traîneau; une fois' l’isvochitk parti, l’officier se retourne vers le boutochnik, il lui applique à bras raccourci une volée de coups vigoureux, accompagnée de ces seuls mots : «Ah! ce n’est pas dans ton quartier, — eh bien, tiens! — et il frappait, — puisque ce n’est pas • dans ton quartier; » et quand il fut fatigué d’avoir frappé :

« Maintenant regagne ton quartier. »

Voici encore une méchanceté, bien innocente d’ailleurs, à propos de la longueur des procès en Russie, qui se ré-

pète vulgairement â Pétersbourg : — Il y a une trentaine d’années, vivaient dans le gouvernement de Tambof, je crois, deux seigneurs fort grands amis et fort grands chasseurs; Tun d’eux, marié depuis un an à une jeune femme, qu’il aimait comme s’il n’eût pas été son mari, eut un enfant, et dès lors on chercha partout une nourrice saine, robuste et belle, qui pût élever ce fds adoré. Au grand désespoir du jeune père, on ne trouva pas dans scs domaines une paysanne qui remplît toutes les conditions voulues; mais, grâce à Dieu, son ami et voisin, plus heureux, lui envoya bientôt une de ses paysannes, du nom de Sacha ; digne, tant elle était fraîche et de hel aspect, de donner le sein à un enfant royal.

Au bout de huit mois nos deux amis étaient brouillés à tout jamais, et l’un deux, le propriétaire de la nourrice, blessé dans son amour-propre de chasseur, jurait haine éternelle à son ancien ami, et comme premier acte d’hostilité, réclamait immédiatement Sacha.— Sur ce, contestations : que deviendrait l’enfant? fallait-il le laisser mourir, ou tout au moins péricliter, pour satisfaire au capriced’un brutal? L’affaire arriva au juge de laprovince, qui, par jugement provisoire, décida que la personne devait retourner à son propriétaire. — Sacha fut rendue, et l’on dut s’enquérir d’une autre nourrice ; mais, outré d’un pareil procédé, le père en appela aux tribunaux de Pétersbourg, qui s’emparèrent de la cause , cause qui suivit dès lors un cours régulier.

Vingt-cinq ans après ce que nous venons de raconter, et comme nos deux amis étaient morts réconciliés, on vit arriver dans la cour de la caserne des chevaliers-gardes de l’impératrice , à Saint- Pétersbourg , une femme de cinquante, ans, robuste encore, suivie

d’une charrette chargée de papier timbré. — Après avoir pris quelques informations près d’un soldat, Sacha, car c’était elle, marcha résolument vers un jeune officier, qu’on lui avait désigné, et lui dit : « Me voici, je suis Sacha,' ta nourrice; le tribunal a décidé que, comme un enfant privé brusquement de sa nourrice pouvait en mourir, je te serais rendue sur-le-champ; le jugement a été rendu ce matin, en voici les preuves, — elle montrait la charrette, — et je suis venue ; que faut-il faire?» — Lejeune officier, un tant soit peu étonné de l’aventure, en rit bientôt aux éclats et envoya Sacha vivre tranquillement dans sa terre de Tambof.

— Avant d’en finir avec ces historiettes et anecdotes, parlons un peu des ennuis, d’ailleurs relativement peu considérables, qu’on éprouve en Russie eu égard aux passeports; et tout d’abord je veux tracer le portrait d’un grand monsieur sec et pâle, si poli, si mielleux, qu’il en est agaçant, et qu’on trouve dès son arrivée à la Chancellerie; ce monsieur, dont la mission, sans doute, est de prendre d’amples informations sur le compte des personnes qui arrivent en Russie, vous fait parfois des questions intimes jusqu’à l’indiscrétion, ou burlesques jusqu’à l’étrangeté. Voici, par exemple, l’interrogatoire qu’il fit subir devant moi à un de mes amis. — Après les questions vulgaires : Quel motif vous amène ici ? Qui y connaissez-vous ? Quel est votre banquier ? Oui êtes-vous? Que faites-vous? etc. Il lui demande tout d’uncoup (ceci est delà vérité la plus vraie): — Monsieur, Louis XV avait épousé une polonaise? — Oui, monsieur. — Ah ! Qui s’appelait? — Marié Leezinska. —

Ah ! — Et ici mon ami, qui à la première question avait été pris d’une envie de rire folle, était redevenu impassible, et, trouvant la chose drôle, il se laissa interroger à plaisir. Et, continua l’employé, — le général Ney, qui est venu ici comme ambassadeur extraordinaire, était-il le fils du maréchal Ney ? — Oui, monsieur, du prince de la Moskwa. — Ah I — Là, changement de front, moment de silence; — et ainsi se termina ce mémorable et historique entretien.

— Maintenant, voulez-vous partir, quitter la Russie? vous devez, muni de votre permis de séjour (coût 10 roubles pour un an), aller au bureau de la Gazette de Police , où l’on doit annoncer à trois reprises \otre intention de quitter le pays, afin que vos créanciers prévenus puissent mettre empêchement à votre départ s’ils ne sont pas payés (mesure inutile peut-être, mais qu’on ne saurait blâmer) ; ceci fait, et ayant en main votre permis de séjour, la troisième gazette qui a inséré votre annonce de départ, vous allez chez le général gouverneur militai re, et là on vous dit : — « Monsieur, vous désirez partir ; mais pour ce faire, il faut adresser au général gouverneur une pétition en langue russe, sur papier timbré. » — « Mais, je ne sais pas le russe 1 » — « Alors, voilà monsieur (le premier employé vous en désigne un second), qui voudra bien avoir l’obligeance de la rédiger immédiatement pour vous. » — Alors un échange de quelques mots russes entre les deux Tchinovniks. — Quelques instants après, on vous remet la pétition et les papiers que vous avez apportés, en vous disant : « C’est 90 kopeks pour le papier timbré. » — «Voici 90 kopeks. » — « Ah ! oui, mais monsieur, qui a eu l’obligeance de faire votre édlition, n’y était pas obligé, donc.... — On tire 3, 5 ou

1 0 roubles, selon qu’on est plus ou moins généreux, et le Tcbinovnik vous salue d’un sourire plus ou moins gracieux, selon qu’il est plus ou moins satisfait. — J’avais donné trois roubles, et je dois dire qu’il me gratifia d’un fort vilain sourire, ressemblant plus à une grimace qu’à autre chose; et je me dis, en quittant ce monsieur aussi mécontent de lui qu’il était mécontent de moi : Voilà un usage au moins singulier sinon incroyable. Eh quoi! je suis obligé de payer parce que je ne sais pas le russe ! Mais dans quel pays barbare au monde a-t-on, jusqu’à ce jour, songé à imposer votre ignorance de la langue? Évidemment il y a là un abus qu’il faut signaler, et je le signale. — D’ailleurs, si en Russie on se met à imposer l’ignorance, où s’arrêtera-t-on ?

Maintenant que j’ai suffisamment médit de la police russe, racontant ce qui m’est arrivé et ce qu’on raconte vulgairement, je dois dire un fait qui s’est passé sous mes yeux et qui est propre, sinon à faire pardonner bien des abus, tout au moins à prouver qu’ils vont disparaissant ou s’atténuant. Voici ma dernière anecdocte : .

« C’était à Moscou, le 1 5 1 27 septembre; nous allions à l’Opéra Italien voir Rigoletto, Auguste Durand et moi, quand, en arrivant sous lepéristyle du théâtre, un officier, fort pressé, à ce qu’il paraît, heurte assez violemment Auguste et disparaît dans la foule; à ce moment, et comme instinctivement , mon ami porte la main à la poche de son gilet et s’aperçoit que sa chaîne était brisée et que sa montre avait disparu ; aussitôt de nous mettre en quête et de regarder à terre si par hasard elle n’y était pas tombée; mais non; après quelques minutes de

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recherches, pendant lesquelles nous tenions à distance les gendarmes, de peur que. .. (voyez un peu ce que c’est qu’une mauvaise réputation), nous décidâmes-nous, non sans éprouver toutefois une vive contrariété, à entrer au théâtre. — Au bout d’une heure, ennuyés de Rigoletto , que la préoccupation ne nous permettait pas de savourer à l’aise, nous sortîmes du théâtre, et, par grâce providentielle, par la porte même qui nous avait donné accès ; là, un des vétérans de service nous arrêta, nous adressant quelques vives paroles que nous ne comprenions pas, et enfin, pour conclusion, il nous fit signe de le suivre. — Nous le suivons, et arrivons dans un bureau que nous reconnaissons pour bureau de police, et où un monsieur, aimable et poli, nous demande ce que nous désirions. — Sur ce, Auguste lui explique et l’insistance du soldat à nous amener, et la perte de sa montre, dont sur questions nouvelles, il fait une description exacte, mentionnant que ses initiales se trouvaient gravées dans la cuvette. Aussitôt le monsieur en question tire d’un tiroir ladite montre, et la remet à son propriétaire sans autre forme de procès et sans réclamer quoi que ce soit, nous racontant comme quoi un officier, s’asseyant dans sa stalle authéâtre, avait, à son grand étonnement, trouvé cette montre accrochée par un bout de chaînette à la poignée de son sabre, et comme quoi encore il était immédiatement venu l’apporter au bureau des réclamations. — D’où cette conclusion : Qu’il ne faudrait pas trop médire d’une police qui restitue ce qu’elle trouve, sans réclamation, et qui va même jusqu’à s’enquérir du propriétaire qui ne réclame pas.

xxvm

Température moyenne et températures journalières. — 35 degrés de froid et 32 degrés de chaud à Pétersbourg. — Monnaies, poids et mesures russes.

Voici le tableau de la température, d’après une comparaison de plusieurs années (emprunté à Castera, Histoire de V Impératrice Catherine IL)

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