PIERRES GRAVÉES
L’Hermitage possède une collection de pierres gravées nombreuse et belle, provenant du célèbre cabinet du duc d’Orléans, de Natter, de Saint-Maxime, de Tassié, du prince Strozzi à Florence (acheté en 1802), du général Hittroff, du chevalier Mallia de Vienne, etc. Parmi ces dix à quinze mille pièces appartenant à l’Égypte, à la Perse, à la Grèce, à Rome, il faut distinguer le fameux camée (dit de la Malmaison), de Ptolémée Philadelphie, que d’ailleurs nous décrirons plus loin avec quelques autres chefs-d’œuvre de l’art lifhogly phique des anciens ; et citer les scarabées égyptiens, qui sont ici en nombre considérable; la série des empereurs romains, depuis César jusqu’à la décadence ; puis un diamant carré sur lequel est gravé, à peu près de la grandeur ci-contre, le chiffre CR surmonté d’une couronne. Quand on sait ce
que c’est que la taille d’un diamant, on se demande ce qu’il a fallu d’efforts persévérants et inouïs pour arriver à cette gravure nette et belle. — Un saphir également gravé, représentant « Samson déchirant un lion; » — toute une vitrine d’intailles représentant des Bacchanales, quelques-unes de ces pierres de la grandeur de deux centimètres de long sur un demi de large, présen-
tant jusqu'à vingt personnages. — Toute une série de pierres orientales avec inscriptions empruntées au Coran, pierres dues peut-être au travail de ces hommes qu’on rencontre accroupis dans les rues de Tiflis et d’Érivan, et gravant en plein soleil leurs pierres dures; l’une, le n° 23 (vitrine Q), remarquable par l’harmonie de sa couleur brun-rouge, sur laquelle la gravure mate fait le plus bel effet, porte pour inscription le commencement du Coran : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. »
Une superbe tête de Jupiter Dodonéen, couronné de chêne, sur sardonyx. — Ce camée a été légué à S. M., en 1850, par la princesse Eudoxie Galilzin.
Les Trois Grâces debout, camée antique, sur sardonyx, très-beau et très -pur de forme.
Bacchante jouant de la lyre , chef-d’œuvre de gravure antique, et beauté incomparable de la matière employée. — Sardonyx à cinq couches. — Intaille.
Minerve absolvant Oreste du meurtre de sa mère Clytemnestre, l’un des plus beaux camées antiques de cette riche collection. — Les voix de l’aréopage également partagées laissaient le sort d’Orcste en suspens, quand Minerve s’en vint décider en faveur du coupable en mettant une boule blanche dans l’urne du scrutin : c’est ce moment que l’artiste a choisi pour en composer son sujet. — Minerve, ayant le casque et l’égide, vêtue d’une longue tunique et d’un large manteau, occupe la gauche de la composition, et dépose la boule dans l’urne; l’anxiété, la crainte se peignent sur le visage d’Oreste, qui de sa main gauche arrête sa sœur Electre qui paraît, les mains jointes, supplier la déesse. — Ces deux figures d’Oreste et (j’Électre sont admirables de sentiment, les formes en sont d’une pureté et d’une beauté de lignes
incomparables. — Plus loin, derrière Electre, on aperçoit un cistre et une statue de Minerve, qui sans doute indique que la scène se passe à Athènes.
Sardonyx à trois couches. — Ce camée a été gravé dans « le Recueil d’antiquités » du comte de Caylus.
Hercule terrassant Anlée. — Camée agatonyx de trèsgrande étendue; provient de la collection du duc d’Orléans.
Venons maintenant à l'œuvre capitale de cette collection, à ce magnifique camée connu sous le nom de Camée de la Malmaison , l’un des plus purs chefs-d’œuvre de l’art antique, l’un des plus remarquables comme grandeur.
Ce camée, gravé sur une sardoine-onyx orientale à trois couches , représente Ptolémée Philadelphe et sa première femme Arsinoé ; après avoir appartenu à la reine Christine de Suède, il vint à l’impératrice Joséphine, qui en fit cadeau à l’empereur Alexandre Ier. Ptolémée est jeune ; il porte en tête un casque lauré que l’artiste a tiré, ainsi que l’égide du prince, de la couleur sardoine de la pierre, tandis que, par un heureux contraste, il avait gravé le profil de ses deux personnages sur la couche blanche, laissant pour fond la troisième couche presque noire de la sardonyx. Les deux têtes sont d’une pureté qui indique les plus beaux temps de l’art grec ; les ornements sont par leur finesse et leur arrangement dignes d’être considérés avec soin. C’est en somme une de ces œuvres rares comme l’antiquité ne nous en a malheureusement pas assez transmis, car après avoir cité le grand camée de Vienne, celui de Paris, quelques-uns de ceux du musée Bourbon à Naples, il faudrait chercher longtemps pour en trouver un aussi beau que celui que nous venons de décrire.
INous citerons encore deux intailles du plus beau travail, sur sardonyx à trois couches : une Dame romaine assise et lisant , et une Tête de Galba couronnée de chêne, profil de la plus magnifique expression.
Outre ces richesses empruntées à l’antiquité , le cabinet de l’Impératrice renferme une collection nombreuse de camées et médailles modernes dus à Brown, habile graveur anglais de la fin du dix-huitième siècle, qui a laissé quelques bonnes pierres imitées de l’antique et nombre de médiocres, comme, par exemple, la collection des rois de France ; dus encore à Jean Weder (dixhuitième siècle) ; aux Fichier , habiles graveurs tyroliens (Joseph-Antoine, 1 697-1 779; Jean, son fils, 1734-1 79 1 , et Louis, qui vit encore?) — Mais arrivons à l’une des parties sinon les plus intéressantes au point de vue de l’art, au moins les plus curieuses de cette collection, aux pierres gravées par l’impératrice Marie Féodorovna, femme de l’empereur Paul Ier. Il y a là sept camées, agatonyx, de cette main auguste et qui ne déparent pas cette collection. A l’exemple des sultans de Turquie, que la loi de leur pays contraint à avoir un métier et à vendre leurs produits (on sait que le sultan Mahmoud était calligraphe et des plus habiles), à l’exemple aussi du tsar Pierre Ier, quelques souverains russes n’ont pas dédaigné de prêter leurs mains royales au maniement des outils de l’ouvrier ou des instruments de l’artiste. C’est à la gravure sur pierres que s’était adonnée l’impératrice Marie Féodorovna ; elle a laissé quelques portraits de sa famille, de son mari, de ses fils, les grands-ducs Alexandre et Constantin Paulovitch, qui ont, avec le mérite de la ressemblance, une valeur artistique réelle.
Le Cabinet de V Impératrice renferme encore nombre de bijoux et ornements de femmes, presque tous en or, et provenant des fouilles de Kertsch et de Théodosie. Nous en avons parlé à l’article «Antiquités de Kerstch.»