GALERIE DES ROMANOFF
Arrivons à une galerie dans laquelle on ne pénètre qu’avec des billets spéciaux, et qui renferme des objets de toute nature ayant appartenu à différents souverains russes, mais plus particulièrement à Pierre le Grand et à Catherine II. Ce sont d’abord les outils du royal charpentier, puis une énorme masse de bois, à la façon de celles qu’emploie M. Triât dans son gymnase, et avec laquelle chaque matin, le tsar Pierre exerçait ses bras nerveux; c’est encore une table fabriquée par lui; ce sont ses cannes, aussi nombreuses, sinon plus, que toutes les cannes, plus ou moins apocryphes, qui sont sorties deFerney comme ayant appartenu à Voltaire. C’est le bureau sur lequel il avait l’habitude d’écrire, toujours debout; bureau à la hauteur d’appui duquel arrive à peine un homme de taille ordinaire; ce tsar était, s’il faut en croire sa mesure, conservée àl’Hermitage, et ce bureau de première grandeur, était, dis-je, d’une taille aussi élevée que le preux Charlemagne, de grande mémoire. Plus loin, dans la même galerie, on trouve ce masque de plâtre moulé sur nature, après la mort de Pierre le Grand, dont j’ai parlé à propos de Falconet, et un portrait à l’huile du même empereur; puis un lustre et différents objets en ivoire que lui-même avait tournés, et enfin une statue de cire assise sur un trône et toute habillée de satin bleu
300 l^TERSBOÜRG ET MOSCOU.
brodé de la main de sa femme, la première Catherine, aœc souliers fabriqués par ledit Pierre Ier. Cette statue, ou plutôt cette grande poupée, grâce à un ressort caché sous le plancher et qu’on faisait mouvoir en passant, sans s’en apercevoir, se levait autrefois tout debout dès qu’on s’approchait d’elle. Un jour, une dame d’honneur nouvelle venue à la cour, et qui visitait ces merveilles, fut si effrayée de voir cette grande et blême figure se dresser tout à coup devant elle, d’un mouvement sec et rapide, qu’elle se trouva mal, eut des attaques de nerfs, etc., etc., si bien que le ressort fut cassé, et que, depuis, ce Pierre de cire se contente de vous regarder passer bénévolement, sans bouger de son trône; mais son œil morne et mélancolique a l’air de regretter le temps où il faisait de si aimables et gaies surprises à ses visiteurs. Plus loin encore ce sont les bijoux ayant appartenu à la grande Catherine, ou plutôt, comme disait l’ancien prince de Ligne, à Catherine le Grand , expression juste et vraie, car si la femme fut quelquefois chez elle folle et... légère , toujours le souverain fut digne, énergique, habile et courageux, grand en un mot. Il y a là des parures de toutes pierres et de toute beauté, depuis l’aigrette en brillants que portait Potemkin à son bonnet fourré de boyard jusqu’aux bagues que portait sa souveraine et maîtresse; des vases persans en argent émaillé d’une forme et d’une élégance à ravir l’antique, et puis une collection de riches et superbes tabatières ayant appartenu je ne sais à qui, et puis, et puis... Mais en voilà assez, nous n’aurions jamais tout vu, et pourtant je ne saurais oublier le cheval et le chien empaillés de Pierre le Grand, fidèlement attachés au maître même après leur mort, et conservés sous verre.
PÉTERSBOUUG £T MOSCOU.