BIBLIOTHÈQUE
La bibliothèque de l’Hermitage, qui possédait, il y a quelques années, à peu près cent mille volumes, n’en a plus guère aujourd’hui que soixante-quinze mille, grâce au transport de tous ses doubles et de presque tous ses livres techniques à la Bibliothèque Impériale publique ; de plus, elle a une collection de manuscrits fort précieux, parmi lesquels il faut citer nombre de manuscrits français du neuvième au dix-huitième siècle, quelques-uns inédits, presque tous de la plus belle exécution et conservation, comme : un Évangéliaire du temps de Charlemagne, sur parchemin pourpre, avec lettres d’or aux titres et lettres d’argent au corps du texte, écrit en caractères minuscules du neuvième siècle, avec des enluminures auxquelles l’art semble être resté complètement étranger; ce qui fait faire au rédacteur du catalogue cette remarque juste et vraie : Ce Codex argenteus ou Carolinus , étant exécuté avec les plus grands frais de matériel, devait aussi présenter en fait de peinture ce que cette époque pouvait produire de mieux. Les quatre tableaux d’Évangélistes sont donc une preuve irrécusable de la décadence de la peinture en Occident à une
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époque où elle commmençait à se relever en Orient, après la victoire remportée sur les Iconolastes en 842. »
Un Missel latin , écrit en France (1261-1264), avec initiales historiées, qui sans doute a appartenu à François Ier, car il porte écrit au feuillet 250 ces mots : Francoys roy de Fr.
Une Bible historiaux (on appelait ainsi des paraphrases de la Bible), achetée en 1294 par « Guichars de Moulins, » avec les signatures de Marie d’Albret, de Jean, de Henri et de Marguerite de Navarre, auxquels sans doute elle a appartenu successivement.
Bréviaire Amour de Frmangard de Beziers , signé du seul copiste Jean d’Avignon. — Ms. espagnol du treizième siècle, orné de miniatures qui représentent les âmes des amoureux soumises à toutes sortes de tourments.
Athis et Prophilias , roman en vers de huit syllabes, d’Alexandre de Bernay, troubadour (1 150).
Roman de la Violette et Livre de la Panthère , de Adam (treizième siècle).
Fauvel, écrit en 1324.
Contes de Lancelot du Lac et Tristan (seconde partie du roman) (quatorzième siècle).
Jean de Meung Roman de la Rose, Trésor et Testament, poésies et satires, illustrés de dessins, avec les armes de la maison d’Aumont.
Des Chroniques de France de (1380-1423).
Jehan de Meung. Le Thrésor , orné d’une représentation de la Sainte-Trinité adorée par un chevalier.— Ms. donné par Charles VIII à Phelipes de Molin (quinzième siècle).
Épistres composées pour Anne de Bretagne à l’occasion de son mariage avec Louis XII. — Ms. orné des plus belles miniatures, qui représentent d’abord la reine en
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deuil noir, entourée de ses demoiselles d’honneur, également en deuil, puis la correspondance avec Louis XII, enfin ce roi appelé au secours de l’Église qui pleure, et dont la désolation en habit de pape ébranle les colonnes (quinzième siècle), etc., etc.
Recueil de Lettres de Louis XIV, écrites de 1661 à 1 678 (beaucoup, il est vrai sans grande importance historique, sont inédites).
Alexandre Ier. Études autographes d’histoire, de géographie, de grammaire, d’arithmétique et de géométrie (1784-1785). — Journal de mes occupations.
Catherine IL Autographes, essais de poésies. Sont-ce des essais de cette souveraine ou des copies faites par elle? (1) (1785-1787).
U) Voici une lettre de Catherine à Voltaire qui tendrait à prouver que ce n’est là qu’un recueil de pièces de divers auteurs, copiées de la main de l’impératrice , et non des essais poétiques dus à son imagination : « Monsieur, ma tète est aussi dure que mon nom est peu harmonieux. Je répondrai par de la prose à vos jolis vers. Je n'en ai jamais fait , mais je n’en admire pas moins pour cela les vôtres. Ils m’ont si bien gâtée, que je ne puis en souffrir d’autres. Je me renferme dans ma grande ruche : on ne saurait faire différents métiers à la fois, etc. »
De plus , M. de Ségur dit quelque part dans ses Mémoires : « L’impératrice eut la fantaisie d’apprendre à faire des vers; pendant huit jours (c’était, je crois, pendant le fameux voyage que fit la Graude Catherine dans le midi de son empire et en Crimée), je lui fis connaître les règles de la poésie; mais, dès que nous en fûmes à l’application, nous reconnûmes, elle et moi, que jamais temps ne pouvait être plus mal employé, et je crois qu’il était difficile de rencontrer une oreille moins sensible à l’harmonie des vers. Son cerveau, tout rempli de raison et de politique, ne trouvait point d’images pour enrichir ses pensées ; son esprit semblait succomber à la fatigue de la recherche pénible de la mesure et de la rime... Je renonçai donc à cette éducation poétique, en déclarant
Traités ? fragments philologiques et poétiques en langue russe.
Réflexions sur le projet d’une histoire de Russie adressées à Vollaire, et une Pancarte écrite de sa main, que nous avons reproduite autre part, et qui ne porte que quelques lignes en français et en russe.
Et enfin quatorze ou quinze volumes, les uns in-4°, les autres in-8°, dus à la plume de Voltaire (1), en partie inédits, et trente-deux volumes in-8° de Diderot, dont cinq ou six sont complètement inédits, et tous écrits de sa main, avec quelques passages recopiés sans doute par Naigeon et Mn,e de Vandeuil, et ensuite ajoutés au tout.
La bibliothèque de l’Hermitage due à l’intiative de Catherine II, fut riche dès ses commencements, car, bientôt à la collection particulière de l’Impératrice vinrent s’ajouter les bibliothèques de Voltaire, Diderot et d’Alembert, que cette souveraine acquit si noblement. Aujourd’hui encore ce sont là, au point de vue français, les parties les plus précieuses de cette collection. Il n’est guère de livres ayant appartenu à Voltaire ou Diderot, et ils sont nombreux, qui ne soient point chargés de notes marginales intéressantes et on ne peut plus curieuses, au point de vue biographique et bibliographique. Mais qui jamais dépouillera ces richesses, qui aura le
à mon auguste écolière qu’il était de toute nécessité qu’elle se résignât désormais à ne faire des lois et des conquêtes qu’en prose.»
(1) M. Miller, bibliothécaire du Corps Législatif, a, lors de son séjour en Russie, vu et étudié ces manuscrits, et il va publier ce qui lui a paru ne pas devoir, plus longtemps, rester enfoui dans la poudre d’une bibliothèque difficilement pénétrable. — Quant à nous, nous nous proposons de publier incessamment tout ce que nous avons trouvé d’inédit (plusieurs volumes) dans les manuscrits de Diderot.
courage, le temps et l’autorisation, de feuilleter, lire, compulser et copier tout cela ? Quant à nous qui l’aurions pu, nous avons reculé devant unlabeurtrop considérable pour le temps que nous avions à passer en Russie; et puis les travaux que nous poursuivions nous prenaient tous nos instants et il ne nous restait guère que le temps de regretter de passer chaque jour auprès de ces trésors sans pouvoir en profiter. — Au milieu de la salle consacrée à la bibliothèque de Voltaire, on a replacé, depuis un an, cette belle statue en marbre, le chef-d’œuvre d'IIoudon, relégué durant le règne de l’empereur défunt dans un magasin. — Voltaire vieilli, la tête toujours pensante et l’œil toujours vif, la main sèche, longue, décharnée même, Voltaire, drapé dans son manteau de marbre, semble heureux de se retrouver au milieu des vieux amis de toute sa vie, les consolateurs de toutes ses peines, les compagnons de toutes ses joies. Il semble qu’il va parler et dire : « Oui, je suis bien ici, et c’est ainsi qu’il fallait que je sois, au milieu de ces livres qui ne m’ont jamais causé que du plaisir sans regret et qui, tant de fois, ont apaisé mes chagrins et m’ont consolé de l’envie et de la haine des méchants, » — Cette statue porte ces mots à l’un des coins du socle : « Houdon fecit 1781 .»
Depuis Catherine, la bibliothèque de l’Hermitage, devenue bibliothèque particulière des Tsars, s’entretient ainsi : quand un empereur vient à mourir, tous les livres à lui personnels et qu’il n’a ni donnés ni légués s’en viennent à l’Hermitage augmenter la collection; c’est là aussi que sont remis tous les hommages faits aux empereurs et qui ne peuvent trouverplace surles rayons d’une bibliothèque de salon ou de cabinet, et aussi tous ces grands ouvrages scientifiques, archéologiques ou de beaux-arts que publient
à leurs frais les gouvernements de tous pays; on y trouve encorela bibliothèque du célèbre géographe Busching... etc. Parmi les livres à citer qui se trouvent à l’Hermitage, je vais, pour ne pas être long et fastidieux, énumérer seulement quelques-uns de ceux qui, considérés comme les plus curieux, sont exposés dans des vitrines : — Incunables des quinzième et seizième siècles : Pétrarque , de la Vie Solitaire en Italie, 1472; Platina , Vie des Papes (Nuremberg, 1481); Ésope , Fables, 1513; Pline, Histoire Naturelle (Vienne 1518). — Elzevirs (éditions très-rares) : Description de l’Italie (Leyde, 1624); Justin (Amsterdam 1656); Ovide , 1664; Salluste (Amsterdam, 1658); Virgile , 163 6; Emmius, République (Leyde, 1632-1644). — Éditions de luxe : Les Niébelungen ; Goethe , Poëme illustré par Kaulbach (Munich, 1846); Frédéric le Grand , OEuvres (Berlin, 1847): Baour- Lormian , Mahomet ! — Exposition des Produits de l’Industrie russe à Saint-Pétersbourg, 1833. — Amours de Daphnis et Chloé, sur parchemin ; Walther, poëme sur le pont Nicolas, et enfin Évangéliaire slave de Rheims.
Et sur celui-ci arrêtons-nous un instant, car c’est là un livre curieux pour tous, mais plus particulièrement encore pour nous, Français. .
Il existe à la cathédrale de Rheims un Évangéliaire manuscrit du onzième ou du quatorzième siècle; il y a doute et discussion à ce sujet parmi les Slavistes. Cet Évangéliaire, appelé vulgairement Texte du Sacre , estcelui sur lequel les rois de France prêtaient serment au jour où ils recevaient l’onction sainte ; longtemps on ignora en France en quelle langue , en quels caractères il était écrit, et ce ne fut que lorsque le tsar Pierre Ier visita notre pays qu’il reconnut que la première parlie de ce
manuscrit était écrite en langue slavonne ( caractères Cyrilliques , c’est-à-dire en caractères grecs du neuvième siècle appliqués à la langue slavonne) . L’écriture Cyrillique était vulgaire encore au temps du tsar Pierre, et ce fut lui qui y substitua, après beaucoup de tâtonnements, l’écriture russe actuelle dite Civile . Quant à l’autre partie de l’Évangéliaire, écrite en caractères glagolitiques (c’était l’écriture sacrée des Slavons de laDalmatie, de la Croatie et des autres pays convertis à l’Église romaine). Pierre le Grand ne put dire ce que c’était. — Donc, à partir du passage de l’empereur de Russie chez nous, et à partir de ce moment seulement, on sut que le Texte du Sacre était slavon. Avant cela on ne savait guère qu’une chose, c’est qu’il avait été acheté à Constantinople par un Français, sans doute après avoir été soustrait à un monastère de la Bohême, et qu’il avait été donné en \ 554 à la cathédrale de Rheims, par Charles de Guise, cardinal de Lorraine. Voici comment il est désigné dans un inventaire des richesses du chapitre de Rheims de 1669 :
Inventaire des reliquaires , calices , croix , vaisseaux d'or et d’argent appartenant à ï église et fabrique de Notre-Dame de Rheims , faict et renouvelle' et extraict sur les anciens inventaires desdicts reliques et ornaments, etc. « Item, un liure dans lequel sont écrits les évangiles en langue grecque et siriaque, du don de mon dict seigneur cardinal de Lorraine, faict la veille de Pasques 1574. Icelui couvert d’argent doré d’un costé, avec plusieurs pierres et cinq cristaux sous lesquelz sont plusieurs reliques; scauoir une croix du bois de la vraye croix et des reliques de saint Pierre... ledict liure provient aussy du trésor de Constantinople, et on tient venir de sainct Hiérôm... »
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En 1843, M. J. B. Silvestre publia à Paris un facsimilé de ce curieux document, avec traduction latine en regard. En voici le titre : Evangelica Slavice, quitus olim in regum Francorum , oleo sacro inungendorum, solemnibus uti solebat Ecclesia Remensis , vulgo : Texte du Sacre, ad exemplaris similitudinem descripsit et edidit J. B. Silvestre. Evangelia latine ver tit eamdemque inter pretationem latinam e regione adjecit B. Kopilar, augustissimo Austriœ imperatori a bibliothecœ Palatinœ custodiâ. — Lutetiœ Parisiorum ,
C’est un exerhplaire de ce fac-similé que nous avons rencontré à l’Hermitage, et nous avons cru bon, à ce propos, de raconter en quelques mots la destinée curieuse de ce manuscrit. A la fin de l’ouvrage, on trouve une suscription qui a donné lieu à toutes les discussions possibles à propos de la date à assigner à cet Évangéliaire. Nous, profane, nous ne dirons rien de cette discussion, et nous nous contenterons de donner celte indication finale empruntée au manuscrit : (Suscriptio lingua Bohemica vulgari :) Annorum Domini MCCCXCV . « Hæc Evangelia et Epistolæ quæ sunt scriptæ slovenicâ linguâ, ea debent cantari in festis, quando Abbas, sub infulâ, missam célébrât.
» Sed altéra pars hujus libri, quæ est secundùm Russicam legem , scripsit S. Procopius Abbas suâ manu. Et hanc scripturam Russicam (ledit defunctus Carolus Quartus, imperator Romanorum, ad glorificationem huic monasterio, et in honorem sancti Hieronymi et sancti Procopii. —Domine, dignare illi dare requiem æternam. Amen. »
Celte bibliothèque possède encore, en fait de curio-
sités, quelques livres annotés de la main même des empereurs auxquels ils ont appartenu, particulièrement de la main de l’empereur Nicolas. Dans ses galeries du rez-de-chaussée, on trouve, outrede petits bronzes florentins provenant delà collection de madame de Laval, quelques bustes antiques : Sénèque, Caton, etc., et enfin trois bustes en marbre blanc, remarquables de finesse et de modelé; deux d’entre eux, ceux de Diderot et de Falconnet, sont dus au ciseau de mademoiselle Collot, la belle-fille de ce dernier, et portent les dates de 1772 et 4 773. Falconnet a la tête énorme, tête de bossu sur des épaules régulièrement conformées; le front est haut et développé, les muscles temporaux saillants, l’œil vif, le nez fin, la lèvre fine et pincée, la physionomie trèsanimée. On sent sous ce marbre une intelligence prompte à concevoir, un esprit incisif et provocateur; on sent l’homme qui observe vite et bien, et qui n’oublie plus rien de ce qu’il a observé. En un mot, si vous étiez encore de ce monde, mademoiselle Collot, je vous dirais . « Voilà un beau buste; faites-en beaucoup de semblables. »
Le troisième de ces marbres dont nous avons parlé est un d’Alembert, d’Houdon,qui porte la date de 1782. Ici ce n’est plus l’œil malin et la façon spirituelle de Falconnet; c’est un philosophe que nous avons devant les yeux; il a pensé qu’il serait bon de poser dignement devant la postérité et d’y avoir grand air. Il y a réussi, et Houdon a fait un bon buste.
Au rez-de-chaussée encore et parallèlement à la bibliothèque de Voltaire, se trouvent des salles spécialement consacrées à la littérature russe. La pensée qui a présidé à la réunion de ces ouvrages est louable et mérite-
rait bien d’être imitée. Catherine, un jour, voyant dans une des antichambres de son palais des valets pompeusement parés, mais qui bâillaient aux corneilles, s’avisa que peut-être on pourrait occuper agréablement et utilement ceux qui n’étaient pas incurablement paresseux et qui avaient quelque intelligence. Elle donna donc ordre au comte Orloff de réunir dans une des salles basses de son palais, des livres élémentaires russes d’histoire et de littérature, et les mit à la disposition de sa nombreuse livrée, qui, chose extraordinaire, en profita; mais, chose plus extraordinaire encore, la bibliothèque s’est accrue; l’usage a persisté sans tomber en désuétude, et aujourd’hui encore, d’après ce que m’a dit le conservateur chargé de cette partie de la bibliothèque de l’Hermitage, les employés du comptoir de la cour, et même les laquais de la livrée, s’en viennent de temps à autre lui demander des livres qu’il leur donne, non sans étonnement, mais toujours avec plaisir.
Encore la galerie de l’Hermitage. — Collection lithographique de M. P. Petit. — M. Robillard et ses pastels.
La galerie de tableaux du palais de l’Hermitage est l’une des cinq ou six plus belles galeries européennes, écrivions- nous, il y a plusieurs mois, dans un journal russe; ellepossède plus qu’aucune autre, car, quelquefois, sa richesse va jusqu’à la profusion, un nombre trèsgrand de chefs-d’œuvre du même maître; il en est ainsi pour Rembrandt , pour Téniers , pour Murillo , pour Paul Potier ; elle est presque plus riche en Flamands que les Flandres, et en Murillo que l’Espagne; elle a des Claude Lorrain ensoleillés à ravir l’œil et d’une admirable conservation, et puis, et puis...
Une seule chose manque à cette galerie, de la publicité; elle n’est pas assez connue du monde artistique, et cela est regrettable à beaucoup de points de vue. Mais comment la faire connaître? me dira-t-on. On ne peut pas faire venir tous les artistes et tous les amateurs en Russie Non; aussi, deux éditeurs intelligents ont-ils imaginé, il y a déjà quelques années, de vulgariser par la lithographie les tableaux les plus remarquables de la galerie de l’Hermitage. Cette publication, commencée sous les
auspices de MM. Gohier -Desfontaines et Paul Petit par des artistes d’un talent réel, renferme une trentaine de planches, qui, comme la Femme adultère de Pordenone, la Liseuse et la Dévideuse de G. Dow, Y Elisabeth de France de Rubens, le portrait connu sous le nom de Jean Sobiesky, de Rembrandt, le Cheval blanc et le Chien de garde de Paul Potter, le Paralytique de Greuze, le Memento mori de Dernier, V Assomption et le Mendiant de Murillo, le Matin de C. Lorrain et la Mare de Ruysdaël, sont devrais chefs-d’œuvre lithographiques. Tout y est : sentiment de l’œuvre reproduite, reproduction exacte de la manière du maître et de la composition, habileté de main et conscience; on ne saurait, je crois, demander plus ni mieux. Malheureusement, et par suite de circonstances indépendantes de la volonté des éditeurs, cette publication dut être interrompue ; malheureusement encore quelques-unes des bonnes planches publiées sont usées et quelques autres ne sont pas assez dignes de l’œuvre ; mais aujourd’hui, grâce à M. Paul Petit, la publication, qui se compose jusqu’à présent de cent trente planches, va être reprise avec ardeur et avec talent, s’il faut en juger par les productions antérieures des artistes qu’il va employer. Les planches usées seront reprises, les planches mauvaises seront refaites, et la galerie de l’Hermitage pourra, comme la galerie Pitti, comme celle du Vatican, comme celle de Dresde, prendre place dans les ateliers des travailleurs sérieux et dans toutes les bibliothèques des amateurs de goût. Parmi les artistes qui ont travaillé à la partie déjà publiée de cette belle œuvre, on rencontre, nous l’avons dit, des talents remarquables; certes, M. Iïuot, malheureusement mort aujourd’hui,
était un lithographe des plus distingués, un crayon à la fois ferme et fin. Nous trouvons aussi, parmi ces noms presque tous français, celui d’un pastelliste de talent, M. Robillard, qui s’était fait lithographe par occasion, mais qui aujourd’hui, toujours habitant Pétersbourg, fait du pastel comme peu de gens sont capables d’en faire, même à Paris. M . Robillard a la main légère et la touche délicate; il a tout ce qu’il faut pour plaire et charmer, puisque portraitiste, il fait ressemblant et joli. Nous avons vu dans son atelier un portrait de madame la baronne de Bray et un portrait de madame Arnould - Plessy d’une incroyable ressemblance, du plus heureux et du plus séduisant arrangement ; c’est à donner envie à toutes les jolies femmes, et même à celles qui ne sont pas jolies , de se faire « portraire, » comme disaient nos pères, par l’habile pastelliste.
Un reflet de la France galante : Divertissement champêtre d’un grand seigneur. — V Hommage sincère et le Grand Écuyer Léon Narisehkin.
Mon cher ami,
Tu deviens d’une exigence difficile à satisfaire; tu voudrais tout savoir; mais songes-y bien, si je ne suis pas Gros-Jean, je ne suis pas non plus son curé. Je t’ai écrit sur la littérature russe tout ce que je savais : ce n’est guère, me dit ta lettre ; eh bien ! je vais essayer, non pas de compléter mon premier envoi, cela dépasse mes moyens, mais de te montrer, par un exemple que je trouve aujourd’hui sous ma main, à la bibliothèque de l’Hermitage, comment auxvin6 siècle, et sous le règne de Catherine le Grand, la Russie reflétait la France; comment on y composait le Bouquet à Chloris et le Divertissement avec Ballet. Mon exemple est un petit opuscule fort rare, attendu que, imprimé pour la circonstance qui le vit naître et par les soins de l’auteur, un des plus grands seigneurs de la cour, imprimé, dis-je, pour être offert à l’Impératrice et à quelques invités, il n’a jamais été dans le commerce. « Il existait alors dans Péters-
bourg, ai-je lu quelque part (je crois dans les Mémoires du comte de Ségur), il existait alors une maison qui certes ne ressemblait à aucune autre : c’était celle du Grand Écuyer Narishkin, homme très-riche, portant un nom illustré par des alliances avec la famille impériale. La nature l’avait doué d’un esprit médiocre, d’une trèsgrande gaieté, d’une bonhomie sans égale, d’une santé ferme et d’une incomparable originalité. Il était non pas en crédit, mais en grande faveur près de Catherine II;... du matin au soir, on entendait dans sa maison les accents de la joie, les cris de la folie, le son des instruments, le bruit des festins . Toute contrainte en était
bannie, c’était le foyer de tous les plaisirs. »
C’était, tu le vois, un fort joyeux personnage que l’écuyer Léon de Narischkin, et c’est de lui qu’il va s’agir ; car c’est à lui, je crois, qu’il faut attribuer cet opuscule de l'Hommage sincère , représenté en sa campagne de Lovendhal, en l’honneur et en la présence de son auguste souveraine l’impératrice Catherine.
Nota. Ne pas m’accabler d’injures après avoir lu; c’est là au moins une pièce caractéristique et curieuse, sinon remarquable.