h. i, Souvalki. — 4 h., Raigrott
28- 12, 8 h., Ostrolenko ; les Juifs nous apportent de l’ambre de mine, bracelets, étuis, flacons, etc.
-1 h. Poultovsky ; on nous sert du Borche1 soupe polonaise à la betterave. — Il semble que nous dérangions les hôteliers, qui ne nous servent qu’en rechignant. — Nous demandons des verres et de l’eau, et on nous ap-
porte des verres pleins d’eau ; nous les renvoyons, on nous apporte une carafe d’eau, mais sans verres; enfin, troisième voyage, nous avons des verres, mais parce que nous allons les chercher nous-mêmes.
S h. i, arrivée au faubourg de Praga; — par défense de police on ne traverse pas la Vistule de nuit; hélas! hélas 1
Pas de chambres dans le cabaret où nous sommes arrêtés; je cours le faubourg avec l’officier; nous trouvons bien des chambres, ou plutôt une chambre, mais sans apparence de meubles! Nous nous résignons à passer la nuit en commun, les dames sur des semblants de canapé, et nous à terre, ce qui ne nous empêche pas de dormir.
1-13 mars, vendredi, 7 heures, traversée de la Vistule en grande barque, dans un chenal coupé au milieu des glaces.
8 h. J, Varsovie. Enfin! — Arrivée à l’hôtel de l’Europe (ancien hôtel Gerlach), le plus beau, le plus confortable, mais le plus cher de tous les hôtels européens; ma chambre , chambre sans cabinet de toilette , ni accessoires d’aucune sorte, m’y coûte deux roubles (huit francs) par jour. — Il neige. — Enfin, je vais dormir dans un lit , après mille soixante-dix-huit verstes (Il K) kilomètres environ) parcourues sans repos.
Et sur ce, à bientôt, à Paris.
Varsovie : les Polonaises. — Le grand théâtre. — La Esméralda et Mlle Karolina Strauss. — Excursion dans une famille du corps de hallet. — Les tourbillons de Descartes et la grande Catherine.
Mon ami,
Ah! les Polonaises, les Polonaises! il n’y a peut-être plus de Polonais, mais, à coup sûr, il y a encore des Polonaises, et de jolies et de gracieuses, avec quelque chose d’élégant dans la tournure, une certaine désinvolture de Parisienne. Enfin, voici donc, non plus des monceaux de fourrures à ne savoir pas s’il y a dessous forme humaine, mais de vraies femmes, qui, on le sent à les voir, ont, tout comme les Françaises de Paris, l’instinct natif de la coquetterie intelligente. Elles sont alertes et s’en vont prestement, le pied cambré, le nez au vent et l’œil curieux. Tiens, vois un peu celle-ci, cette blonde aux grands yeux bleus et au sourire fin; elle va traverser la rue des Sénateurs; mais il fait bien sale; aussi, comme elle retrousse avec art sa robe et ses jupons sans crinoline! Ne dirait-on pas quelque habitante de la Chausséed’Antin entreprenant la traversée du mac-adam ? — Varsovie par un dimanche de soleil, ce n’est plus Varsovie
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par un samedi de neige ; quelle différence ! Hier la place de Saxe me paraissait avoir été empruntée aux tristesses de Versailles ou aux solitudes de Nancy; aujourd’hui la rue qu’on appelle le Nouveau-Monde et la Miédowa (rue du Miel) me semblent presque faire suite d’un peu loin, il est vrai, à la rue Saint-Féréol de Marseille, ou à la me des Fossés-de-F Intendance de Bordeaux. — Et pourtant, je regrette Pétersbourg, ses habitants, et quoi que j’en dise, ses habitantes.
Il y avait ce soir ballet au grand théâtre, et comme le corps de ballet de Varsovie jouit, en Russie et en Pologne d'une haute réputation de grâce, de charme et de beauté, j’ai voulu juger par moi-même, et, ma foi... mais à tout à l’heure mon avis. — On dansait Esméralda , le ballet de Perrot, musique de Pugni , et Mlle Carolina Strauss, la Esméralda, varsovienne, est une toute gracieuse personne, qui danse avec un charme et une légèreté qui me font comprendre l’enthousiasme que soulève non -seulement son apparition à la scène, mais même son nom prononcé à la ville. Si je ne suis pas tout à fait de l’avis des habitants de Varsovie et particulièrement des jeunes officiers russes qui y tiennent garnison, je dois dire toutefois que M‘te Strauss a un vrai talent, et mieux que cela, un charme pudique, propre à séduire, même, surtout peut-être, le public parisien, qui a pourtant bien et bien vu danser. — Mais, tandis que Esméralda voltigeait, en scène, de son amoureux Quasimodo à son bien-aimé Claude Frollo, moi, qui n’ai pas plus que de raison la passion du ballet, je réfléchissais, et tout en songeant et examinant, de ci, de là, un minois aimable ou une épaulette de général, j’en vins à conclure que j’étais à Varsovie, non pas seulement comme tout ie
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monde pourvoir le spectacle de la scène, mais encore , puisque j'en voulais parler, pour en voir aussi la coulisse. Ceci bien arrêté, je m’adressai à un jeune officier russe, mon compagnon déroute depuis Pétersbourg, et qui, ayant habité Varsovie, en connaissait tous les détours, pour lui communiquer mes désirs d’étude. Je tombais bien; mon officier, malgré une absence assez longue, avait conservé dans la capitale delà Pologne des relations de toute nature, et, chose excellente pour un homme qui comme moi voulait s’instruire, beaucoup de relations dans le corps de ballet et dans la troupe du vaudeville.
Donc, le spectacle terminé, mon cosaque (le jeune officier dont je parle avait servi aux cosaques de la mer Noire) se mit à ma disposition pour explorer Varsovie, ou plutôt son théâtre, au point de vue moral, et nous voilà partis de compagnie à la recherche d’une étude de mœurs. Nous arrivons bientôt, l’un présentant l’autre, en pleine famille de ballet; peut-être, rigoureusement, était-il un peu tard pour faire une présentation dans le monde ; mais, bah l mon guide ne doutait de rien, pourquoi aurais-je douté, moi? Donc nous arrivons en plein souper de famille, chez un certain ***, dont les trois fdles et la nièce appartiennent au théâtre, deux en qualité de danseuses, l’une en qualité de soubrette de comédie; la quatrième, qui n’était pas la moins jolie, modeste figurante d’opéra, aspirait aux grandes destinées de prima donna assoluta. — Aussitôt installés, reconnaissance faite, et notre officier fêté comme un vieil ami qu’on revoit avec plaisir, on se met à parler, non pas russe, peutêtre, au moins, en aurais-je saisi une syllabe par phrase, mais polonais, et moi de trouver qu’à ce compte je pourrais n’avancer guère dans mes études ; aussi m’adressant au
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cosaque, je lui exprimai mes regrets et ma désolation, ce à quoi il me répondit en italien. (Nous avions pour nous entendre adopté cette langue, attendu que si je ne parlais qu’un russe fort circonscrit et fort peu courant, lui-même ne s’exprimait en français qu’avec une difficulté assez grande.)
« En Pologne, me dit-il donc avec un sourire consolateur, il faut parler polonais. » Mais, bah ! il comptait sans les mille ressources que peut tirer de son esprit un Parisien voué au silence; plutôt que de ne rien dire, j’aurais, je crois, parlé polonais ; aussi bientôt et par l’intermédiaire de mon ami (il devenait mon drogman sans le vouloir), avais-je entamé une conversation semée de quelques obstacles, mais assez suivie cependant, avec la comédienne, dont lesgrands yeux intelligents etbleus me semblaient comprendre et parler admirablement toutes les langues. — Le souper fini, mon cosaque, homme d’initiative et de bonnes idées, proposa une promenade à travers Varsovie, au clair d’une lune un peu pâle, mais dont la mélancolie ne donnait que plus de charme à cette ville autrefois si gaie. — Nous partîmes, et à peine avionsnous le pied dehors et arrivions-nous sur la rampe qui de la place descend à la Vislule, que la comédienne, à laquelle je donnais le bras, s’écria: « Dieu! que c’est joli! — Hein? fis -je, surpris et enchanté, vous parlez français? — Certes. — Oh! alors, vite rattrapons le temps perdu. Et je me mis à l’interroger à outrance; je pus ainsi apprendre nombre d’excellentes choses ; prendre nombre d'excellents renseignements sur ceci, cela, et les Varsoviennes; renseignements qu’il serait un peu long de te donner ici, et qui, d’ailleurs, n’auraient pas pour toi, je le crains, tout l’intérêt qu’ils eurent pour moi,
mais que cependant je te transmettrai plus tard, à Paris, au coin du feu. Je te dirai seulement, pour te prouver la solidité de mes observations, que j’ai trouvé exagérées, mais, là, très-exagérées, ces paroles de la grande Catherine: « Les tourbillons de Descartes n’existèrent jamais qu’en Pologne. Là, chaque tête est un tourbillon qui tourne sans cesse sur lui-même. Le hasard seul l’arrête, et jamais la raison ou le jugement. »
A toi.