décembre
Le dégel continue et ma lettre aussi. Dieu veuille que l’un et l’autre ne deviennent pas chroniques ! Le droschky a repris son empire, et quelques traîneaux obstinés ont inauguré une variété de traînage sur le pavé à vous rompre les os. J’ai voulu essayer de cela, car, à mon sens, on doit essayer de tout dans cette vie, les mauvaises choses comme les bonnes ; ce n’est guère qu’ainsi qu’on parvient à savoir quelque chose, la comparaison perpétuelle étant la meilleure source d’expérience possible; donc j’ai fait une course en traîneau sur le pavé , d’où j’ai retiré cette instruction, ou plutôt cette conviction, que de toutes les détestables manières d’être cahoté, et il n’y en a guère qui ne soient bien dures, c’est encore la plus détestable.
Ah ! te rappelles-tu cette singulière enseigne de la
PÉTERSB0U11G ET MOSCOU.
Petite-Morshaia , près de M. Paul M‘*‘ Nétouage de différâtes étoffes? Eh bien ! en voici une plus singulière encore que j’ai été chercher tantôt chez le marchand, et que je t’envoie tout imprimée, pour que tu ne m’accuses pas de falsifications :
Au Gostinnoi Dwor par la Perspective de Nevsky.
Boutique N h.
W. D. BEEAEEFF.
Grande désire de meilleres choses brodé enor de Torjeff et de Kasansky , pour faire présent des travaux russe des toufles, des courroies , des houles , des cas cettes , des sintures, des coussins, des bottes , et beaucoup des choses brodé enor et en soie, des meilleures travaux. Guire de Jûfte , des bottes de canon , des longues et des courtes de tous les sortes, et guire de Millier. Sur tous ces choses prends de commandation le marchand de St. Pétersbourg W. D. Beldeff.
Ne t’effraies pas, cette fois ma lettre est bien finie, et cependant j’ajouterais bien encore que le nombre des voitures cassées qu’on rencontre dans les rues est incroyable, grâce au temps affreux que nous avons, et qu’il y a de quoi réjouir les carrossiers jusqu’à l’ivresse; mais il est trois heures, et je vois à peine assez clair pour tracer ces derniers mots. Je pourrais bien allumer une bougie, mais j’ai pitié de toi.
XYI
Le Théâtre-Français en Russie : Les bénéfices. — La. semaine folle. — Le général et ses aides de camp. — Madame Brohan aborde le drame : Un Duel sous Richelieu. — Rentrée de M. Berton au théâtre Michel. — La pension et les voitures du théâtre. — Le Théâtre-Allemand.
Pétersbourg, 10-22 décembre 1856.
Mon cher monsieur Dumont,
Il n’est plus question ici ni de paix, ni de guerre, ni de l’île des Serpents, ni des pro\inees danubiennes, mais d’un événement d’une bien autre importance, par ma foi, et dont on s’occupe du palais à la caserne , de la boutique au salon. — Quoi? — Le succès de madame Madeleine Brohan , dans Un Duel sous le cardinal de Richelieu. Cela, les excentricités morales assez plaisantes d’une autre dame qui appartient indirectement au théâtre, et qu’on pourrait appeler la Dame aux Lotos , et enfin les débuts de M. Berton dans Sullivan et le Piano de Berthe , voilà qui défraye aujourd’hui les conversations publiques et particulières de la capitale de toutes les Dussies ; et comme d’ailleurs cela ne manque pas d’intérêt pour les Parisiens, je crois devoir vous envoyer quelques détails. — Mais, avant toute chose, il est bon de vous dire, car on ne s’en doute guère à Paris, où les artistes dramatiques sont un peu comme les anguilles de
Melun, qui crient sans qu’on les écorche, il est bon que je vous dise quelques mots de l’organisation des théâtres ou plutôt du Théâtre-Français en Russie. — La haute direction de tous les théâtres appartient, sous le contrôle toutefois du comte Adlerberg, ministre de la cour, à M. Alexandre Guedeonoff, conseiller privé actuel, avec le titre d’ Excellence , qu’on nomme ici, quoiqu’il ne soit pas militaire, le général Guedeonoff, ou tout simplement le général. Le général, donc, dirige tous les théâtres, et les dirige bien; c’est un homme bon et juste, et avec lequel les artistes sont sûrs de n’être jamais lésés dans leurs intérêts; bien au contraire. On lui reproche quelques boutades russes de temps à autre, mais elles ne servent qu’à rendre plus saillante sa bonté native; le général a tout ce qu’il faut pour faire un bon directeur : une haute intelligence des choses artistiques , et une habitude excessive de tout ce qui touche au théâtre, en tant qu’administration, art, etc. — Sous ses ordres immédiats, il a, au Théâtre-Français, ou théâtre Michel, trois régisseurs : un régisseur en chef, M. Peyssard, fort aimable homme, la conciliation faite régisseur, et MM. Huby ctFédé. — Presque tous les artistes français appartenant au théâtre Impérial ont, par contrat, droit à un bénéfice, et, comme ils sont nombreux, cela donne une singulière physionomie au répertoire; chacun pouvant choisir pour son bénéfice les pièces que bon lui semble; et ces bénéfices durant presque autant que l’année théâtrale, il arrive ceci, qu’on ne donne absolument ici que des pièces choisies par les artistes, et malheureusement, la plupart du temps, leur choix étant fait au point de vue de la plus grosse recette possible, ils ne s’inquiètent guère que d’un titre à effet sur
îio PÉTERSBOURG ET MOSCOU.
f affiche; la question étant de faire venir une fois le public, peu importe que l’œuvre représentée soit bonne ou détestable. — D’autre part, ces bénéfices, qui ont lieu tous les dimanches, de septembre à Noël, puis, après une interruption de quelques semaines, de janvier à mars, dévorent une quantité de pièces inimaginable (on en est aujourd’hui, après deux mois de représentations, à la trente-sixième pièce nouvelle : je ne porte pas en compte les deux ou trois chansonnettes dont, chaque soir, Têtard et Neuville viennent égayer le public russe). Cette organisation donne aux artistes un travail incessant et forcé, qui n’a guère eu d’égal qu’au temps de Sisyphe. On monte ici, en moins d’une semaine (tout compris, lecture, répétitions , etc.), cinq actes comme les Noces Vénitiennes, ou en quatre jours, du mercredi au samedi, cela s’est fait cette semaine, trois actes comme Sullivan. Et quand on songe, après cela, que souvent à Paris, l’auteur étant présent , quand on a répété cinquante ou soixante fois, on trouve encore à se plaindre de n’avoir pas eu le temps d’apprendre! Puis, quand ces bénéfices ont tous passé, arrivé ce qu’on appelle ici la Semaine folle, la semaine des jours gras, pendant laquelle on joue deux fois par jour, de midi à quatre heures, et de sept heures à minuit. Pendant cette semaine, on passe en revue tout le répertoire de l’année; après quoi, je vous assure, les artistes ne sont pas fâchés de voir arriver le grand carême, c’est-à-dire sept semaines de repos absolu, pendant lesquelles il n’y a ni répétitions ni représentations; déjà, à cette époque, ceux qui, par engagement, ont des congés, s’enfuient vers l’étranger, et s’en vont donner quelques mois à notre belle patrie. — Mais revenons
à madame Brohan. Quoiqu’elle ait joué ici vingt rôles, tous de caractères différents, depuis les Deux Ménages jusqu’aux Noces Vénitiennes , depuis le Mari à la Campagne jusqu’à la Lectrice et à Valérie , et cela sans préjudice de son répertoire parisien : les Demoiselles de Saint- Cyr, Contes de la reine de Navarre , Par droit de Conquête , le Caprice , Porte Ouverte , etc., et qu’elle y ait eu beaucoup de succès, son triomphe le plus complet a été celui du Duel sous Richelieu. Elle a révélé là des qualités dramatiques qu’on ne devait pas s’attendre à rencontrer chez elle, habituée aux sentiers délicats et' tendres des comédies de son répertoire, au pétillement spirituel des proverbes de M. de Musset, ou même aux grandes façons classiques de la comédie de Molière. Eh bien! c’est là ce qui, pour nous, présage à madame Brohan un grand avenir ; elle s’est transformée en abordant le drame, tout en conservant ces qualités de pure diction et de distinction qui n’abandonnent jamais une comédienne de bonne école ; elle a trouvé en elle des effets de force, des élans d’énergie, de cœur et de tendresse, à enlever le parterre le moins enthousiaste. U faut donc vous attendre à voir revenir à Paris madame Madeleine Brohan avec une perle de plus à son écrin dramatique, avec une qualité de plus, jointe à toutes ses qualités : elle savait faire sourire et pleurer, elle sait maintenant puissamment émouvoir.
Du reste, madame Brohan a été, dans le Duel , admirablement secondée par MM. Montdidier et Paul Boudois, le duc de Chevreuse et Cbalais. — Quant à M. Berton, il a fait une fort brillante rentrée au théâtre Michel, et il a été accueilli par les bravos prolongés de la salle tout entière. Il faut dire à sa louange, d’ailleurs, que, en-
courage sans doute par cet accueil , il a joué Sullivan avec plus d’entrain que nous ne lui en avons jamais vu à Paris, et qu’il s’est tiré à son grand honneur et en bon comédien d’un rôle qui ne nous paraît pas être de ceux qui, répondant le mieux à ses qualités, lui conviennent le mieux. — Dans le Piano de Berthe , M. Berthon nous a étonné, tant il a eu de verve ; il a joué on ne peut plus lestement et avec on ne peut plus d’esprit ce rôle joli et spirituel de Franz; aussi a-t-il été applaudi, réapplaudi et rappelé. — Je vous ai dit plus haut les inconvénients du Théâtre-Français de Pétersbourg, mais j’ai eu le tort de ne pas vous dire qu’il y a des compensations réelles à ces inconvénients : d’abord, tel qui à Paris gagnait etgagnera de six à huit mille francs, en touche ici de quinze à vingt mille, sans compter les feux et le bénéfice, qui donne vulgairement de trois à quatre mille francs net. Ajoutez à cela l’avantage, au bout de quinze ans de service, d’une pension de deux mille cinq cents francs, quel qu’ait été le chiffre des appointements de l’artiste, pension que, d’ailleurs, s’il reste au théâtre, il peut cumuler avec lesdits appointements, et vous verrez qu’il n’y a pas de duperie à venir jouer la comédie en Russie. D’autant encore que ces dames, comme ces messieurs, ont à leur service, pour aller aux répétitions et aux représentations, les voitures du théâtre, de grandes calèches qui vont les chercher et les reconduire, tandis qu’à Paris il n’est guère donné qu’à quelque immense talent d’exception ou bien à quelques talents... de détail d’aller en voiture. Décidément, les comédiens de S. M. l’empereur de Russie sont d’assez heureuses gensl Maintenant, il me faudrait vous dire quelques mots du Théâtre-Allemand, dont le répertoire se compose de
pièces allemandes contemporaines et de quelques traductions du français, comme la Vie en Rose , que jouaient avec talent, il y a quelques jours, mesdemoiselles Mohragen et Barndorf, et de Robert Macaire , qu’elles jouent en ce moment; mais non, je remets cela à une prochaine lettre, consacrée tout entière au théâtre national russe, et dans laquelle je trouverai un peu de place pour les artistes allemands.
Bien à vous.
Le froid. — 20 degrés au-dessous de zéro et du soleil. — La Neva plantée et éclairée au gaz. — Mouvement silencieux sur la Perspective. — M.deC...: congestion cérébrale causée parle froid, asphyxie causée par la chaleur. — Précautions à prendre : pelisse, bottes et bonnet fourrés.
Pétersbourg, 12-24 décembre 1856.
Ma chère cousine,
Qu’il y a de temps que je ne vous ai vue! qu’il y a de temps que je veux vous écrire, ne fût-ce qu’un mot, et que je remets au lendemain, comptant que l’on vous dit de mes nouvelles de part et d’autre, et que... Mais cette lois m’y voici, et je vais vous parler longuement , vous ne m’en voudrez pas, de la Russie, des Russes et de moi, qui le suis presque devenu. Toutes les lettres qui me viennent de France sont à l’étonnement : Que fais-tu làbas? que faites-vous à Pétersbourg? pourquoi un si long séjour en Russie? Voilà ce qu’on m’écrit sur tous les tons. L’un, et c’est Achille, s’en va doutant de la gravité des travaux que je fais ici, et, s’apitoyant sur mon sort, il s’écrie : « Je te plains, toi qui avais déjà à souffrir de nos hivers anodins, et regrettais à chaque petite gelée
le ciel plus doux et plus clément de l’Italie; » l’autre, et c’est Emilie, demande si je fais ici quelque travail de Pénélope, et ajoute : « Si cela continue, tu finiras par passer l’iiivcr dans cette froide Russie, qui ne gèle pas, je pense, autant le cœur que le corps. »
Mais soyez donc bien convaincus qu’on ne gèle pas ici, et que c’est tout au plus si l’on s’aperçoit qu’il y gèle; il fait, par exemple, aujourd’hui, huit degrés Réaumur audessous de zéro, c’est-à-dire ce que nous appellerions à Paris onze degrés de froid. Eh bien , nul , pas mémo moi, ne s’avise de trouver qu’il fait froid ; il y a un adage qui court les rues de Pétersbourg et qui est parfaitement vrai : « En Russie on voit le froid, mais on ne le sent pas. » Vous me savez assez frileux, ayant assez horreur des basses températures , pour avoir toute confiance en mon appréciation. Ah ! c’est qu’on n’imagine pas ici d’avoir, comme à Paris, despaletots écourtés et des chaussures de l’épaisseur d’une feuille de papier. On a des pelisses fourrées qui vous enveloppent du sommet de la tète jusqu’à la pointe des pieds, et des galoches également fourrées, avec lesquelles on peut, sans inconvénient, enfoncer dans la neige et braver le froid, fût-il, comme aujourd’hui, 12-24 décembre, de 19* Réaumur, car pendant les quelques jours que ma lettre a été interrompue, le thermomètre a continué à descendre sensiblement , et c’est à présent un spectacle curieux que celui de tous ces hommes à barbe, transformés en statues de fleuve, comme les faisaient les sculpteurs du dix-huitième siècle. Les voyez-vous de là-bas, tous ces cochers, dont chaque cheveu qui passe sous le bonnet, chaque poil de moustache ou de barbe est devenu une paillette brillantée, scintillant au soleil? voyez vous ces chevaux dont la robe a
disparu sous une couche de glace ou plutôt sous les rangs pressés de pelites pointes blanches qui ressemblent assez à des aiguilles de cristal? voyez-vous jusqu’aux blondes et maigres moustaches de votre cousin, transformées en un réseau serré sur lequel on aurait répandu de la poussière de diamant? \oi!à ce que c’est que vingt degrés de froid. — Et cette ville immense, tout entière blanchie à la neige, où chaque toit a perdu sa couleur pour ne donner qu’une vaste surface blanche, où chaque canal (la ville en est sillonnée) est devenu un miroir et un chemin, où lalNéva, cette fSé\ a qui a par endroits quinze cents mètres de largeur, est une rue de plus dans la capitale de toutes les Russies, ou plutôt un nouveau quartier non encore bâti, mais où déjà l’édilité (si édilité il y a, ce dont je doute) a tracé des rues et des chemins bordés, non pas seulement de poteaux indicateurs, mais de petits arbres verts fichés dans la glace, où ils semblent avoir poussé, et, chose plus excentrique, peut-être, éclairés à leur commencement, ces chemins sur la Néva, par des becs de gaz ! Oui, des becs de gaz sur le fleuve même, voilà ce qu’on voit en Russie l’hiver; et il se trouve à Paris des gens assez courageux ou profanes pour me reprocher d’être encore dans ce pays des froids merveilleux. Et puis croyez-vous que ce ne soit pas un spectacle bien curieux que celui d’une rue comme la perspective de Neusky, large et longue comme nos boulevards, et sillonnée en tous sens de milliers de traîneaux, de troïkas, de calèches sur patins, le tout courant avec une effrayante rapidité, sans jamais accrocher (les cochers russes, il y en a qui n’ont que dix ou douze ans pourtant, sont d’une incroyable habileté), et glissant sur un tapis de neige sans faire le moindre bruit; je le répète, c’est une chose étrange
que cet immense mouvement, sans cesse renouvelé et toujours silencieux. Par moments on se croit devenu sourd, ou bien on se rappelle les voitures fantômes, dont les chevaux avaient les pieds garnis de drap, des contes de notre enfance, ou bien encore on songe à Paris , à l’insupportable fracas de cette ville bien-aimée, et l’on se prend à regretter ses inconvénients, se souvenant de ses avantages. — Allons, allons, j’y reviendrai quelque jour, et ce jour n’est plus, je crois, bien éloigné, et alors je me féliciterai de l’avoir quitté, car j’aurai, certes, si c’est possible , plus de plaisir encore à m’y retrouver, et de plus je connaîtrai par quelques côtés la Russie, c’est-àdire l’un des pays les plus étrangement surprenants qui soient encore en notre continent européen.
Donc, grâce à l’admirable manière dont on est couvert des pieds à la tête, on ne souffre pas du froid en Russie; toutefois, par le reste d’un absurde préjugé de coquetterie mal entendue, on conserve encore l’hiver ces horribles et incommodes chapeaux dont nous autres hommes avons l’habitude, en tout pays, de nous déparer la tête. Les Russes échappent pourtant, pour la plupart , à cet inconvénient, étant presque tous au service, civil ou militaire; ils portent l’uniforme, et par suite la casquette règlementaire, ouatée en dedans. Nous, étrangers, qui gardons nos chapeaux pendantla journée tout au moins, c’est au front que nous sentons la violence du froid , c’est notre front qui devient le thermomètre indicateur d’une température un peu dure, et il faut faire grande attention à cela, car si un froid où que ce soit est chose très-mauvaise et cause le plus souvent la mort , un froid à la tête est plus dangereux que tout autre. — Un autre inconvénient fort à craindre ici, c’est l’habitude qu’ont les domestiques de
fermer trop tôt les poêles. — Je m’explique. — Dès qu’un de ces grands poêles de faïence, dedix pieds de haut, comme il y en a presque dans chaque pièce, a consumé la brassée de bûches posées tout entières et en hauteur dans son foyer, on ferme le tuyau de manière à ce que la chaleur ne s’échappe pas par la cheminée; mais si par malheur on n’a pas attendu que le bois soit parfaitement consumé, c’est-à-dire qu’il n’y ait plus d’exhalaisons d’acide carbonique , alors on risque l’asphyxie, attendu que les clôtures sont tellement complètes qu’il n’y a aucune espèce de communication possible entre l’air extérieur et l’air intérieur. — Et malheureusement, chaque année, quelques personnes payent delà vie l’imprudence ou l’insouciance de domestiques pressés de se coucher, le soir, ou ennuyés de veiller au feu. — Voici un terrible exemple de l’un ou l’autre, je ne sais guère lequel, de ces inconvénients: peut-être, d’ailleurs, y a-t-il à la fois, dans le cas que je vous vais citer, saisissement par le froid et asphyxie par le gaz acide carbonique.
Dernièrement , — ce fait s’est passé sinon sous mes yeux, tout au moins à mon su, et je connais personnellement le pauvre garçon victime de ce climat, qui ne pardonne pas aux imprudents... — dernièrement, dis-je, par un froid d’une dizaine de degrés, M. le marquis de C... monte en traîneau, après le spectacle, et gagne en deux heures et demie, accompagné du prince et de quelques amis, un rendez-vous de chasse situé aux environs de Pétersbourg. Eut-il froid pendant la route? je ne sais, mais il ne s’en plaignit pas extraordinairement. — Arrivés au lieu du rendez-vous, ces messieurs trouvèrent des chambres dans lesquelles on n’avait pas fait de feu ; ce que voyant le prince *** de se fâcher, et les domestiques
de bourrer les poêles jusqu’à la gueule et d’y allumer un feu infernal. Après souper, chacun se coucha, et, vers les trois heures du matin, M. de G... s’éveilla en proie à un étourdissement violent ; il se rendormit toutefois ; mais quand, le matin venu, il fallut se mettre en chasse, il se sentit la tète lourde et en proie à un malaise général qu’il voulut combattre avec du rhum et du vin chaud. — Le prince, qui connaît son pays et sait ce qu’il en coûte d’y être imprudent, envoya, malgré de G..., chercher un médecin, qui malheureusement déclara qu’il n’y avait pas de fièvre, et par conséquent pas de maladie. — Sur ce, et rassuré ou presque, on se mit en chasse; mais, au bout de quelques heures, de C... divaguait comme un homme ivre, et il fallut le ramener en hâte à Pétersbourg, en proie qu’il était à une apoplexie cérébrale (1) ; depuis lors , il a été en danger de mort, mais va aujourd’hui très-bien au point de vue physique. Il n’en est malheureusement pas de même au point de vue moral, et il se passe en lui un phénomène des plus étranges : il ne délire plus, comme parle passé, mais, lorsqu’il veut parler, lessubslantifs lui manquent. — Il fait tout une phrase comme celle-ci par exemple : « Vous voyez là-bas, n’est-ce pas? eh bien, donnez-moi ce. . . » Et là il ne peut trouver le nom de l’objet qu’il désigne; il faut le lui nommer, et son valet de chambre passe son temps à lui apprendre comme à un enfant les substantifs, lui montrant et lui nommant les objets tour à tour. — Les médecins, qui, un instant, ont désespéré de cet état, croient maintenant que le temps vaincra la maladie, maladie qu’ils attribuent à un saisissement du cervelet par le froid, et que, je ne sais pour-
(1) 4 -16 décembre; il y a déjà plus d’un mois qu’il est malade.
quoi, je m’obstine à croire avoir été causée par un commencement d’asphyxie. — Vous le voyez, on ne saurait, en présence d’aussi terribles avertissements, prendre trop de précautions; d’autant, que si l’on ne risque pas toujours d’être si cruellement frappé , on risque encore quelques inconvénients du genre de celui incombé hier soir à mon voisin, un médecin pourtant, qui, étant en traîneau et ayant négligé de relever le collet de sa pelisse, a eu une oreille gelée ! Aussi, je ne monte pas en troïka le soir sans avoir bonnet fourré, pelisse relevée sur les oreilles et bottes fourrées aux pieds. — Après quoi, si quelque chose gèle en moi, il n’y aura vraiment pas de ma faute. — Aoici où j’en étais de cette lettre, il y a quelques jours , quand je me pris à songer que je ne savais pas votre adresse, ou plutôt votre numéro, et comme, je vous le répète, je suis devenu presque Russe, je me redis ce proverbe national : « Je suis assis sur le rivage et j’attends le vent. » Mais comme c’est là en somme une mauvaise raison, je prends le parti de vous adresser ma lettre rue de la Sourdière, d’où elle vous arrivera...