BOB AU PERSIL
AU Bois, à quatre heures.
Bob. — Costume de drap bleu marin, col immense et manchettes anglaises. Chaussettes rouges. Grosses bottines lacées. Il est suivi de son chien Léon.
L'abbé.
L'abbé. — Je vous dis de tourner à droite.
Bob. — Mais puisque Tlac est à gauche !
L'abbé. — C'est précisément parce que le lac est à gauche que je vous dis de tourner de Tautre côté ; nous n'irons pas au lac.
Bob, incrédule mais inquiet. — Ohl m'sîeu Tabbé, dites-moi q'c'est pour rire qu'vous m'dites ça...
L'abbé. — Ce n'est nullement pour rire.
Bob, suppliant. — Oh ! m'sieu Tabbé...
L'abbé. — Non,
Bob, rageusement. — Mais pourquoi?
pourquoi ? pourquoi ^
L'abbé. — Je n'ai pas de comptes à vous rendre.
Bob. — Ah I j'pensais q'quand on agissait injustement... on disait au moins pourquoi... 11 est vrai q'quand on Tsait pas soimême...
L'abbé. — Bob, je vais être obligé de vous punir.
Bob. — Je Tsuis puni... et pour avoir rien feit, encore I...
L'abbé. — Qui vous a puni?
Bob. — Ben vous, donc!.,. Vous saveas qVest tout c'que j'aime, i'iac, et vous me ■l'supprimez...
L'abbé. — Vous êtes insupportable sur cç petit trottoir; vous vous jetez dans les jambes de tout le iponde, votre chien va courir au milieu des voitures et on ne peut plus le rattraper; quand vous consentirez à apporte une laisse, nous verrons...
BOB AU ^t2.k5ÏL l53
Bob, triomphant. — Justement j'en ai une délaisse, dans ma poche !...
L'abbé, surpris. — Ah ! vous disiez jue ça rendrait Léon trop malheureux...
Bob. — Mais celle que j'ai ne l'rendra pas malheureux! Allons, viens, Léon, que j't'attache, nous allons au lac...
L'abbé, qui voit qu'il aura moins d'ennuis en cédant, retourne, tout en reprenant sa lecture.
Bob, agenoiiiUé à terre^ attachant son chien. — Ah! merci, m'sieuTabbé... d'abord, ça vous empêchera pas d'continuer d'iire, puisq'ça vous amuse tant, c'qVous lisez...
C'est donc amusant, dites ?...
L'abbé, énervé, — Vous ne me laissez pas un instant tranquille...
Bob, très digne. — C'est bien, m'sieu Tabbé, c'est bien; fallait m'dire tout d'suite que jVous embêtais, c'était bien plus simple... (Silence. — On arrive au lac.) Ah! q'c'estjoli, ici! q'c'est gai, y a des voitures au moins!
et du monde!... Et des belles p'tites fem-
l54 PETIT BOB
mes toutes roses!... Oh! q'j'aime voir ça, m'sieu Tabbé... Et vous?
L'abbé. — Ne parlez pas si haut. Lorsque vous avez une réflexion à faire, parlez à demivoix...
Bob. — Aimez- vous les huit-ressorts, m'sieu l'abbé ? Oh ! moi, j'ies aime, les huitressorts ! Regardez Tbeau jaune... là... le voyez- vous?... Et la dame I quelle belle robe elle al... Oh! mais elle est pas belle, la dame ! elle est horrible ! M'sieu Tabbé, c'est vraiment un malheur, d'être si laid qu'ça...
L'abbé. — Les personnes sensées et raisonnables ne s'arrêtent pas à ces misères, les attraits périssables ne comptent pas... Ce que nous devions admirer, ce sont les beautés de l'âme et les...
Bob. — Moi, les beautés dTâme n*est pas c'qui m'trappe l'plus en voiture. {Ace moment^ Léon^ que Bob tient au bout d'une ficelle^ part en courant à la poursuite dhm petit chien,)
BOB AU PERSIL l55
L'abbé, qui le poit s'éloigner. — Vous avez encore lâché votre chien malgré ma défense, Bobl...
Bob. — Jamais, m'sieu l'abbé...
L'abbé. — Comment I... (// s* aperçoit avec stupeur que Bob déroule rapidement une immense ficelle pelotonnée sur un morceau de bois.) Qu'est-ce que c'est que ça ?
Bob, naturellement. — C'est la ficelle de not'cerf-volant... Fred voulait pas que j'ia prenne, mais j'I'ai prise tout d'mêmel.,.
Dame ! c'est bien la moindre des choses que J'puisse emporter c'que j'veux... les frères s'amusent, eux !.. . y promènent avec Miss, eux !... Et y s'embêtent pas avec Miss, tandis q'moi...
On entend un murmure confus et de nombreuses récla* mations parmi les promeneurs du petit trottoir; Léon a tourné sa ficelle autour de tout le monde et a fini par faire plusieurs fois le tour d'un arbre auquel il est rivé. L'abbé « détortille > de son mieux les victimes, il fait des excuses et est extrêmement vexé. (Silence prolongé.)
Bob. — M'sieu l'abbé, j'vols q'vous êtes fâché.
La ABBÉ. — ^ •#•
Bob. — Voyons, m^sieu Tabbé, jVous demande pardon... je r'connais q'jai eu tort... mais faut être raisonnable, faut pas non plus pousser les choses au noir... J'ai eu une idée qua pas réussi, ça, c'est vrai, mais y a bien des inventeurs qu'ont pas réussi du premier coup... Vous m'avez raconté des choses, comme ca vous-même m'sieu Tabbé...
L'abbé. — Si, au moins, avant de mettre vos stupides idées à exécution, vous demandiez la permission...
Bob, reprenant son aptomo. — Dame, m'sieu l'abbé, j'ai cru q'vous m'voyiez attacher Léon, moi... j'ai pas caché ma boule d'ficelle... et si vous aviez fait attention à c'que ^faisais, ça sVait pas arrivé. Mais voilà, vous lisiez vot' journal, vous étiez absorbé bien plus q'quand c'est vot'brévîaire q'vous Usez... J'sais bien q'c'est plus amusant, rjournal... Quelqu'fois Miss m'Iit des p'tites histoires dans VF^garo^ d's'assassinats, des incendies, des risques. ..
BOBAUPERSIL l5iy
L'abbé. — « Rixes ! »
Bob. — Rixes, c'est bien possible. Dites donc, m'sieu Tabbé, y a tout plein d'jolies petites dames, aujourd'hui, vous trouvez pas ?
L'abbé. — Mais oui, mais oui.
Bob. — Moi c'est ça qui m'amuse à regarder. T'nez, m'sieu l'abbé, celle-là, dan la Victoria verte, qu'a un p'tit nez, tout retroussé... Il est bien gentil, hein, son p'tit nez, et les cheveux aussi, y sont tout noirs... Moi, voyez-vous, m'sieu l'abbé, j'aime mieux les cheveux noirs q'ies cheveux jaunes...
Et vous ?
L'abbé. — Cela m'est égal...
Bob. — C'est vrai, vous avez jamais l'air d'faireatiention aux... Comment donc déjà?... ah ! aux attraits périssables, qu'vous dites ? Après ça, p't-être q'vous remarquez aussi bien en d'sous... Pourquoi donc, dites, iTi'sieu l'abbé, qu'avec les plus jolies y a jamais d'monsieur î
l58 PETIT BOB
L'abbé. — Mais... parce qu'elles sont seules...
Bob. — Ça, j'ie vois bien... Alors, m'sieu Tabbé, c'est -y ça q'ies concierges appellent des « dames seules » ?
L'abbé. — Que voulez- vous dire... les concierges ?
Bob. — Oui... Une fois, j'ai été avec l'oncle J acques qui visitait des appartements. . . pour sa tante, que j*crois, qu'y m'a dit...
Alors y paraît qu'elle était seule comme ça, sa tante, parce qu'y aune maison, boulevard Haussmann, où qu'on nous a répondu qu'on louait pas à des dames seules. Pourquoi, dites, m'sieu labbé ?
L'abbé. — Mais je ne sais pas...
Bob. — Vous trouvez pas, m'sieu Tabbé, q'ces dames ont toutes l' même estomac ?...
L'abbé. — Le même estomac ?
Bob. — Oui. Elles se ressemblent pas du reste, mais pour l'estomac, il est pareil, y forme une grosse bosse au milieu... pas loin du menton... Ça dok être gênant, un esto-
BOB AU PERSIL I Sc)-
mac débordant comme ça, surtout quand on mange pas très proprement. Heureusement qVous en avez pas un d' cette forme-là, vous, m'sieu l'abbé, sans ça vous auriez des jolis rabats !..•
L'abbé. — ! ...
Bob. — C'est gentil, du reste, quand ça dVient mince après. Elles ont toutes la peau blanche, m'sieu l'abbé, mais c'est un drôle d' blanc... C'est pas comme la peau d'Lyly, qu'est bien jolie aussi pourtant... c'est comme un blanc d'sucre, qu'on dirait... Ah ! (// aspire fortement.) Q'ça sent bon ! Oh ! m'sieu l'abbé, la p'tite qui vient d'passer sent d'un bon ! Vous n'sentez pas ? c'est à courir après. . .
L'abbé, agacé. — Mais non, vous rêvez, je ne sens rien...
Bob. — Vous n'sentez pas ?... mais vous avez donc l'nez bouché ?... c'était d'une force... q'I'air en est resté imbibé même !
L'abbé. — Imprégné, on dit imprégné.
Bob. -?- Imprégné !... Qu'est-ce q'vous
l60 PETIT nOB
pensez qu'elles font, Treste du temps, m'sieu l'abbé, les belles p'tites dames des voilures ?..•
L'abbé. — Mais... je ne sais pas...
Bob. — Vous savez jamais rien de c'que j'vous d'mande... C'est pas pour dire, m'sieu l'abbé, mais là, vrai, vous m'apprenez pas grand'chosel... Et pourtant on compte sur vous pour tout ça... Chaque fois que j'fais une question à p'pa, ou à grand-père, ou à m'n'oncle Jacques... : « D'mande à m*sieu Tabbé » , qu'y m'répondent... Y a q* m'man, elle m'répond elle même, m'man, et elle a raison, car sans ça,.. jVois pas trop c'que j'saurais...
L'abbé. — Il est fâcheux que vous n'apportiez pas à vous instruire l'empressement que vous mettez à tout autre chose...
Bob. — Comment ! mais c'est pour m'instruire... c'est pas uniquement pour vous faire enrager, allez, m'sieu l'abbé ! [Silence.) M'sieu l'abbé, i' voudrais vous faire une.,'.
BOB AU PERSIL l6l
réflexion... comme vous m'avez permis... à demi-voix...
Uabbé. — . Eh bien ?...
Bob. — Ben, c'est que j 'trouve que Tbon Dieu (c'est pas pour l'critiquer, au moins, m'sieu l'abbé), que Tbon Dieu a été bien imprudent de n'créer la femme qu'après coup...
comme ça... car enfin, il aurait pu l'oublier, est-ce pas , en n'ia faisant pas en même temps q'ie reste... et ça aurait été très dommage, car c'est bien c' qu'il a fait d* plus
joli...
L'abbé. — Mon Dieu... sans doute... il
est...
Bob. — Qu'est-ce qui serait arrivé, m'sieu Tabbé, si V bon Dieu avait pas pensé à créer la femme, dites?...
L'abbé, qui pense à autre chose. — Mais je ne sais pas... le monde aurait fini, probablement...
Bob, étonné. — Fini??... Parce qu'y aurait pas eu d'femmes I... comment donc ça?...
l62 PETIT BOa
L ABBÉ, profondément énervé i louchant sur son journal. — Il n'aurait pas fini, si Dieu ne Pavait pas voulu...
Bob. — Et c'est bien probable qu'il aurait pas fait un travail pareil pour une huitaine d'jours... Moi, m'sieu l'abbé, j'croyais qu'Dieu avait créé la femme, pas parce qu'elle servait à quelqu'chose, mais seulement pour empêcher Thomme dVennuyer... Partout où y a pas d'femmes, on s'embête; qu'a dit m'n'oncle Jacques... Alors , moi j'pensais qu'il avait mis ça dans Tparadis, Tbon Dieu, comme il aurait mis un billard, des voitures, des cigares, enfin des choses pour s'amuser, quoi...
L'abbé. — Nous ne connaissons pas les intentions de Dieu, et...
Bob. — Parbleu ! si j'ies connaissais , je n'chercheraîs pas à dViner...
L'abbé. — On ne doit point chercher à deviner...
Bob. — C'est égal, m'sieu l'abbé, on peut pas dire q' vous m'poussez à m'instruire
BOB AU PERSIL l6?
toujours... Regardez, m'sieu l*abbé, elle est jolie comme tout, cette dame qui vient, tenez, là, tout près.. . Eh bien, c'est la tante d' l'oncle Jacques... Nous l'avons rencontrée une fois au Concours hippique... Heinf qu'elle est belle, elle a l'air d'une pêche. Et quel joli estomac ! on dirait not' mappemonde, seulement y a pas les pays en relief ici, c'est uni... Tiens, voyez-vous, m'sieu l'abbé, elle me r'connaît, elle me r'garde... Vous êtes fâché?...
L'abbé, crispé. — Mais non...
Bob. — Vous êtes malade, alors?...
L'abbé. — Mais non, pourquoi?
Bob. — Vous avez piqué un feu!... Aht mais là, vous êtes violet, m'sieu Tabbé... Aht c'est qu'on a vu des gens mourir comme ça d'attaques... Pas plus tard qu'hier, Miss lisait encore ça... Un monsieur qu'était mort comme ça, subitement... Y paraît que l'soleil de c'moîs-ci est tapant comme tout... Il a fait couic, 1' monsieur, et puis il est mort... parce qu'on n'a pas pu l'saîgner tout d' suite...
C'est q'si ça vous prenait , m'sieu Tabbé,
j^saurais pas vous saigner, moi... j'essaierais
bien, mais...
L'abbé, très ennuyé, — C'est bon, c'est bon^ BoB. — M'sieu l'abbé , pensez-vous q'ia
dame qu'est là à pied, avec un p'tit chien,
est très jeune?...
L'abbé. — Mais je ne sais pas...
Bob. — Ah! ca m'aurait étonné si vous
m'aviez pas répondu ça... C'est qu'elle est drôle, cette dame, elle a une taille toute mince, et puis la peau fraîche et les cheveux tout noirs... mais j'trouve qu'elle a des vieux yeux... et aux coins d'ia bouche comme des espèces de moustaches qui suaient des p'tits plis au lieu d'poils... Vous voyez pas ça...
vous voyez rien, vous, m'sieu Tabbé. Ça doit pas vous amuser d' venir ici, si vous voyez rien....
L'abbé. -^ Ohl non ! A partir de demain, Bob, nous changerons l'heure de la promenade. Nous sortirons à deux heures et nous rentrerons à quatre.
BOB AU PERSIL l65
Bob. — Ça m'est égal, m'sieu l'abbé, pourvu qu^j'amène Léon...
L'abbé. — Vous remmènerez...
Bob , qui croit que le lac est aussi /requenté à toute heure, — Et q'je vienne ici ?. . .
L'abbé. — Vous aurez Léon et nous vien* drons ici.
SUR LA PLAGE A l' HEURE DU BAIN
Bob. — Costume de matelot en coutil à étroites raies blanches et bleues. Col et manchettes bleus. Sifflet et couteau pendus au cou par une grosse cordelière bleue et blanche. Immense chapeau matelot. Mollets couleur c orange de Portugal »; cou et mains idem.
L'abbé.
« LéoN » qui s^arrête à chaque pas pour gratter le sable; il fait des trous^ y fourre son nez et souffle bruyamment.
Bob, tt'rant Vabbé par sa ceinture pour Ventràîner vers le bain des dames. — V'nez donc par ici, m'sieu Tabbé, c'est bien plus amusant qu'Ià-bas...
L'abbé, résistant énergiquement. — Mais non, on ne va pas ainsi regarder les... gens qui se baignent...
Bob. — Quand j' m^arrête à l'autre d* bain,
t68 petit bob
vous dites rien, c'est qu'ici quVous voulez pas... Pourquoi, dites, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Parce que c'est le bain des da* mes, et que c'est... c'est inconvenant...
BoB, pensif — Ahl Pourquoi, dites, m'sieu l'abbé, q'c'est inconv'nant?...
L'abbé, quivoitqu'ila été trop loin. — Mais parce que... je dis inconvenant dans le sens de déplacé... C'est une chose qui ne se fait pas...
Bob. — Pourquoi... donc, m'siçu l'abbé?
L'abbé. — Mais... parce que c'est indiscret... cela les gêne...
BoB. — Oh ! quant à ça, j'crois pas!.., elles ont pas l'air toujours !... Et puis, pourquoi q' ça les gênerait donc?... Est-c' q' ça vous gêne quand on vous regarde vous baigner, dites, vous, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Je ne me baigne pas ici, vous le savez bien, Bob.
Bob. — C'est vrai, ça ! Pourquoi q' vous n'aimez pas l'eau, dites, m'sieu Tabbé? C'est* y q' vous avez manqué d' vous noyer quand vous étiez p'tit?
LVbbé. — Comment ! je n'aime pas Teau?
ui vous fait croire...
Bob. — C'est m'n' onde Jacques qui V dit, même q' c'est fâcheux , qu'y dit encore.
Pourquoi q' c'est fâcheux , dites , m^sieu Tabbé ?
L'ABBii, évilant de répondy^e. —Ne répétez donc pas toujours ainsi : « Dites, m'sieu Tabbé ». C'est fatigant au possible...
Bob. — Pas pour vous toujours, q' c'est fatigant, puisq' c'est moi q' je T dis...
L'abbé. — Voulez-vous ne pas raisonner et vous donner la peine de parler français...
Bob, ayant Vair de ne pas entendre. — C'est égal, j' demanderai à m'man si c'est vrai q' ça la gêne qu'on la r'garde s' baigner...
L'abbé, contrarié. — Il est absolument inutile de parler de cela à madame votre mère...
Bob, triomphant. — Ah! bon, très bien I si faut pas q* j'en parle, alors c'est q' c'est une craque, q' vous avez fait ?
L'abbé. ~ Comment!... comment!... une
« craque », qu'est-ce encore que ce mot ?
Bob. — C'est un mot q'j'dis pour êtr'poli...
Croyez-moi, m'sieu l'abbé, n'approfondissons pas et regardons tranquillement... Si c'est... inconvenant, q'vous dites, y aura pas q^ nous dans tous les cas.., car y a du monde qui r'garde!... des m'sieus avec des lorgnettes même... C'est encore bien plus indiscret, hein, avec des lorgnettes ?
L'abbé, cédant. — Eh bien, regardez ce que vous voudrez...
Bob. — C'que j'voudrai. Mais c'est tout q'jVeux voir 1... Vous en avez pas une, dites, m'sieu l'abbé, d'Iorgnette?
L'abbé, impatienté, — Non.
Bob. — C'est pas la peine d'me répondre comme ça... J'avais vu un machin noir dans .vot'chambre, q'je croyais q'c'était ça, dans une espèce d'étui...
L'abbé, tirant son bréviaire de sa poche et s'asseyant adossé à un tas de sable.
— Quand vous en aurez assez, vous le direz.
Bob. — Oh! vous avez l'temps d'faire vot'p'tite installation, allez, m'sieu. Tabbé.
BOBALAMER IJl
Il se couche sur le ventre près de Tabbé, et commence une partie avec Léon, allongé en sphinx en face de lui. — Un silence prolongé.
Bob. — Vous allez pas m'parler plus q'ça, 'sieu Tabbé, dites ?
L'abbé. — Je n'ai rien à vous dire, mais si vous avez quelque renseignement, quelque explication à me demander, je suis prêt à vous répondre. (// reprend sa lecture.)
Bob continue à jouer avec Léon, la partie devient plus agitée. Léon court en rond, décrivant de grands cercles autour de Tabbé. Peu à peu les cercles se resserrent; il passe sur le haut du tas de sable qui manque sous lui, en s'effondrant dans le cou de l'abbé.
L'abbé, se secouant. — C'est assommant !
il est impossible d'être tranquille un instant avec ce maudit chien.
Bob. — C'est pas d'sa faute, m'sieu l'abbé, c'est d'ia mienne, c'est moi que j'I'ai excité.
L'abbé, levant les yeux au ciel. — Quel français, Seigneur ! (// tire un joianial de sa poche.)
Bob. — Ben, vous avez toujours pas été long àrdire, vot'bréviaire?
L'abbé. — Je ne l'ai pas dit I II n'y a pas
moyen de se livrer à une lecture sérieuse lorsque vous êtes là.
Bob, goguenard, — C que jVous ai... forcé à lire d'journaux d'cette façon-là, c^t'efifrayant, pas vrai, m'sieu Tabbé?
L'abbé ne répond pas et Ce plonge de nouveau dans st lect'ire. — Un temps.
Bob. — M'sieu l'abbé, jVoudrais vous demander quelqu'chose.
L'abbé. — Quoi?
Bob. — Ben, un renseignemeni.., une explication , puisq'c^est à ça qVou? répondrez, qVous avez dit...
L'abbé. — Je vous écoute.
Bob. — Ben, y a donc des espèces d'femmes en quantité, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Comment, des espèces !
BoB^ — Oui. C'est-y qu'y a des espèces d'femmes comme y a des espèces d'chiens, d'chevaux, d'oiseaux? Vous comprenez donc pas c'que j'veux dire?
L ABBÉ. — Non.
Bob. — Enfin, r'egardez-les bien, mais là,
bien... pas en l'air.., y en a pas deux dépareilles.,.
L'abbé, embarrassé. — Cela tient... à...
c'est Teflfet du costume. • .
Bob. — Contraire! rcostume.dVrait les faire s'ressembler ; moi j'crois pas o'c'est à ça q'ça tient...
L'abbé, distraitement. — Ah!
Bob. — Ça tient à la forme !
L'abbé, rappelé à la réalité. — C'est possible, mais vous n'avezpas à vous occuper de cela.
Bob. — Pourquoi, dites, m'sieu Tabbé, q'j'ai pas à m'occuper d'ça?...
L'abbé, sentencieusement. — Parce qu'il n'y a dans ce sujet d'études rien qui puisse vous intéresser.
Bob. — Et si j' trouve q' si, moi? Vous m' dites toujours q' la variété d'un sujet Trend intéressant,..; ben, j'en connais pas beaucoup qui soient si tellement variés q'c'lui-là, d' sujet...
L'abbé, reprenant son journal. — Eh bien,
amusez-vous comme bon vous semble ; je ne vous en empêche pas.
Bob. — Non, mais vous voulez pas m' donner votre avis . • . c'est pas drôle , allez, d'êtr' toujours attelé avec quelqu'un qui veut pas causer. ••
Silence.
Bob. — M'sîeu l'abbé, j' vous en prie, regardez cette grosse dame... Oh ! la la II Oh! elle se baisse pour renouer son espadrille, on dirait ï derrière d'un éléphant ! Vous trouvez pas?
L'abbé, furieux. — Bob I
Bob. — Ben quoi ? un éléphant vu par derrière, que j' dis... y a du mal?... CV égal, si c'tait moi que j' s'rais bâti comme ça, j* m'arrêterais pas d'vant tout 1' monde pour rattacher mes cordons... j' frais ça dans l'eau I...
L'abbé. — Il ne faut jamais se moquer des gens que Dieu n'a pas favorisés, on ne sait pas si l'on n'a pas aussi des ridicules pires que ceux desquels on rit...
BoB. — Oh! pires! j'sais bien q'je suis
pas gros comme çal... et vous-même, m'sieu Tabbé..., vous avez certainement pas une jolie tournure, mais enfin y a encore une diffé* rence avec la dame... Heureusement... car autrement j' sortirais pas avec vous..»
Silence.
Bob, pinçant pipement Vabbé. — Oh!!l Uabbé, sautant en l'air. — Qu'est-ce en* core?
Bob, apec admiration. — Dieu I est-elle belle I
L'abbé. — Qui ?
Bob. — Cette dame qu^aTcostume blanc!..!
là..., vous voyez pas?... tout près?... (Vabbé aperçoit la dame et baisse rapidement les veux sur son journal). Comraentl vousn'la trouvez pas jolie? Ses cheveux c'est comme dTor qui coulerait!... Et sa peau donc?...
Regardez T haut d' ses bras, m'sieu Tabbé^ c'est-y blanc, hein? Et aux épaules c'est tout large... puis après c'est tout mince... et puis ça redevient gros... Pourquoi, dites, m'sieu
lyÔ PETIT BOB
i'abbé, q' ça r'devient gros tout d' suite?,.. i^ suis pas comme ça, moi ?
L'abbé. —
Boa. — En haut les bosses sont par devant, en bas c'est par derrière, c'est pas régulier. (7/ regarde le dos de Vabbê,) Ainsi, vous, m'sieu Tabbé, vous avez F dos rond...
les bosses sont par derrière, en haut aussi... C'est-y vous ou la dame quêtes bien construit?...
L'abbé. —
Bob. — Il est donc bien amusant, vot' Journal, q' vous aimez mieux V lire q' de regarder les jolies choses qu'on voit? Son costume aussi m' plaît,. . J' dirai à m*man pourquoi elle en a pas un blanc, c'est bien plus mieux q' son bleu et même q'son rouge... et puis les p'tits sabots en argent sont rudement gentils... V chapeau en paille à fleurs naturelles aussi !... j'veux q' m'man en ait des comme ça, d' chapeaux et d' sabots!... Est-ce pas, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Je doute que madame votre
mère consente à s'habiller de la sorte...
Bob, — Pourquoi, dites, m'sieu Tabbé, qu'elle voudrait pas?... Ah ! elle sait pas nager, la jolie dame... On la traîne sur V dos. .. Y a q' sa figure qui sort d' l'eau, et puis deux p'tites choses qu'on dirait des têtes d^ pains d' sucre ? Voyez- vous, m'sieu l'abbé?...
L'abbé. — Oui, oui, c'est bon.
Bob. — Ça vous intéresse décidément pas. . .
Ah ! on la retourne surl'ventre!... d' ce côtéci, y reste bien plus d' choses hors d' l'eau ; moi, y m' semble q' si j'étais Y baigneur, j'aimerais mieux traîner celle-là q' la grosse. . . Pas vous, dites, m'sieu Tabbé?...
L'abbé. — Évidemment . Celle-ci doit être beaucoup moins lourde.
Bob. — Et puis c'est pas seulement pour cette raison-là...
h\BBÈ^interrompaiit. — «Cette raison-là. »
Bob. — C'est parc' q'avec la dame blanche on a quelqu'chose d'gentil sous Tnez, au moins... i Bousculant Vabbé,) Elle sort ! Mais
regardez donc vite, la v'iàquisort... Tiens I... elle est d' venue rose!... On dirait comme si elle serait toute nue ?...
L'abbé. ^ Mais , c'est désespérant, vous arlez de plus en plus mal, vous mettez près «si» des conditionnels... Où avezvous vu que cela se faisait?...
Bob. — Oh ! jTai vu nulle part, m'sieu Tabbé...
L'abbé. — Eh bien, alors ?...
Bob. — C'est instinctif... probablement.
C'est drôle qu'elle ait l'air toute nue, la dame... Ah ben, m'sieu Tabbé, j'vous promets q'ies autr'font pas comme vous toujours... j'vous réponds qu'y r'gardent, allez, les autres, et qu'y ont bien raison... j'trouve ça bien plus joli q'des statues, moi. Pas vous, dites?. .. Ah! en v'ià une maigre...
j'aime pas, moi, qu'on soit maigre... et les Orientaux sont d' mon avis...
L'abbé. — Que chantez-vous là? A quel propos les Orientaux ?...
Bob. -— Parc'que j'ai lu dans un livre qu'y
aimaient les grosses femmes... dans un livre très bien que j'I'ai lu...
L'abbé, inquiet. — Quel livre ?
Bob. — Un livre... dVoyage...
L'abbé. — Mais le titre de ce livre ?
Bob. — Au sérail^ qu'y s'appelle.
L'abbé. — Et où avez-vous pris ce livre?
Bob. — JTai pas pris. .. jTai trouvé... sur la table de m'n'oncle Jacques...
L'abbé. — On vous a défendu cent fois d'ouvrir un livre sans qu'on sache si vous devez le lire...
Bob. — C'était justement pour savoir si j'pouvais riire q*j'ai r'gardé d'dans... Ai- ,mez-vous, m'sieu l'abbé, les costumes d'bain où q'ie pantalon est très court ? moi , j'trouve q'plus qu'il est court, plus q'c'est joli... A moitié d'ia cuisse, c'est assez... Plus, c'est trop, et quand à c'qui est des manches, n'en faut pas du tout...
L'abbé. — Vous dires des bêtises
Bob. — Mais non, les manches, les pantalons... c'est bon qu'à gêner l'oeil... v'ia
l80 PETIT BOB
tout^ C'est drôle. •• la dame maigre... elle a des mains et des pieds tout gros...
L'abbé, pour dire quelque chose. — Oa les a comme on peut. . .
Bob. — Ah ! m'sieu l'abbé, c'est pas pour vous q' j'ai dit ça... D'ailleurs, c'est vrai quVous avez des grosses mains, mais c'est pas à c'point-là... T'nez, la v'Ià qui r'sort! elle s'est pas baignée longtemps !... Quelle tournure cocasse !... On dirait un couteau... A propos d'couteau, quand donc qu'on m'en donnera un ?
L'abbé. — Mais vous en avez un...
Bob, regardant dédaigneusemefît le couteau qui est pendu a son cou avec le sifflet. — Oh ! c'est pas un bon I Moi, j 'serais content q'si j'en avais un affilé ; un couteau avec quoi que j'pourrais vraiment m'couper. . . sans ça y a pas d'plaisir ! (Silence.) M'sieu l'abbé ?
L'abbé. — Que voulez-vous ?
Bob, regardant un groupe de femmes fM s* apprêtent à entrer dans Teau. — X'pliqueznioi un peu, vous qu'êtes un savant, pourquoi
BOB A LA MER l8l
q'Dieu fait d' s' horreurs comme ça... au lieu défaire tout des femmes comme la blanche... Ça lui coûterait pas plus... pas vrai ?...
Uabbé. — Mais...
BoB, lui coupant la parole. — On dit toujours q'Dieu créa Thomme et la femme à son image. •• Lequel des deux qu^est à son image ?••. Cestyvous, ou la femme blanche ?...
L'abbé. — Tout est confusion dans votre tête : Dieu créa le « premier » homme et la « première » femme, mais depuis cela...
BoB^ interrompant . — G'çst plus lui??...
Qui q'c'est donc, alors ?
L'abbé, cherchant un biais. — Vous n'allez pas, à votre âge, vous occuper des questions les plus sérieuses...
Bob. — Et plus tard, est-ce que j' m'en occuperai, d'ces questions... sérieuses ?..
L'abbé. — Cela dépendra... si vous y prenez un intérêt... un plaisir quelconque...
Bob. — J'suis sûr qu'oui, q'j'y prendrai
un intérêt. ' D'abord y m'semble q'si tout
l82 PETIT BOB
r monde y prenait pas un p.aisir quelcon* que... Tmonde finirait, est-ce pas, m'sieu Tabbé ?
L'abbé, de plus en plus gêné. — Mais...
certainement... je...
Bob. — Vous avez pas l'air très ferré làd'sus... Vous vous en occupez-t'y, vous, d'ces questions, dites, m'sieu Tabbé ?...
L'abbé. — Mais... de quelles questions?...
Bob. — Ben, d'questions d'création. . . Comment ! vous savez même pas d'quoi q'nous causons ?
L'abbé, énervé. — C'est qu'il est agaçant de ne pouvoir être tranquille une minute.
Bob. — Puisque vous dVez m'instruire...
Y m'semble q'c'est pourtant instructif, c'que jc vous demande là, important même...
L'abbé. — Mais quoi, sapristi ?
Bob. — Oh 1 m'sieu l'abbé, si vous jurez, à cVheure, ças'ra complet... JVais m'expliqucr... Nous avons causé d'ia création...
Vous m'avez dit q'Dieu avait seulement créé « l'premier » homme et « la première »
BOB A LA MER l83
femme, maïs q' depuis c'temps-là , c^était plus lui qui s'en chargeait ; ben, j'demande qui qVest ; c'est pas difficile à comprendre pourtant ? Regardez, m'sieu Tabbé, cette grande dame brune qu'a un costume en tricot d'soie rouge feu!... Elle est chic^ hein ?
L'abbé, heureux de changer de conversation. — Extrêmement chic.
Bob, stupéfait. — Ah ! vous êtes donc capable d'admirer aussi, m'sieu l'abbé...
dVous intéresser ?
L'abbé. — Mais...
Bob. — C'est q'je croyais pas, parc'q'une fois q'je vous racontais d'ia danseuse , m'n'oncle Jacques m'a dit : « Laisse donc l'abbé en repos ; tu l'embêtes avec ta danseuse. Comment veux-tu qu'y s'intéresse à ces choses-là ? »
L'abbé. — Monsieur votre oncle avait parfaitement raison de juger que je ne devais pas m'occuper de ces futilités...
BoB, scandalisé. — C'est pas des futilités I
184 PLf IT BOb
J'suis bien sûr que mVoncIe Jacques trouve pas non plus qVen est» des futilités.. .
L'abbé, se levant. — Il est l'heure de rea trer pour le déjeuner.
Bob. — J'ai faim , moi ; ça m'amuse, rbain des dames, et tout c'qui m'amuse, m* donne faim... Ça vous donne pas dU'appetit, à vous , m'sieu l'abbé , l'bain de$ dames ?
L'abbé. — Pas le moins du monde.
Bob. — Pourquoi^ dites, m'sieu l'abbé?...