BOB S*AMUSE 2U
Bob, bougonnant. — Quand je Tdisais, qu'aucun jeu vous plairait; j'me trompais-t'y, hein?
L'abbé. — Gomment, aucun Jeu? C'est un jeu d'ouvrir la fenêtre ?
Bob. — Naturellement, que j'peux pas jouer à la gouttière si la fenêtre est pas ouverte...
L'abbé. — A la gouttière, qu'est-ce que ce jeu?
Bob. — Ohl c'est bien simple, allez, m'sieu Tabbé... On prend une carafe, seulement y n'faut faire ça q'Ies jours d*pluie, — et on verse des bons coups sur les passants...
L'abbé, saisi. — Oh 1 1 1
Bob, vivement. — Sur leurs parapluies qu'on verse 1... Oh 1 sur ceux qui ont des parapluies !... Alors, y s'arrêtent... y en a qui / regardent sans rien dire, d'autres qui disent : } « Quelle gouttière 1 » d'autres qui disent : ' Sacré n... »-
L'abbé. — Assez! assez!... Fermez cette
fenêtre, et venez vous asseoir ici ? Avez-vous écrit à madame votre mère ?
BoB. — Non, puisqVous m'avez pas donné Ttemps...
L'abbé, — Eh bien, vous allez lui écrire...
Bob.— Elle a d'ia chance d'être aux Étangs, m'man ! • • . C'est moi qui voudrais être avec ellel
L'abbé. — Il n'eût tenu qu'à vous d'accompagner madame votre mère ;vous savez qu'on vous avait promis cette récompense, vous n'aviez qu'à la mériter... qu'à me satisfaire...
Bob. — Allons donci comme si on pouvait vous satisfaire, m'sîeu Tabbé, vous êtes si tellement exigeant... Faut-y faire un brouillon?
L'abbé. — Pourquoi, un brouillon ?
Bob. — Ben, pour écrire à m'man, donc!
comment, vous vous rappelez déjà plus c'que vous m'avez dit?... Vous êtes pourtant pas core tout à fait gaga, m'sieu l'abbé...
L'abbé. — Ga... quoi?
BOB S AMUSE 2 l3
Bob. — Ga! gagal ça veut dire un dont les facultés s'aflfaiblissent.
L'abbé. — Bob, vous allez écrire à madame irotre mère que vous devenez de plus en plus insolent.
Bob, s*installant. — Oui, m'sieu Tabbé.
Bob écrit sa lettre; il s'applique et tire la langue.
L'abbé. — Est-ce que vous avez fini ?
Bob. — Oui, m'sieu l'abbé.
L'abbé. — Déjà! elle ne doit pas être longue, votre lettre?
Bob. — Elle est c'qu'y faut pour dire c'qu'y al J'sais pas étaler des guirlandes comme vous, moi, m'sieu l'abbé. (// plie sa lettre.)
' L'abbé. — Montrez-moi votre lettre avant delà cacheter...
Bob. — Ah ! la lettre à m'man ; ben, vous êtes rien curieux !
L'abbé. — Je veux corriger les fautes.
Bob, avec aplomb. — Y en a pas !
L abbé. — Donnez toujours ? (// lit ;)
if Maman, » {S' interrompant.) Comment! vous mettez ainsi « maman » ?
Bob. — Ben, qu^est-ce que vous voulez que j'mette?
L'abbé, — t Chère maman », ou « Ma chère maman, ou encore « Chère petite mère ».
Bob. — Allons donc! m'man,c*est m'man,., quand j'iui parle j'iui dis, m'mani JVois pas pourquoi que j 'changerais?
L'abbé. — Parce que, lorsqu'on écrit, on emploie certaines formules consacrées par Tusage...
Bob. — Pas moi I J'écris comme j 'parle, moi!
L'abbé. — Ça va être joli !
Bob. — Ah ben, si vous croyez que m'man tient aux formules consacrées par l'usage, vous la connaissez guère, allez I
L'abbé, continuant sa lecture. — « Maman, je voudrais bien être avec toi; ou alors . que tu soies revenue. Je m'embête bien ici
BOB S^AMUSE 2l3
tout seul, va... Papa est bien bon pour nous; il nous promène tous les jours au Bois.
» Grand'mère aussi est bien bonne, encore grand'père.
H M. l'abbé est toujours la même chose.
» Fred et Lily vont très bien.
» Léon a eu sa moustache coupée d'un côté ; nous ne savons pas qui que c'est qui a fait ça.
» Fais bien des caresses à Fatma et à la vache blanche de ma part, et à la bonne bourrique aussi, que j'aime de tout mon cœur.
» Embrasse bien le jardinier pour moi.
» Ton vieux Bob qui t'aime et qui t'embrasse bien, bien fort.
» P.'S. — M. Tabbé me charge de te dire que je deviens de plus en plus insolent. »
Bob. — Cest-y bien, ça, m'sieu Tabbé?
L'abbé. — Cette lettre est ridicule.
Bob, vexé. — Ridicule I en quoi ?
L'abbé. — En touti Et d'abord vous ne pouvez pas dire à madame votre mère d'embrasser le jardinier pour vous...
t]6 PETIT BOB
Bob. — Ah ! c'est vrai !... ça n se fait pasf... Ben, jVas effacer.
L'abbé. — Ensuite, on ne dit pas « qui que c'est qui a fait ça ? » On ne l'écrit pas surtout ; i et puis, que signifie cette phrase : « M. l'abbé est toujours la même chose ? »
Bob, embarrassé. — Dame!... J'veux dire q*vous êtes pas plus... indulgent... Vous êtes fâché ?
L'abbé. — Pas du tout...
BoB, le regardant. — Tiens! on dirait pourtant qVous faites une lippe...
L'abbé.— Bob! 1!
Bob. — Une moue, m'sieu l'abbé... une moue... La langue m'a fourché...
L'abbé. — Ensuite, vous ne dites pas un mot à madame votre mère à l'occasion de son anniversaire de naissance, qui est, je crois, ces jours-ci...
Bob. — Ah ! c'est vrai !.•. Oh I mais si elle est pas revenue, j Voudrais bien lui envoyer , un p'tit bibelot...
L'abbé. — Parfaitement ; à la promenade
BOB S*ÀMUSE 217
de demain, vous pourrez acheter un obje quelconque...
Bob. — Acheter?... avec quoi?... J'ai plus ^ rien!
L'abbé, surpris. — Comment ! déjà \ et vos étrennes ?
Bob. — Ratisséesl...
L'abbé. — Quel langage 1 1 ! Mais qu'avezvous donc acheté pour dépenser tout cet argent?...
Bob. — Des tas d'choses!
L'abbé. — Mais encore...
BoB.— Tout ça, d'abord.
11 ouvre une vaste armoire placée dans un coin de la salle d'étude. Cette armoire est pleine de jouets, et sur une planche sont rangées des fioles qui contiennent de Teau rouge, bleue, verte, jaune, violette... absolument trouble, qu'il désigne à Tabbé d'un geste radieux.
L'abbé, surpris. — Qu'est-ce que c'est que tout ça?
Bob. — C'est des bouteilles!
L'abbé. — Je le vois bien.
Bob. — Ben, pourquoi q'vous m'ie de* mandez!
2l8 PETIT BOB
L'abbé. — Je vois les bouteilles, mais j'ignore ce qu'elles contiennent...
Bob. — Des choses comme y en a dans les belles boules qu'est chez les pharmaciens...
c'est joli, hein, m'sieu l'abbé?
L'abbé. — Joli... je ne trouve pas; c'est trouble...
Bob, indigné. — Trouble! ben, c'est Fred qu'a fait ça ! Fred, vot' préféré... c'est lui qui mTa vendu...
L'abbé, riant. — Il n'a pas dû vous le vendre cher?
BoB. — Y en a pour 20 francs I... 20 francs qu'y m'I'a vendu...
L'abbé, saisi. — 20 francs!... Mais c'est une plaisanterie?...
Bob. — Pas du tout. C'est payé!
L'abbé. — Mais eniSn, comment a-t-il tu ridée de vous vendre cela? à quel propos?...
Bob. — A propos q'j'en avais envie...
J'trouve ça superbe! Alors, jeudi, quand m'man nous a conduits chez Tcoiffeur, place Beauveau, pour nous faire couper les cheveux,
BOB s'amuse 219
j'ai regardé les beaux machins rouges et bleus d'ia pharmacie qu'est à côté, et j'ai dit à Fred: « Tu vois bien ça, ben j 'donnerais 20 francs pour en avoir des pareils ! » Et y m'a répondu: « Ben, donne les 20 francs et j't'en ferai. .•» J'ai donné 20 francs, et y m'a fait ça.., c'est pas tout à fait pareil... mais enfin...
L'abbé. — Fred vous a trompé, mon pauvre Bob.
Bob. — Y m'a mis dedans, q'vous voulez dire?.,, mais non; paraît qu'on paye très cher c'qu'y faut pour teindre l'eau...
L'abbé. — Vraiment I Et qu'est-ce?
Bob. — Ça, j'sais pas ; il a pas voulu m'ie dire, parce que si je le savais, jUui en achèterais plus, qu'il a dit...
L'abbé, riant. — Et vous avez cru cela ?
Bob, vexé. — C'est vrai, y s'a moqué de moi...
L'abbé. — Il s'est moqué...
Bob, très rouge. — J'vas lui fiche une tripotée, j'vous dis qu'ça, m'sieu Tabbé...
Uabbé. — Vous allez vous tenir tranquille^ et je vous ferai rendre vos 20 francs.
Bob, réfléchissant. — Y m'a volé, c'est exact; mais, n'empêche que les 20 francs sont à lui, puisque j'ai accepté Tprix... J'aime mieux lui laisser m'n'argent et lui dire c'que j 'pense d'ses manières. (// se précipite vers la porte.)
L'abbé. — Asseyez-vous ; la récréation est terminée .
Bob t'assoit en grondant sourdement et en jetant uo regard navré sur Parmoire qui renferme les bouteille».
Bob, Maman, lisant.
Bob. — Veux-tu que j'te récite des vers, dis, m'man, pour le i«' janvier ?
Maman, sans enthousiasme. — Des vers ?...
Quels vers?...
Bob. — Oh! des beaux, va ! Horace !
Maman. — Oui... Si tu veux...
Bob. — Ça a pas Tair de t'séduire autrement, hein?
Maman. — Mais si, mais si...
Bob. — T'aimes pas les vers, dis, toi ?
Maman. — Va toujours.
Bob récite d^une voix sourde une tirade du vieil Horace.
— Cest-y bien ?
Maman. — Pas mal; c'est dit assez juste*..
t22 PETIT BOB
Bob, bon prince. — Oh ! si t'as des observations à m'faire, tu peux, va I
Maman. — Vraiment?
Bob. — Et j'en serai même pas fâché, parce que m'sieu l'abbé est si tellement nice pour tout ça...
Maman. — C'est bon... Eh bien, tu laisses tomber ta voix ; on n'entend plus rien ; tu ne respires pas assez... et puis...
Bob. — Il y a encore quelqu'chose?...
Maman. — Tu ne dis pas cela assez simplement... Les vers sont très beaux et n'ont pas besoin d'être soulignés à ce point... Il faut un peu moins déclamer... Parler plus naturellement... Comprends-tu ?...
Bob, dédaigneux, — Ah I tu es de c't'écolelà aussi, toi?...
Maman. — Qu'est-ce que tu dis ?...
BoB. — JMis que tu es d'I'école d'ceux qui disent plat, sous prétexte d'dire simple...
Maman. — Où prends-tu ça, petit moucheron?...
Bob, très digne. — Dans m'sieu Sarcey,
q'je Tprends ! J'ai vu qu'y disait ça, une fois, à propos d'un acteur des Français... On n'doit pas dire les beaux vers comme si on offrait à quelqu'un dVasseoir... C'est pas des sentiments ordinaires q'ça raconte...
Donc, faut pas q'ça soye parlé comme des choses ordinaires... faut dTampleur, et ceux qui ont la prétention d'dire simplement, ben, c'est qu'y sont pas capables d'dire autrement, et voilà !
Maman. — Ah I tu lis le Temps ^ Bob ?
Bob. — Quelquefois... quand tu Tlaisses traîner...
Maman. — Et tu es probablement convaincu que tu as... Tampleur voulue ?
Bob, modeste. — J'y tâche...
Maman. — C'est M. l'abbé qui t'a fait apprendre cela ?
Bob. — Ah, ouiche! m'sieu l'abbé? Y méfait apprendre des p'tites fables, m'sieu l'abbé!... et quelles fables!... c'est pas même d'Florian qu'elles sont!... et c'est d'un bête !... que j'y comprends absolument rien...
et qu'on pourrait aussi bien commencer par la moralité... et puis... y n'aîoie pas les vers belliqueux, m^sieu Tabbé...
Maman. — Ah ! I ! (D/^/r^ji/e.) Tant mieux I je croyais, au contraire, qu'il était très chauvin...
Bob.— Chauvin. .7 non... y m'semble pas...
j'sais du reste pas c'que c'est!... {réfléchissant) Mais non... c*est pas d'chauvin qu'y pane tout Ttemps, c'est d' Baudin...
Maman. — Ah!...
Bob. — Et faut croire que c'iui-là, c'était vraiment un grand homme... Ahl mais là^ un pour de bon... s'pas?
Maman...
Bob. — Tu dis rien? C'était pas un grand homme ? T'as pas Tair contente que j't'ai dit ça?... Est-ce que M. l'Abbé m'aurait mis d'dans?... Va pas m'faire du potin avec lui, loujoqrs?...
Maman, riant. — Sois tranquille.
Bob. — Oh ! c'est q'tu l'connais pas... tu sais pas à quel point qu'il est rancunier, pe-
lr /v'-^'^TrTF^^^
tit... à quel point q'ses vues sont étroites...
Maman. — Allons, allons, Bob!
Bob. — Ah! mais... c'est qVest rien de rdire, faut voir ça d'près!... m'faire apprendre Horace? Ah bien I dans mon livre d'classique q'tu m'as donné, j'ai Horace^ et VCid et Cinnat Ben, y veut pas j'apprenne rien d'tout ça... « c'est pas convenable », qu'y dit... C'est un vieux rétréci!
Maman. — Bob, je te défends de parler ainsi de M. l'Abbé...
Bob. — Pourquoi n'aime t'y pas Corneille ?
ni Victor Hugo, car Victor Hugo y fait plus que d'pas l'aimer, y l'antipathe... Pourquoi ça ? Parce qu'y les comprend ni l'un ni l'autre... V'ià tout!'
Maman. — Et tu les comprends, toi ?
Bob. — Mais oui. C'est beau, beau, beau I . .• dis donc, m'man ?
Maman. — Quoi ?
Bob. — A-t'y vraiment existé des gens comme ceux qu'on rencontre dans ces pièces-là ?
Mâmân. — Sans doute...
Bob, rêveur. — Ah ! tu penses? Ben, Vl'aurais pas cru I Est-ce que tu en connais, dis, des gens comme ça ?
Maman, riant. — Non...
Bob. — Est-ce que tu en as connu?...
Maman. — Non...
Bob. — Alors, si personne en a connu, on n'est pas absolument sûr qu'y en ait eu. Dis donc, m'man, dans ce c'cas-là , dans cinq cents ans, on nous représentera peut-être comme ça aussi, nous.
Maman. — C'est peu probable...
Bob, pexé. — Pourquoi q'c'est peu probable?... JVrais très capable défaire des grandes actions aussi, moi... Tu ris? pourquoi ris-tu?... y a pas besoin d'être savant, va, pour être un héros... Quand j'réfléchis, j'me dis toujours que l'héroïsme est la chose d'iaquelle on a l'air d'faire l'plus d'cas, et c'est la seule carrière dans laquelle on aie chance d'réussir sans travailler... et c'est beaul... J'aime çal
Maman. — Moi aussi, mais c'est peu pratique... à présent...
Bob, suivant toujours son idée. — On peut même être un héros et être bête, s'pas, m'man? Ainsi, Rodrigues, crois-tu qu'il était très intelligent? J'aime mieux IVieux, moi.., celui qui dit :
Laisse-moi prendre haleine avant de te louer.
Ma valeur n'a point lieu de te désavouer :
Tu Tas bien imitée, et ion illustre audace
Fait bien revivre en toi les héros de ma race :
Cest d'eux que tu descends, c'est de moi que tu tiens.
etc., etc.
Ys'gobe un peu, mais, àpartça,ym'plaît...
Maman. — Qui?
Bob. — Don Diègue, j'aime bien c'caractère-là... Cest lui qui dit aussi :
Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire,
Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;
£t d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
O'autant plus maintenant je te dois de retour.
Ben, il est certain q'si Tmonsieur qui joue ça, Tparle comme tu parles, si y Tdit sur un p'tit ton tout naturel, y doit détonner...
Maman. — Tu as une mémoire...
Bob. — J'en sais bien d'autres, va... tiens, la suite...
Mais d'un cœur magnanime^ éloigne ces faiblesses : Nous n'avons qu'un honneur^ il est tant de maîtresses; L^amour n'est qu'un plaisir^ Phonneur est un devoir.
Alors le p'tit répond :
Ah ! que me dites- vous?
Et IVieux :
Ce que tu dois savoir. .«
C'est beau, hein, ça, m'man ? Seulement y a une chose que j'comprends pas très bien.
Maman. — Je vais te l'expliquer...
Bob. — Ahl j'osais pas te l'demanderl Ben, dis-moi donc c'que c'est qu'une maîtresse? JVoudrais Tsavoir... au juste?...
Maman. — C'est... une iSancée...
Bob. — Ah! {Pensif.) Alors, pourquoi qu'on dit pas : « Il est tant de fiancées?... i>
Maman. — Puisque ça rime avec faiblesse.
Bob. — Ah I oui... mais... on pourrait dire « Éloigne ces pensées » ou un autre mot quet conque. ••
Maman. — Il est fâcheux que Corneille ne t'ait pas consulté.
Bob. — Blaguer, c'est pas répondre.
Maman. — Bob, tais-toi.
Bob. — C'était pourtant bien simple... t'avais qu'à m'dire q'tu voulais pas m'expliquer c'mot, ou plutôt qu'à pas mToffrir, car c'est toi qui nriTas offert...
Maman ne répond pas et reprend sa lecture. Silence.
Bob. — Tu veux plus q'nous causions d'Corneille, dis?
Maman. — Je ne veux pas discuter avec toi... tu es absolument ridicule, mon pauvre Bob.
Bob. — Ben, j'discuterai plus... jVaime bien, va, m'man.
Maman. — Moi aussi. Bob...
Bob. — C'est-y les grandes idées qui t'plaisent dans Corneille, ou bien si c'est seulement les beaux vers ?
Maman. — Mais tâche donc de parler français, malheureux I
23o PETIT BOB
Bob. — Oui. Mais dis-moi c'que tu aimes le plus ?
Maman. — Mais je ne sais pas, j'aime tout.
Bob. — Ben, moi j'croirais plutôt q'c'est les vers q'tu aimes... J'ai idée qu'au fond, tu trouves ces caractères-là exagérés?...
Maman. — Mais non.
BôB. — Tu veux pas m'ie dire, pour pas souffler sur mes admirations... Mais j 'parie bien que l'vieil Horace, par exemple, t'fait l'effet d'un vieux sauvage ?. . .
Maman. — Mais du tout.
Bob. — Tu voudrais avoir un père comme ça?... ou un oncle?...
Maman. — Non, mais...
Bob. — Ben, moi si! c'est bête, hein?.,.
C'est pas q'vous soyez pas très bien tous...
Mais j'aurais été très flatté... d'vivre dans le temps qu'on avait comme ça des familles en bronze...
Maman. — Alors, tu ne trouves pas les sen-
BOB ET CORNEILLE 23l
timents du vieil Horace un peu excessifs ?...
Bob. — . Oh nonl — Ainsi j'trouverais tout naturel de tVoir préférer la France à moi...
même la France d'maintenant ! Tu la préférerais pas toi, dis, m'man ?
Maman. — Ah I laisse-moi tranquille f Tiens ! récite-moi plutôt quelque chose ?
Bob. — JVas tVéciter d'Vittor Hugo, tu l'aimes mieux...
Maman. — Mais...
Bob. — Ohl Je Tsais bien, va! tu trouves q'c'est plus humain, pas vrai, dis ? Veux-tu que j'dise V Expiation ?
Maman. — C'est bien long.
Bob. — Oh non ! Ça n'a q'trois 'cent quatre-vingt-six vers, c'est pas si long q'ça. (7/ récite « Vtxpiation ».)
Maman. — C'est très bien, Bob.
Bob. — Alors, tu es contente ?
Maman. — Très contente.
Bob. — Vois-tu , c'est moi qui ai eu l'idée d'te dire des vers. M'sieu l'abbé voulait que j'te répète la géographie d'Ia France pour le
jour de Tan ; moi j'pensais bien q'ça t'embêterait.
Maman. — Apprends-tu aussi des vers de Racine ?
BoB. — Oh oui. — C'est les plus faciles à retenir... Dis donc, m'man, lequel théâtre q*tu aimes le mieux : Corneille, Racine, ou Victor Hugo?... Moi d'abord je l'sais bien...
Maman. — En ce cas, pourquoi le deipandes-tu ?
Bob. — Pour voir c'que tu répondrais...
parce que j'pensais q'tu voudrais p't'être pas avouer q'c'est Victor Hugo q'tu aimes Tplus... et j 'comprends bien ça!
Maman. — Parce que ?
Bob. — Parce que les personnages sont plus nature... ils agissent plus comme on ferait soi-même. Ainsi, dans M ithridate: Mithridate s'tue, soi-disant pour pas être pris par Tennemi, mais en réalité c'est pas la vraie raison...
Maman. — Ah ! Et la vraie raison ?
BoB.— C'est q'Monîme l'aime pas... Alors,
y s'iue... Cqui laisse fa place à l'autre. Ben, dans Hernani^ T vieux monsieur est bien plus pratique q'ça...
Maman. — Quel vieux monsieur?
Bob. — Tu l'sais bien.,., celui qui a des beaux portraits d'famille et qui souffle dans une petite corne... y tue d'abord Hernani^ lui : alors comme ça, il est sûr qu'il aura pas la femme... Dis donc, m'man, y a encore une chose que {'comprends pas très bien non plus dans tout ça I
Màmân, inquiète. — Quoi I
Bob. — Ben, c'est pourquoi on s' dispute comme ça à cause des femmes... car c'est toujours à cause d'elles... au lieu d 's'arranger pour les avoir chacun à son tour. .. Pourquoi] dis?...
Maman. — Mais... parce que cela ne peut se faire... et puis, sans cela, il n'y aurait plus d'intrigue...
Bob. — Ahl... Alors, c'est ça, l'intrigue?
Cest toujours ça?... Excepté dans Athalie^ pourtant!... Là, c'est un p'tit gosse qu'est
rintrigue... Ben, vrai,... l'autre genre est plus annusant... Ohl bien plus!... Athalie^ c'est la seule chose q'm'sieu l'abbé permet... y paraît q'c'est convenable... c'est assez embêtant pour ça, du reste...
Maman. — Mais les choses convenables ne sont pas plus emb... ennuyeuses que les autres...
Bob, moqueur, — Oh! n'te reprends pas si c'est pour moi... tu sais!... On n' peut pas toujours parler en vers, pas vrai?... Et encore, y m'semble qu'si, moi, j'faisais une tragédie, eh bien, j'parlerais comme ça, sans pouvoir m'en empêcher...
Maman, riant. — Contente-toi d'apprendre les tragédies des autres.
Bob. — Pourquoi ? La vieille qui m'a prédit dans ma main que j'sVais célèbre a pas dit comment q'je le serais...
Maman, stupéfaite. — La vieille? Il y a une vieille qui t'a prédit quelque chose ?. . . Oii ? quand?
Bob. — C't'automne, dans le l'jardin, où
qu'elle raccommodait les chaudrons d'ia cuisine... Elle avait des cheveux tout noirs, tressés avec de p'tites médailles, et elle fumait une p'tite pipe sans queue... Ben , elle a regardé ma main, et elle a dit q'j'avais une étoile sur Tmont d' Jupiter, et q'j 'serais célèbre... Pourquoi q*ça serait pas en faisant des tragédies, dis? que j'serais célèbre?
Maman. — Tu crois à ça, mon pauvre
Bob?
Bob, avec élan. — Si j'y crois?... [Réfléchissant.) Oh 1 pas du tout.
Bob, Frbd, Grand-Père, lisant les journaux, plongé dans un giganUb^ue ihut^^'.i.
Bob, à Fred. — Allons 1 Vas-y donc, plus fortq'ça!...
Fred. — J'ose pas... J'ai peur qu'y s' fâche...
Bob. — Mais non... on n'sent rien au fond d'ça...
Fred bouscule tant qu'il peut le fauteuil de grand-père, qui finit par avancer d'un pas.
Grand-Père, agacé. — Allez-vous rester tranquilles?... Qu'est-ce que cette idée de pousser mon fauteuil?... Je vais vous mettre à la porte...
Bob, avec aplomb, — Grand-père, c'est en jouant.
238 PETIT Bon
Fred, les yeux baissés.-^ C'est pas exprès, grand-père.
Grand-père.— Pas exprès! Je t'ai vu pousser avec ton épaule... Ah! tu mens, à présent.
Bob, vivement. — Grand-père, il a poussé parce que j'ai voulu... lui, y voulait pas.
Grand-père, énervé. — C'est toi qui as ces jolies idées, et tu les lui fais exécuter... C'est très mal. Bob.
Il veut reprendre sa lecture*
Bob. — Vous fâchez pas, dites... C'est parce que vot'gros fauteuil nous r'présentait si bien l'coupé.
Grand-père. — Quel coupé?
Bob. — Ben, l'coupé qu'on casse en arrêtant Tcheval.
Grand-père. — Ah ! vous jouez aux accidents de voitures?... c'est charmant!
Bob, se redressant. — Aux accidents de voitures? Ah! bien ouichel...
Grand-père. — Bob? ..
Bob, majestueux. — A rarrestation du prince Napoléon, q'nous jouons...
Grand-père, aAwri. — Voilà un jeu!...
Bob. — C'est un beau jeu, allez 1 Et d'abord nous commençons par Tcommencement.
Grand-père. — Cela m'étonne de ta part»
BoB^sanspaj^aître remarquer la réflexion.
— Nous sautons à la figure du cheval.
Fred, mélancoliquement. — C'est moi qui saute, puisque t'es tout Ttemps Tprince...
Bob. — Nous brisons l'coupé, et alors...
[Changeant brusquement de ton.) C'est vot'fauteuil qu'est certainement l'meilleur pour faire ça... et si vous vouliez nous Tprêter... ça vous éviterait d'être secoué, parce que, si doucement qu'on pousse, ça secoue toujours un p'tit peu?...
Grand-père. — Comment! ça m'éviterait d'être secoué ! mais, j'entends bien rester dans mon fauteuil sans être secoué, car je vous défends de le toucher, d'en approcher même !
[A Bob.) Tu m'entends ?
240 Pis tir BOB
Bob. — Pourquoi m'dites-vous ça plutôt lu'à l'autre?
Grand-père. — Qu'à Tautre? Quelle étrange manière de parler de ton frère I
Bob. — Oh ! nous sommes pas en cérémonie 1
Grand-père. — Je m'adresse à toi, parce tu es Taîné et le plus méchant.
Bob. — On croit ça... On s'trompe... J'suis Tplus embêtant^ mais j'suis pas du tout mé* chant, et jVais...
Grand-père, voulant reprendre ses jour^ naux. — Assez ! si vous revenez rôder autour de moi... je vous envoie à M. l'abbé.
Fred, s'écartant respectueusement. — Ohl!!
Grand-père. — Ou au diable I
Bob, rogno7inant. — C'est la même chose.
Grand-père. — Tu dis î
Bob, indijfférent. — Rien.,, rien qui vaille la peine d'être répété.
Grand PÈRE, soupçonneux. — J'avais cru entendre...
Bob. — Oh! vous savez, gwnd-père...
Quand on croit... on n'est pas sûr.
Grand-père, crispé. — Allons, décampe I [Bob ne bouge pas.) Eh bien, tu n'es pas parti ?
BoB, tenace. — Grand-père... c'est que j'veux vous dire... tenez, c'est vraiment pas gentil, c'que vous faites-là ! (// le tire par la manche.)
Grand-père, exaspéré. — Oh II!
Bob. —Oui... ça vous coûterait si peu...
et ça nous amuserait tant!;.. Vous, vous avez tout l'temps pour être bien... vous faites rien du matin au soir, vous ! tandis q'nous qu'a* vous qu'une pauv'p'tite récréation de rien du tout... vous nous la faites rater.
Grand-pêre, se levant. — Tiens! je vai^ appeler ta mère... elle te punira elle-même comme elle l'entendra.
Bob. — Faites pas ça, grand-père... faites
pas ça? Vlà q Vous êtes levé... Soyez bon, lâchez rfauteuil?...
Grandpêre. — « Lâchez Tfauteuil ? > Quel langage I
U va s'asseoir à l'autre coin de la cheminée emportant son paquet de journaux. Bob pousse un cri de triom« phe et s^empare du fauteuil; le jeu recommence. Au bout d'un instant, violente discussion.
Grand-père. — Mais, voulez-vous vous taire ? C'est à devenir sourd I
Bob. — C'est pas moi, c'est Fred.
Grand-père. — Qu'est-ce qu'il a encore?
Bob. — Y fait des difficultés pour tout.
Fred — Certainement q'j'enfais! y veut pas jamais que j'sois Tprince... C'est toujours moi qui suis l'homme...
Grand père. — Quel homme ?
Fred^ pleurant, r— L'homme qui arrête.
Bob. — M'sieu Clément, qu'y veut dire...
JVois pas non plus pourquoi qu'y veut pas être m'sieu Clément.
Grand-père. — Si tu ne vois pas cela, alors cède-lui...
Bob. — Non... Moi, j'veux pas faire de ces ouvrages-là... même en effigie.
Grand-père. — Mais tu trouves bon de les faire faire aux autres...
Bob. — Dame ! Quand c'est leur métier.. ^
Grand-père. — Tu m'ennuies. Arrangezvous comme vous Tentendrez...
Fred, doux et décidé. — Moi, j'joue plus à ça... Si j'nefaispasun tour de prince...
Bob, aimable, — Grand-père... si vous vouliez... vous pourriez joliment bien arranger ça?... [Câlin,) Vous voudriez pas faire m'sieu Clément une toute petite fois, dites?...
Grand-père, furieux, — A'hl çà! tu te moques du monde?...
Bob. — Ça serait pas long... et puis, jVous bousculerais pas fort... pas même si fort que Fred... C'est ça qui l'a un peu écœuré tout à Pheure...
Grand-père. — Pourquoi le bousculer?
Bob. — Dame ! en me défendant !
Grand-pèrk. — Tu penses que le prince s'est défendu... qu'il a bousculé quelqu'un?...
Bob, vexé de voir qu'il a fait fausse route. — Mais...
Grand-père. — On ne bouscule pas la police, on la respecte toujours.
Bob. — Alors, on a eu raison d'arrêter Tprince Napoléon? Il avait fait quelq'chose d'mal ?
Grand-père. — Non...
Bob, perplexe. — Et on l'arrête?... et y faut respecter ceux qui l'arrêtent ?...
Grand père. — Oui.
Bob, pensif. — C'est cocasse !... Ça a tout d'même dû l'embêter d'se laisser prendre
comme ca I..; Un homme si fort !
Grand-père, étonné. — Tu le connais?...
Bob. — Oui... J'I'ai vu une fois au Salon...
Une fois q'j'avais reculé pour juger un tableau...
Grand-père, haussant les épaules. — Jugée un tableau !
Bob, continuant. — Et en reculant, j'm'ai jeté dans un gros monsieur... Alors après, m'man m'a dit : « C'est ça 1 renverse
BOB PTLITIQUE 24>
rprince Napoléon, tu as des manières charmantes... » Même qu'en l'regardant j'ai pensé q'j'aurais eu du mal...
Grand-père. — C'est bon ; va jouer.
Bob. — Fred n'en veut plus... {Illuminé.) Dites-donc, grand-père, j'ai une idéel...
Grand-père, inquiet, — Non... c'est inutile...
Bob. — Si, c'est utile!... C'est même instructif;.. Puisque j'sais pas tout à fait juste comment q'tout ça s'est passé... Lisez-lenous dans vot' journal... Ça doit être convenable... Nous devons pouvoir entendre ça ?
Grand-père. — Cela ne t'intéresserait pas.
Bob, indifpié. — Oh !11 la politique I C'est la chose qui m'intéresse l'plus après les ballets et les tragédies... Si on peut dire ça 1...
Grand-père. — Il est ridicule qu'un enfant s'occupe de ces choses- là...
Bob. — D'quoi que j'm'occuperais donc alors ? J'entends parler que d'ça... d'puis quelqu'temps surtout.
Grand père. — Mais, à qui entends-tu
parler politique? Ce n'est pas à moi toujours ?
Bob. — Am'sieu l'abbé, doncl aux prêtres avec quoi qui s'promène, ou bien à ceux qui viennent Tvoir, ou bien à nous, quand y n'a pas mieux...
Grand-père, stupéfait. — A vous î
BoB. — Oh I mon Dieu, oui I pourvu qu'y parle, ça lui est égal... y fait les demandes et les réponses! et puis d'ailleurs, des fois, moi, j'iui réponds.
Grand-père. — Ça doit bien l'amuser 1
Bob, vexé. — Avec qui qui pourrait donc en parler, si y n'm'avait pas?... C'est pas avec vous toujours, hein, grand-père, depuis i'jour qu'à table vous lui avez rivé son clou ?
Grand-père. — Je ne sais ce que tu veux dire...
Bob, moqueur, — Oh I je Tsais bien, moil... un jour qu'il a dit quelqu'chose et q'vous avez fait un nez...
Grand-père. — Mais, Bob...
Bob, lancé. — Oui, oui. Alors m'sieu l'abbé vous a dit : « J'vous d'mande pardon, m'sieu
BOB POLITIQUE a\'J
r marquis, si j'avais connu, si j'avais z'eu rhonneur (qui disait comme ça en appuyant) de connaître vos opinions, je n'me serais pas permis d'ies bêcher devant vous !... »
Grand-père. — Oh ! bêcher I
Bob. — Ou un autre mot pareil, ça n'fait rien à l'affaire! Mais en disant ça, il avait l'air d'blaguer... et vous étiez tout rouge, grandpère, et vous avez dit : « M*sieu l'abbé, si vous désirez connaître mes opinions, j'suis bonapartiste, et si mes goûts vous intéressent également, jVous dirai que je nVeux pas (et vous avez appuyé aussi) qu'on parle politique ici. » Oh ! nous étions contents, Fred et moi, dVoir ça ! Nous nous donnions des coups de coude avec nos pieds, sous la table.
Grand-père. — Tu exagères tout.
BoB. — C'est comme le jour qu'y geignait...
à propos du Concordat que j'crois ? et qVous lui avez dit que l'clergé avait pas volé c'qui lui arrive.
Grand-père, ennuyé. — Moi, jamais de la vie je n'ai dit cela...
Bob. — Oh ! grand-père !... Dites pas quVous avez pas dit : « Q'c'était bien fait, parce que, sous PEmpire, tout Tclergé était ' républicain... et q'puisqu'il avait Tgouvernement d'ses rêves, y dVait être satisfait ?..• »
Grand-père, distrait. — J'ai dit cela, parce que Tabbé avait été inconvenant...
Bob, Jouant la candeur. — Inconvenant !
m'sieu Tabbé peut être inconvenant?
Grand-père, très ennuyé. — Mais non...
Bob. — Oh ! vous venez de Tdire... à l'instant même... Y a pas des deux mois, comme pour l'histoire du Concordat... Pour ça, j'peux pas m'tromper?...
Grand-père. —Laisse-moi tranquille...
Bob. — Vous pensez-t'y qu'y reviendra, dites ?
Grand-père. — Qui?
Bob. — Ben, Tprince Napoléon?
Grand-père. — Eh I je ne sais pas !...
Bob. — Mais vous en avez envie ?...
Grand-père. — Oh! quant à ça!...
Bob. — Oui ! Ben, vous pouvez vous flatter
tous d'être des fameux empaillés, allez!...
Grand-père, saisi. — Hein ?
Bob. — Parbleu I Est-ce que vous n'devriez pas l'enlever d'Ia Conciergerie?... ou y mettre Tfeu, si vous n'pouviez pas faire autrement... Ah! non! c'est vrai! on peut pas, puisqu'il est dedans... Enfin, vous auriez déjà dû tous trouver quelq'chose ?
Grand-père, se laissant aller à répondre.
— Il faudrait trouver des partisans, surtout...
Bob . — Ah ! y en a pas ? pourquoi ?
Grand-père. — Parce que le prince Jérôme n'est pas populaire en France...
Bob. — Ah! oui! J'sais! Les histoires d'Crimée?... Des blagues!
Grand-père, étonné. — Qu'est-ce que tu dis?... De quoi parles-tu, petit moucheron ?
Bob. — Ben, du bruit qu'on a fait courir qu'il était pas brave... C'était Tgouvernement qui faisait ça...
Grand-père, ahuri. — Ah !
Bob. — Eh oui ! On avait peur d'Iui ; alors on s'disait : « Faut inventer quelqu'chose
pour couler not'cousin ? » Et comme les Français aiment les gens braves, surtout quand c'est des militaires, on racontait quMl était poltron... Et voilà...
Grand-père. — Tu as un aplomb 1...
Bob. — Oh! pas déjà tant!...
Grand-père. — Alors, selon toi, le prince Jérôme...
BoB. — Est très brave... y peut vraiment pas être autrement. . . là, voyons, entre nous. . .?
Grand-père, riant. — Sans doute, entre nous, monsieur Bob.
BoB. — Seulement il a eu une guigne bleue, cVhomme-làl... S'il avait seulement attrapé une belle blessure à la bataille de TAlma, ou même une petite... à condition qu'on l'ait bien vue... qu'on ait été sûr qui s'I'avait pas faite avec son couteau... ben, c'était un héros?... Pas vrai, grand-père ?
Grand-père. — Tu es un grand politique, mon pauvre Bob !
Bob, modeste. — Ohlll (Pris d'une m-
BOa POLITIQUE
spiration soudaine,) Fredl jouons à la guerre de Crimée... veux tu ?
Grand-père, épouvanté. — Oh! non, pas ça... pas de batailles, je vous en prie?... j'aime encore mieux l'arrestation... c'est plus calme.
BoB, insinuant. — Oui, mais alors, vous ferez m'sieu Clément, s'pas, grand-père ?••.
.^.Ai
Dans la salle d^études. ^
Bob, l'Abbé.
t'abbé corrige un devoir. Bob, la tête plongée dans ses mains, semble apprendre ses leçons.
Bob, à part^ regardant Pabbé. — Y n'a pas l'air mécontent... Pas d'chance!... J'ai pourtant fait tout c'que j'ai pu pour q'ça soye horrible. [Haut.) Mon devoir est-y bien, m'sieu Tabbé î
L'abbé. — Il est très mauvais... Il y a seize fautes!...
BoB, dun air triste. — Ah ! c'est malheureux ! J'aurais cru qu'y dVait être très bien?
L'abbé, ironique. — Vraiment ?...
Bob, — Oui, parc'que je m'ai appliqué...
VkhBÉ^recii/iant. — Je me suis appliqué...
Bob, jouant Vétonnement. — Vous aussi ?
L'abbé. — Bob, voulez-vous cesser ces manières ? Vous comprenez fort bien que je vous dis de répéter, dans un français convenable, la phrase que vous venez de dire!...
C'est affreux, de vous entendre parler ainsi...
Bob, conciliant. — Ohl comme nous n'sommes q'nous deux I. . .
L'abbé. — Assez ! Répétez-moi vos leçons !
Bob, passant ses livres ; à part. — J'sais pas un mot d'aucune. [Haut^ avec aplomb.) Par laquelle qu^ faut commencer ?
L'aebé. — Par rhistoire, comme toujours...
Voyons... dites- moi ce que vous savez de Charles-Quint?...
Bob, faisant rouler son porte-plume sur la table pour se donner une contenance. — De Charles-Quint ?. . . Oui. • . m'sieu l'abbé ! . . .
L'abbé. — Eh bien?...
Bob. — Voilà, voilà, m'sieu l'abbé... D'abord... pour commencer... c'était... c'était...
L'abbé. — Comment !... Vous ne savez pas ce que c'était que Charles-Quint?...
Bob. — Oh ! si, m'sieu l'abbé... C'était un pape...
L\\BBÉ, Stupéfait. — Un pape ! Ah çà !
vous n'avez donc pas même ouvert votre livre?...
Bob. — C'est pas ça ? [Illuminé,) J'sais !... J 'confondais avec Sixte-Quint! L'autre, c'est Troi d'Hernani...
L'abbé, fermant le livre. — Vous apprendrez votre leçon pendant la récréation...
Bob. — C'est pas encore ça, Charles- Quint?... J'croyais pourtant bien q'c'était celui qui dit, dans Hernani :
Je l'ai crié : i Par où faut il que je commence? » Et tu m'as répondu : a Mon fils, par la clémence. :»
L'abbé, énervé. — Taisez-vous 1...
Bob. — C'est pourtant des bien belles paroles, allez, ça, m'sieu l'abbé, et q'vous devriez bien méditer? Car, c'est pas pour dire, mais, la clémence, c'est pas vot'fort !
L'abbé, exaspéré. — Vous tairez-vous, Bob ?
Bob, tranquille. — C'est pas d'ma faute si les belles choses m'frappent l'imagination.. .
Cest superbe, ça I et vous n'savez p't être pas à qui qu'y parle?... Ben, c'est à Gharlemagne, qu'y parle I... C'est ça qui fait q c'est grandiose I... Comme tout Victor Hugo, du reste I
L'abbé, haussant les épaules. — N'employez donc pas des expressions dont vous ignorez le sens propre...
Bob, vexé. — Comment, comment ?... En quoi qYignore Tsens propre? Est-ce que vous pensez que j'crois « q'grandiose », c'est un mois d'ia Révolution comme « pluviôse »
ou « ventôse » •, c'est p't'être vous, qui croyez ça?...
L'abbé. — Bob, sortez!... Allez en pénitence dans la bibliothèque...
Bob, se levant en essayant de prendre un air navré. — Oui, m'sieu Tabbél... [Apart.'^ Ça a été dur à décrocher, c'matinl... Les aut^jours, ça allait tout seul...
U se dirige vers la porte.
L'abbé. — Vous devez être bien honteux ?...
v^ BOB PUNI 257
\f Depuis quatre jours vous êtes privé d'assister
à la leçon de votre frère. . .
j Bob. — Oh I pour ce qui est d'ça, ça m'est équilatéral...
L'abbé. — Plaît-il ?...
Bob. — C'est vrai, depuis trois semaines, il apprend l'histoire de la femme de Loth !... il n'ia sait pas encore, du reste 1... Faut rendre justice à chacun!... Mais comme c'est vot'préféré, et qVous lui passez tout... il a rdroit d'pas savoir c'qu'a fait la femme d'Loth d'puis trois semaines; tandis q'moi, j'ai pas l'droit d*pas savoir c'que c'est q'Charles- Quint, et voilai
L'abbé. — C'est bien... sortez!...
Bob. — J'sors, m'sieu l'abbé, j'sorsl
Il se lève et sort modestement.
L'abbé, surpris^ le suivant des yeux. — C'est bizarre... Depuis quelques jours, il accepte les punitions avec une bonne grâce...
une résignation surprenantes.. Ce matin, on croirait qu'il cherchait à se faire punir... il doit y avoir quelque chose là-dessous...
Il va à la bibliothèque et revient, ramenant Bob qui est très rouge.
Bob. — M'sieu Tabbé, lâchez-moi.
L*ABBÉ, irrité. — Ahl vous lisez... au lieu d'apprendre vos leçons... Vous lisez des livres défendus...
Bob, rageur, — Puisque les clefsy étaient...
c'était pas défendu!... Quand c'est défendu, on les ôte... Rendez-les-moi? (// cAercAe à saisir les clefs que tient Vabbé,) Puisque m'man les avait laissées sur les bibliothèques, alors, moi, naturellement, j'ai profité d'ça pour lire... qVous m'enfermiez tout Ttemps là dedans...
L'abbé, saisi. — Vous avez lu beaucoup ?
BoB. — J'te crois!...
L'abbé. — Bob, cette façon de me répondre est d'une insolence !...
Bob, w/cère. — Oh I pardon, m'sieu l'abbé, j Voulais pas vous insoler... Vous savez, on dit : « j'te crois! » comme ça... Ça veut dire certainement... C'est une expression reçue...
L'abbé, les yeux au ciel. — Reçue ! retournez à la bibliothèque, Bob!
Bob. — Sans clefs? Ahl ça! jamais, par exemple! [Il se dirige vers Vaulre porte.)
L'abbé. —Où allez-vous?...
Bob, fredonnant :
Où que j' vas? Ça vous regarde pas.
J'vas où que j' veux, loin d'où que j' suis* C'est à côté, tout près d' là-bas.
Ma truffe marche dVant, et j' la suis.
L'abbé, aAwrt. — Qu'est-ce que cela. Seigneur?
Bob. — Ça? C'est un volume d'ia bibliothèque... la Chanson des Gueux ^ qu'y s'appelle; c'est de m'sieu Richepin... Tair est d'moi...
L'abbé. — Venez ici, et dites-moi ce que vous avez lu?...
Bob. — Des vers... rien q'des vers!...
pour Tmoment, y a q'ça qui m'chante...
L'abbé, — Mais enfin, quels auteurs?...
Bob. — Oh ! des auteurs que j'con naissais I... Vous pensez bien q'je m'suis pas
amusé à lire Corneille ou Racine, ni même Molière...
L'abbé. — Cest très mal, ce que vous m'avez fait là?...
Bob, protestant. — Mais puisque c'est des vers... {De bonne foi.) Comme si des vers, ça pouvait n'pas être convenable I... La seule chose que j'ai fait d'mal, ça a été d'iire au lieu d'apprendre mes leçons...
L'abbé. — Et, non seulement vous avez lu, mais vous avez appris par cœur de ces...
poésies?...
BoB, riant. — Appris ?.. . Oh ! m*sieu l'abbé, vous voulez rire!... J'ai r'tenu des p'tites bribes d'rien du tout... comme tout à l'heure... Oh! c'est q'ies vers d'Richepin sont si rigolos!... et Tglossaire, qu'est à la fin, donc!...
L'abbé. — Le quoi ?
BoB. — L'glossaire ; vous avez pas Tair d'saisir ?... Ben, c'est Tdictionnaire des gens et des mots qu'est pas du monde...
L'abbé, appuyant. — Qui ne sont pas du monde.
Bob. — Et les « Caresses », m'sieu Tabbé, les « Caresses ! » Oh I si vous lisiez ça, vous seriez en admiration, allez I
L'abbé. — J'en doute...
BoB. — Mais si; c'est vraiment poétique!
Moi, du reste, j'aime mieux les Gueux ^ c'est plus mon genre; c'est comme la Glu...
L'abbé , anéanti. — La Glu^ dites-vous ?
Vous avez lu la Glu ?
Bob. — Mais non I... Seulement^ J'ai vu que m'sieu Sarcey dit qu'c'est pas l'œuvre du premier venu...
L'abbé. — M. Sarcey ?
Bob. — Mais oui... C'était sur l'feuilleton sur quoi q'vous m'avez fait mettre à genoux hier, pour que j'cire pas mon pantalon...
Alors, naturellement, pendant q'j'étais dessus... j'Usais, moi!... J'iis toujours quand j'peux...
L'abbé. — Et... est-ce tout?
Bob. — Tout quoi ?
L'abbé. — Tout ce que vous avez lu ?
Bob. — Vous n'voudriez pas!... Ah! j'ai
lu bien des autres choses!... Des fables de La Fontaine... c'est-à-dire non... des contes, aussi...
L'abbé. — Oh ! ! !
BoB. — Mais très peu ; ça n'm'amusaît pas. . . je n'ies comprends pas... C'est un drôle d'français... c'est pas Tmien... ni celui du glossaire, ni celui d'Victor Hugo, ni même d'Racine...
Mais, par exemple, des choses qui m'ont plu, c'est des poésies d'un qui a fait la Levrette en paletot^ vous savez bien?... Châtillon, qu'y s'appelle...
L'abbê. — Mais non... Je ne sais pas du tout.
Bob. — Voulez -vous que jVous la récite...
la Levrette en paletot?
L'abbé. — Non... c'est bon...
Bob. — Ben, vous avez tort de ne pas vouloir, parc'que c'est très hurf 1 1 !
L'abbé. — Hurf?... '
Bob. — Oui... Ça veut dire chic!
L'abbé* — C'est dans vos. récentes lectures que vous avez appris ce nouveau mot ?
Bob. — Nouveau!... Ahl ben! y a beaif temps que jTemploie I
L'abbé. — Je ne vous en fais pas mon compliment...
Bob. — Oh! pourquoi?... Mon oncle dit qVest la langue dTavenir?... Ah II! c'quej'ai vu d'plus beau, c'est des vers sur Napoléon P'... Le volume, c'est les ïambes^ et l'morceau, c'est V Idole.. .0\i ! c'est beau, beau, m'sieu l'abbé!... C'est presque d'I'Hugo!...
Et des autres vers sur la révolution d' Louis- Philippe... Il est question d'écharpe aux trois couleurs, et d'Paris si beau dans sa colère, et d'une jolie femme nue, qui remet la couronne au peuple, en trois jours, en broyant l'trône à coups de pierres. Oh! c'est sublime !ll
L'abbé. — Je connais... je connais...
Bob. — Et ça vous plaît, hein ?
L'abbé. — Ne dites donc pas ainsi, hein I Ce n'est pas respectueux.
Bob. — Pardon, m'sieu l'abbé ! C'est que l'respect, ça complique tant tout! [Un temps.) Trouvez- vous ça beau, les ïambes?
L'abbé. — Médiocrement... ces colères viralentes ne m'émeuvent pas...
Bob. — Ben, alors, c'est pas comme moi!..
0.1 m'ferait mettre Tfeu à une ville, en m*récitant des vers comme ça!...
L'abbé. — C'est une excitation à la haine...
contre certains individus...
Bob. — Est-ce q'vous êtes patriotique, vous, m'sieu l'abbé ?...
L'abbé, rectifiant. — Patriote. On dit :
des sentiments patriotiques et un homme patriote !
Bob. — Et, en parlant d'vous, comment qu'on doit dire?
L'abbé, énervé. — Comment doit-on dire ?
Bob. — Vous trouvez pas q'ça embrouille beaucoup, d'reprendre comme ça tout l'temps?
Enfin... comment, en parlant d'vous, doit-on dire?
L'abbé. — Je viens de vous expliquer à rinstant, que lorsqu'il s'agit d'un homme on dit « patriote ».
Bob, surpris. — D'un homme? Vous êtes un homme ! Ah! j'savais pas!...
L'abbé...
Bob. — J'croyaîs q'ies prêtres étaient quelqu'chose à part... Ben, Têtes- vous, patriote?
L'abbé. — Sans doute, je le suis.
Bob. — Est-ce que Tchauvinisme et l'patriotisme c'est la même cbose ?
L'abbé. — Pourquoi cette question? Qui vous a parlé de chauvinisme ? C'est un mot dont vous ignorez la valeur.
Bob. — Oh! çal absolument; mais c'est grand-père qu'aparlé d'ça... à propos d' vous... il a dit une fois comme ça, que Tchauvinisme, c'était vot'spécialité...
L'abbé, vexé. — Ah ! 1 1
Bob. — C'est mal?... Vous avez l'air tout chose... J'viens d'faire une gaffe, hein?...
L'abbé. — Nullement. (Changeant la con* versation.) Madame votre mère sera bien mécontente lorsqu'elle saura que vous avez touché aux livres.
Bob. — C'est bon... N'vous-en mêlez seu-
lement pas... d'abord, j'ai rien dérangé...
j'ai tout remis à mesure... excepté un Mîirger qui est dans mon tiroir... J'I'ai pris parce qu'il y a une pièce qui m'plaît énormément; alors, j'voudrais l'apprendre...
L'abbé. — Non... cela ne peut vous convenir...
Bob. — Par exemple ! Qu'est-i en savez, m'sieu l'abbé ?... C'est c'est un testament... oui... l'Testi s'appelle...
L'abbé. — Précisément, on ne plaisanter la mort...
Bob. — Plaisanter?... Mais j' bien qu'y n'plaisante pas, allezi., toutes ses petites affaires au i vieux, un antique, qu'a cent ans, Y lui raconte qu'y va mourir, n'veut pas prendre des cochoi ['prolongeraient jusqu'au printei leurs, y n'veut pas non plus mou l'carnaval, parce que ça empêche tresse d'danser. C'est bien, ça !...
égoïste, c't homme-là!... C'est pas vous, m'sieu Tabbé, quî voudriez mourir plus tôt pour pas empêcher vot'maîtresse d'danser?...
Vous aimeriez mieux vivre toujours et qu'elle danse Jamais.. . pas vrai ?. . .
L'abbé. — Je vous prie de me faire grâce de vos suppositions déplacées.
Bob, étonné. — Déplacées ? Pourquoi déplacées?... C'est déplacé d'supposer qVous avez une amie?... puisque vous m'avez dit qVest ça qu'est...
L'abbé. — C'est bon...
Bob, reprenant son récit. — C'qu'y regrette surtout, Tmalade, c'est de n'pas voir une Africaine, qui viendra dans un groupe d'élite, et y n'veut pas non plus aller en voir des autres en Egypte, parce qu'y dit qu'à Paris, pour cent sous, on a mieux...
L'abbé. — Il suffit...
Bob. — Et que y a non plus qu'à Paris qu'on peut chiffonner carrément les tuniques... Son frère lui a dessiné un tombeau, la famille a commandé l'deuil et y veut rien
déranger, y laisse tout c'qu'il y a à une dame qui ressemble à du miel amer, qu'a des cheveux soleil-couchant, et qui n'pleurera pas, sans ça, c^en serait une autre, et quand Tdomestîque vient avec son plumeau annoncer l'prêtre, y répond qu'il a lu Voltaire... et y d Yetourne I . . .
L'abbé. — Mais c'est abominable !
BoB. — Oh! non... c'est beau, allez I...
c'est parce que j'vous Traconte pas très bien, sans ça. J'ai aussi lu un peu d'Musset, mais ça, c'est trop difficile à retenir... y a des nuits bien compliquées... mâtinl!!
L'abbé. — Bob !...
BoB. — C'est vrai... C'est des hallucinés, tout ça!... Y a une histoire de pélican dans une d'ces nuits-là, m'sieu l'abbé, q'ça fait frémir... Mais c'est tout d'même empoignant... Oh! je n'me plains pas... J'ai passé là quatre bonnes journées... j 'm'arrangerais bien d'être toujours puni comme ça... sans compter que j'm'ai instruit...
L'abbé. ^ J'm'ai instruit I Oh ! je com-
t>rends à quel point madame votre mère doit être contiariée de votre langage...
BoB. — J'me surveille, pourtant, Tmieux que j'peux, parc' que, m'man, j'aime pas Tennuyer...
L'abbé. — Vous ne le prouvez guère...
BoB. — C'est vous qui lui montez Tcou...
qui lui ouvrez l'œil sur mes p'tits défauts... dites un peu qu'non, m'sieu l'abbé, qu'vous lui ouvrez pas l'œil...
JLi ABBE. "^ •••
Bob. — Vous voyez bien... Vous osez pas... Ça serait un mensonge!... '
L'abbé. — Bob, retournez en pénitence !...
{Bob va vers la bibliothèque.) Non... pas par là... allez dans votre chambre...
BoB, très digne. — C'est bien, m'sieur l'abbé... (// disparaît et on V entend qui fre^ donne de Vautre côté de la porte.)
Où que j' vas?... Ça vous regarde pas.
^ J* vas où que j' veux, loin'd*où que j' suis; C'est à côté, tout près d*là-bas
L'abbé Rve las yeux au ciel avec découragement.
i3oB. — Costume de cheviot. Chapeau marin. Mollets nus.
Maman.
(Ili ^QfsM.)
Bob. — On cuit ici ! Où nous nous mettons, dis ?
Maman. — En face ; il faut faire le tour.
Bob. — Pourquoi q'nous n'traversons pas dans le sable, dis, m'man ?
Maman. — Parce qu'on ne traverse pas la piste.
Bob. — Dieu 1 y a-t'y du monde ! et des belles toilettes I c'est dans l'endroit oùs qu'est l'élite, hein, m'man, q'nous allons }
Mampm^ sans comprendre. — Quelle élite ?
Bob. — Ben, les gens très chic; j'vois toujours dans les comptes rendus d'ces machinslà : « L'élite du tout Paris mondain était représentée à cette réunion... » ou bien : « Le Concours hippique qui , plus q' jamais , attire l'élite de Paris, etc., etc. » Alors, moi, jVoudrais voir c'que c'est qTélite; saisis-tu, m'man ?
Maman. — Parfaitement.
Bob. — Eh ben, j'ie verraî-t'y ?
Maman^ découragée. — Je t'en prie, Bob, tâche de parler autrement.
Bob. — Oui, m'man.
Maman. — Enfin, tu n'entends pourtant personne parler ainsi ?
Bob. — Non, m'man; ça m'est naturel.
Cest-t'y dans la meilleure tribune q' nous allons^ dis?
Maman. — Nous allons dans la tribune des sociétaires.
Bob, regardant deux femmes très élégantes qui les dépassent. — Oh! m'man, les
belles dames! yen abeaucoup,du reste,d'belles dames ; j'suis content q'ça soye toi qui m^aies amené , parce q'm'sieu l'abbé aurait rien su m'dire... J'suis sûr qu'y sait pas seulement c'que c'est qTélite, lui ! Hélas 1 y a-f y des officiers! encore plus que d'damesl Oh!
m'man, c'en est tout rouge!
Ils arrivent aux tribunes des sociétaires. Tous les premiers rangs sont garnis. Plusieurs valets de pied oc« cupent les premières places.
Bob. — Oh ! mais, m'man, faut pas nous asseoir si loin.
Mâman. — Nous nous placerons où nous pourrons.
BoB. — Vois-tu! si nous étions arrivés comme les gens qui sont dVant, nous y serions aussi... v'ià c'que c'est q'd'êtrc toujours en retard...
Maman. — Qui est en retard ?
BoB^ agacée — Ben, toi, donc! T'en finis jamais d'nouer ton chapeau! comme si tu pouvais pas aussi bien l'nouer dans la voiture.
Maman. — Tais-toi, Bob I si tu n'es pas content, je vais Remmener.
Bob. — Si, j'suis content... seulement )'le serais bien plus si j'étais dVant, tiens, à la place d'ce grand larbin qu'a la bouche ouverte... JVois rien ici... J 'parie q' si tu lai donnes dix francs, y consent à changer déplace avec nous.
Maman. — Tu ne comprends donc pas que tous ces valets de pied gardent les place»
que leurs maîtres viendront prendre tout à l'heure ?
Bob. — Ben, c'est très malin, ça 1 Pourquoi n'as-tu pas fait comme ça? On aurait très bien pu envoyer Pierre... ou bien m'sieu l'abbé, puisqu'y n'm'avait pas aujourd'hui...
Maman. — Bob, tu es inconvenant; tu parles de monsieur Tabbé beaucoup trop légèrement...
BoB. — J'croyais pas qu'y avait du mal.
Y s'serait rendu utile, puisque c'est son métier...
Maman. — Monsieur l'abbé est là pour te
donner des leçons, pas pour autre chose...
Bob. — Oh ! pourtant, m'n'oncle Jacques dit toujours : « L'abbé, c'est la grande utilité. »
Maman. — Tu auras mal compris ce q disait ton oncle.
Bob, vexé, — Naturellement. Toutes les fois que j'parle de quelqu'chose qu'on nVoudrait pas, j'ai mal compris; c'est commode d'être les grandes personnes !
Maman. — Allons, tais-toi, et regarde les chevaux si cela t'amuse; sinon, allons-nousen; je ne suis ici que pour toi...
BoB. — Comment! ça t'amuse pas?
J'croj^ais q'tu aimais les choses de chevaux.
Maman. — J'aime les chevaux dehors, à la chasse, aux courses, enfin n'importe où excepté ici...
BoB, se serrant contre maman. — M'man^
c'gros colonel qu'est à côté d'moi m'écrase
avec son coude...
Maman. — Comment ! avec son coude!...
Bob. — Oui, y lorgne tout l'temps, et puis
son coude m'pèse... C'est qu'il est énorme, son coude !... Y en a vraiment beaucoup, des militaires, tu trouves pas, dis, m'man ?
Un monsieur qui tourne depuis un instant autour de la tribune et veut s'y asseoir, parlemente avec un employé de l'administration qui veut l'en empêcher.
Le monsieur. — Je n'ai pas le droit de m^asseoir là ?
— Non, monsieur, c'est la tribune réservée aux sociétaires, et vous ne Têtes pas.
— Non, mais j'ai payé vingt francs ; on m'a dit qu'avec un abonnement de vingt francs, j'irais partout.
— Oui, monsieur, vous pouvez circuler librement dans l'intérieur du bâtiment, et vous asseoir en face, aux tribunes à cinq francs.
— Mais, sac à papier, puisque je vous dis que c'est vingt francs que j'ai payé I...
— Pour toute la durée du Concours, monsieur, c'est un grand avantage...
— Il est joli, l'avantage, si je ne peux ôlkr nulle part...
— Mais, monsieur, vous pouvez aller partout, dans les tribunes, dans les écuries. ...
Le MOUSiEDïi^ exaspéré. — Et aussi derrière les toiles, n'est-ce pas ? En voilà une boutique!... {Il s'éloigne furieux.)
Bob, à maman. — Vois-tu, m^man, cette belle dame en robe d' bal ?
Maman, regardante — En robe de bal !
BoB. — Oui, là, en gris tout pâle... avec des dentelles en or et des roses qui r'ièvent sa robe... Tu la vois pas ?
Maman^ apercevant la dame en question.
— Si, je la vois à présent.
BoB. — Pourquoi n'es-tu pas en robe d' bal, toi aussi, dis ?
Maman. — Mais cette dame n'est pas en robe de bal...
BoB. — Ah ! c'est vrai, y a pas la peau...
mais ça y ressemble pour Treste. Ça doit être rélite, hein ! ça, m'man ?... Oh ! cette autre... là-bas, tout en rouge, avec des broderies qui brillent, qu'on dirait Tsoleil lui-même... Reluit el'e assez?
Maman. — Oui...
Bob. — Cest-y « Télite » ?
Maman. — Je ne crois pas...
Bob. — C'est une cocotte, hein?
Maman, ahurie, — Ne prends donc pas rhabitude de te servir de mots dont tu ne sais pas la signification exacte. ••
BoB. — Je n'sais pas la signification d'cocotte ! Ah ! ben, par exemple!
Maman. — Veux-tu me faire le plaisir de crier moins haut?
BoB. — Une cocotte, c'est une dame avec des cheveux très jaunes ou très noirs, une jolie taille fine, une Victoria, un gros bouquet mis en haut près du cou, des cils en velours, d'ia poudre d'riz, un gros estomac bien tendu, un caniche ou un p'tit chien, et pas d'autr' monsieur dans la voiture» Est-ce a?
Maman, rassurée. — Oui, oui, c'est bon.
BoB, triomphant. — Ben, tu vois q'c'est un mot que j'peux employer, puisque j'sais c qu'y veut dire...
xMaman. — Non... C'est un mot... un mot impropre...
Bob. — Alors, quel est Tmot propre?
Maman. — Je t'ai déjà dit de regarder les chevaux...
Bob. — Ça m'amuse pas... C'est tous les mêmes, on dirait... et puis pas d'chute..r C'est pas des obstacles sérieux, ça... J'trouve qu'y sautent mal, moi, ces chevaux-là... y sautent des quatre pieds à la fois...
■ Maman. — Un cheval ne peut pas sauter ici, les bons sauteurs sont toujours les derniers au Concours hippique... Voilà un officier qui monte très bien.
Bob. — L'écuyer d' Saumur... Oui, c'est vrai... C'est M. Monpavon , q'dit c'monsieur à côté d'nous... {Il regarde son programme.) Mais non,c'est l'cheval qui s'appelle Monpavon. Est-y bêre, c'monsieur!
Maman. — Veux-tu te taire, Bob, et ne pas t'occuper de ce que font ou disent tes voisins?...
Bob, — Il a une très chic manière d' mon-
28o PETIT BOB
ter, cYofBcier-là... Y n'a pas les rênes lâches au moins, lui !... y prend la tête à son chVal...
Maman. — Ils montent tous très bien!
Bob. — Tu es gobeuse, toi !
Maman. — Bob, veux«tu être plus respectueux î
BoB. — Q>mme tu voudras, m'man, seulement jVaimerai moins à mon aise... Avec toi, vois-tu, je n'me gêne pas du tout...
Maman. — Je m'en aperçois.
BoB. — Alors, j'suis heureux. .. Si tu savais, m'man, comme j'déteste les cérémonies I...
Tiens, voilà m'n'oncle Jacques... là... en bas... debout contre la balustrade... Y s'gratte l'oreille... tu l'vois pas ?... Tiens, y parle à la dame en rouge... qu'est pas l'élite. Le voistu î
Maman. — Oui... oui... je vois...
BoB. — On dirait q'ça t'vexe que j'te montre l'oncle ! j'vais l'appeler... est-ce pas? I 1 se lève,) Pst... oncle Jacques !••.
Maman. — Bob, tais-toi 1...
BOB AU CONCOURS HIPPIQUE 28r
Bob. — Y voit pas... Il entend donc rien?...
C'est qu'il est trop occupé d'causer avec la dame... Elle est rudement jolie, tout d'même?... (Silence.) M'man?
Maman. — Quoi ?
BoB. — Toi aussi tu dis « quoi ? » C'est très malhonnête, que m'sieu Tabbé m'a dit...
Maman. — Quand tu auras fini de,..
Bob, interrompant. — J'voulais t'dire...
c'est une cocotte, la dame en rouge... q' tu crois ?
Maman. — Encore !...
Bob, insistant. — Dis ?
Maman. — Mais je n'en sais rien...
Bob , confidentiellemem . — C'est q'si c'en est une, j'sais probablement son nom...
Maman. — ! ! I
BoB. — Oh ! tu as beau ouvrir des yeux
ronds... j'parierais bien q'c'est Ostentation,
parce q' c'est elle qu'est le plus souvent avec
l'oncle Jacques...
Maman, stupéfaite. — Tu dis?,..
Bob, flatté. — Ah ! ça t'intéresse donc?
Maman. — Je ne comprends pas un mol des bêtises que tu dis..*
Bob. — C'est pas des bêtises ; c'est grand'mère qui l'a dit, ainsi... à p'pa... y a pas deux jours... q' j*ai entendu... dans Tsalon...
Maman, agacée, — Mais quoi ?
Bob. — Q' Toncle Jacques faisait tout Ttemps la fête avec des cocottes, et c'qui m'irrite V plus, qu'a dit grand'mère, c'est que Tplus souvent c'est avec Ostentation.
MamaN; qui rit. — Vraiment ?
BoB^ étonné. — Tu ris, toi?... Ben, c'est pas comme grand'mère. Elle riait pas, va, grand'mèrel... Paraît qu'elle aime mieux q'ça soye avec les autres qu'avec cellelà. ••
Maman. — C'est bien; ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas.
BoB. — Ça me r'garde, puisque j'suis d' la famille, et qu'grand'mère disait q'c'était une plaie pour elle. Tiens, m*man,v'là Tmonsieur qu'a payé vingt francs qui veut entrer dans la
tribune d'à côté... On veut pas Tlaisser non plus... Tpauvre homme!... Il a vraiment la guigne !.. Tu vas voir qu'y finira par attraper un coup d' pied ou un renfoncement quelconque...
Le monsieur cherche en effet vainement à s'introduire dans une autre tribune, dont Paccès lui est refusé comme celui de la tribune des sociétaires. 11 recommence à expliquer qu'on lui a dit que pour vingt francs il aurait le droit d'aller partout, etc.
BoB. — Y a longtemps, dis, m'man, qu'ça existe, le Concours hippique ?
Maman. — Oui ; mais autrefois ça ne ressemblait guère à ce que tu vois ; il y avait peu de monde ; c'était coquet, élégant, presque intime...
BoB. — Y avait-t'y l'élite?
Maman. — Oui.
Bob. — Et aujourd'hui?
Maman, riant. — Aujourd'hui aussi, probablement; mais aujourd'hui, « l'élite #, comme tu dis, est noyée dans le flot, disséminée çà et là, de telle façon qu'on n'en retrouve rien.
Bob. — Y a bien plus d'fernmes q' d'hommes. ••
Maman. — Je crois que ouï...
Bob. — Tant mieux !... ça orne plus !...
J'ai idée q' si y avait des femmes qui sautent, ça aurait beaucoup d' succès... Moi, i'trouve qu'une femme à cheval, c'est très... décoratif! M*man, voilà la plus jolie cocotte d'!a tribune!..., là, à droite!...
Maman, crispée, — Mais ça m'est bien égal... Tiens-toi donc tranquille!
BoB. — M'man, jVen prie... elle est si tellement jolie, laisse-toi la montrer... Voistu, elle a une robe, avec des grosses hanches froncées, comme les vieux portraits, et puis un grand chapeau avec des panaches d' toutes les couleurs... et puis Tair si insolent..»
J'aime ça, moi, qu'on ait l'air insolent!
Maman. — Mais c'est madame de ZI...
Bob, surpris. -^Tu la connais?
Maman. — Mais oui.
Bob, pensif. — Tiens, elle a un drôle d'air. Dis donc, m'man, c'est moi qui vou-
drais pas être les soiaais qui relèvent les choses qui tombent... Et juge aux obstacles, donc! En v'ià un périlleux d' métier !...
Ah! un cheval dérobeur!... tant mieux! Ça, c'est amusant ! à la bonne heure ! Ah bien, ouiche! la sonnette ! Sont-t'y bêtes les gens du jury ! On a une pauv' p'tite occasion d' s'amuser et y la font rater!... Moi, y a une chose qui m'plairait assez... ça s'rait une seconde course d'obstacles pour les officiers supérieurs !... C'est ça qui s'rait rigolo, hein I m'man, d'Voir des gros bonshommes rouler sur leurs selles pendant trois tours, en saluant bien fort aux obstacles !...
Maman. — Mais parmi les officiers supérieurs, il y en a quelques-uns qui montent à merveille...
BoB. — Quelques-uns ; j'te dis pas l'contraire, mais c'est pas la masse, c'est presque tous des vieilles panoplies...
Maman. — Mais parle donc autrement, Dob, tu ne respectes rien...
Bob, — Ah I si on peut même plus appre cier les choses!... Tiens, v'ià un p'tit chasseur qu'a beaucoup d'branche, et son cheval, ! donc !•.. A-t'y dTentrain!... file-t'y assez lestement sur les obstacles î tu verras qu'il aura rien, celui-là ?
Maman. — Si nous partions! qu'en dis-' tu?
Bob. — Regardons distribuer les prix, puisque nous sommes là^ attendons la fin...
Maman, résignée. — Attendons !
BoB. — Ça t'ennuie, TConcours hippique?
Maman. — Oh ! oui !
BoB. — Voilà la distribution. Ah ! l'Saumurien a l'prix... C'est assez bien donné...
Comment! Amaltée n'a qu'un flot de rubans, et Perle non plus !... Ça, par exemple, c'est des injustices!...
Maman, Ventrainant. — Allons, allons, c'est fini.
Au moment de sortir, ils rencontrent le monsieur qui
a payé vingt francs. Il vient d'arracher la moitié d^une jambe de son pantalon à un clou placé dans une barre, sur laquelle on l'avait laissé s'asseoir saot di^&«:vissioQ.