‹ Petit carême de MassillonChapitre 17 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire ,

L'origine éternelle de Jésus-Christ ; son titre de fils de Dieu, qui est le titre essentiel de sa sainteté, l'est aussi de sa grandeur et de son éminence. Il n'est pas appelé grand, parce qu'il compte des rois et des patriarches parmi ses ancêtres, et que le sangle plus auguste de l'univers coule dans ses veines; il est grand, parce qu'il est le saint et le fils du Très-Haut : toute sa grandeur a sa source dans le sein de Dieu , d'où il est sorti; et le grand mystère de ses voies éternelles, qui se manifeste aujourd'hui , va puiser tout son éclat dans sa naissance divine.

JOO SEHMON POUR LE JOUR

Nous n'avons de grand que ce qui nous vient de Dieu. Oui, mes frères, que les grands se vantent d'avoir comme Jésus-Christ des princes et des rois parmi leurs ancêtres ; s'ils n'ont point d'autre gloire que celle de leurs aïeux, si toute leur grandeur est dans leur nom, si leurs titres sont leurs uniques vertus, s'il faut rappeler les siècles passés pour les trouver dignes de nos hommages, leur naissance les avilit et les déshonore, même selon le monde. On oppose sans cesse leur nom à leur personne : le souvenir de leurs aïeux devient leur opprobre : les histoires oïl sont écrites les grandes actions de leurs pères ne sont plus que des témoins qui déposent contre eux. On cherche ces glorieux ancêtres dans leurs indignes successeurs, on redemande à leurs noms les vertus qui ont autrefois honoré la patrie; et cet amas de gloire dont ils ont hérité n'est plus qu'un poids de honte qui les flétrit et les accable.

Cependant la plupart portent sur leur

DE L'iSCARNAÎlON. îSt Front l'orgueil de leur origine. Ils comptent les degrés d^ leur grandeur par des siècles qui ne sont plus, par des dignités qu'ils ne possèdent plus , par des actions qu'ils n'ont pas faites, par des aïeux dont il ne reste qu'une vile poussière, par des monumens que les îems ont effacés , et se croient au-dessus des autres hommes, parce qn 'il leur reste plus de débris domestiques de la rapidité des tems, et qu'ils peuvent produire plus de titres que tes antres hommes de fa vanité des choses humaines, Sans doute une haute naissance est une prérogative illustre à laquelle le consentement des nations a attaché de tout tems des distinctions d'honneur et d'hommage; mais ce n'est qu'un titre, ce n'est pas une vertu : c'est un engagement à la gloire; ce n'est pas elle qui la donne : c'est une leçon domestique et un motif honorable de grandeur ; mais ce n'est pas ce qui nous fait grands : c'est une succession d'honneur et démérite: mais elle manque et s'é-

1D2 SERMON POUR LE JOUR teint en nous dès que nous héritons cîa nom sans hériter des vertus qui l'ont rendu illustre. Nous commençons, pour ainsi dire, une nouvelle race; nous devenons des hommes nouveaux; la noblesse n'est plus que pour notre nom,1 et îa roture pour notre personne.

Mais si, devant le monde même, la naissance sans vertu n'est plus qu'un vain titre qui nous reproche sans cesse notre oisiveté et notre bassesse, qu'estelle devant Dieu, qui ne voit de grand et de réel en nous que les dons de sa grâce et de son esprit qu'il y a mis luimême ?

C'est donc notre naissance selon la foi qui fait le plus glorieux de tous nos titres. Nous ne sommes grands que parcs que nous sommes , comme Jésus-Christ, enfans de Dieu, et que nous soutenons la noblesse et l'excellence d'une si haufe origine. C'est elle qui élève le chrétien au-dessus des rois et des princes de !a îerre; c'est par elle que nous entrons aujourd'hui dans tous les droits de Je-

DE l'incarnation. io3 sus-Christ , que tout est à nous, que tout l'univers n'est que pour nous, que les patriarches et tous les élus des siècles passés sont nos ancêtres , que nous devenons héritiers d'un royaume éternel , que nous jugerons les anges et les hommes, et que nous verrons un jour à nos pieds toutes les nations et les puissances du siècle.

Telle est, Sire, la prérogative des enfans de Dieu. Aussi nos rois ont mis le titre de chrétien à la tête de tous les titres qui entourent et ennoblissent leur couronne; et le plus saint de vos prédécesseurs n'allait pas chercher la source et l'origine de sa grandeur dans le nom» bre des villes et des provinces soumises à son empire, mais dans le lieu seul où il avait été mis par le baptême au nombre des enfans de Dieu.

Mais, Sire, ce n'est pas assez, dit saint Jean , d'en porter le nom , il faut l'être en effet : ut filii Dei nominemur et simus (i). Si les enfans des rois, dé-

(i) Joan. , ep. i. , c. 3 , v. r,

Î04 SERMON POUR LE JOUR générant de leur auguste naissance 4 n'avaient que des inclinations basses et vulgaires; s'ils se proposaient la fortune d'un vil artisan comme l'objet le plus digne de leur cœur, et seul capable de remplir leurs grandes destinées; si \ perdant de vue le trône où ils doivent un jour être élevés , ils ne connaissaient rien de plus grand que de ramper dans la boue, et d'être confondus par leurs sentimens et leurs occupations avec la plus vile populace, quel opprobre pour leur nom et pour la nation qui attendrait de tels maîtres!

Tels , et encore plus coupables , Sire, sont les enfans de Dieu quand ils se dégradent jusqu'à vivre comme les enfans du siècle. La grâce de votre baptêms vous a élevé encore plus haut que la gloire de votre naissance , quoiqu'elle soit la plus auguste de l'univers. Par celle-ci vous n'êtes qu'un roi temporel ; l'autre vous rend héritier d'un royaume éternel. La première ne vous fait que l'enfant des rois; par K'autre vous êtes

de l'incarnation. i55

devenu l'enfant de Dieu.. Tons les jours nous voyons croître et se développer dans votre majesté des sentimens et des inclinations dignes de la naissance que vous avez eue des rois vos ancêtres ; mais ce ne serait rien , si vous n'en montriez encore qui répondissent à la grandeur de la naissance que vous tenez de Dieu, lequel vous a mis par le baptême au nombre de ses enfans.

Or , par tout ce qu'exige une naissance royale, jugez, Sire, de ce que doit exiger une naissance toute divine.

Si les enfans des rois doivent ê(re audessus des autres hommes 3 si la moindre bassesse Jes déshonore , si le plus léger défaut de courage est une tache qui flétrit tout l'éclat de leur naissance, si on leur fait un crime d'une simple inégalité d'humeur; s'iifaut qu'ils soient plus vaillans, plus sages, plus circonspects, plus doux, plus affables, plus humains, plus grands que le reste des hommes ; si le monde exige tant des enfans de la terre , qu'est-ce que Dieu ne

l56 SERMON £OUR LE JOUR doit pas demander des enfans du cîeî î quelle innocence, quelle pureté de désirs , quelle élévation de sentimens, quelle supériorité au-dessus des sens et des passions, quel mépris pour tout ce qui n'est pas éternel ! qu'il faut être grand pour soutenir l'éminence d'une si haute origine! Premier caractère de la grandeur de Jésus-Christ ,une grandeur de sainteté : Hic erit magnas , et filius jîltissimus vocabitur.

SECONDE PARTIE

Mais, en second lieu, il sera grand parce qu'il sauvera son peuple : Ipse enim salviim faciet populum suum \; second caractère de sa grandeur, une grandeur de miséricorde.

Il ne descend sur la terre que pour combler les hommes de ses bienfaits.

Nous étions sous la servitude et sous la. malédiction , et il vient rompre nos chaînes et nous roetfre en liberté; nous étions ennemis de Dieu et étrangers à ses promesses^ et il vient nous réconci-

DE L'INCARNATION. IdJ lier avec lui, et nous rendre concitoyens des saints et enfans d'une nouvelle alliance; nous vivions sans loi, sans joug, sans Dieu dans ce monde, et il vient être notre loi, notre vérité, notre justice, et répandre l'abondance de ses dons et de ses grâces sur tout l'univers* En un mot, il vient renouveler toute la nature, sanctifier ce qui était souillé, fortifier ce qui était faible, sauver ce qui était perdu, réunir ce qui était divisé. Quelle grandeur! car il n'y a rien de si grand que pouvoir être utile à tous les hommes.

Et telle est la grandeur où les princes eî les souverains, et tout ce qui porte le nom de grand sur la terre, doit aspirer: ils ne peuvent être grands qu'en se rendant utiles aux peuples, et leur portant, comme Jésus-Christ, la liberté, la paix et l'abondance.

Je dis la liberté, non celle qui favorise les passions et la licence : c'est un nouveau joug et une servitude honteuse que ce funeste libertinage; et la règle

lS3 SERMON POUR LE JOUR des mœurs est le premier principe de la félicité et de l'affermissement des empires. Ce n'est pas celle encore, ou qui s'élève contre l'autorité légitime, ou qui veut partager avec le souverain celle qui réside en lui seul, et, sous prétexte de la modérer , l'anéantir et l'éteindre. Il n'y a de bonheur pour les peuples que dans l'ordre et dans la soumission. Pour peu qu'ils s'écartent du point fixe de l'obéissance, le gouvernement n'a plus de règle; chacun veut être à lui-même sa loi ; la confusion , les troubles , les dissensions, les attentats, l'impunité naissent bientôt de l'indépendance : et les souverains ne sauraient rendre leurs sujets heureux qu'en les tenant soumis à l'autorité > et leur rendant en même tems l'assujéiissement doux et aimable.

La liberté , Sire , que les princes doivent à leurs peuples -, c'est la liberté des lois» Vous^êtes le maître de la vie et de la fortune de vos sujets , mais vous »e pouvez en disposer que selon les

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