‹ Petit carême de MassillonChapitre 43 sur 45 · S68 P.* LA ÊÉN. DES DRAPEAUX · texte numérisé non relu

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faire rapporter au roi du ciel , aux yeux de qui rien n'échappe et qui nous tien* dra compte de nos plus petits soins, des services que nous rendons aux rois de la terre, qui souvent ou ne peuvent les voir, ou ne sauraient les récompenser;

Mais quand même voire bonheur ré* pondrait à vos espérances ; quand même ies douces erreurs et les songes sur lesquels votre esprit s'endort deviendraient un jour des réalités; quand même, par un de ces coups du hasard qui entrent toujours pour beaucoup dans la fortune des armes, vous vous verriez élevés à des postes auxquels vous n'oseriez même aspirer, et que vous n'auriez plus rien à souhaiter du côté des prétentions hujnaines : que sont les félicités d'ici-bas ? et quelle est leur fragilité et leur rapide durée! Que nous reste-t-il de ces grands ncras qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers ?i!s ont paru un seul ïusiant, et disparu pour toujours aux jeux des hommes. On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a

duré leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des morts ? Les chimères de la gloire et de l'immortalité ne sont là d'aucun secours : le Dieu vengeur, qui du haut de son tribunal pèse leurs actions et discerne leur mérite, n'en juge pas sur ce que nous disons et sur ce que nous pensons d'eux ici-bas; et tous ces grands traits, qui font tant d'honneur à leur mémoire et qui enrichissent nos annales , sont peutêtre les principaux chefs de leur condamnation , et les traits les plus honteux: de leur âme aux yeux de Dieu.

Hélas! Messieurs, que sont les hommes sur la terre? des personnages de théâtre. Tout y roule sur le faux; ce n'est partout que représentations ; et tout ce qu'on y voit de plus pompeux:

etde mieux établi n'est l'affaire que d'une scène. Qui ne le dit tous les jours dan* le siècle? Une fatale révolution, une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout cfôns les abîmes de l'éternité : les siècle/, les générations, les empires } tout va se per-

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dre dans ce gouffre; tout y entre , et rien n'en sort. Nos ancêtres en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âgesse renouvellent; ainsi la figure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivans se succèdent et se remplacent continuellement. Rien nedemeure,touts'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même , et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux; et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels, dans le tems même qu'ils sont entraînés par le cours fatal, l'insulter en passant, profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom , et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa îustice.

Eh! faisons après cela des projets de fonune et d'élévation ; nourrissons notre cœu; de mille espérances flatteuses ; prenons o grands frais des mesures infinies pour nous ménager un instant de bon-

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heur; et ne faisons jamais une seule demarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point! C'est une fureur dont on ne croirait pas l'homme capable, si l'expérience de tous les jours n'y était.

Et d'ailleurs cet instant même de bonheur est-il tranquille ? Les soupçons , les jalousies, les craintes, les agitations éternelles et inévitables aux grands emplois, le sort journalier des armes , la faveur des concurrens, la fatigue des ménagemens et des intrigues, les caprices de ceux de qui on dépend , et tant de revers à essuyer, le vide même des prospérités temporelles qui , de loin , piquent et attirent le cœur, mais qui, touchées de près, ne peuvent ni le fixer ni le satisfaire; est-il de félicité que tout cela ne trouble et n'altère? et ceux que vous regardez comme les heureux du siècle, sont-ils toujours tels à leurs propres yeux? O Seigneur, à qui seul apparUent la gloire et la grandeur, Phoninie ne compretfdra-t-il jamais qu'il n'esf point pour lui de félicité durable et tranquille

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hors de vous; que tout ce qui plaît icibas peut amuser le cœur, mais ne saurait le satisfaire; que la gloire et les plaisirs ne piquent presque que dans le moment qui les précède ; que les inquiétudes et les dégoûts qui les suivent sont des voix secrètes qui nous appellent à vous ; et que quand même on pourrait se promettre une fortune paisible, ce ne serait qu'une vapeur dont un instant décide, et qu'on voit naître, s'épaissir, monter, s'étendre, s'évanouir dans un moment ?

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable pour vous, Messieurs, c'est que dans une vie rude et pénible, dans des emplois dont les devoirs passent quelquefois la rigueur et les travaux des cloîtres les plus austères , vous souffrez toujours m vain pour l'autre vie , et très-souvent pour celle-ci. Ah! du moins le solitaire dans sa retraite, obligé de mortifier sa chah et de la soumettre à l'esprit, est soutenu par l'espoir d'une récompense assurée et par Ponction secrète de la

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grâce qui adoucît le joug du Seigneur.

Mais vous, au lit de la mort, oserezvous présenter à Jésus-Christ vos fatigues et les désagrérnens journaliers de votre emploi? oserez-vous le solliciter d'une récompense? Et qu'a-t-ildû mettre sur son compte dans toutes les violences que vous vous êtes faites? Cependant les plus beaux jours de votre vie, vous les avez sacrifiés à votre profession : dix ans de services ont plus usé votre corps qu'une vie entière de pénitence. Eh !

mon frère , un seul jour de ces souffrances, consacré au Seigneur, vous aurait peut-être valu un bonheur éternel; une seule action pénible à la nature et offerte à Jésus-Christ, vous aurait peut-être assuré l'héritage des saints : et vous en avez tant fait en vain pour le monde!

Ah! la mollesse et l'inutilité damneront ceux qui habitent les villes : mais pour vous, Messieurs , ce sera le mâchant usage que vous faites de vos peines et de vos fatigues. Eh quoi! vous prenez sur votre repos, sur vos plaisirs, sur

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vos besoins même, quand il s'agît de votre devoir : eh! voilà le plus difficile fait ; ce qui vous reste à faire pour le salut ne coûte plus rien. Soutenez ces travaux avec une foi chrétienne; offrez-les au Dieu juste comme le prix de vos iniquités; et puisqu'il faut les souffrir, ne les souffrez pas sans mérite. Si le prince vous manque, Dieu du moins ne vous manquera pas : c'est une ressource que vous vous assurez dans la mauvaise fortune. Vos services ne seront, comme cela, jamais perdus; et les fruits de la guerre seront pour vous des fruits de paix et d'éternité. Mais encore une fois, vous souffrez tout ce qu'il faut souffrir pour le salut , et vous ne savez pas vous en faire honneur auprès du père céleste.

C'est ainsi, Seigneur, que votre loi se justifie devant les hommes, que vous paraissez vous-même juste dans vos jugemens, et qu'au jour terrible de vos vengeances vous vous servirez de la vie rude et laborieuse d'un homme de guerre pour confondre la lâcheté du mondain

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et ses excuses sur la difficulté de vos préceptes; et que, d'autre part, l'amour du mondain pour les plaisirs condamnera le peu d'usage que l'homme de guerre a fait de ses souffrances. Voilà donc, Messieurs, comme l'ambition peut devenir elle-même une ressource de grâce.

Mais cette réputation de valeur, si essentielle à votre état, comment l'ajuster, me direz- vous, avec la douceur et l'humilité chrétienne? Mais qu'est-ce que la valeur, Messieurs? est-ce une fierté de tempérament, un caprice de cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang, une avidité mal entendue de gloire, un emportement de mauvais goût, une petitesse d'esprit qui se fait des dangers de gaieté de cœur seulement pour avoir la gloire d'en être sorti ? Quel siècle fut jamais plus corrigé là-/ dessus que le nôtre? Quel est le goû/ des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur? La sagesse, la circonspection ? la maturité n'y entrent elles pour rien? Quel a été le caractère des

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grands hommes que vous avez vus dans ce siècle à la tête de nos armées , et dont les noms vous sont encore si chers? Les Turenne , les Condé, les Créqui,par quelle voie sont-ils montés à ce dernier point de gloire et de réputation au-delà duquel il est défendu de prétendre ? Le sage et vaillant général à qui cette province doit sa sûreté ^ et le reste du royaume sa paix et son abondance * lui dont vous recevez les ordres de plus près comme de votre propre chef, et sous le nom et les étendards de qui vous avez Thonneur de combattre , s'est-il frayé un chemin à l'élévation où le choix du prince et le bonheur de l'état l'ont placé , par une valeur indiscrète ? et la sagesse, qui est comme née avec lui , a-t-elle jamais rien gâté ou à son mérite ou à sa fortune ?

Mais c'est que nous nous faisons de fa isses idées des choses. La valeur, lorsqu'elle n'est pas à sa place , n'est plus une vertu; et cette noble ardeur qui, au milieu des combats ; est générosité

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et grandeur d'âme, n'est plus, hors de là, que rusticité, jeunesse de cœur, ou défaut d'esprit. Mais quelle idée, me direz- vous encore, a-t-on , dans les trou* pes, d'un homme qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion ?

Eh quoi! Seigneur, il y aurait donc de la gloire à servir les rois de la terre, et ce serait bassesse et lâcheté que de vous être fidèle ! Et qu'y avait-il autrefois dans les armées des empereurs païens de plus intrépide dans les périls que les soldats chrétiens? Cependant , Mes* sieurs, c'étaient des gens qui^ au milieu de la licence des troupes, avaient leurs heures marquées pour la prière , passaient quelquefois les nuits à bénir tous ensemble le Seigneur , et qui, au sortir d'une action , savaient fort bien courir à l'échafaud, et y répandre sans murmure leur sang pour la défense de la foi.

Il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous cette piété craintive et tendre, vî toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, qui, libres de tout erkz

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