‹ Petit carêmeChapitre 10 sur 40 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La religion est la fin de tous les desseins de Dieu sur la terre : tout ce qu'il a fait ici-bas , il ne l'a fait que pour elle ; tout doit servir à l'agrandissement de ce royaume de Jésus-Christ. Les vertus et les vices , les grands et le peuple , les bons et les mauvais succès, l'abondance ou les calamités publiques , l'élévation ou la décadence

des empires, tout enfin, clans l'ordre des conseils éternels , doit coopérer à la formation et à l'accroissement de celle sainte Jérusalem. Les tyrans l'ont purifiée par les persécutions ; les fidèles la perpétuent par la charité ; les incrédules et les libertins l'éprouvent et l'affermissent parles scandales : les justes sont les témoins de sa foi ; les pasteurs, les dépositaires de sa doctrine; les princes et les puissans, les protecteurs de sa vérité.

Ce n'est pas assez pour eux d'obéir à ses lois ; c'est le devoir de tout fidèle : la majesté de son culte, la sainteté de ses maximes , le dépôt de sa vérité doivent trouver une sûre protection dans leur autorité et dans leur zèle.

Je dis la majesté de son culte. Rien, Sire, n'honore plus la religion que de voir les grands et les princes confondus au pied des autels avec le reste des fidèles , dans les devoirs communs et extérieurs de la foi : c'est à eux à opposer leurs hommages publics et respectueux dans le temple saint aux irrévérences et aux profanations publiques , et à venir montrer à la multitude combien il est indécent à des sujets de paraître sans pudeur et sans contrainte au pied du sanctuaire, devant lequel les princes et les rois eux-mêmes s'anéantissent : ils doivent cet exemple aux peuples , et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas ! ils regardent comme une bienséance de leur rang d'autoriser parleur présence les plaisirs publics,

et ils croiraient souvent se dégrader en paraissant à la tête des cantiques de joie et des solennités saintes de la religion î Ils se font un intérêt d'état de donner du crédit par leur exemple aux arausemens du théâtre et aux vains spectacles du siècle : l'Eglise est-elle donc moins intéressée que leurs exemples en donnent aux spectacles sacrés et religieux de la foi ?

Les plaisirs publics n'ont pas besoin de protection. Hélas! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée ; et , s'ils sont nécessaires aux états , l'autorité n'a que faire de s'en mêler : de tous les besoins publics, c'est celui qui court le moins de risque.

Mais les devoirs de la religion , qui ne trouvent rien pour eux dans nos coeurs, il faut que de grands exemples les soutiennent : le culte achève de s'avilir dès que les princes et les grands le négligent : Dieu ne paraît plus si grand, si j'ose parler ainsi , dès qu'on ne compte que le peuple parmi ses adorateurs : sa parole n'est plus écoutée, ou perd tous les jours son autorité, dès qu'elle n'est plus destinée qu'à être le pain des pauvres et des petits : les devoirs publics de la piété sont abandonnés, tout tombe et languit, si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C'est ici où l'intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de l'état ; où il importe au souverain

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de maintenir et les dehors augustes de la religion, et l'unité de sa doctrine, qui soutiennent euxmêmes le trône, et d'accoutumer ses sujets à rendre à Dieu et à l'Eglise le respect et la soumission qui leur sont dûs, de peur qu'ils ne les lui refusent ensuite à lui-même. Les troubles de l'Eglise ne sont jamais loin de ceux de l'état ; on ne respecte guère le joug des puissances quand on est parvenu à secouer le joug de la foi : et l'hérésie a beau se laver de cet opprobre, elle a partout allumé le feu de la sédition ; elle est née dans la révolte ; en ébranlant les fondemens de la foi, elle a ébranlé les trônes et les empires; et partout, en formant des sectateurs, elle a formé des rebelles : elle a beau dire que les persécutions des princes lui mirent en main les armes d'une juste défense ; l'Eglise n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté; sa foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans : ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fidèles : ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux pour être eux-mêmes égorgés : ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi , la vérité de leur mission : on devait les traîner devant les rois pour y être jugés comme

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des criminels, et non pour y paraître les armes à la main et les forcer de leur être favorables : ils respectaient le sceptre dans des mains même profanes et idolâtres, et ils auraient cru déshonorer et détruire l'œuvre de Dieu en recourant , pour l'établir, à des ressources humaines.

Les princes affermissent donc leur autorité en affermissant l'autorité de la religion. Aussi c'est à eux que le culte doit sa première magnificence : ce fut sous les plus grands rois de la race de David que le temple du Seigneur vit revivre sa gloire et sa majesté : les Césars, sous l'Evangile , tirèrent l'Eglise de l'obscurité où les persécutions l'avaient laissée : les Charlemagne, les saint Louis, relevèrent l'éclat de leur règne en relevant celu i du culte ; et les monumens publics de leur piété , que les temps n'ont pu détruire, et que nous respectons encore parmi nous, font plus d'honneur a leur mémoire que les statues et les inscriptions qui , en immortalisant les victoires et les conquêtes , n'immortalisent d'ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.

Biais les mêmes motifs qui obligent les grands à soutenir la majesté et la décence extérieure du culte les rendent en même temps protecteurs de la sainteté de ses maximes : il faut qu'ils apprennent au peuple à respecter la piété, en respectant eux-mêmes ceux qui la pratiquent; c'est une protection publique qu'ils doivent à la vertu.

Oui , Sire , les gens de bien sont la seule source du bonheur et de la prospérité des empires : c'est pour eux seuls cpie Dieu accorde aux peuples l'abondance et la tranquillité. S'il se fût trouvé dix justes dans Sodôme , le feu du ciel ne serait jamais tombé sur cette ville criminelle. L'état périrait, le trône serait renversé , nos villes abîmées et réduites en cendres , et nous aurions le même sort que Sodôme et Gomorrhe , si Dieu ne voyait encore au milieu de nous des serviteurs fidèles ; s'il ne nous laissait encore une semence sainte; si l'innocence peut-être de l'enfant auguste et précieux, la seule semence qui nous reste du sang de nos rois , n'arrêtait les foudres que la dissolution publique de nos mœurs aurait dû déjà attirer sur nos têtes : JYisi Dominus reliquisset nobis semen, sicut Sodoma facti essemus , et sicut Gomorrha similes fuissemus^ . Les princes , Sire, sont donc intéressés à protéger la vertu , puisque les empires et les monarchies , et le monde entier ne subsistera que tant qu'il y aura de la vertu sur la terre.

Mais ce n'est pas , Sire , par un simple respect que les princes doivent honorer les gens de bien : c'est par la confiance ; ils ne trouveront d'amis fidèles que ceux qui sont fidèles à Dieu : c'est par les emplois publics ; l'autorité n'est sûre et bien placée qu'entre les mains de ceux qui le crai-

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gnent : c'est par des préférences ; les grands talens sont quelquefois les plus dangereux , si la crainte de Dieu ne sait les rendre utiles : c'est par l'accès auprès de leur personne ; la familiarité n'a rien à craindre de ceux qui respecteraient même nos rebuts et nos mauvais traitemens : c'est enfin par les grâces ; nos bienfaits ne sauraient faire des ingrats de ceux que le devoir tout seul et la conscience nous attache.

Quel bonheur, Sire, pour un siècle, pour un empire, pour les peuples , lorsque Dieu leur donne dans sa miséricorde des princes favorables à la piété! Par eux croissent et s'animent les talens utiles à l'Eglise : par eux se forment et sont protégés des ouvriers fidèles destinés à répandre la science du salut , à arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, et à ranimer la foi par des ouvrages pleins de l'esprit qui les a dictés : par eux s'élèvent au milieu de nous des maisons saintes , des établissemens pieux , où l'innocence est préservée , où le vice sauvé du naufrage trouve un port heureux : par eux enfin nos neveux trouveront encore ces ressources publiques de salut, monumens heureux qui perpétuent la piété dans les empires , qui assurent aux princes la reconnaissance des âges à venir , qui mettent la postérité dans leurs intérêts , et qui les rendent les héros de tous les siècles.

Non , Sire , la gloire des monumens que l'or-

gueil ou l'adulation ont élevés sera ou ensevelie dans l'oubli par le temps , ou effacée par les censures et les jugemens plus équitables de la postérité : les races futures disputeront à la plupart des souverains les titres et les honneurs que leur siècle leur aura déférés; mais la gloire des secours publics accordés à la piété, et qui subsisteront après eux, ne leur sera pas disputée, et, quelque grand qu'ait été le roi que nous pleurons encore , de tous les monumens élevés si justement pour immortaliser la gloire de son règne , les deux édifices pieux et augustes où la valeur d'un côté, et la noblesse du sexe de l'autre , trouveront jusqu'à la fin des ressources sûres et publiques , sont les titres qui lui répondent le plus des éloges et des actions de grâces de la postérité.

Tel est le zèle de protection que les princes et les grands doivent à la sainteté des maximes de la religion : mais ils le doivent encore au dépôt sacré de sa doctrine et de sa vérité ; et notre siècle surtout, où l'irréligion fait tant de progrès, doit encore plus réveiller là-dessus leur attention et leur zèle.

J'avoue que les impies ont été de tous les siècles ; que chaque âge et chaque nation a vu des esprits noirs et superbes dire non seulement dans le cœur et en secret , mais oser blasphémer tout haut qu'il n'y a point de Dieu; et que, dès le temps même de Salomon , où le souvenir des mer-

veilles du Seigneur en Egypte et dans le désert était encore si récent , ils proposaient déjà , contre tout culte rendu au Très-Haut, ces doutes impies qui sont devenus le langage vulgaire de l'incrédulité.

Mais , s'il a paru autrefois des impies , le monde lui-même les a regardés avec horreur ; et ces ennemis de Dieu n'ont paru sur la terre que pour être comme le rebut et l'anathème de tous les hommes.

Aujourd'hui, hélas! l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire : c'est un titre qui honore ; et souvent on se le donne à soimême par une affreuse ostentation , tandis que la conscience n'ose encore secouer le joug , et nous le refuse. Aujourd'hui c'est un mérite qui donne accès auprès des grands ; qui relève , pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissance; qui donne à des hommes obscurs, auprès des princes du peuple , un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes , toutes corrompues qu'elles sont, rougissent; et l'impiété, qui devrait avilir l'éclat même de la naissance et de la gloire, décore et ennoblit l'obscurité et la roture. Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l'impie ; c'est à eux à le dégrader et à le confondre.

Quelle honte pour la religion , mes Frères ! les plus grands hommes du paganisme ne parlaient qu'avec respect des superstitions de l'idolâtrie , dont ils connaissaient la puérilité et l'cxtrava-

gance : ils pensaient avec les sages , et ils n'osaient parler que comme le peuple : ils n'auraient osé , avec toute leur réputation et leurs lumières , insulter tout haut un culte si insensé, mais que la majesté des lois de l'empire et l'ancienneté rendaient respectable ; et Socrate lui-même, l'honneur de la Grèce, ce premier philosophe du monde, si estimé de tous les siècles , et qui devait être si cher au sien, perd la vie par un arrêt public d'Athènes , pour avoir parlé avec moins de circonspection de ces dieux bizarres auxquels ses citoyens devaient moins de respect et d'honneur qu'à lui-même.

Et parmi nous le Dieu du ciel et de la terre est insulté hautement , sans que le zèle public se réveille! etsousl'empiremêmedelafoi, deshommes vils et ignorans font des dérisions publiques d'une doctrine descendue du ciel, et on applaudit à l'impiété ! et , dans un royaume où le titre de chrétien honore nos rois, l'incrédulité impunie devient même un titre d'honneur pour des sujets! Les vaines idoles auraient donc eu le ministère public pour vengeur contre les savans et les sages, et le seul Dieu véritable ne l'aurait pas contre les libertins et les insensés!

Vengez l'honneur de la religion, vous, mes Frères , dont les illustres ancêtres en ont été les premiers dépositaires , et dont vous devez être par conséquent les premiers défenseurs : éloignez l'impie d'auprès de vous ; n'ayez jamais pour amis les

ennemis de Dieu : il y a tant de dignité pour les grands à ne pas souffrir qu'on insulte et qu'on avilisse devant eux la foi de leurs pères! Ce doit être , pour vous , manquer de respect à votre rang , que d'en manquer en votre présence à la religion que vous professez ; c'est un langage indécent qui blesse les égards et les attentions qui vous sont dues : on vous méprise en méprisant devant vous le Dieu que vous adorez. N'écoutez donc qu'avec une indignation qui ferme la bouche à l'incrédule les discours de l'incrédulité: comme c'est la vanité seule qui fait les impies, ils seront rares dès qu'ils seront méprisés.

Ayez vous-mêmes un noble et religieux respect pour les vérités de la religion. La véritable élévation de l'esprit , c'est de pouvoir sentir toute la majesté et toute la sublimité de la foi : les grandes lumières nous conduisent elles - mêmes à la soumission ; l'incrédulité est le vice des esprits faibles et bornés : c'est tout ignorer que de vouloir tout connaître : les contradictions et les abîmes de l'impiété sont encore plus incompréhensibles que les mystères de la foi ; et il y a encore moins de ressource pour la raison à secouer tout joug qu'à obéir et à se soumettre.

Que votre respect et votre zèle pour la religion de vos pères cultive et fasse croître celui du jeune prince auprès duquel vos noms et vos dignités vous attachent, et dont l'éducation est , pour ainsi dire , confiée à tous ceux qui ont l'honneur de

l'approcher de plus près : qu'il retrouve en vous les premiers témoins de la foi que ses ancêtres placèrent sur le trône : que le zèle pour la défense de l'Eglise qui coule en lui avec le sang soit encore réveillé et animé par vos exemples : que les erreurs et les profanes nouveautés soient les premiers ennemis qu'il se propose de combattre ; et qu'il soit encore plus jaloux qu'on ne j touche point aux anciennes bornes de la foi qu'à celles de. la monarchie.

Que la tranquillité de son règne , ô mon Dieu ! devienne celle de l'Eglise : que les troubles qui l'agitent soient calmés avant qu'il puisse les connaître : que la concorde et l'union rétablies parmi nous préviennent la sévérité de ses lois , et ne laissent plus rien à faire à son zèle : que son règne soit le règne de la paix et de la vérité : que le lion et l'agneau vivent ensemble paisiblement sous son empire ; et que cet enfant miraculeux , comme dit Isaïe , les mène encore et les voie réunis dans les mêmes pâturages : Et puer parvulus minabit eos^ . Que le camp des infidèles et des Philistins ne se réjouisse plus de nos dissensions ; et que , s'ils entendent encore des clameurs autour de l'arche , ce ne soient plus celles qui annoncent ses périls et des malheurs nouveaux, mais ses triomphes et sa gloire.

Ainsi soit-il.

ils. ii. 6.

SERMON

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