‹ Petit carêmeChapitre 9 sur 40 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire , èlre né grand et vivre en chrétien n'ont rien d'incompatible , ni dans les fonctions de l'autorité , ni dans les devoirs de la religion : ce serait dégrader l'Evangile et adopter les anciens blasphèmes de ses ennemis , de le regarder comme la religion du peuple et une secte de gens obscurs.

Il est vrai que les Césars , et les puissans selon le siècle ne crurent pas d'abord en Jésus-Christ : mais ce n'est pas que sa doctrine réprouvât leur état; elle ne réprouvait que leurs vices : il fallait même montrer au monde que la puissance de Dieu n'avait pas besoin de celle des hommes ; que le crédit et l'autorité du siècle étaient inutiles à une doctrine descendue du ciel ; qu'elle se suffisait à elle-même pour s'établir dans l'univers; que toutes les puissances du siècle, en se déclarant contre elle et en la persécutant , devaient l'affermir ; et que , si elle n'eût pas eu d'abord les grands pour ennemis, elle eût manqué du principal caractère qui les rendit ensuite ses disciples.

La loi de l'Evangile est donc la loi de tous les états ; plus même la naissance nous élève au-dessus des autres hommes, plus la religion nous fournit des motifs de fidélité envers Dieu. Je dis des motifs de reconnaissance et de justice.

Oui, mes frères, ce n'est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissans. Dieu , dès

le commencement des siècles , vous avait destiné cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l'éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviezvous fait pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant d'infortunés surtout qui ne se nourrissentque d'un pain de larmes et d'amertume ? Ne sont-ils pas comme vous l'ouvrage de ses mains et rachetés du même prix? n'êtes-vous pas sortis de la même houe? n'êtes-vous pas peutêtre chargés de plus de crimes? le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes , ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain ? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux; mais en avez-vous reçu une âme d'une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires? Qu'a vez-vous au-dessus d'eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce? Cependant Dieu , leur père comme le vôtre , les livre au travail, à la peine , à la misère et à l'affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie , le repos , l'éclat et l'opulence : ils naissent pour souffrir , pour porter le poids du jour et de la chaleur , pour fournir de leurs peines et. de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j'ose parler ainsi, comme de vils animaux le char de votre grandeur.

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et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l'objet de vos réflexions, loin de l'être de votre reconnaissance? Vous vous êtes trouvés , en naissant , en possession de tous ces avantages ; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu'ils vous étaient dûs , parce que vous en aviez toujours joui. Hélas! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujétissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs ; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu'ils vous doivent ; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit, qui vous les assujétit pour toujours. Mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et

des rebelles ?

Ainsi , mes Frères , plus vous avez reçu de lui , plus il attend de vous. Mais , hélas ! cetle loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce , et qui devrait être , pour ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l'éclat de vos dignités et de vos vêtemens, n'est point même écrite dans votre cœur ! Dieu reprendra ses propres dons , mes Frères , puisque , loin de lui

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en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même : ils ne passeront point à votre postérité ; il transportera cette gloire à une race plus fidèle : vos descendans expieront peutêtre dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude; et les débris de votre élévation seront comme un monument éternel où le doigt de Dieu écrira jusqu'à la fin l'usage injuste que vous en avez fait.

Que dis-je! il multipliera peut-être ses dons ; il vous accablera de nouveaux bienfaits ; il vous élèvera encore plus haut que vos ancêtres : mais il vous favorisera dans sa colère; ses bienfaits seront des châtimens; votre prospérité consommera votre aveuglement et votre orgueil ; ce nouvel éclat ne sera qu'un nouvel attrait pour vos passions ; et l'accroissement de votre fortune verra croître dans le même degré vos dissolutions , votre irréligion et votre impénitence.

C'est donc une erreur , mes Frères , de regarder la naissance et le rang comme un privilège qui diminue et adoucit à votre égard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l'Evangile. Au contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront la mesure de vos devoirs ; et , comme il vous a distingués des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais , outre la

reconnaissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre état , plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus : la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi ; et, si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints , vous aurez bientôt plus de vices et de faiblesses que le reste des hommes.

Mais d'ailleurs sur quoi prétendez-vous que Dieu doit se relâcher en votre faveur , et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avezvous moins de plaisirs à expier ? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence? vous ëtes-vous moins livrés aux désirs delà chair pour yous croire plus dispensés des violences qui la mortifient et la punissent? Votre élévation a multiplié vos crimes, elle adoucirait votre pénitence? vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang , et vous prétendriez trouver là-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables?

Quelle idée de la Divinité avons-nous , mes Frères? quel dieu de chair et de sang nous formons-nous ? Quoi î dans ce jour terrible où Dieu seul sera grand; où le roi et l'esclave seront confondus ; où les œuvres seules seront pesées , Dieu n'exercerait que des jugemens favorables envers ces hommes que nous appelons grands ; ces hommes qu'il avaitcomblés de biens, qui avaient été les

heureux de la terre , qui s'étaient fait ici-bas une injuste félicité , et qui, oubliant presque tousl'auteur de leur prospérité , n'avaient vécu que pour eux-mêmes ? et il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il avait toujours affligé? et il réserverait toute la rigueur de ses jugemens pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre , et qui souvent l'avaient béni dans leur affliction , et invoqué dans leur délaissement et leur amertume? Vous ètesjuste , Seigneur, et vos jugemens seront équitables.

Mais, Sire, quand ces motifs de justice etdereconnaissance n'engageraient pas les grands à la fidélité qu'ils doivent partant de titres à Dieu, que de motifs n'en trouvent-ils pas en coréen eux-mêmes!

N'est-ce pas en effet la sagesse et la crainte de Dieu toute seule qui peut rendre les princes et les grands plus aimables aux peuples ? C'est par elle , disait autrefois un jeune roi , que je deviendrai illustre parmi les nations ; que les vieillards respecteront ma jeunesse; que les princes qui sont autour de mon trône baisseront par respect les yeux devant moi; que les rois voisins, quelque redoutables qu'ils soient, me craindront; que je serai aimé dans la paix et redouté dans la guerre : Per hanc timebunt me regcs horrendi: in multilucline andebor bonus, et in bello fortis 1 . C'est par iSap. 8. i3. i5.

elle que mon règne sera agréable à votre peuple , ô mon Dieu ! que je le gouvernerai justement, et que je serai digne du trône de mes pères : Per hanc disponam populum tuum juste , et ero clignits sediiun patris mei i.

Non, Sire, ce ne sera ni la force de vos armées, ni l'étendue de votre empire, ni la magnificence de votre cour, qui vous rendront cher à vos peuples : ce seront les vertus qui font les bons rois, la justice , l'humanité , la crainte de Dieu. Vous êtes un grand roi par votre naissance; mais vous ne pouvez être un roi cher à vos peuples que par vos vertus. Les passions qui nous éloignent de Dieu nous rendent toujours injustes et odieux aux hommes ; les peuples souffrent toujours des vices du souverain : tout ce qui outre l'autorité l'affaiblit et la dégrade ; les princes dominés par les passions sont toujours des maîtres incommodes et bizarres; le gouvernement n'a plus de règle quand le maître lui-même n'en a point : ce n'est plus la sagesse et l'intérêt public qui président aux conseils, c'est l'intérêt des passions : le caprice et le goût forment les décisions que devait dicter l'amour de l'ordre , et le plaisir devient le grand ressort de toute la prudence de l'empire. Oui, Sire, la sagesse et la piété du souverain toute seule peut faire le bonheur des sujets, et le roi qui craint Dieu est toujours cher «à son peuple.

'S;ip. 9. 12.

Mais si la crainte de Dieu rend dans les princes et les grands l'autorité aimable, c'est elle encore, Sire, qui la rend glorieuse. Tous les biens et tous les succès, disait encore un sage roi, me sont venus avec elle , et c'est par elle que l'honneur et la gloire m'ont toujours accompagné : Et innumcrahilis honeslas per matuis ilhus x . Dieu ne prend pas sous sa protection ceux qui ne vivent pas sous ses ordres.

Je sais que l'impie prospère quelquefois, qu'il paraît élevé comme le cèdre du Liban, et qu'il semble insidter le ciel par une gloire orgueilleuse qu'il ne croit tenir que de lui-même. Mais attendez : son élévation va lui creuser elle-même son précipice : la main du Seigneur l'arrachera bientôt de dessus la terre : la lin de l'impie est presque toujours sans honneur ; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d'orgueil et d'injustice s'écroule : la honte et les malheurs vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès : on le verra peut-être traîner une vieillesse triste et déshonorée; il finira par l'ignominie; Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme injuste ne descendra pas avec lui dans le tombeau.

Repassez sur les siècles qui nous ont précédés, comme disait autrefois un prince juif à ses enfans : Cogitalc generationes singulas2 ; et vous verrez que le Seigneur a toujours soufflé sur les

1 Sap. 7. ii. — 2 Mach. 2. 6i .

races orgueilleuses, et en a fait sécher la racine; que la prospérité des impies n'a jamais passé à leurs descendons ; que les trônes eux-mêmes , et les successions royales, ont manqué sous des princes fainéans et efféminés ; et que l'histoire des crimes et des excès des grands est en même temps l'histoire de leurs malheurs et de leur décadence.

Mais enfin , Sire, en quoi les princes et les grands sont moins excusables lorsqu'ils abandonnent Dieu, c'est que d'ordinaire ils naissent avec des inclinations plus nobles et plus heureuses pour la vertu que le peuple.

J'étais encore enfant , disait le roi Salomon , mais je me trouvais déjà les lumières d'un âge avancé, et je sentais que je devais à ma naissance une âme bonne et des sentimens plus élevés que ceux des autres hommes : Puer autem eram ingeniosus, et sortitus sum animant bonam^ .

Le sang , l'éducation , l'histoire des ancêtres , jettent dans le cœur des grands etles princes des semences et comme une tradition naturelle de vertu. Le peuple , livré en naissant à un naturel brut et inculte, ne trouve en lui, pour les devoirs sublimes de la foi, que la pesanteur et la bassesse d'une nature laissée à elle-même : les bienséances inséparables du rang, et qui sont comme la première école de la vertu, ne gênent pas ses passions : l'éducation fortifie le vice de la naissance ;

1 Sap. 8. 19.

les objets vils qui l'environnent lui abattent le cœur et les sentimens ; il ne sent rien au-dessus de ce qu'il est ; né dans les sens et dans la boue, il s'élève difficilement au-dessus de lui-même. Il y a dans les maximes de l'Evangile une noblesse et une élévation où les coeurs vils et rempans ne sauraient atteindre : la religion, qui fait les grandes âmes , ne paraît faite que pour elles ; et il faut être grand , ou le devenir , pour être chrétien.

Je n'ignore pas que la grâce supplée à la nature ; que la chair et le sang ne donnent aucun droit au royaume de Dieu; que les premiers héros de la foi sortirent d'entre le peuple ; que les vases de boue , entre les mains de l'ouvrier souverain , deviennent bientôt des vases de gloire et de magnificence; et que tout chrétien est né grand, parce qu'il est né pour le ciel.

Mais une haute naissance nous prépare , pour ainsi dire , aux sentimens nobles et héroïques qu'exige la foi : un sang plus pur s'élève plus aisément; il en doit moins coûter de vaincre les passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires : le mensonge et la duplicité entrent plus difficilement dans un coeur à qui la vérité ne saurait nuire, et qui n'a rien à craindre ni à espérer des hommes : l'espérance d'une fortune éclatante ne peut corrompre la probité de ceux qui ne voient plus de fortune au-dessus de la leur , et qui tiennent en leurs mains la fortune et la desti-

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née publiques : le respect humain n'intimide et n'arrête plus la vertu des grands , eux que tout le monde fait gloire d'imiter, et dont les mœurs deviennent toujours la loi de la multitude : la bassesse de la débauche et de la dissolution trouve moins d'accès dans une finie que la naissance destine à de grandes choses : la règle et les devoirs sont moins étrangers à ceux qui sont établis pour maintenir l'ordre et la règle parmi les peuples : s'ils sont entourés de plus de pièges, ils trouvent en eux plus de freins et plus de ressources : la nature toute seule a environné leur âme d'une garde d'honneur et de gloire : enfin les premiers penchans dans les grands sont pour la vertu , et ils dégénèrent dès qu'ils les tournent au vice. Ils doivent donc à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes; mais ils lui doivent encore un respect de zèle qui les rende défenseurs de sa doctrine et de sa vérité.

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